.


Chapitre XI


.

Éva chérissait ses promenades en solitaire dans les rues du vieux souk d'Alep. Elle aimait bien le souk Hamédieh à Damas pour ses larges avenues. Ici, les rue étaient étroites et tortueuses, mais la foule se pressait aussi nombreuses qu'à Hamédieh. Le souk d'Alep s'en trouvait d'autant plus convivial. On y vendait aussi des marchandises qu'on ne trouvait pas en telle abondance à Damas ou qu'on ne trouvait pas du tout. Tout comme la grande savonnerie artisanale qui subsistait encore aux abords de la porte Qinesrin. La pâte était versée à même le sol creusé d'alvéoles plus ou moins régulièrement taillées en carré.

Éva l'avait visitée en compagnie de Violette. Elle avait à cette occasion engagé la jeune étudiante à abandonner ses gels de douche et ses savons sur-gras. Violette avait les mains rongées de crevasses. La peau du visage, du cou et des bras, irritée, marbrée de grandes plaques rouges. Éva l'avait remarqué. Violette lui avait avoué endurer le martyr depuis des années. Elle souffrait d'allergie aux savons et aux détergents. Éva l'avait alors traînée à Bab Qinesrin.

La fabrique se cachait dans un immense bâtiment médiéval. Un ouvrier les accueillit avec chaleur et leur expliqua le processus de fabrication du savon d'Alep. Éva traduisit dans les grandes lignes, du moins ce qu'elle comprit. Elle se désolait d'être si paresseuse et si peu douée en langue. Son coup de cœur pour la langue arabe ne s'était jamais concrétiser par un apprentissage sérieux, pas même du dialecte syro-libanais employé dans la région. Mais Violette n'était pas non plus stupide, elle savait observer et aurait compris l'essentiel de ce qu'il y avait à comprendre simplement en regardant ce qui se passait autour d'elle, ce que lui montrait l'ouvrier du doigt.

— Achète du savon d'Alep, l'enjoignit Éva. Et tu retrouveras ta peau de bébé.

— …

— Tu peux me faire confiance.

— Parce que tu es blonde ? sourit en coin Violette.

— Agageuh bleublou ! rétorqua Éva.

Violette s'esclaffa bruyamment.

— T'es con, vraiment ! En plus, tu n'as pas du tout une peau de blonde.

— Peut-être, mais je suis une vraie blonde quand même, protesta Éva. Véritable et certifiée.

Elle se fendit ensuite d'une grimace idiote. Violette rit.

— Essaie, au lieu de geindre et de me raconter tes misères, la tança Éva.

— Je ne te racontes pas mes misères !

— Pense à Jérôme alors ! Il ne manquera pas, je pense, d'apprécier, quand tu l'auras retrouvée, ta douce peau de bébé.

— Pff... se renfrogna Violette.

— Je plaisante, désolée, s'excusa Éva d'un air contrit.

— Bah, ne t'excuse pas. Tu es plutôt gentille, pas comme d'autres, répliqua sombrement Violette.

— Antoine ?

— Entre autre.

— Je ne comprends pas qu'il ait pu décrocher ce poste, maugréa Éva contrariée.

— Il n'y pas vraiment de mystère à ça, il l'a eu par copinage.

— Je ne dois pas avoir les bons copains, se désola Éva.

— Parce que tu as des copains ?

— Non, pas vraiment, en convint Éva.

— Tu n'es pas très sociable.

— Pourquoi, tu l'es, toi ?

— Ben, non, pas trop non plus, mais... Euh...

Violette rougit furieusement.

— Ce n'est pas vraiment la même chose, reprit Éva sans profiter de son embarras. En plus, je ne suis pas certaine que fréquenter Jérôme te soit très profitable aux yeux du consulat ou du CCF.

— Pas vraiment, non.

— Nous sommes donc à égalité, conclut amicalement Éva.

— Oui, c'est vrai.

Et bien plus que tu le crois, pensa Éva. Excepté que Rana n'est pas une célébrité d'Alep et que Jérôme, s'il avait essaimé quelques enfants dont il avait laissé la jouissance à leurs mères, était fort élégamment et légalement marié à Violette. Leur liaison échappait à tout jugement moral aux yeux des Alépins. La différence d'âge ne prêtait pas non plus aux critiques, il n'était pas rare qu'un mari eût dix, vingt, trente ou quarante ans de plus que sa femme. Vingt cinq ans seulement séparaient Violette de Jérôme, et le musicien portait la cinquantaine fringante, il n'avait rien d'un vieux décrépi. Quant aux Français, s'ils y trouvaient à redire, ils ne faisaient preuve que d'hypocrisie ou de jalousie.

Si elle se savait, sa liaison — Éva détestait ce mot qui lui évoquait les romans bourgeois du XIXe — avec Rana, exposerait Éva à bien d'autres réactions que les sentiments hypocrites ou jaloux des Français. Cette perspective ne déclenchait aucune angoisse chez Éva, aucune peur. Comme si la jeune Française n'avait aucune conscience des risques encourus. Éva se trouvait dans l'incapacité, contrairement à Rana, de se projeter dans l'avenir, d'aller plus loin que la minute présente quand elle se trouvait avec Rana. Aussi insouciante et inconsciente qu'une gamine de quatorze ans qui vivait sa première passion amoureuse sans s'inquiéter du monde réglementé qui l'entourait et des carcans sociaux qui le régissaient.

— Tu veux aller boire un café ? demanda Éva à Violette.

— Ouais, où ?

— Je connais un gars sympa, il tient une boutique de tissus dans le souk.

— C'est loin ?

— Vers l'entrée principale.

— Tu ne te perds jamais quand tu viens ici ?

— Non.

— Tu sais où se trouvent le quartier des tisserands ?

— Ouais.

— Jérôme m'en a parlé, il m'a dit que je devrais y aller, mais...

— Mais il ne t'y a pas emmenée et tu ne sais pas où c'est.

— Mouais, avoua Violette la mine déconfite.

— On fera un détour.

Éva la pilota dans le dédale du souk, Violette n'arrivait pas à comprendre comment Éva pouvait ainsi s'orienter. Elle venait souvent et à chaque fois elle se perdait. Elles débouchèrent soudain dans une grande rue voûtée, pratiquement déserte, habitée de grands claquements. Violette fronça les sourcils.

— Viens voir, lui dit Éva en la tirant par la main.

Des ateliers s'ouvraient tout au long de la rue, fermés la nuit par de grands panneaux de bois. Elles entrèrent dans une boutique. Un homme se tenait devant un métier à tisser suspendu au-dessus du vide. Éva le salua. Violette lui adressa un sourire. L'homme s'arrêta et leur fit signe d'approcher. Comme dans tous les autres ateliers, ils tissaient de la laine rouge, noire, blanche, verte et jaune. Sur son métier naissait de petits tapis et des housses de coussins, sur lesquelles se dessinaient des motifs géométriques sur fond rouge ou noir. Le tisserand leur montra la fosse au-dessus de laquelle il travaillait en équilibre, installé sur une sorte de balançoire. Il retourna ensuite s'asseoir devant son métier à tisser et se remit au travail. C'était magique et elles s'abîmèrent dans la contemplation du fil qui courrait, des différentes parties du métier qui claquaient.

— Merci, souffla Violette à Éva quand elles quittèrent l'atelier.

Celle-ci se contenta de sourire et l'entraîna une nouvelle fois dans le souk. La foule se densifia très vite. Éva déploya tout son art de se faufiler entre les gens sans jamais les toucher. Effluves odorantes, couleurs chatoyantes, conversations enjouées, cris des jeunes garçons qui portaient en équilibre sur la main des plateaux remplis de tasses de thé ou de café. Ils sillonnaient adroitement et inlassablement le souk. Les gens ne se rendaient pas au café, le café venait à eux. Tout comme chez le marchand d'Éva.

Elle l'avait rencontré à la fin du mois de janvier. Éva cassait toujours les velléités des marchands à lui parler anglais quand elles se promenait au souk. Elle était étrangère, tout le monde la remarquait. On l'interpellait en anglais, elle répondait en arabe qu'elle ne savait pas parler anglais. Certains marquaient un temps d'arrêt avant de la rappeler à grands cris pour engager la conversation. Trop tard, elle était déjà loin. Mais elle se trouvait dans sa boutique quand son marchand l'avait entreprise en anglais. Éva avait répondu en arabe, elle n'avait pas pu fuir et la conversation s'était engagée malgré elle. Il s'appelait Samir. Il lui avait demandé si elle préférait un thé ou un café. Elle avait opté pour un café.

— Bala sukkar, précisa-t-elle.

Sans sucre, il apprécia. Il interpella un gamin, lui passa la commande. Le gamin lança un gouailleur :

— À votre service, Monsieur !

Et s'en fut tel un cabri à travers la foule.

Ils avaient parlé une heure. Éva ne se souvenait plus de quoi. Samir ne lui avait rien proposé à acheter. Éva n'avait pas fait semblant de regarder ou de paraître intéressée par les articles qui remplissaient sa boutique. Quand elle avait prit congé, il l'avait invitée à revenir le voir à chaque fois qu'elle se rendait au souk. Et depuis, Éva n'avait jamais dérogé à cette règle.

Il l'accueillait toujours avec effusion, ils s'installaient dans la boutique, Samir commandait un café pour Éva, un thé pour lui et ils papotaient. La maîtrise imparfaite qu'avait Éva de l'arabe, l'ignorance que Samir avait du français ne perturba jamais leurs rapports. L'introduction de Violette dans leur petit rituel n'y changea rien. Samir commanda simplement un thé en plus.

Violette ressentit tout de suite cette étrange complicité, cette courtoisie sans manière que partageait l'Alépin et la jeune Française, le marchand et la prof de français. Elle s'était gauchement assise, elle avait rougit, gigoté sur la banquette, regardé pour donner le change les étagères ou s'empilaient jusqu'au plafond des soieries de Damas soigneusement pliées. Mais Éva l'avait introduite dans la conversation, sans affectation, sans prétention, sans condescendance. Elle traduisait, expliquait, sans éprouver de gène ni d'ennuis, sans que Samir, comme elle appelait familièrement le marchand ne s'en impatienta, heureux au contraire d'inclure Violette dans leur petit cercle.

Pour une fois, Violette se sentit intégrée. Samir la regardait bien comme une étrangère, mais il lui offrait son hospitalité, comme il l'avait offert à Éva trois mois plus tôt. Violette n'était pas la Russe, Violette n'était pas la jeune épouse de Karim le musicien, Violette n'était pas la bécasse tout juste bonne à sauter dont jouissait à loisir Jérôme Hauss. Grâce à Éva.

Violette aimait Alep, mais elle eût préféré être un homme, ou bien être une brune. Une vieille brune. Parfois, elle en avait marre des sourires en coin, des regards égrillards des chauffeurs de taxis et des amis de Jérôme. Pire encore de l'indifférente feinte au consulat ou du mépris dont elle souffrait au CCF. Il n'y avait que Christian qui trouvait grâce à ses yeux. Il la traitait comme il l'avait traitée quand elle avait débarqué de l'avion à l'aéroport d'Alep. Avec gentillesse et bonhomie. En plus, il était cultivé, vraiment cultivé, pas seulement bien vernissé.

Jérôme lui avait sans restriction ouvert les portes secrètes du royaume sur lequel il régnait, mais elle n'était toujours que son épouse soumise aux yeux des Alepins. Tandis qu'avec Éva...

Éva naviguait au milieu des souks et des gens avec un naturel désarmant. Elle portait rarement ses lunettes, Violette la soupçonnait de se donner ainsi des excuses. Éva était incroyablement distraite. Elle ne voyait pas les regards posés sur elle, elle était même capable de ne pas remarquer quand elle les croisait des gens qu'elle connaissait. Violette avait entendu des personnes se plaindre d'avoir été ignorés par la Française. Éva ne les ignorait pas, elle ne voyait pas. Violette en avait elle-même fait l'expérience. Les gens ne mentait pas, même s'ils confondaient offense volontaire et distraction involontaire. Violette avait un jour croisée Éva dans la rue alors qu'elle se rendait au CCF pour emprunter un livre. Éva ne s'était pas seulement contenté de la dépasser sans la voir, elle avait levé les yeux sur elle. Échangé un regard. Et... rien. Éva avait poursuivi son chemin. Elles s'étaient retrouvées plus tard au CCF, Éva ne s'était absenté que pour aller s'acheter à boire, elle avait salué Violette comme si elle ne l'avait pas vu dix minutes auparavant. Violette ne lui avait rien reproché, elle ne s'était pas moqué non plus, même gentiment, même si Éva aurait certainement rit de sa bévue. Violette avait trouvé cet aspect de la personnalité d'Éva curieux et touchant. Il expliquait certainement l'aisance dont celle-ci faisait preuve dans les rues d'Alep.

Éva était imperméable aux regards et aux réactions des gens à son encontre. Sauf si, elle se concentrait dessus. Parce qu'Éva avait parfois estomaquée Violette par la finesse dont elle pouvait faire preuve quand elle se permettait de porter un jugement sur quelqu'un ou quelqu'une. Elle avançait toujours à pas prudents. À tort. Les portraits qu'elle avait esquissés de certaines personnes de leur entourage se révélaient étonnement juste pour une personne qui semblait si peu sociable et si indifférente aux gens qu'elle pouvait côtoyer. Violette eût bien aimé assister à ses cours. Des rumeurs, aussi excessives que contradictoires couraient sur sa personnalité et ses compétences professionnelles. Adulée par certains de ses élèves, vivement critiquée par d'autres.

Violette n'avait pas revue Rana depuis Palmyre. Elle se demandait si Éva avait fini par remarquer l'affection ? L'admiration ? — Elle ne savait pas trop ce qu'éprouvait Rana — que lui vouait avec tant d'évidence son élève. En tout cas, à Palmyre, Éva s'était montrée complètement étrangère aux sentiments qu'elle suscitait chez la jeune Syrienne.

.


.

La main d'Éva effleura celle de Rana. Presque aussitôt après, leurs doigts s'entrelacèrent étroitement. Éva avait prit l'initiative. Rana n'avait su résister. Elle se pinça pourtant les lèvres. Surprenant son expression, Éva lui jeta un regard interrogateur.

— C'est... commença Rana en rougissant.

— Tout le monde se tient la main ici, les hommes comme les femmes.

Rana avait proposé à Éva de l'accompagner au souk. Des achats qu'elle ne pouvait effectuer que là-bas.

Dans cet autre monde.

À Slémanié seuls les couples mariés pouvaient se permettre de déambuler en public main dans la main. Deux hommes ou deux femmes surpris ainsi auraient été fustigés.

Au souk, c'était l'exact contraire. Jamais un couple mixte, même très sérieusement marié, n'aurait osé se prendre par la main. Par contre, entre hommes ou entre femmes, la morale n'y trouvait rien à redire. Même les câlins étaient permis, se promener bras-dessus-dessous aussi, mais plutôt en ce qui concernait les hommes que les femmes. Rana hocha la tête et, se ralliant à l'avis d'Éva, elle se fendit d'un grand sourire et serra ses doigts sur ceux de la jeune Française.

— Oui, c'est vrai, c'est l'endroit rêvé pour se promener ensemble main dans la main ! s'amusa-t-elle.

Elle se sentait merveilleusement heureuse. Se comporter sans peur des regards comme elle en avait envie la transportait de joie. Tenir la main d'Éva en public...

Éva n'aurait jamais inciter le geste si elle ne s'était pas trouvée dans le souk ou dans une ruelle noire et déserte. Mais ici, elle se sentait dans son élément. Elle n'avait rien à cacher parce que personne ne s'offenserait jamais d'une attitude qui ne se prêtait à aucune interprétation tendancieuse.

— Éva, tu aimes boire le narguillé ? lui demanda soudain Rana.

— Fumer... corrigea mécaniquement Éva

— Ah, euh oui, j'oublie parfois, excuse-moi. Alors ? Tu aimes fumer le narguilé ?

— Oui, j'aime bien.

— Je t'invite.

— Où ? Ici ?

— Tu es folle ! se récria Rana. Non, pas ici, au Bateau.

— Je te suis.

Rana profita encore quelques minutes de la douce intimité qu'elle partageait avec Éva dans la foule bruyante du souk, de leurs mains enlacées, de leurs épaules qui se frôlaient.

Dès qu'elles quittèrent l'abri des voûtes, leurs doigts se désengagèrent et elles rétablirent une certaine distance entre elles. Curieusement, ce fut à ce moment précis que le corps d'Éva s'éveilla au désir. Elle se mordit un coin de la lèvre inférieure. Quand leur doigt s'étaient mêlés, elle avait senti son cœur manquer un ou deux battement, son estomac se contracter et des frissons lui parcourir l'échine, mais elle n'avait pas éprouvé l'irrésistible envie de se retrouver dans un coin tranquille, chez elle en fait, de basculer Rana dans son lit et de se débarrasser des obstacles ce qui se dressait entre leurs deux peaux. Leur déambulation avait été amicale, peut-être aussi sentimentale, mais dépourvu de désir. En dehors des cours, il était rare qu'Éva éprouvât la joie simple et innocente de se trouver en compagnie de Rana, qu'elle ne fût par consumée par le désir et la passion. Elle tourna la tête, Rana fronça le nez.

— Le robinet est ouvert ! rit-elle.

Éva n'aimait pas trop la métaphore. Contrairement à Rana qui semblait particulièrement apprécier son caractère graveleux. Rana l'avait utilisée dès le jour où elle avait compris qu'Éva trempait autant ses sous-vêtements et ses pantalons qu'elle quand elles se trouvaient en présence l'une de l'autre. Elle trouvait l'image très drôle. Elle dégoûtait un peu Éva parce que celle-ci s'opposait à son penchant pour la discrétion et qu'elle heurtait sa pudeur naturelle. Elle n'en avait pourtant jamais reproché son usage à Rana. Peut-être parce que dans son silence se mêlait le désir inconscient de salir la nature de leurs relations. De se persuader que l'histoire qu'elle partageait avec Rana n'était pas aussi pure et aussi absolue qu'elles avaient toutes deux tendance à le croire quand elles sombraient ensemble dans les bras l'une de l'autre. Pureté et absolu auxquelles peut-être seule Éva avait tendance à croire. Éva avait surtout tendance à oublier le reste du monde en compagnie de Rana. À ne vivre que pour elle et à travers elle.

La naïveté dont faisait preuve Éva comportait cependant des limites. Un fond de lucidité subsistait. Une mise en garde. Une conscience refoulée mais aiguë de leur folie et de leurs mensonges. Leur histoire n'avait aucun avenir, aucune légitimité. Éva ne serait encore, une fois de plus, qu'une passante, vive et éphémère. Une aventure, leste, immorale et sensuelle. Sans lendemain. Elle avait beau ne pas vouloir y penser, les brides de la raison qui lui restaient, même étouffées, lui évitaient de se perdre définitivement, de plonger aveuglement et de se conformer sans restriction à la relation et à l'histoire que Rana exigeait d'elle, à laquelle Rana voulait qu'elle adhérât. Du moins, elles préparaient Éva au pire, à l'inévitable, même si elle espérait y échapper, même si elle espérait trouver une solution.

— J'ai parlé de toi à Anouar, lâcha Rana.

Parfois, Éva se sentait plongée dans le plus scabreux des vaudevilles.

Elle s'adonnait sans retenu à Rana. Passionnément. Même si la passion ne lui avait jamais paru être une vertu ni une bonne chose, et que certains développements de leur histoire sonnaient désagréablement faux à son oreille.

Elle n'avait jamais rêvé d'être la maîtresse de quiconque, encore moins celle d'une femme que d'un homme. Quant à faire l'amour à deux pas du conjoint, à étouffer ses cris de plaisir pour ne pas le réveiller alors que sa femme lui retournait les sens et l'esprit, à prendre possession de la mère de ses enfants, à lui écarter les cuisses, à plonger dans les replis de son sexe, à s'emparer de ses seins, à sentir ses dents et ses ongles lui meurtrir les chairs, son corps trembler, son désir la dévaster et ses orgasmes l'emporter sous les doigts de son épouse, dans son propre appartement, pour sortir ensuite avec lui boire en toute amitié un cocktail de fruits ou se promener avec ses enfants, savoir bien plus qu'elle ne le devrait sur les détails de sa vie intime et de ses pratiques sexuelles alors qu'ils discutaient autour d'un thé ou d'un plateau-repas, lui, elle, Rana et leurs enfants, lui paraissait complètement invraisemblable. Inimaginable. Complètement irréel. Immorale et répréhensible.

Elle y pensait parfois et elle se morigénait sévèrement de sa folie, mais il suffisait qu'elle pensât à Rana, il suffisait qu'elle se retrouvât face à elle, que Rana lui sourît, pour tout oublier. Et même si elle n'oubliait pas, son désir était plus fort. Celui qu'éprouvait Rana à son égard était plus fort et plus pressant que ses atermoiements.

Éva aspira sur l'embout de son tuyau. L'eau glouglouta doucement dans le réservoir du narguilé. Un bruit apaisant. Elle s'emplit les poumons de l'épaisse fumée et l'expira dans un nuage blanc et cotonneux. Odorant. Elle avait choisi un tabac parfumé à la pomme, Rana un tabac parfumé à la menthe. Elles étaient installées à une petite table, dans un jardin ombragé d'oliviers. Le Bateau proposait une carte de restaurant médiocre, mais c'était le lieu idéal pour boire un verre en fumant un narguilé. Rana et Éva n'étaient pas les seules à le penser. Il ne restait presque aucunes tables de libres. Beaucoup de femmes, quelques-unes voilées, par deux, trois ou quatre. Chacune avec leur narguilé. Quelques couples. Peu d'hommes en fin de compte.

Éva retourna son attention sur Rana.

— Je voudrais que tu vives avec nous, lui déclara celle-ci sans manifester la moindre émotion.

Éva expira un nouveau nuage de fumée.

— Anouar t'aime beaucoup, continua Rana. Il est très content que nous soyons amies. Tu sais...

Rana se tut, elle tendit la main vers son verre de thé, en but une gorgée, reposa le verre, tira sur son narguilé. Longuement. Recracha la fumée. Doucement. Loin devant elle, contrairement à Éva qui s'environnait à chaque bouffée d'une épaisse fumée de tabac.

— Je ne prends plus mes médicaments, continua Rana tranquillement. J'ai arrêté. Il y a un peu plus d'une semaine. Je n'en ai plus besoin. Je me sens bien. Le médecin m'avait dit qu'on développe une... euh... une habitude ? Quel est le mot exact en français pour les médicaments ?

— Une accoutumance.

— Mmm, une accoutumance à ces médicaments, et qu'il était difficile de… Comment on dit ? De ne plus en avoir besoin.

— De se sevrer.

— Oui. Je suis pharmacienne, je sais tout ça, mais ça ne m'a rien fait quand j'ai arrêté. Ça ne me manque pas.

Éva n'avait aucune idée de ce dont lui parlait Rana. Elle ne l'avait jamais vue prendre de médicaments et Rana ne lui avait jamais confié qu'elle suivait un traitement. Un traitement pour quoi d'ailleurs ?

Rana l'observait. Éva et ses airs impassibles. Éva et sa force de caractère. Sa solidité.

— Je ne voulais pas me marier, avoua-t-elle abruptement.

— Mmm.

Rana ne lui apprenait rien. Ça, Éva l'avait compris depuis longtemps.

— Je ne voulais pas d'enfants.

La pipe d'Éva glouglouta.

— Le pire ça a été quand je suis tombée enceinte de Paul, quelques semaines après avoir accouché de Gibraïl. Je n'ai pas supporté. C'était trop. J'ai avalé une bouteille de détergeant. C'est Anouar qui m'a trouvée et m'a emmenée à l'hôpital.

— Mmm, grogna Éva.

Éva ne bougea pas d'un iota. Par contre ses pensées se mirent à tressauter d'allégresse. Pas parce que Rana venait de lui dire qu'elle avait tenté de se suicider, mais parce qu'elle avait enfin trouver son atout secret. L'atout qui gagnait immanquablement l'attention d'Éva. L'atout qui l'avait toujours fait chuter. L'atout qu'elle découvrait toujours après avoir implicitement encourager l'autre à faire le premier pas, après avoir fait derrière le deuxième, le troisième et tous les autres qui l'avait conduite bien plus loin qu'elle ne l'avait souhaité ou même espéré.

L'atout du blessé, de l'invalide, du torturé. Éva n'arrivait pas à savoir qui d'elle ou de l'autre avait à chaque fois été attiré le premier. Si tout compte fait, même inconsciemment, elle n'était pas cette manipulatrice qu'on l'avait plusieurs fois accusée d'être. Si elle ne profitait pas de leur faiblesse, de leurs blessures.

— Je suis suivie depuis deux ans, continua Rana. J'ai pris vingt kilos après la naissance de Paul, j'ai perdu tous mes amis, je ne veux plus les voir. Je vois juste Raf'a parce que nous suivons les mêmes cours de français au CCF, mais c'est tout. Je n'aime pas ma vie. Enfin, je ne l'aimais pas avant, parce que, maintenant, tout ça, c'est fini. Depuis que je suis avec toi, je vais bien. Les enfants s'en sont rendus compte. Ils sont moins angoissés, Gibraïl ne fait presque plus de cauchemars, il pleure moins pendant la journée, il est moins violent aussi. Anouar m'a dit que depuis les Rameaux, Paul faisait ses nuits. Il n'a jamais dormi une seule nuit d'une seule traite depuis qu'il est né. Et puis, Anouar me trouve plus heureuse, plus gaie. Il sait que c'est grâce à toi, Éva. C'est pour ça que tu pourrais rester avec nous...

Son narguilé glouglouta et elle expira lentement la fumée, la tête légèrement renversée en arrière, les yeux fixés sur Éva.

— Je veux vivre avec toi, conclut-elle d'un ton grave.

— Ce n'est pas sûre qu'Antoine veuille renouveler mon contrat au mois de juin, répliqua Éva d'une voix sans timbre.

— Ce n'est pas grave, tu trouveras toujours du travail à Alep. Je t'aiderai. Je t'aime, Éva. Je veux que tu restes.

Éva fronça les sourcils. Rana décida de ne pas insister.

— Réfléchis-y, c'est tout.

— Mmm.

Elles continuèrent à fumer. Rana lui parla d'Anouar. Elle lui raconta comment il avait perdu bêtement son héritage, pourquoi maintenant, il travaillait pour un ami qui possédait un petit atelier de fabrique de jouets en bois. Elle lui raconta qu'elle avait inciter Anouar à prendre une maîtresse. Qu'elle n'aimait pas le sexe avec lui.

— Avec toi, c'est génial... mais avec lui ? J'ai toujours l'impression que c'est sale. Ça me dégoûte.

Il avait refusé. Il n'avait d'yeux que pour Rana.

.

Le lendemain, Éva n'avait pas cours, elle avait travaillé tard au CCF pour préparer sa semaine. En prévision, aussi de la venue de Rana. Des trois ou quatre heures qu'elles passeraient seules chez elle. Elle s'alluma un cigarillo, se prépara un café en grimaçant, le cigarillo coincé à l'extrême coin de sa bouche pour éviter que la fumée ne lui irritât les yeux. Elle partit ensuite boire et fumer sur la terrasse. Il était neuf heures et des poussières, Rana arrivait toujours vers dix heures. Rana n'aimait pas l'embrasser quand Éva avait fumé, mais la jeune Française avaient trouvé la parade. Elle mâchait des graines de coriandre. Une heureuse idée car, si Rana se plaignait du goût que pouvait laisser les cigarillos dans la bouche d'Éva, elle gémissait d'aise en goûtant celui de la coriandre sur sa langue.

— Éva ? fit Rana derrière elle.

La jeune Française regarda sa montre. Rana avait fait vite, il était moins de dix heures. Elle n'avait pas traîné sur le chemin de la crèche ni pour y emmener ses enfants ni pour venir rejoindre Éva.

Éva se retourna. Rana l'attendait dans l'embrasure de la porte-fenêtre. En jeans et en chemise vichy rose. Une attention à son égard.

Éva avait une façon extrêmement sensuelle de lui déboutonner ses chemises, de les lui enlever, de les faire glisser sur sa peau, de lui dénuder lentement les épaules, de parfois lui emprisonner les bras dedans. Quand Rana avait découvert sa dextérité en la matière, elle avait renoncé aux tee-shirts. Éva portait rarement autre chose que des chemises, Rana avait tenté d'imiter sa façon de faire, mais elle se laissait toujours submerger par la fièvre de son désir. Ses mains tremblaient d'excitation, les boutons lui résistaient et le plus souvent, Éva finissait par elle-même ouvrir sa chemise aux mains et aux lèvres impatientes de Rana.

Éva se leva et marcha sur Rana. En souriant, elle la repoussa doucement à l'intérieur de sa chambre, referma la porte, l'attira contre elle et lui prit les lèvres. Rana l'enlaça, revint sur son idée de la serrer contre elle et laissa une main en place tandis que l'autre s'occupait de sa poitrine. Éva gémit instantanément. Rana sentit le mamelon durcir à travers la chemise et la brassière. Éva haletait déjà. Rana sentit son odeur monter. Elle inspira. Recula soudain la tête, un rictus de dégoût déforma sa bouche.

— Tu as fumé, lui reprocha-t-elle.

Éva s'écarta, les yeux perdus, la bouche entre-ouverte, les lèvres humides et gonflées.

— Deux secondes, souffla-t-elle.

Elle s'en fut rapidement à la cuisine, se versa des graines de coriandre dans la bouche, les mâcha tandis qu'elle revenait tranquillement sur ses pas. Rana n'avait pas bougé, elle l'attendait, les joues en feu.

Elles reprirent là-où elles s'étaient arrêtée. Rana gémit quand la saveur de la coriandre explosa sur sa langue. Éva sourit, râla soudain. Rana, en représailles avait repris sa caresse lancinante et insistante sur le sein, le plus sensible, celui qui arrachait des cris à Éva, des cris que la jeune Française n'avait pas besoin de retenir quand elle était chez elle.

Éva lui résista le temps de lui déboutonner sa chemise, de lui dégrafer son soutien-gorge et de lui libérer la poitrine. Ensuite, elle retourna Rana, la repoussa vers le lit et bascula avec elle dessus. Rana sur le dos, elle pouvait, un temps fût peu, reprendre le contrôle de son corps. L'embrasser, finir de la déshabiller lentement, la caresser, se montrer attentive, se laisser aussi entreprendre, échanger, partir ensemble, l'une sur l'autre, ou se passer régulièrement la main, se ménager des pauses, des frissons, jouir sans entrave peau contre peau, sans appréhension, pleinement.

Éva avait appris l'amitié avec la première personne dans les bras de qui elle était tombée. La trahison aussi, mais elle avait oublié. Elle avait appris la joie de vivre avec une autre, la simplicité d'une amitié sensuelle avec une troisième, l'amour avec quelqu'un qu'elle avait toujours su ne pas lui être destinée, la sensualité sans complexe avec Xiao Lan, sa gentille et brillante étudiante chinoise. Mais avec Rana...

Rana avait tout fait sauter. Elle avait surtout permis à Éva de réconcilier son corps et son esprit. De les fusionner. Étroitement. Depuis, plus rien ne s'opposait à ses désirs ni à son plaisir. Aucune ombre ne venait plus planer sur son corps inondé de transpiration, plus rien n'entravait sa libération, et ses cris de plaisir s'échappaient libres de toutes contraintes.

Entre ses mains, Éva planait. Plus rien ne douchait son désir, tout concourait à son plaisir. Rana osait tout, sans restriction, sans sourire salace, sans hésitation, sans même demander, certaine du consentement absolu de sa partenaire. Un don permanent qui appelait Éva à tout donner en échange. À tout accepter. À en vouloir toujours plus, à jamais ne se sentir rassasiée.

Comblée oui. Rassasiée jamais.

Elle avait Rana tous les jours, elle profitait tous les jours de son corps, de sa passion et de son amour. Tous les jours, elle hurlait de plaisir sous ses assauts. Tous les jours, durant des heures. Toujours demandeuse. Toujours prête à répondre à la moindre invitation, au moindre plaisir, au moindre désir. Les siens, ceux de Rana. Tous.

Sans jamais se lasser.

À peine satisfait ou oublié, son désir renaissait intact au moindre regard, au moindre attouchement, à la moindre sollicitation. Éva se dressait toujours prête, affamée, assoiffée, enthousiaste, heureuse, et Rana s'offrait à ses yeux comme le reflet parfait de ses désirs. De ses désirs renouvelés à l'infini. À jamais.

Tant pis pour les voisins qu'elle entendait à travers ses gémissements et ses cris discuter sur le toit devant la fenêtre de sa chambre, tant pis pour le reste aussi.

Quelle que fût la nature de ce reste.

— Il y a des gens sur le toit, chuchota Rana en remontant à son oreille.

— On s'en fout, gémit Éva.

— Tu crois qu'ils nous entendent ?

— Rana, râla Éva d'un ton désespéré.

Rana l'embrassa et descendit lentement le long de son torse. Elle s'arrêta sur sa poitrine. Éva protesta une nouvelle fois. Rana referma ses lèvres sur le mamelon. Le dos d'Éva se souleva du lit et sa main crocheta durement la tête de Rana. Elle allait mourir, exploser, elle ne savait quoi. Elle enroula ses jambes autour de Rana. Celle-ci les repoussa, au moins une qui rejoignit le matelas. Éva souleva le bassin. La langue qui s'activait sur sa poitrine, la main qui frôlait sa taille, sa hanche, qui se refermait sur le haut de sa cuisse, qui exigeait le passage.

Éva le lui concéda. Hurla à la première caresse. Hurla plus fort ensuite, au rythme de sa respiration quand Rana la pénétra. Son cœur s'emballa, cahota, ses cris se calèrent sur les mouvements de Rana. Puis, Rana remonta et l'embrassa, étouffant ses cris. Elle se décala sur le corps d'Éva. Commença à se frotter à elle. Éva gardait encore assez de conscience pour ne pas entièrement se soumettre à son plaisir. Elle voulait partager, elle se concentra sur leur baiser, assez habile pour électriser Rana. Sa main égarée sur ses fesses, enveloppa sa hanche, remonta. Rana souleva le bassin, la main d'Éva répondit à l'invitation. Rana rompit le baiser, souleva plus haut les reins, râla de plaisir et plongea la tête dans le cou d'Éva. Éva se arquait sous elle en miroir. Elle s'envolèrent. Bruyamment. Hurlèrent. Retournèrent leur position. Partirent autrement. Trempèrent les draps. Hurlèrent encore.

Elles se retrouvèrent ensuite, complices, tournée l'une vers l'autre, s'embrassant doucement, s'effleurant précautionneusement, gémissant tout bas, le sourire aux lèvres.

— Un jour j'aimerais commencer debout, murmura Éva.

— Anouar a fait ça une fois, je n'ai pas aimé, bouda Rana.

— Pas tout, juste le début, juste pour prendre le temps de te déshabiller.

Rana ne répondit rien. Éva l'embrassa, chercha sa langue. Elles jouèrent gentiment un moment, prolongeant leur bien-être. Rana passait ses mains douces sur les seins d'Éva, juste assez entreprenante pour lui arracher des frissons et des petits gémissement, pas assez pour l'embraser et l'emmener au bord du précipice où elle choisirait ou non de la faire basculer. Comme elle l'avait fait chez elle sur le sofa. Y penser suffisait à la troubler. Elle accentua la caresse, Éva réagit aussitôt. Elle gémit, le prénom de Rana sur ses lèvres. Cela suffit à changer les idées de Rana. Elle repoussa Éva sur le dos.

— Je suis naze, protesta faiblement Éva.

— Laisse-toi faire, je m'occupe de tout.

Éva se laissa faire. Elle perdit pieds très vite. Ferma les yeux, bascula la tête en arrière et se laissa porter. Rana s'était installée sur un coude. Quand sa bouche n'arrachait pas des cris à la jeune Française, elle la regardait. Elle regardait son plaisir s'inscrire et s'exhiber devant ses yeux : la tête renversée, les cheveux trempés qui obscurcissaient leur blondeur naturelle, les traits crispés, la bouche tantôt ouverte, tantôt fermée, les mamelons dressées, les auréoles presque invisibles, les poils du pubis frisés, parsemés de gouttelettes de sueur, les cuisses musclée tendues, les jambes pliées, les mollets qui se contractaient quand Éva prenait appui sur la pointe de ses doigts de pieds pour décoller son bassin du lit. Ses poings refermés sur les draps.

Dieu qu'elle était belle ainsi soumise aux désirs de Rana, ainsi soumise à son plaisir, à son bon vouloir. Rana changeait de rythme, se retirait, caressait doucement l'abdomen, musardait autour des seins, à l'intérieur des cuisses. Où était la fille impassible qui déstabilisait parfois Rana, où était la Française solide et volontaire, le roc sur lequel Rana pouvait s'appuyer sans peur ?

C'était tellement touchant de la contempler ainsi, frémissante et gémissante, totalement offerte et vulnérable. Totalement passive. Le cœur de Rana cogna dans sa poitrine, elle l'aimait quelle que fût l'image qu'Éva donnait d'elle, forte, soumise, sûre d'elle-même, vulnérable, active, passive, n'importe comment. Elle remonta et s'allongea sur elle. Éva referma les bras autour de sa tête.

— Viens maintenant, lui murmura Rana à l'oreille.

Éva s'accrocha. Rana trouva une position idéale. Et quand Éva bascula, Rana ne sut si elle avait elle-même basculé avant, après ou en même temps qu'elle.

Rana se retourna sur le dos et Éva vint nicher sa tête au creux de son épaule. Elle vérifia l'heure. Se rassura sur temps qu'il leur restait. Rana lui caressait paresseusement l'épaule. Éva s'attaqua à son ventre.

— Tu sais ce que m'a dit Anouar quand je lui ai proposé que tu vives avec nous ?

Pourquoi Rana parlait-elle de cela maintenant ?

— Après qu'il se soit félicité de ton influence sur moi ?

— Mmm, grogna Éva.

— Il m'a dit que s'il aimait vraiment un ami, il finirait par faire l'amour avec lui. Que c'était normal.

Le sang d'Éva se glaça dans ses veines.

— J'ai rit, déclara joyeusement Rana. Il est bizarre de penser ça.

Éva s'apprêtait à répondre quand Rana lui attrapa le menton et l'incita à relever la tête. Elle se pencha sur sa bouche. Éva se hissa à sa hauteur, sur elle, le baiser court-circuita ses pensées précédentes et elle oublia le reste.

Une nouvelle fois.

.

.

.