Notes de l'auteur : encore merci à mes deux fidèles lectrices pour vos reviews ! Continuez ainsi ! Cela m'encourage énormément à écrire ! Le rythme de publication des prochains chapitres devrait être le suivant : un chapitre toutes les deux semaines (si tout va bien). Bonne lecture !
Plan 11 :
Jeux de mains
- Nous y voilà.
Ben, Amélie et Alex étaient arrivés au ponton de bois. A son bout était amarré le submersible. Alex fut la première à l'apercevoir, et elle s'élança en courant sur la plate-forme flottante, tout en s'écriant, le sourire jusqu'aux oreilles :
- Je veux monter dans le sous-marin !
- Alex, fais attention ! Ne cours pas ! Tu risques de tomber à l'eau si tu cours, dit Ben.
Aussitôt, la petite fille cessa de courir et, à la place, marcha tranquillement le long du ponton, en écartant les bras comme si elle avançait sur une poutre, pour garder l'équilibre sur cette plate-forme qui remuait légèrement au gré des flots. Amélie regarda Ben avec admiration. Il avait bien éduqué sa fille. Celle-ci lui obéissait au doigt et à l'oeil, sans protester, toujours avec bonne humeur. Des trente minutes de marche qu'ils venaient de faire à travers la jungle, elle ne s'était pas plainte une seule fois, et avait fait preuve d'une endurance exemplaire.
Les deux adultes emboîtèrent le pas à l'enfant, marchant côte à côte sur l'appontement. Amélie s'extasiait du paysage grandiose qui l'entourait. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pas revu ces montagnes immenses et verdoyantes, qui bordaient cette vaste étendue d'eau au milieu de laquelle elle se tenait. Ici, le vent était plus doux : la surface de l'eau, plate, était seulement parcourue par de petites ondelettes qui se propageaient rapidement. Amélie respira à pleins poumons l'air vivifiant qui l'environnait, fermant les yeux et souriant. Tout était si paisible ! La dernière fois qu'elle s'était trouvée sur le ponton, celui-ci était surchargé de nouvelles recrues et de gens du projet Dharma venus les accueillir. Aujourd'hui, ils n'étaient que tous les trois...
- Salut, Ben !
... ou peut-être avait-elle parlé trop vite.
Une femme venait de se hisser hors de l'écoutille du sous-marin et allait à la rencontre de nos amis. Ses cheveux blonds, aux racines brunes, étaient très courts, et ses yeux semblaient briller d'énergie.
- Bonsoir, Jill, répondit Ben - sur quoi, Amélie consulta sa montre : ça alors, il était déjà 17 heures ! - Tout est prêt pour demain ? s'informa l'homme.
- J'ai inspecté les ballasts avant et arrière, ainsi que les moteurs : tout est ok. Le sous-marin est prêt à repartir demain à 10 heures. Vous devez avoir hâte de rentrer chez vous, n'est-ce pas ? lança Jill, en se penchant vers Amélie, qu'elle avait deviné être une des quatre invités dont Ben lui avait parlé.
Amélie, qui avait gardé la tête baissée en entendant Jill évoquer les derniers préparatifs pour son départ, sortit subitement de sa torpeur et répondit :
- Oui... Oui, bien sûr, j'ai très hâte !
Elle se força à sourire, puis détourna maladroitement le regard. Ben l'observa étrangement. Elle mentait très mal...
- Papa, est-ce que je peux monter dans le sous-marin ? demanda Alex.
- Tu veux faire un tour dans le sous-marin ? répéta Jill. Allez, viens ! Je vais te montrer la cabine de pilotage et la salle des machines !
Alex accueillit cette invitation par des exclamations de joie ; Ben, lui, l'accueillit plutôt par un regard préoccupé.
- Ne t'en fais pas, Ben ! Je ne vais pas kidnapper ta fille et partir avec elle à bord du sous-marin ! le rassura la blonde, sur le ton de la plaisanterie.
Mais le jeune homme, qui lui-même avait enlevé Alex alors qu'elle n'avait que quelques jours, prit plutôt mal cette remarque.
- Vous y allez, vous aussi ? questionna-t-il, en se tournant vers Amélie.
- Moi ? Oh, non ! J'aurai bien assez le temps de le visiter, demain, pendant le voyage.
- Je ne crois pas, déclara Ben, en levant un sourcil et en faisant un petit sourire en coin, du genre sceptique. Vous serez endormie, vous savez.
- Quoi ? Ne me dites pas que nous allons encore devoir avaler ces somnifères !
Le brun haussa les épaules, comme s'il n'y pouvait rien.
- Ben, je ne te propose pas de visite guidée du sous-marin, je suppose que tu le connais déjà par coeur, lança Jill en riant.
- Vas-y avec Alex. Nous vous attendons sur le ponton.
- Très bien. Alex, je passe devant toi, comme ça je pourrai te rattraper si jamais tu tombes en descendant l'échelle. Mais ne t'inquiète pas, tu devrais y arriver.
Ben et Amélie virent les deux filles s'engouffrer par la trappe du sous-marin et disparaître à l'intérieur. Le silence s'installa. Un silence seulement ponctué par les échos d'Alex qui découvrait les différents appareils de contrôle du submersible, et le clapotis de l'eau contre les bords du ponton de bois.
Amélie se retourna pour faire face à l'autre bout du quai. Elle ne savait trop pourquoi, mais depuis quelques minutes déjà elle évitait de croiser le regard de Ben. Et maintenant qu'elle se retrouvait toute seule avec lui, elle craignait qu'il ne s'inquiète de son comportement étrange.
« Etrange... » pensa Amélie, en contemplant l'autre bout du ponton, où jadis étaient garés des minibus qui attendaient les nouveaux arrivants pour les amener jusqu'aux baraquements. C'était ici que Ben et elle s'étaient rencontrés. De la plus grotesque des façons, certes... Mais pourquoi Amélie pensait-elle à cela ? Est-ce que... ? Non ! Non !
Déboussolée, Amélie regarda la surface scintillante de l'eau. Se jeter à la mer serait la meilleure manière pour elle de se changer les idées et de clarifier son esprit. Mais comme comportement étrange, il n'y avait pas mieux... Elle se contenta donc de se pencher pour défaire ses lacets. Elle retira ses baskets, retroussa son jean jusqu'aux mollets et s'assit sur le bord du ponton, plongeant ses pieds dans l'eau. Elle était froide.
Ben n'avait pas encore prononcé une seule parole. Amélie l'entendit marcher derrière elle, lentement, ses pas faisant craquer les planches de bois de l'appontement. Du coin de l'oeil, elle le vit la dépasser, à sa gauche, et crut bien qu'il allait continuer à avancer plus loin, le long du ponton, en la laissant là, derrière lui. Mais il s'arrêta et, à sa grande surprise, il se courba à son tour pour enlever ses chaussures.
Oh ! Et mince ! Pourquoi son coeur s'était-il soudain remis à battre la chamade ? Elle exultait ! Elle ne pouvait pas s'empêcher de sourire bêtement et, si elle ne se retenait davantage, elle allait se mettre à glousser de joie, c'était imminent !
Ben retroussa lui aussi les bords de son pantalon. Amélie tenta un petit regard dans sa direction et le vit s'approcher d'elle. Mais au lieu de lui adresser un sourire amical en venant la rejoindre - comme le commun des mortels s'y serait attendu -, il resta très sérieux et jeta un coup d'oeil en l'air, vers le sommet de la montagne qui se dressait devant eux, avant de s'asseoir, à gauche de la jeune fille. C'était cela qui lui plaisait, chez lui, et qui l'intriguait tout à la fois : Ben souriait rarement.
- C'est drôle, confia Amélie, cela fait plus de trois ans que je n'ai pas mis les pieds dans l'eau ! Et pourtant j'ai passé ces trois dernières années sur une île, et j'habite dans une ville portuaire.
- Où habitez-vous ? interrogea Ben, même s'il connaissait déjà la réponse, et que celle-ci n'était autre que le nom de la ville où il était né.
- A Portland, répondit Amélie. Et vous ? Vous vivez sur cette île depuis combien de temps ?
- Depuis toujours, Amélie, rétorqua vivement Ben, en regardant la jeune fille droit dans les yeux, comme s'il était surpris qu'elle ne s'en soit pas doutée.
- Ah, euh... Oui, évidemment ! fit Amélie, confuse de ne pas avoir su deviner cette évidence.
Elle contempla la cime de la montagne qui avait attiré l'attention de Ben, quelques secondes plus tôt. Là-haut, le soleil déclinait, et frôlait à présent le sommet boisé du massif, projetant ses derniers rayons. Le ciel commençait déjà à prendre une teinte orangée, chaleureuse, malgré la fraîcheur de l'air du soir.
- Vous avez de la chance d'habiter ici. C'est si calme..., confia Amélie.
- Oui, mis à part les attaques surprises des Ennemis, nos maisons qu'ils brûlent et nos hommes qu'ils tuent à coup de mitraillette, l'île est un endroit plutôt tranquille, ironisa Ben.
Notre amie ne sut que répondre. Elle resta silencieuse en observant Ben, qui se tenait de profil à côté d'elle. De profil, ses yeux bleus paraissaient plus clairs encore. Il fixait un point invisible devant lui, et semblait plongé dans une profonde réflexion.
- Vous devez craindre beaucoup pour Alex..., dit enfin Amélie.
- Je fais tout mon possible pour la protéger mais...
Ben secoua la tête d'un air résigné, avec un fade sourire qui laissait penser qu'il s'attendait toujours au pire.
- ... on ne sait jamais ce qui peut arriver. Et puis, je ne suis pas toujours là pour veiller sur elle...
- Oui... J'imagine qu'avec le projet Dharma à gérer, vous devez avoir beaucoup de travail... Mais...
Amélie hésita. Etait-elle sûre de vouloir aborder le sujet ? Parler de cela pouvait soit lui faire du mal à lui, soit lui faire du mal à elle. Se persuadant intimement qu'elle ne blesserait qu'elle seule, elle se résolut à aller jusqu'au bout :
- Mais Alex a aussi sa mère, pour prendre soin d'elle.
La jeune fille soutint le regard troublant de Ben. Elle était prête à entendre la sentence. Après tout, elle rentrait chez elle dans quelques heures, alors si Ben devait lui révéler - comme elle s'y attendait - qu'il était marié ou qu'il partageait sa vie avec la femme qu'il aimait, elle pourrait quitter l'île sans regret.
- La mère d'Alex est morte quand elle était bébé. Elle n'a que moi.
Amélie entrouvrit la bouche de stupéfaction. Un flot d'émotions intenses l'envahit : peine, compassion, désarroi, mais aussi - et elle osait à peine se l'avouer -... espoir.
- Je... Je suis navrée, balbutia-t-elle, bientôt rongée par un sentiment de culpabilité, car elle sentait que ses espérances prenaient le dessus sur son affliction.
- Cela fait plus de trois ans, maintenant..., confessa Ben, pour signifier qu'il s'en était remis depuis, et qu'il était passé à autre chose.
- Vous avez élevé Alex seul pendant trois ans ?
- Oui... Cela semble vous surprendre ?
- Eh bien... Oui, cela me surprend, en effet, avoua la jeune fille. Car Alex est tellement sage, et elle a l'air si heureuse, ici. Quand je pense que vous l'avez éduquée tout seul, je me dis que vous avez fait un travail admirable.
- Attendons de voir si je m'en sors aussi bien lorsqu'Alex me fera sa crise d'adolescence...
Amélie sourit. C'était comme si une large perspective venait de s'ouvrir devant elle. Un horizon prometteur venait de lui apparaître. Espoir. Elle pouvait espérer ! Elle pouvait tâtonner avec ses doigts l'herbe verte, à la recherche du trèfle à quatre feuilles. Qu'elle arrive à le cueillir ou non, cela, elle n'en était pas certaine ; mais elle savait qu'il existait. Et, ce soir, c'était tout ce qui importait.
Bercée par les vagues qui faisaient se soulever et s'abaisser doucement le ponton, elle remuait gentiment ses pieds dans l'eau, et regardait la mer qui reflétait, telle un miroir, les couleurs chatoyantes du ciel s'embrasant au-dessus d'eux. A nouveau, elle évitait de croiser le regard de Ben. Il lui semblait que plus elle le regardait dans les yeux, plus elle se perdait... Mais il était là, assis à côté d'elle, et elle voyait sa main droite, posée sur le bord du ponton, entre elle et lui. Sa présence la rassurait. Elle goûtait avec délice à cet instant de paix et de béatitude. Quelle chance elle avait ! Elle aurait voulu que ce moment dure éternellement. Elle ne voulait pas partir. Elle voulait rester auprès de Ben. Elle avait envie de poser sa main sur la sienne ; de s'approcher de son visage et de lui souffler à l'oreille : « Je ne veux pas quitter l'île ».
Elle l'observa du coin de l'oeil, se demandant si elle en était vraiment capable... Mais avant qu'elle ne puisse répondre par l'affirmative, des voix se firent entendre à sa droite, et elle tourna la tête pour voir Alex et Jill émerger, joviales, du sous-marin.
- Oh, papa, c'était super ! s'écria la fillette en se précipitant vers son père, tandis que la femme aux cheveux courts refermait la trappe. Jill m'a laissée regarder par le périscope, je vous ai vus, toi et Amélie !
Cette dernière rougit subitement : quoi ? Alex les avait espionnés par le périscope ? Heureusement qu'elle n'avait rien tenté de compromettant avec son père, alors...
Le brun s'était déjà levé pour remettre ses chaussures. Ainsi donc, ce petit moment de bonheur prenait fin... Elle aurait tant souhaité qu'il se prolonge encore un peu plus...
Amélie vit apparaître devant ses yeux une main tendue. Son coeur manqua un battement et elle releva la tête, très étonnée. Ben l'invitait à se remettre debout.
- Venez, dit-il. Je crois que mes amis vous ont préparé un pot d'adieu, aux baraquements. Il ne faudrait pas que nous arrivions en retard.
::~
La fête avait déjà commencé sans eux. Ben, Amélie, Alex et Jill pouvaient cependant s'estimer heureux d'avoir réussi à rentrer aux baraquements avant la tombée de la nuit. L'obscurité s'installait progressivement, mais les lampadaires et les luminaires des maisons éclairaient leur chemin jusqu'au lieu où se tenait le pot d'adieu. La musique et le bruit des conversations s'amplifiaient à mesure qu'ils se rapprochaient. L'odeur des saucisses grillées les attirait inexorablement vers l'endroit des festivités. Lorsqu'ils y arrivèrent enfin, les premières personnes qui remarquèrent leur apparition les interpellèrent aussitôt pour les convier à se joindre à eux.
- Ah ! Ben ! Te voilà ! On s'inquiétait de ne pas te voir ! s'exclama Tom, d'une voix forte et enjouée, déjà un peu éméché par la canette de bière qu'il tenait dans la main.
- Où étiez-vous passés ? demanda Richard, en constatant la présence d'Amélie, Jill et Alex aux côtés de son chef.
Pendant que Ben leur expliquait qu'ils étaient partis visiter le sous-marin, Amélie regardait autour d'elle, à la recherche de visages familiers. Elle aperçut ses trois amis, à quelque distance de là, fondus parmi les autres, et il lui sembla alors qu'ils venaient d'interrompre leur discussion pour l'observer étrangement. Etait-ce du mépris qu'elle lisait dans leurs yeux ? Ou bien plutôt de la contrariété ? Et pourquoi ne lui faisaient-ils pas signe de la rejoindre ? Gênée, elle reporta son attention sur Ben.
- Vous avez soif, Amélie ? s'enquit Tom. Qu'est-ce que vous voulez boire ? Nous avons du jus de pomme, du thé glacé, du punch, de la bière...
Amélie ne put refuser l'invitation de Tom de lui offrir un verre. Elle le suivit donc au milieu de la foule, tentant avec lui de se frayer un chemin pour accéder au buffet, laissant derrière elle Ben, dont elle entendait encore la voix, si singulière, qui se détachait du brouhaha et qui s'adressait à sa fille :
- Alex, où vas-tu ?
- Je vais jouer avec Karl !
Tom et Amélie atteignirent la table qui croulait sous les boissons et les amuse-gueule. L'homme attrapa un gobelet en plastique et se tourna vers la jeune fille.
- Je vais prendre un jus de pomme, choisit-elle en souriant.
Tom lui remplit son verre, puis le lui tendit. Amélie le saisit avec la main gauche. Un geste pour le moins étrange, venant d'une droitière. Mais cela ne relevait en rien d'un désir éventuel de devenir ambidextre. Non, ce soir, Amélie avait décidé de ne pas se servir de sa main droite. Et la raison en était simple : Benjamin Linus l'avait touchée. Il l'avait fait en l'aidant à se relever, tout à l'heure, au ponton. Elle avait mis sa main dans la sienne, aimablement tendue, et il l'avait tirée vers lui, pour la remettre debout. Et depuis cet instant où elle avait dû le lâcher, elle avait gardé sa main ouverte, les doigts écartés, sentant encore le contact de sa paume contre la sienne...
- Des crackers ? lui proposa Tom, en lui présentant un bol rempli de petits gâteaux salés.
- Euh... Non, merci ! répondit la jeune fille, car sa main gauche était déjà occupée à porter son verre de jus de pomme.
- Hm ? fit Tom, un peu déçu. Tant pis !
Sur quoi, il se servit une pleine poignée de biscuits qu'il enfourna dans sa bouche et qu'il mâcha énergiquement, avec des « Crunch, crunch, crunch » sonores.
- Vos copains sont là-bas, près des barbecues, l'informa Tom, en lui montrant Max, Gregory et Chambertain qui restaient toujours ensemble. On fait cuire des steaks. Si j'étais vous, je me dépêcherais d'y aller : il ne va plus en rester beaucoup. Tenez, dit-il, en prenant sur la table deux tranches de pain rond, dont l'une était recouverte de graines de sésame. Voici du pain pour faire votre hamburger.
Cette fois-ci, notre amie ne sut plus comment faire pour recevoir ce que Tom lui offrait sans devoir sacrifier sa main droite. Dans un élan de désespoir, elle porta son gobelet à ses lèvres et commença alors à boire son jus de pomme cul sec. Mais au bout de trois gorgées, elle avala de travers et reposa précipitamment son verre pour se couvrir la bouche avec son poing gauche.
- Arg ! Kof kof kof ! fit-elle en toussant. Kof kof kof ! Ca va, ça va ! rassura-t-elle, car Tom s'apprêtait déjà à lui administrer des tapes dans le dos, pour l'empêcher de s'étouffer.
Elle prit enfin son petit pain rond et indiqua à son compagnon qu'elle allait voir ce que fabriquaient ses trois camarades du bunker.
- Oui, bien sûr, Amélie ! A tout à l'heure ! la salua Tom.
Mais en vérité, c'était bien plus l'envie de manger un steak grillé qui l'appelait vers les barbecues, plutôt que le souhait de rejoindre ses amis. Hélas, elle devait d'abord passer par eux avant de pouvoir accéder aux grillades. Sans surprise, elle constata qu'ils avaient tous une canette de bière à la main. Chambertain et Gregory semblaient plongés dans une discussion mathématique passionnante, à propos du procédé d'orthogonalisation de Gram-Schmidt, dont l'élève avait partiellement oublié l'énoncé, et que le professeur se faisait une joie de lui rappeler.
- ... et donc en divisant chaque vecteur par sa norme, on peut obtenir la famille orthonormale qui vérifie cette condition...
- Oui, mais tu oublies que cette famille n'est pas unique. Pour avoir unicité, il faut imposer une condition supplémentaire, par exemple...
Apeurée, Amélie fit volte-face : où était Ben ? Elle aurait voulu s'agripper à lui pour pouvoir s'échapper de cette épouvantable conversation.
- Alors, tu as passé une bonne après-midi ? demanda Max, qui avait noté l'arrivée discrète de la jeune fille à ses côtés.
- Ah ! Euh... Oui ! répondit Amélie, en se retournant subitement vers le garçon. Je... J'étais avec Ben !
Max leva la tête et but une gorgée de sa bière.
- On se demandait où tu étais partie..., reprit-il.
- Je suis allée me balader..., expliqua notre amie, qui ne jugea pas utile d'en préciser davantage. Et vous ? Vous êtes restés ensemble toute l'après-midi ?
- Nous sommes allés faire une partie de billard, tous les trois, à la salle de jeu.
Amélie renifla, d'un air désabusé.
- Quoi ? fit Max.
- Vous restez toujours tous les trois.., fit-elle remarquer. Même là, regarde ! Les autres nous offrent un pot d'adieu : c'est l'occasion idéale pour aller discuter avec eux et faire de nouvelles connaissances. Mais tout ce que vous trouvez à faire, c'est rester entre vous, dans votre coin, à parler de maths ! Je me croirais de retour au Cygne ! Pourquoi vous n'allez pas vous mêler un peu aux autres, pour changer ?
- Amélie, on part demain matin, lui rappela Max. Ca ne sert plus à rien de se mêler à eux.
La jeune fille observa son camarade avec un regard choqué.
- Laisse tomber, Max, lança alors Gregory. Après avoir dû nous supporter pendant trois ans au bunker, c'est normal qu'elle veuille changer d'air et se faire de nouveaux amis. Il faut la laisser vivre sa vie !
Sur ce, il partit se chercher une merguez. Amélie se retrouvait seule en compagnie de Max et Chambertain, mais elle cherchait toujours Ben des yeux. Elle se hissait sur la pointe des pieds, tendait le cou pour tenter de l'apercevoir au-dessus des têtes des convives, mais à vrai dire, ses chances de réussite étaient maigres, car elle n'était pas très grande... et Ben non plus, d'ailleurs.
- Tu cherches quelque chose, Amélie ? s'inquiéta Chambertain.
- Euh... Oui ! répondit la jeune fille, en sursautant et en retrouvant aussitôt sa taille normale. Du... Du ketchup !
Ca alors ! Pour une fois qu'elle était rapide à trouver une excuse bidon ! Mais Max fut tout aussi rapide qu'elle pour lui trouver du ketchup.
- Tiens, dit-il, en voilà.
Il lui présenta le pot de sauce tomate.
- Euuuh..., hésita Amélie, en gardant son bras droit inerte, le long de son corps. Tu... Tu peux le verser toi-même sur mes tranches de pain ? Tu sais, quand c'est moi qui le fais, j'ai toujours tendance à m'en mettre plein partout !
Max fronça les sourcils, perplexe. Son amie n'avait pas l'air net. Il exauça cependant sa prière et saisit les deux morceaux de pain qu'elle lui tendait, pour les recouvrir de ketchup.
- Merci ! dit Amélie, en recevant déjà dans sa main gauche la première tranche de pain que Max venait de lui préparer.
La seconde suivit dans l'instant mais, sa main gauche étant déjà prise, Amélie manqua de rattraper la tartine et celle-ci tomba dans l'herbe.
- Mince, alors ! Combien de chances avait-on qu'elle tombe du mauvais côté, en plus ? s'exclama Chambertain, en regardant la tranche de pain qui s'était effectivement retournée avec la face tartinée contre le sol.
- Eh bien, une chance sur deux, répondit Max, qui trouvait la réponse plutôt évidente. C'est une loi de probabilité de Bernoulli de paramètre un demi...
- N'en sois pas si sûr ! rétorqua Chambertain. Il faut aussi tenir compte du fait que le ketchup étalé sur la tranche de pain la rend plus lourde d'un côté que de l'autre !
- C'est vrai ! reconnut le garçon. La densité du morceau de pain n'est pas uniformément répartie !
- Il faudrait pouvoir calculer les coordonnées du centre d'inertie... Voyons... A combien estimerais-tu la masse volumique de la sauce tomate ?
Amélie avait ouvert des yeux exorbités d'effroi. « Au secours ! » s'écria-t-elle intérieurement, en amorçant quelques pas en arrière pour s'enfuir avant que Chambertain et Max ne ramassent la tranche de pain tombée dans l'herbe et ne mesurent son diamètre. Certes, elle était passionnée de physique, mais ce soir n'était vraiment pas le moment. Elle parvint à quitter ses amis sans attirer leur attention et se dirigea vers les barbecues, bien décidée à y récupérer un steak. Mais avec seulement une main opérationnelle, elle se demanda alors si elle allait réellement être capable de se préparer un hamburger et de le manger décemment...
~::
Il fallait bien se l'avouer, Amélie n'était pas du genre à rester à une fête jusqu'au bout. En général, elle trouvait toujours le moyen de s'éclipser avant la fin, c'est-à-dire avant que n'arrive le moment fatidique où il fallait tout ranger et tout nettoyer. Ce soir, pourtant, faisait exception. Elle était restée, parce que Ben était resté. De toute la soirée, elle n'avait cessé de le chercher du regard et de lui jeter de discrets coups d'oeil lorsqu'elle le localisait. Elle s'était refusée à l'idée de quitter le repas avant lui. Aussi avait-elle vu les lieux se dépeupler progressivement, assistant au départ, pourtant tardif, de ses trois amis, et de bon nombre d'autres convives qui s'étaient souhaité bonne nuit avant de rentrer chez eux. A présent, il ne restait plus que quatre personnes ; les seules à s'être portées volontaires pour débarrasser tables, chaises et barbecues.
Ben s'affairait déjà autour d'une des longues tables du buffet, ramassant les restants de nourriture et de boisson, et les rassemblant dans des cartons. Amélie le rejoignit pour lui prêter main forte. Et comme c'était Ben qu'elle aidait, elle était cette fois disposée à utiliser ses deux mains. Elle ouvrit un grand sac plastique vert et commença à le remplir des bouteilles, canettes et paquets de chips vides éparpillés sur la table. Ce faisant, Ben l'observait du coin de l'oeil, étrangement.
- Qu'est-ce qui vous est arrivé ? demanda-t-il enfin.
- Pardon ? fit Amélie, sans comprendre.
Elle vit que Ben regardait son débardeur blanc d'un air préoccupé. Elle baissa la tête et se rappela alors la catastrophe survenue dans la soirée : dès sa première bouchée dans son hamburger - qu'elle avait par miracle réussi à se préparer à l'aide de sa seule main gauche -, tout le ketchup et le jus de viande étaient sortis par le côté opposé à celui dans lequel elle avait mordu, et avaient dégouliné sur son buste. Le pire, dans l'histoire, c'était qu'elle avait fait la sourde oreille aux conseils de ses amis qui s'étaient efforcés de la convaincre de tenir son hamburger à deux mains. Ainsi, le drame s'était répété à chacune de ses bouchées, et son débardeur était désormais tâché par une longue traînée rouge, qui laissait presque penser qu'elle venait d'égorger un lapin.
- Oh, euh... Ca ? s'exclama notre amie, plutôt gênée. Ce n'est rien ! C'est juste que j'avais un peu trop mis de ketchup dans mon hamburger, et qu'en croquant dedans, eh bien...
- Vous auriez dû mettre un débardeur rouge, fit alors remarquer Ben. Comme ça, on n'aurait pas vu les taches de ketchup...
La jeune fille fronça les sourcils. C'était étrange, elle avait déjà entendu cette remarque quelque part... Et pour cause : elle-même l'avait faite la veille à Benjamin Linus, après lui avoir tapé dans le nez et l'avoir vu troquer sa chemise bleue et blanche contre une chemise à rayures rouges.
- Ca par exemple ! Qu'est-ce que c'est que ça ? lança Ben, d'un ton dégoûté, en regardant fixement ses pieds.
Il venait de marcher sur quelque chose de mou et essayait de distinguer ce que c'était, dans la pénombre de la nuit. Amélie reconnut alors avec stupeur le pain de hamburger qu'elle avait fait tomber par terre, deux heures plus tôt. Son visage prit aussitôt une expression médusée.
- C'est fou ce que les gens peuvent laisser traîner par terre..., déplora Ben, en ramassant le pain du bout des doigts et en le balançant dans le sac poubelle qu'Amélie tenait toujours grand ouvert.
La jeune fille tenta de ne pas faire cas de la goutte de sueur qui venait de lui glisser le long de la tempe tant elle se sentait coupable, et répondit en feignant l'air scandalisé :
- C'est vrai, ça ! Les gens jettent n'importe quoi, n'importe où !
Une fois la table débarrassée, Ben passa un coup d'éponge dessus. Puis Amélie l'aida à en replier les pieds métalliques, et à la coucher dans l'herbe. Le jeune homme mit les poings sur ses hanches et baissa la tête pour contempler la planche de bois.
- Vous voulez bien me donner un coup de main pour la rapporter jusqu'à la salle de jeu ? demanda-t-il.
- Bien sûr.
Tenant chacun un bout de table, ils traversèrent tous les deux les allées obscures et silencieuses. Cette petite balade nocturne, au milieu des maisons endormies, amusait beaucoup Amélie, qui n'arrêtait pas de sourire. Assurément, si elle s'était trouvée en présence de quelqu'un d'autre pour accomplir cette tâche ingrate, elle aurait trouvé cela beaucoup moins drôle.
Parvenus à l'entrée de la salle de jeu, ils reposèrent la table par terre, et Ben sortit une clé de la poche de son pantalon noir. Et dire qu'Amélie avait cru que, cette nuit, pour une fois, elle ne remettrait pas les pieds dans cette maudite pièce qui lui avait servi de cellule... C'était pourtant ce qu'elle s'apprêtait à faire ! Mais Ben n'allait pas l'y enfermer une troisième fois, elle le savait. Elle lui faisait confiance.
- Nous allons la poser dans le coin du fond, là-bas, indiqua-t-il.
Tous les deux soulevèrent à nouveau la table et la portèrent jusqu'à l'endroit désigné.
- Et voilà le travail ! s'exclama Amélie, en se frottant les mains.
Elle fit un tour sur elle-même et vit alors qu'à côté d'elle se trouvait un meuble étrange.
- Oh ! C'est vrai ! lança-t-elle alors. J'avais presque oublié qu'il y avait un piano, ici...
A ces mots, Ben se retourna pour constater lui aussi la présence de l'instrument à cordes. Il vit la jeune fille relever le couvercle en bois verni qui protégeait le clavier, puis appuyer sur une touche au hasard. Un do résonna dans la pièce.
- Vous savez en jouer ? questionna Ben.
- Malheureusement non. Et vous ?
Pour seule réponse, il s'approcha du piano droit, tira vers lui le petit tabouret et s'installa. Il retroussa légèrement ses manches, à mi-hauteur des avant-bras, et se mit à jouer.
De sa main gauche, il faisait se succéder lentement des notes graves et tristes, en arpège. Elles se suivaient et se répétaient sans discontinuer, emplissant la salle d'un air mélancolique, presque hypnotisant. Intriguée, Amélie vint se placer à gauche du jeune homme, et l'observa avec attention. Il posa sa main droite sur le clavier et ponctua l'accompagnement par des doublets de notes aiguës. Une mélodie sensible et simple, qui envoûta bientôt le coeur d'Amélie.
Elle ne souriait plus. Elle était devenue très sérieuse, tout d'un coup. Elle contemplait d'un regard fasciné les mains de Ben, qui se mouvaient posément sur les touches, les pressant avec vigueur et assurance, sans une fausse note. Ses mains étaient si fortes, ses poignets si robustes. Il se tenait droit, regardait tantôt le clavier, tantôt le pupitre, sur lequel n'était pourtant posée aucune partition. Bercé par sa musique, il oscillait doucement d'avant en arrière. Et ses notes, telles des vagues, montantes et descendantes, passaient parfois de la quiétude à l'emballement sonore, prenant alors une intensité si inattendue, qu'elles coupaient littéralement le souffle d'Amélie. Celle-ci retenait sa respiration à chaque instant où les notes, d'abord très calmes, retentissaient puissamment dans la salle de jeu.
A cette heure de la nuit, se disait la jeune fille, la musique de Ben devait clairement s'entendre depuis les maisons voisines. Mais ils étaient seuls dans cette vaste pièce un peu sombre, et cela lui donnait l'impression qu'il ne jouait que pour elle. Quel merveilleux cadeau il lui offrait ! C'était comme s'il souhaitait au fond de lui que son invitée ne reste pas sur une mauvaise fin, et renoue avec cette salle dans laquelle elle avait par deux fois été enfermée, mais qui, somme toute, pouvait servir à des choses bien meilleures.
Sans chercher à vérifier si tel était vraiment le message que Ben voulait lui faire comprendre, Amélie continuait de l'admirer. Son regard adorateur était timidement passé des mains de l'homme à son visage. Elle se trouvait si près de lui qu'elle pouvait l'étudier dans les moindres détails. Et elle aurait pu le regarder ainsi toute la nuit... si seulement ses yeux n'avaient pas commencé à s'embuer de larmes, à l'idée que, demain matin, elle allait le perdre pour toujours. Un flot de chagrin qu'elle s'efforçait de contenir ; mais les notes, qui s'enchaînaient sans répit, finissaient par la submerger. Celles, plus aiguës, jouées par la main droite, s'accélérèrent subitement ; l'annulaire et l'auriculaire firent tour à tour danser les touches, avec une rapidité impressionnante et une maîtrise parfaite du clavier. Face à une démonstration si éclatante de virtuosité, Amélie resta bouche bée.
Puis, sentant qu'elle n'arriverait désormais plus à retenir ses pleurs, elle détourna la tête, et ferma les yeux. Une larme glissa sur sa joue, au moment où Ben achevait le morceau par des notes profondes, jouées en chute libre. L'ultime accord s'évanouit lentement dans la pièce, et celle-ci retrouva peu à peu son silence initial.
Amélie ne prononça pas un mot. Elle tournait résolument le dos à Ben, pour essuyer discrètement ses yeux humides avec ses mains. Enfin, lorsqu'elle eut éliminé toute trace de sa défaillance soudaine, elle se retourna vers Ben et lui dit :
- C'est magnifique... C'est de qui ?
Elle n'était pas spécialiste des chefs d'oeuvre de la musique classique, mais n'avait pas honte de l'admettre.
Ben pivota sur son tabouret pour observer sa spectatrice. Malgré la pénombre de la salle, il remarqua ses yeux rougis, et mit un petit moment avant de lui répondre :
- C'est de moi.
::~
Un soleil resplendissant illuminait le dock. Amélie, Gregory, Max et Chambertain, debout sur le ponton, leur sac à dos sur les épaules, faisaient face une dernière fois aux immenses montagnes verdoyantes de l'île. Le moment était venu pour eux de dire adieu à cet endroit qu'ils n'avaient finalement que très peu connu, de même que les personnes qu'ils y avaient rencontrées. Ben avait tenu à venir les saluer pour leur départ. Peut-être, s'il ne s'était pas trouvé devant eux sur l'embarcadère, Amélie aurait-elle pu accepter plus facilement de quitter l'île. Mais là, c'en était trop. C'était au-delà de ses forces. Et tandis que ses camarades exprimaient avec joie leur impatience de retrouver leurs proches sur le continent, Amélie, elle, fixait Ben avec un regard abattu, l'implorant silencieusement de la laisser rester. Si elle n'osait pas le lui dire, c'était parce qu'elle craignait qu'il ne refuse, et que ses amis du bunker voient dans cet aveu une forme de trahison impardonnable.
Ben, de son côté, n'était pas idiot. Il avait bien deviné qu'Amélie ne voulait pas partir. Depuis hier soir qu'elle se comportait bizarrement. Sans doute la jeune fille avait-elle pris goût à son séjour aux baraquements, hébergée par des gens qu'elle croyait toujours être des membres du projet Dharma... Avait-il bien fait de lui mentir ? Peut-être que s'il lui avait révélé être le chef de ce qu'elle et les siens appelaient « les Ennemis », il aurait été plus aisé pour lui de la convaincre de s'en aller... Mais il aurait alors pris le risque que ces quatre imbéciles préviennent les Dharma du monde extérieur que l'île était aux mains des Autres, et que ces scientifiques fous envoient des renforts pour en reprendre le contrôle. Non, il avait fait le bon choix. Et dans cinq minutes, Amélie serait tellement assommée par le somnifère qu'il allait lui donner, qu'elle ne serait plus en état de protester.
Richard arriva sur le ponton, les mains chargées d'un plateau d'argent sur lequel étaient posés quatre grands verres de jus d'orange. Il rejoignit Ben, qui regarda sa montre : 10 heures. Son ami était pile dans les temps.
- Un dernier pot d'adieu ? plaisanta Gregory, en voyant Richard avancer vers lui et lui proposer un rafraîchissement.
- C'est toujours avec une certaine émotion que nous nous séparons de nos collègues du projet Dharma, expliqua l'homme à la chemise noire. C'est la moindre des choses que de vous offrir un dernier verre pour vous dire au revoir.
Enchanté, Gregory saisit son verre et commença à boire. Ses compagnons firent de même. Amélie, cependant, montra quelque hésitation. Non pas qu'elle se méfiait de quoi que ce soit, mais parce que, pour elle, ce n'était pas une bonne idée que de boire abondamment avant un long voyage, surtout à bord d'un sous-marin dans lequel elle n'était pas certaine de trouver des toilettes à sa convenance. Par politesse, elle prit quand même son verre, mais fut la seule à ne pas le porter à ses lèvres.
- Bien, j'imagine que c'est le moment de nous quitter..., s'exclama alors Benjamin Linus. Je vous souhaite à tous bon voyage, et bon retour chez vous !
- Merci ! Merci ! s'exclama Chambertain, en serrant énergiquement la main que Ben lui avait tendue. Et merci surtout pour votre accueil, et votre charmante hospitalité !
Ben sonda avec inquiétude le regard enjoué de l'enseignant : s'il avait placé de l'ironie dans ses mots, elle était sacrément bien dissimulée. De même, il salua Max et Gregory par une poignée de main et un sourire factice :
- Faites bon voyage !
Enfin vint le tour d'Amélie. Elle avait de nouveau les larmes aux yeux. Il fit mine de ne pas remarquer sa détresse, et se borna à lui serrer la main, de la même façon qu'aux autres, en lui répétant :
- Bon retour chez vous ! Namasté !
Mais cette simple poignée de main était loin de contenter la jeune fille. Non, ce qu'elle avait surtout envie de faire, c'était se jeter dans les bras de Ben, et rester agrippée à lui, comme une bernique entêtée reste collée à son rocher, malgré les vagues déferlantes qui s'abattent sur elle pour lui faire lâcher prise. Mais elle était faible, et elle se laissa finalement emporter par le flot de ses amis qui se dirigeaient, tout sourire, vers le sous-marin. Richard les accompagnait jusqu'au bout du ponton.
- Tu ne bois pas ton jus d'orange, Amélie ? demanda Chambertain, qui avait déjà fini sa boisson, et s'inquiétait de voir que son élève n'en avait pas encore bu une seule goutte.
- Non, répondit Amélie, d'un air affligé. Si je bois trop, j'aurai envie de faire pipi pendant tout le trajet.
- Dans ce cas, je peux le boire à ta place ? Je meurs de soif.
- Allez-y.
La jeune fille lui donna son verre, qu'il vida d'un trait, avant de le balancer dans l'eau sans scrupules, avec un « PLOUF ! » qui attira l'attention de Richard.
- Eh ! Chambertain ! s'écria-t-il alors, d'un ton indigné.
- Quoi ? lança le prof. Le verre est un matériau parfaitement biodégradable ! Dans quatre mille ans, il se sera retransformé en sable, vous verrez ! Si du moins vous êtes toujours là dans quatre mille ans...
Richard, qui avait déjà vécu pas moins de cent vingt ans sur cette île, s'approcha de Chambertain d'un air menaçant.
- Vous n'étiez pas censé boire son verre ! dit-il, en désignant Amélie.
- Où est le mal ? se défendit l'enseignant. Ce n'est que du jus d'orange, non ?
Richard foudroya Chambertain du regard. Puis il se détourna de lui et s'adressa à l'ensemble du groupe :
- Allez-y, vous pouvez monter à bord !
Les quatre individus grimpèrent sur l'épaisse coque en métal du submersible et avancèrent vers l'écoutille.
- Honneur aux dames ! lança Max, en reculant pour laisser Amélie accéder en premier à l'échelle.
Le coeur de la jeune fille tressaillit. Elle contempla le trou béant dans lequel elle allait devoir descendre, signant son arrêt de mort, mettant fin à toutes ses espérances. Elle jeta ensuite un regard de haine à son camarade. Faisait-il exprès de souhaiter qu'elle entre la première dans le sous-marin, elle qui était assurément la dernière à vouloir quitter l'île ? Heureusement, son bon vieux prof de maths était toujours là pour voler à son secours :
- Mais non, Max, voyons ! La galanterie exige que ce soit l'homme qui descende l'échelle en premier ! Comme ça, si Amélie loupe une marche, il y aura déjà quelqu'un en bas pour la rattraper !
- Ou pour se la recevoir sur la tête..., ajouta Gregory.
Sur ce, l'enseignant s'engouffra dans le sous-marin, et invita Amélie à le suivre. Cette fois-ci, c'en était fait. Elle ne pouvait plus reculer. Eperdue, elle regarda ses baskets, dans l'espoir d'y voir un lacet défait qu'elle aurait pu mettre un temps infini à refaire : cela lui aurait fait gagner de précieuses secondes. Hélas, ses chaussures rouges étaient parfaitement lacées. Eplorée, elle se tourna alors une dernière fois dans la direction de Ben, qui était resté à l'autre bout du ponton, pour se remplir la vue de son image et s'assurer de pouvoir la garder gravée à jamais dans son esprit. Oui, c'était indéniable : avec son pantalon noir, sa chemise à rayures rouges et bordeaux, ses cheveux bruns et ses yeux bleus... qu'est-ce qu'il était beau !
Enfin, la jeune fille posa un pied sur l'échelle et descendit d'un barreau. Elle entendait déjà en dessous d'elle la voix encourageante de Chambertain qui lui criait :
- C'est bon, Amélie, tu y es presque !
Levant les yeux, elle vit que Richard se tenait debout, à côté de l'écoutille. Dans un ultime élan de désespoir, elle lui saisit la jambe pour le faire baisser la tête, et lui demanda :
- Ben ne vient pas avec nous, par hasard ?
Richard plissa les yeux, signe d'incompréhension.
- Allez, dépêche-toi de descendre ! s'impatienta Gregory. J'ai envie de rentrer chez moi !
Renonçant à retarder davantage son départ, Amélie lâcha finalement Richard, et s'engagea plus profondément à l'intérieur du sas. Gregory lui succéda, suivi de Max. Ce dernier fit un salut militaire à Richard, puis attrapa la porte circulaire de l'écoutille, et la referma sur lui, en un « KLANG ! » retentissant.
Se retrouvant seul sur la coque du navire, l'homme à la chemise noire s'empressa de regagner le ponton. L'immersion du sous-marin était imminente. Richard attendit quelques secondes, et enfin vit le submersible commencer à s'éloigner de l'appontement. Tout en avançant, il s'enfonçait lentement dans les eaux qu'il remuait autour de lui à la surface. Pour Richard, assister à la plongée du sous-marin marquait la fin de tous les déboires des Autres. Passer trois jours à mentir n'avait pas été une partie de plaisir... en tout cas, pas pour lui. C'était pourquoi il accueillait ce départ avec un sourire satisfait de soulagement.
Le massif du sous-marin s'immergeait progressivement. Bientôt, il disparut tout à fait, et seul le périscope dépassa encore de la surface de la mer. Il se déplaça quelques instants à l'air libre, avant de s'engloutir dans les flots. C'était fini. Richard tourna le dos à la mer, et retraversa le ponton pour rejoindre Ben.
- Amélie n'a pas pris le somnifère que j'avais mis dans son verre..., rapporta-t-il à son chef. Tu crois que ça ira ?
- Je l'espère, répondit Ben, avec un sourire en coin qui laissait entendre qu'il aurait mieux valu qu'Amélie avale son comprimé pour que tout aille vraiment à la perfection.
Mais il ne devait pas se plaindre, non. Car tout, dans l'ensemble, s'était déroulé comme il l'avait prévu. Son plan avait fonctionné brillamment. Et aujourd'hui, il pouvait se féliciter d'avoir réussi à réexpédier ces quatre abrutis chez eux, comme on retourne à l'envoyeur un colis mal adressé. Désormais, ils ne l'embêteraient plus.
- Bon débarras ! lança Ben, en se frottant les mains et en s'apprêtant à quitter l'embarcadère avec Richard.
Mais ce fut alors qu'un étrange bruit de remous se fit entendre derrière eux, et les deux hommes se retournèrent en même temps, pour voir d'où cela provenait. Ils n'en crurent pas leurs yeux : à quelques mètres de l'extrémité du ponton, l'eau s'agitait nerveusement ; le périscope venait de réapparaître. Le sous-marin refaisait surface !
- Quoi ? s'écria Ben, hors de lui, tandis que le massif du submersible émergeait de nouveau d'entre les vagues.
- Ils ont peut-être oublié quelque chose...
