Chapitre 11
Après le coup de fil de Haley, Aaron resta longtemps planté debout, le téléphone de son bureau à la main, totalement hébété.
Comme s'il allait mourir dans l'instant, toute sa vie avait défilé. Et à présent, il faisait une sorte de bilan mental, comme un testament envers lui-même. Il ne savait pas ce que Foyet voulait exactement lui prendre, mais quoi que ce fût, il faudrait ensuite apprendre à vivre sans, à vivre avec cette nouvelle humiliation, cette nouvelle dégradation.
Hotch repensa à son équipe, à leurs yeux curieux et inquisiteurs, dans lesquels se mêlaient inquiétude, profilage et pitié.
Putain de pitié…
Tous ses subordonnés connaissaient sa déchéance, son impuissance, ils avaient même pu se repaître, en images couleur HD et son stéréo, de sa pathétique tentative de coucher avec cette fille. Une pute, en plus !
En voyant le petit film réalisé par Foyet, JJ, Garcia et Emily avaient dû rougir, et quelque part, comme toutes les femmes dites 'biens', elles avaient dû le mépriser, incapables de comprendre son besoin de se sentir vivre, de se sentir un être sexuel, de se sentir un mâle dominant, modèle exigé par la société.
Par empathie, Rossi, Reid et Morgan avaient dû d'abord être à la fois terrifiés et compatissants. Et dans un second temps, ils avaient dû être tellement soulagés de pouvoir toucher entre leurs cuisses leur queue capable de bander.
Seulement, comment ces hommes à la virilité intacte pourraient le regarder comme ils le regardaient autrefois, c'est-à-dire comme le Big Boss puissant, dominant et incontestable ? Comment obéir à quelqu'un qui n'est même plus un homme, quelqu'un qui ne peut plus faire l'amour, sauf à se faire enfiler par derrière !?
Tous les profilers connaissent le sens de l'impuissance, les modifications comportementales auxquelles elle conduit, les ravages qu'elle fait dans le cerveau des hommes. Comment pourraient-ils demain lui faire encore confiance et le respecter ?
Hotch courba l'échine, anéanti, puis il soupira. Ressasser tout cela ne servait à rien. Il fallait agir à présent.
Pour sa famille, il fallait se sacrifier jusqu'au bout et désormais devenir la chose et la propriété de George Foyet.
Tout quitter et s'abandonner complètement à ce Tueur en série, se donner à lui corps et âme… puisque c'est ce qu'il exigeait.
Le prix du 'deal', le fameux prix à payer…
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Ses logiciels espions fichés dans les caméras de surveillance de la ville, George Foyet ricanait en regardant alternativement Haley et deux jeunes étudiantes qui lui avaient tapé dans l'œil.
Orwell avait prédit le totalitarisme par le biais de l'œil obscène des caméras : Big Brother is watching you ! Oui, merci la paranoïa sécuritaire ! Elle permettait à des Tueurs brillants comme lui de pirater les systèmes de surveillance publics et privés, et de se servir, à la source, de l'information adéquate.
Haley n'avait reçu la visite d'aucun inconnu susceptible d'éveiller les soupçons de George Foyet. Peut-être que Mme Hotchner, malgré le petit message accompagnant les fleurs, avait décidé de ne pas téléphoner à son ex-mari…? Mais peut-être aussi qu'Aaron avait reçu son message par l'intermédiaire de son ex-épouse et qu'il avait décidé de ne pas ruer dans les brancards et enfin de lui obéir…? Le Reaper sentait au fond de lui que, vu leurs psychologies respectives, la seconde solution devait être la bonne.
Haley n'avait sans doute pas pû résister au plaisir de flirter avec cet homme qu'elle avait pourtant tellement fait souffrir en le trompant puis en l'abandonnant, emportant avec elle son fils.
Et quant à Aaron, il était impossible qu'il prenne le risque de mettre en danger sa famille. Il était du genre à savoir se sacrifier. Le Reaper en était persuadé. Cette fois-ci, Aaron allait réellement devenir sa chose, son territoire conquis.
Hotch devait être prêt à être cueilli, à présent. Oui, il devait être prêt à tomber entre ses mains, comme un fruit mûr se détache lui-même de l'arbre, prêt à s'offrir, prêt à être consommé.
Foyet cliqua sur la souris de son ordinateur. Haley ne l'intéressait pas : elle n'était qu'une monnaie d'échange, le prix ultime, sa 'bombe atomique'. Le nucléaire est une arme de dissuasion, plus que de destruction massive.
Sur son écran PC, le Reaper fît apparaître l'image des deux jeunes filles d'à peine vingt ans qui déambulaient devant l'université. Il suivait, grâce aux caméras de sécurité publique, chaque mouvement des deux proies qu'il avait ciblé. Elles étaient fines, légères, d'apparence si fragile… en un mot, parfaites !
Deux fleurs en boutons, prêtes à être cueillies.
C'est justement ce qu'il comptait faire.
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Rossi passa sa tête par l'entrebâillement de la porte et, l'œil soupçonneux, il décida d'interroger Hotch. « Emily vient de me dire qu'Haley avait appelé ? Pourquoi a-t-elle pris un tel risque ? »
Aaron serra les mâchoires, et décida de plonger dans le mensonge. Il le fallait, pour Jack et Haley.
« Elle a juste fait une petite crise de panique… Malgré ses apparences de femme forte, ça reste quelqu'un de délicat et de fragile. Elle avait besoin de me parler, de se rassurer. C'est dur, pour elle, tu sais, de tout quitter et de refaire sa vie… tout ça à cause de moi… »
Mais Rossi n'écoutait plus vraiment. Il regardait son collègue qui emplissait un petit carton : « Hotch, qu'est-ce que tu fais ? »
Aaron ramassa ses affaires et referma le tiroir de son bureau : « Je ne me sens pas très bien… j'ai besoin de quelques jours de repos… Strauss m'a donné son accord. Elle a eu l'air ravie de me voir prendre un congé sabbatique… ».
David Rossi regarda son collègue et ami en tordant la bouche. « Hotch, tu es sûr que c'est la bonne solution ? »
« J'en ai besoin, Dave, tu comprends ? Un besoin vital… »
Rossi crut comprendre, mais ne devina rien du drame qui se nouait. Il se dit tout simplement que, après ce que son collègue avait subi, il avait certainement besoin de prendre du recul… et peut-être même, se dit Rossi, de consulter un médecin pour voir si une opération ne pourrait pas réparer les dégâts faits par Foyet.
« Et qu'est-ce que tu comptes faire, exactement ? » questionna Rossi en croisant ses bras sur sa poitrine.
Attendre le bon vouloir de George Foyet…, pensa Hotch. Mais ça, il ne pouvait pas le dire.
« Je vais… dormir… Je vais… » Hotch soupira, la mine défaite. Il ne trouvait même pas de mensonge à servir à son ami : « Je ne sais pas… » finit-il pas lâcher, épaules courbées et nuque lourde.
« Ok, ok… » murmura Dave, peiné de voir son ami dans cet état. « En tout cas, si tu as besoin de quoi que ce soit, surtout, tu m'appelles, entendu ? »
« Entendu… »
« Promis ? »
« Promis… » concéda Aaron qui n'en pensait pas un mot.
En refermant la porte de son bureau derrière lui, il se demanda s'il voyait son collègue pour la dernière fois… et même, plus largement, s'il voyait chacun des membres de son équipe pour la dernière fois…
« Reposez-vous bien, Hotch… » fit Emily, le regard humide et fiévreux, en le regardant partir.
« Et revenez-nous vite, Hotch ! »
« Oui, vite ! On a besoin tous de vous ! »
Aaron se sentit ému par toutes ces démonstrations de respect et d'amitié. Mais il ne pût s'empêcher de se demander à quel point elles étaient sincères ou feintes… Foyet lui avait totalement fait perdre sa confiance en lui.
De toute façon, maintenant, son sort était désormais scellé. Il ne les reverrait que si Foyet le voulait, s'il le laissait vivre, s'il… Hotch soupira : il ne savait plus.
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Aaron passa quatre jours à tourner en rond dans son appartement. Tel un zombie, il allait de la chambre à la salle de bain, de la salle de bain au canapé, du canapé aux toilettes…
Vomir.
Tout dégueuler, jusqu'à ses tripes, jusqu'à son âme…
Se vider.
Foyet aspirait tout.
Hotch n'avait plus la force et le courage de lutter. Son corps et son esprit étaient vaincus, détruits par les manipulations de George Foyet. Jamais il ne prendrait le risque de mettre Jack ou Haley en danger.
Il était prêt à mourir pour eux, à souffrir pour eux, à tout endurer. La voix de son ex-femme résonnait encore à son oreille : sa peur, ses petits cris désespérés, cet appel au secours.
Comment pourrait-il la mettre encore une fois, elle et son fils, en danger ? Par sa faute, ils avaient dû fuir, changer d'identité, il ne pouvait pas leur faire endurer quoi que ce soit d'autre, ni leur faire prendre encore le moindre risque… surtout qu'il était si simple de tout arrêter.
Tout arrêter, enfin…
Il suffisait de se rendre, de capituler… Mettre les genoux à terre devant le Reaper, et se donner à lui, le laisser prendre tout ce qu'il voudrait…
Le Reaper… ce tueur en série omnivore…
Omnivore.
Peut-être que la solution était là. Hotch, écroulé sur le canapé, laissa sa nuque reposer sur le dossier et ferma les yeux, pensif.
Un tueur omnivore n'a pas de préférences dans le meurtre : femmes, hommes, jeunes, vieux, tout est bon à prendre. Il tue tout être humain avec la même délectation : Foyet entrait tout autant dans le moule des serial killers que des spree killers, ces meurtriers de masse ou "à la chaîne".
Il était donc possible que ce caractère omnivore s'étendit au dehors des frontières de l'homicide. C'est ça que l'équipe n'avait peut-être pas bien pris en considération.
Usant de tous ses talents de profiler, Hotch se demandait si Foyet, n'était pas finalement… comment dire… 'omnisexuel'.
Oui…, se dit Aaron en regrettant de devoir déformer la langue pour créer une catégorie propre au Reaper. Mais c'était bien ça : 'omnisexuel'… Autrement dit, pas hétéro, pas homo, même pas bisexuel… mais omnivore dans le sexe, c'est-à-dire capable de jouir sexuellement de tout être humain comme il jouissait de tout coup de couteau dans n'importe quel corps.
Hotch rouvrit les yeux et attrapa la lettre de Foyet qu'il gardait toujours près de lui. Bien qu'il la connaissait par cœur, il la parcourut à nouveau des yeux et il s'approuva lui-même. Oui, ce devait être ça que Foyet voulait… Non pas le violer, ce qui aurait requis que Foyet le prenne de force, mais le baiser : autrement dit, que Hotch capitule, qu'il accepte tout, qu'il se donne à lui, volontairement, qu'il s'offre, comme un cadeau… c'est-à-dire le prix à payer, le prix du deal, le prix de l'échange : la vie de Haley et de Jack contre sa dignité, sa virginité sexuelle quant à cet orifice-là.
Hotch ravala un renvoi de bile amère qui remontait le long de sa gorge sèche. Il s'était convaincu lui-même de la pertinence de ses analyses.
Il hoqueta, plaqua sa main devant sa bouche pour s'empêcher de vomir et se leva d'un bond. Il courut jusqu'à la salle de bain et rendit le maigre repas qu'il avait prit plus tôt dans la journée.
Après qu'il eut dégueulé, il se releva et scruta son visage creusé dans le miroir de la salle de bain. Il serra les mâchoires et tenta de contrôler ses nerfs. Il regarda à travers la glace, cherchant à imaginer ce que Foyet l'obligerait à faire, ce qu'il le forcerait à subir, par amour pour sa famille.
Hotch se dit qu'il était prêt. Même à ça. Même à être violé. Même à faire semblant de consentir à être sodomisé… accepter d'être baisé… baisé par un de ces tueurs en série qu'il était censé poursuivre et arrêter.
Il ferma les yeux un instant et inspira longuement, cherchant à calmer la tempête intérieure qui le dévastait.
Peu importait son intégrité corporelle, peu importait sa 'virginité' anale. Il voulait avant tout en finir… enfin en finir… Ne plus prolonger ce supplice mental et physique… Hotch sentait qu'il ne supporterait plus encore longtemps cette attente et cette peur.
Que George Foyet prenne ce qu'il veut, qu'il le baise et qu'il éjacule en lui une bonne fois pour toute !
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Enfin, le soir du quatrième jour, Aaron reçut le coup de téléphone tant attendu.
Un appel masqué.
« Hotchner… » fit-il en décrochant l'appareil. Foyet ne se présenta même pas.
« Aaron, est-ce que vous avez réfléchi au deal que je vous ai proposé ? Est-ce que vous êtes prêt à l'accepter ou bien faut-il que je continue mes 'préliminaires' pour vous convaincre ? » ironisa-t-il d'une voix suave d'où transperçait une pointe d'amusement.
« Ne touchez pas à ma famille… » supplia Hotch.
« Est-ce que je dois prendre cette phrase compliquée pour un 'oui', Aaron ? » s'amusa le Reaper, excité de constater qu'il était sans doute en train de gagner. « Je veux vous entendre me dire 'oui', Aaron… dites-moi que vous acceptez mon marché… »
Hotch avait perdu toute dignité, toute fierté. Il n'était plus qu'un jouet entre les mains de George Foyet : « Oui… » murmura-t-il. « J'accepte le deal… »
Foyet se retint pour ne pas exulter : « Mais savez-vous quel est le prix, Aaron ? Le prix exact à payer ? Une fois ce consentement donné, vous ne pourrez plus le retirer, vous en êtes bien conscient ? »
« Je sais, oui… » répondit Hotch d'une voix monocorde, comme un robot obéissant : « Vous ferez de moi ce que vous voudrez… »
La voix du Reaper vibrait des trémolos de son excitation : « Vous devrez tout me donner, Aaron… me laisser prendre tout ce que je veux, de la façon qu'il me plaira… »
« Du moment que vous ne touchez pas à Jack et Haley… »
« Vous êtes prêt à tout endurer entre mes mains ? »
Hotch ne se démonta pas et signa sa reddition. Il lui semblait avoir déjà été au bout de la souffrance. Il ne pouvait rien subir de pire, non ? « Je vous l'ai dit, Foyet… Je suis prêt à payer le prix que vous exigerez : vous pourrez me torturer, me poignarder, me tuer ou même me… me baiser. Vous voyez, je ne parle même pas de viol, car je consentirais. Je consentirais à tout ce que vous voudrez. Je suis prêt à tout accepter… »
L'agent Hotchner avait espéré provoquer une réaction de George Foyet en parlant explicitement de sexe et en prononçant le mot de 'viol'. Après tout, ce Tueur s'était déjà masturbé sur son ventre et avait éjaculé sur son visage. C'était peut-être ça qu'il voulait : l'avilir en le sodomisant, en faisant de lui, définitivement, un être soumis et sexuellement dominé, bref, une sorte de femme : incapable de bander, juste bonne à être pénétrée.
Mais la réplique de Foyet prit Hotch par surprise : « Aaron, est-ce que votre télévision est allumée ? »
« Maintenant, oui… » répondit Hotch en appuyant sur la télécommande.
« Mettez la chaîne d'info continue locale… la 12… »
Hotch s'exécuta et monta le son. La présentatrice du journal évoquait le kidnapping de deux jeunes étudiantes, au sein même du campus. On avait retrouvé dans leurs chambres, dans le bâtiment de la faculté, une rose rouge sur leurs lits respectifs.
Au bout de la ligne téléphonique, la voix du Reaper retentit : « C'est ma garantie, Aaron. Tant que vous m'obéissez, tant que vous vous soumettez à moi, elles ne risquent rien. Si vous ne vous rebellez pas, je les libérerais, vivantes et intactes. Mais en revanche, si vous essayez de me doubler, si vous prévenez le FBI ou les flics, ou bien si vous tentez de m'arrêter vous-même, elles ne survivront pas. Elles sont actuellement enfermées dans un lieu sûr. Si je meurs, elles mourront aussi. De faim, de soif, de froid… elles mourront, vous comprenez ? »
« J'ai compris, oui… » Décidément, George Foyet avait pensé à tout. Même à sa propre sécurité.
Hotch se rappela de la première fois où le Reaper lui avait proposé un marché. Aaron avait refusé et il avait tué deux innocents : deux victimes massacrées, symboles de la vengeance de Foyet contre celui qui n'avait pas voulu céder. Hotch s'était senti atrocement coupable et il s'était promis de ne plus mettre personne en danger : ni son fils, ni Haley, ni même ces deux pauvres filles qu'il ne connaissait pas mais qui étaient certainement aimées des siens. Elles ne méritaient pas de mourir, ni elles, ni personne d'autre.
Et il avait le pouvoir de tout arrêter. Il suffisait d'obéir aveuglément et de ne jamais se révolter.
« Et maintenant ? » demanda Hotch.
« Maintenant, vous allez faire exactement ce que je vous dis… » susurra le Reaper, tout excité de mettre son plan ultime enfin à exécution. « J'ai laissé tout à l'heure une adresse dans votre boite aux lettres. Oui, mieux vaut être très prudent, au cas où votre ligne serait en ce moment même sur écoute. Sortez de votre appartement maintenant, prenez l'enveloppe et rejoignez-moi à l'endroit mentionné… sans arme, cela va sans dire. Et n'oubliez pas ! » ajouta-t-il d'une voix menaçante : « A la moindre entourloupe, si j'ai le moindre doute, je tue ces deux filles. Et ensuite, c'est votre femme et votre fils qui passeront au fil de ma lame, compris ? »
« Il n'y aura pas d'embrouille… » jura Hotch avec sincérité. La vie de Jack et Haley était trop importante pour qu'il prenne le moindre risque. Entre la vie de sa famille et sa dignité, il savait de quel côté faire pencher la balance.
Et de toute façon, il n'avait plus ni l'envie ni le courage de lutter.
Il était prêt à se soumettre corps et âme à George Foyet.
En finir.
Enfin en finir…
A suivre…
