Auteur : Aspartia
Base : M
Classement : Saint Seiya », le premier, l'origine, le commencement : le manga de Masami Kurumada et également le dessin animé qui en a été tiré : en fait, je pioche ce qui m'intéresse dans chacun des deux. Je ne tiens compte ni de « Saint Seiya : épisode G », si de « Saint Seiya : Next Dimension », ni du « Gigantomachia », ni de « Saint Seiya : the Lost Canvas
Avertissement : Je me demande si quelqu'un suit cette ligne…
Précédemment : Aioros fait des rêves bizarres, Shion et Dohko ont une discussion inutile mais ils l'ignorent, Ikki décide qu'il est temps de respecter les traditions et donc de filer en douce, Eaque martyrise des reptiles innocents, Milo s'insurge, Shion et Dohko poursuivent leur discussion inutile et ils l'ignorent toujours, Minos martyrise des vigiles innocents, Shaka formule des aphorismes de sa plus belle voix (neutre), Minos ordonne à Sylphide de faire tomber les masques (pas tous), et la première et dernière rencontre d'Ikki et Aioros se solde par une révélation de taille : l'amnésie d'Aioros n'est pas naturelle.
Bla bla de l'auteur : non, ce n'est pas une hallucination. Oui, le nouveau chapitre d'ad vitam est sous vos yeux. Oui, j'ai mis du temps. Oui, j'ai eu beaucoup de mal avec. Mais il est LA ! Bon, c'est vrai que j'ai vraiment buté sur un passage dans ce chapitre, comme ça ne m'était jamais arrivé pour cette histoire jusqu'ici, et j'ai une nouvelle fois refondu complètement la structure du chapitre. Et comme la dernière fois, je ne suis pas vraiment satisfaite de ce jet, mais je crois que je ne le serai jamais. Dans ces cas-là, je me dis, « plus tard, je reprendrai la fic dans son ensemble »…mouais :p En contrepartie, c'est aussi le plus long chapitre de l'histoire pour le moment mais je ne sais pas si c'est un vrai cadeau que je vous fais, là. En tout cas, rassurez-vous, le prochain chapitre ne devrait pas mettre un mois à arriver car contrairement à celui-là avant que je ne me penche dessus après la publication du dernier en date, il est déjà bien entamé… Voilà, désolée pour l'attente, et merci beaucoup pour vos commentaires ! Bonne lecture !
Chapitre X : In nomine patrui
« - Oui, mais...Non.
- Comment ça « oui mais non » ?
- Tu sais.
- Non !
- Ce n'est pas correct.
- Ça ne l'est pas pour nous. Mais voler ce bouclier est déjà clairement dans le domaine de l'incorrect.
- Tu sais très bien que j'ai cet endroit en horreur.
- Peut-être que le voleur le sait, lui aussi…
- Franchement : tu t'imagines un Marina, ou un Spectre, les guerriers les plus gradés de Poséidon et Hadès avoir l'idée de dissimuler un tel objet…ici ?
- Qui te dit que ce n'est pas un subalterne quelconque qui s'en est chargé ? Eux, sont sans doute moins au fait de la valeur de certaines choses...
- Un subalterne quelconque ne peut pas hypnotiser quelqu'un, Dohko. Ou alors, je le prends à mon service.
-Peut-être que la personne qui a hypnotisé la sœur de Seiya et celle qui a caché le bouclier ne sont pas les mêmes. Peut-être étaient-ils deux, voire même plus. Et puis, n'oublie pas que parmi les « guerriers les plus gradés de Poséidon et Hadès » » tu as des types comme Kassa des Lyumnades...
- Bon, bon. Je veux bien y faire un tour. Juste un. Et encore, c'est parce je sue, sous cette toge. »
Le Pope se baissa de mauvaise grâce et releva l'anneau de fer qui permettait de soulever la dalle de marbre au sol. Le Chinois saisit la pierre une fois que l'eût redressée et la coucha contre un mur tandis que le Pope avait sauté dans le trou ainsi dégagé avant de pester contre la boue ce qui fit ricaner la Balance. Il le rejoint en bas d'un bond maîtrisé.
Le Tibétain s'accroupit brièvement pour glisser son index dans une rigole rugueuse et recouverte de mousse brunâtre avec un air parcimonieux.
«- Il faudra que je m'occupe des canalisations...dit-il en faisant la moue.
- Saga ne les a jamais fait entretenir, l'informa distraitement le brun en regardant au loin, au fond du couloir exigu.
- Comment le sais-tu ? S'interloqua Shion, les sourcils en circonflexe.
- Eh bien...commença l'ex-vieux maître avant d'avaler sa salive autant pour s'éclaircir la voix que pour tenter de dissimuler laborieusement son embarras, j'ai parcouru ses archives. Je sais que c'est permis aux Popes, mais ça reste assez personnel, comme écrits.
- Remarque, éluda le blond – qui les avait lues aussi -il n'avait pas tellement besoin de les entretenir. Vu la fréquence à laquelle il prenait ses bains, les conduits devaient ressembler à des aqueducs ».
Dohko lâcha un petit rire puis posa son regard sur son plus vieil ami. Étrangement, Shion semblait plus serein ce soir que les jours précédant la réception, comme si le vol du bouclier, loin de s'ajouter à ses nombreux sujets de préoccupation - légitimes ou non – avait au contraire, de par son caractère gravement inhabituel, soudainement rendu le collimateur de son intérêt versatile. Leur promenade nocturne dans le réseau d'écoulement hydrique du Sanctuaire et l'odeur nostalgique dont elle se flanquait achevèrent de les plonger tous les deux dans un entrain incongru. Quand ils étaient petits, il leur était arrivé de s'aventurer ensemble dans ces catacombes immémoriales, dont l'accès était logiquement interdit à qui n'avait pas d'autorisation expresse.
«- Il n'y a aucune trace de pas, commenta-t-il. Rien non plus ressemblant à la marque qu'un bouclier roulé laisserait dans cette tourbe. D'ailleurs, il n'y serait sans doute pas facile à déplacer...
- Allons quand même jusqu'au bout, dit le Tibétain, tout à coup disposé à s'attarder un peu dans le couloir sinistre ».
Ils remontèrent le chemin vaseux sur plusieurs centaines de mètres avant de se trouver face à un pan de roche brute creusée aux dimensions exactes de la canalisation qui s'y engouffrait.
«-Rien non plus, et de toute évidence, on ne peut pas jouer au toboggan avec un bouclier ici...
- De toute façon, le réseau sous le Palais du Pope est indépendant du reste, non ?
- Il rejoint directement la rivière sur l'autre versant.
- ...et elle est encore dans le domaine du Monastère. Tout cela ne nous avance pas beaucoup... »
Ils restèrent en place quelques secondes sans rien dire, réfléchissant, plus par un réflexe séculaire succédant à l'énonciation d'un constat que par besoin vraiment justifié de se plonger dans une introspection profonde, avec pour seul accompagnement le bruit bref d'une goutte d'eau, quelque part, entre ces pierres, s'écrasant sur le sol avec la régularité d'un gong bouddhiste.
«-Remontons, dit finalement le Pope, il n'y a que nous, ici. »
Le brun opina, en balayant tout de même les lieux du regard sur le chemin du retour. Shion se hissa dans le temple et il le suivit, récupérant la dalle pour la faire rouler jusqu'au trou. Il la lâcha brusquement dessus, dans un élan de dépit. Le bruit massif qu'elle fit en embrassant parfaitement les contours de la trappe fut suivi d'un autre, moins percutant, et provenant d'une toute autre direction. La résonance tonitruante du geste chinois avait visiblement surpris quelqu'un. L'ex-Bélier et la Balance échangèrent un regard alerté avant de se ruer dans le couloir le plus proche, à quelques mètres de là.
«-Qui est là ? tonna le Pape. »
Dans la lumière faible dégagée par les torches qui sillonnaient les deux murs, une silhouette se mut tout à coup, se détachant à peine de l'ombre d'une colonne, et s'avança jusqu'au milieu du tapis rouge.
«-Vous...s'étonna le Tibétain en fronçant les sourcils alors que Dohko faisait de même, en avisant Sylphide du Basilic. Que faites-vous là ?
- Je m'excuse, je...cherchais le Seigneur Rhadamanthe.
- Il n'a rien à faire ici et vous encore moins, claqua Shion. Cette partie du Palais est strictement réservée au Pape et à la déesse Athéna, poursuivit-il sur le même ton en s'avançant un peu vers le Spectre tout en se décalant sur la droite comme si sa stature, conjuguée à l'ombre qu'elle projetait sur le mur, pouvaient masquer l'élément physique qui était en ce même en contradiction avec sa définition. D'ailleurs, comment êtes-vous entré ?
- Par la porte. »
L'ancien chevalier du Bélier leva les yeux au ciel en affichant un sourire de philosophe.
« - Comment avez-vous passé les gardes ? reprit-il recouvrant à peine son ton d'un voile de résignation sarcastique.
-Les gardes…Oui, c'est…Un peu gênant, à vrai dire, minauda le Basilic. Comme vous le savez, je suis un peu l'émissaire particulier du seigneur Rhadamanthe et cela nécessite parfois certains talents que d'aucuns pourraient juger…peu respectables. En fait, je voulais tout simplement voir si j'étais capable de passer sans que vos gardes ne s'en aperçoivent. Une manière de mesurer ma maitrise de ces fameux talents, en quelque sorte…
-Vous savez vous amuser, vous, répliqua le Pope. Voyons…Si je fais semblant d'ignorer que vous venez de me dire que vos fonctions auprès du seigneur Rhadamanthe consistaient à redoubler d'inventivité pour vous faufiler dans tous les coins sombres, il ne me reste qu'un point à éclaircir: pourquoi cherchiez-vous votre maître ici ?
- Je cherchais la bibliothèque, en fait. Je pensais que le Seigneur Rhadamante y serait peut-être...Il est insomniaque...et comme je ne savais pas dans quelle direction ça se trouvait...
- Pas dans celle-ci, intervint Dohko qui se tenait jusqu'ici en retrait, l'avisant silencieusement.
- Oui, j'ai cru comprendre. Je suis navré...Je ne voulais pas enfreindre un règlement, quel qu'il fut, croyez bien que ma présence ici est parfaitement involontaire. Enfin, pas involontaire au sens où on m'a obligé à y aller, mais...Enfin, je vous présente toutes mes excuses. Je vais de ce pas regagner la salle d'audience.
- Nous vous raccompagnons.
- Ce n'est pas nécessaire, je vous assure, je connais le chemin.
- Voilà qui est une grande assurance, en effet. Mais j'insiste, nous vous raccompagnons. »
Le Belge eut l'air de vouloir ajouter quelque chose mais il se tut finalement. Tous trois remontèrent ainsi le long tapis rouge pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce que Sylphide reprenne la parole.
« - Si cela ne vous dérange pas, pourrions-nous passer par la bibliothèque ? J'escompte toujours y trouver peut-être le Seigneur Rhadamanthe… »
Le Pope et la Balance échangèrent un regard.
« - Si vous y tenez, concéda l'ex-Bélier. Elle est dans l'aile opposée, de l'autre côté de la salle d'audience. »
Sylphide fit un sourire de convenance et retourna à la contemplation distraite de ses pieds noirs sur le tapis flamboyant.
Raté.
Enfin, « raté »…Façon de parler.
Les deux bicentenaires, loin de s'avancer pour le précéder afin de le guider vers cette destination inconnue de lui, restaient consciencieusement derrière, leurs regards alertes pesant sur son dos. Le premier croisement se profilait et les murs au loin changeaient de teinture, passant d'un cramoisi chaleureux à un vert beaucoup plus solennel, de sorte qu'il ne pourrait pas prétendre avoir confondu avec un autre couloir. D'autant plus qu'au bout de ce chemin, il apercevait un élément encore plus compromettant. Tant mieux.
Arrivé au fameux carrefour, il laissa ses pas décider d'eux-mêmes de la route à suivre et prit à gauche, naturellement. Si on lui reprochait sa mauvaise orientation, il pourrait toujours targuer que sa latéralité inversée par rapport à l'écrasante majorité de la population mondiale lui faisait naturellement raser les murs côté gauche et tourner tout aussi évidemment dans cette même direction. La trajectoire n'eut pas l'air de plaire à ses deux accompagnateurs, car il entendit clairement leurs pas cesser derrière lui et afficha sa plus belle expression de surprise pour leur faire face.
« -Un problème ?
- La salle d'audience est de l'autre côté, annonça calmement le Pope. Vous n'avez pas reconnu cette propylée, remarqua-t-il en désignant la porte magistrale qui concluait le couloir qu'il venait de quitter. Pourtant, elle ne passe pas inaperçue…C'est l'ancienne entrée du Palais avant que l'un de mes prédécesseurs ne fasse ériger cette aile…Elle est condamnée désormais, mais le porche a été conservé pour l'esthétique. Vous ne l'avez pas du tout vue, quand vous êtes passé par ici, ou un trou de mémoire, peut-être… ? »
Considérant que l'excuse « je suis gaucher » n'entrait plus dans la catégorie tout à coup restreinte des réparties spirituelles, Sylphide préféra lâcher un petit rire qu'il eut le bon goût de rendre gêné.
« -Très bien, j'avoue, dit-il. Je ne suis pas passé par la porte. A vrai dire, je ne cherchais pas la bibliothèque, mais les archives et je savais qu'il y avait un accès à cette partie du Palais, à partir d'elles…Comme le Seigneur Rhadamanthe m'avait confié vouloir y jeter un œil, je me suis dit qu'il pourrait s'y être rendu et avoir ensuite trouvé l'entrée et, par curiosité...la prendre.
- Aux archives, à trois heures du matin, releva Bipt avec ironie. Ah, j'oubliais, il est insomniaque...
-Il n'a pas le droit de s'y rendre la journée, objecta Sylphide, avec un soudain regain d'aplomb.
- Il n'a pas le droit de s'y rendre la nuit non plus, répliqua le Pope, du moins pas sans permission, et je crains qu'il ne l'attende longtemps. Cela dit, pour ce qui nous concerne, ça raccourcira notre petite promenade, car il n'est pas aux archives, nous y étions il n'y a pas un quart d'heure, précisa-t-il en se tournant succinctement vers son meilleur ami. Ce qui me laisse d'ailleurs à penser que si vous êtes entré par les archives, alors ça doit faire un moment…A moins qu'une autre de vos intéressantes distractions consiste à tromper notre vigilence à nous aussi…. ? »
Le Basilic ne répondit rien. Tout en continuant à la fixer, le Pope tendit son bras derrière lui.
« -Je vous en prie, l'invita-il à reprendre la tête de leur groupe. Si ça ne vous ennuie pas, nous emprunterons la sortie habituelle. Comme ça, vous enrichirez votre connaissance de la configuration des lieux. »
Le Spectre repassa devant eux et ils remontèrent tous trois le reste de l'aile, passèrent la porte où les gardes jetèrent un regard déconcerté au Basilic et traversèrent finalement la salle d'audience et l'antichambre à l'issue de laquelle, les deux chevaliers laissèrent l'intrus regagner l'extérieur et le vent frais de cette nuit hivernale.
Restés seule sur le seuil, ils le suivirent des yeux un instant, le temps qu'il se fut distinctement éloigné.
«- Dans le couloir où nous l'avons trouvé...Il n'y a que la salle du trésor, n'est-ce pas ? Demanda Dhoko en continuant d'observer la silhouette sombre se déliter, au loin. »
Pour toute réponse, Shion se tourna vers lui, le regarda quelques secondes et s'engouffra sans attendre dans le bâtiment.
« - La poignée est baissée, annonça-t-il funestement.
- Elle n'est pas censée l'être ?
-Si tu refermes la porte normalement, si. »
Il démontra ses dires en ouvrant le battant et en le refermant aussitôt. La poignée s'affaissa, négligeant sa belle perpendicularité.
« - Athéna et moi la redressons toujours avant de partir, compléta-t-il en soulevant la poignée jusqu'à ce qu'elle forme un angle droit parfait. Et nous sommes les seuls à connaitre le mécanisme d'ouverture de cette pièce, comme tu le sais. Enfin, les seuls…Plus tellement, visiblement. »
Avisant une amphore qui trônait sur l'une des deux petites tables qui entouraient la porte, il effectua une manipulation avec les ornements qui la recouvraient et un bruit d'enclenchement troubla le silence mortel que ses dernières paroles avaient laissé s'installer. Il poussa la porte, alors que la Balance le suivit sans un mot, et ils pénétrèrent dans la petite salle richement décorée qui constituait la salle au trésor du Sanctuaire. Au milieu de diverses coupelles, urnes, coffres tous parés d'or et de pierres précieuses, il repéra le sceptre de la déesse.
« - Tiens…Athéna a déposé son sceptre ici. »
Ils échangèrent un nouveau regard et poursuivirent leur exploration.
Quelques tableaux qui dévoilaient des scènes passées, des événements constitutifs de l'histoire chargée du domaine sacrée, des atmosphères surannées, quelques vieux livres, aussi, trop précieux pour être laissés aux archives, pourtant déjà signe d'ascension littéraire par rapport aux rangs trop accessibles de la bibliothèque, et au fond, adossé contre le mur et l'occupant presque intégralement, un objet plat, fin et rectangulaire, recouvert d'une immense bâche filée d'or, semblait vouloir imiter de par son emplacement, son importance et la curieuse impression de mise en scène qui annonçait sa présence, le clou d'un spectacle.
Silencieusement, Shion s'avança jusqu'à se poster à un mètre de ce qui semblait être un autre tableau, gigantesque, et son regard ne quitta pas le velours délicat du tissu qui le masquait. Dohko le rejoint mais ses yeux furent bientôt attirés par l'ombre qui se détachait derrière la toile, dans l'espace entre elle et le mur qui était nécessaire à son bon maintien contre celui-ci.
Il s'en approcha à pas rapide et prenant appui sur le cadre, fit un mouvement circulaire de la main droite, d'où jaillit bientôt un éclat de lumière, de plus en plus puissant, jusqu'à ce que le bouclier dissimulé apparaisse enfin complètement dans toute sa splendeur, dans la brillance lumineuse que dégageaient tous les autres richesses contenues dans cette pièce étroite, mais très haute de plafond.
Le Balance rapatria le bouclier en ne quittant pas le Pope des yeux et arrivé à son niveau, déclara :
« -Je crois qu'une nouvelle discussion avec Sylphide du Basilic s'impose.
-Oui », confirma simplement le Tibétain en reportant son attention sur la bâche.
Le Chinois fronça les sourcils et suivit son regard.
« -Qu'y a-t-il derrière ? » demanda-t-il d'une voix posée.
Shion lâcha un rire très bref, et d'un geste large et brusque, fit tomber le tissu qui cachait le tableau à la vue des visiteurs. Le mouvement plongeant d'une robe noire, surmontée d'un très long collier de perles précises occupait la majeure partie de la toile de laquelle se détachait, tout en haut, un masque de Pope auréolée d'une clarté qui confinait au divin.
« -Saga », répondit-il tout simplement.
Hyoga passa sa serviette dans les cheveux distraitement. Par un dernier foyer de transpiration résorbé, juste en haut de la nuque à la racine des cheveux, il ponctuait sa rêverie quotidienne plus qu'il ne marquait la fin de ses séances de pompes matinales.
Cela faisait plusieurs semaines qu'il était venu s'installer au temple du Verseau, d'une manière provisoire, enfin, c'est ce qu'il s'était dit, et voilà une semaine qu'Isaac séjournait officieusement lui aussi dans la 11ème maison. Il n'y dormait pas, curieusement, car sa présence perpétuelle le jour était encore celle qui était le plus susceptible de se remarquer, mais y traînait, quasiment tout le reste du temps, sans nécessairement avoir de rapport avec lui ou le maître des lieux. Comme une sorte de plongée dans le passé nécessaire, d'expiation malsaine que seul le Finlandais était en mesure d'appréhender et qu'il ressentait comme une obligation.
Isaac était sombre, renfermé.
Le blond supposait que c'était la conséquence logique des événements qui l'avaient précipité dans le royaume sous-marin, de la dévotion qu'il lui vouait et qu'il avait prouvée en sautant pour le sauver lorsqu'il avait risqué la noyade, alors même qu'il condamnait les raisons pour lesquelles il avait plongé.
Isaac avait sauté sans réfléchir, il en était certain. Guidé uniquement par l'affection quasi-fraternelle qu'il lui portait, le besoin de protection qu'il avait développé à son égard, par des sentiments que son cheminement personnel à lui, Hyoga, de combat en combat, avait amené à considérer comme les choses les plus nobles qui soient.
Des sentiments que Camus réprouvait, sans pouvoir s'empêcher de les éprouver.
Des sentiments qu'Athéna n'avait de cesse de louer, d'encourager, d'irradier.
Des sentiments qui les avaient perdus, son maître et son meilleur ami.
Isaac, qui aurait dû être chevalier du Cygne aussi certainement que la terre s'arrêterait de tourner un jour, avait failli périr à cause d'eux, n'échappant à la mort qu'en rejoignant une position qui faisait fatalement de lui son ennemi. La haine qui avait jailli, violemment, de tout son être, quand il avait compris qu'il ne pourrait jamais retourner là d'où il venait, et que son œil unique se chargerait désormais de le lui rappeler chaque fois que la cicatrice sur le trou noir qui avait remplacé l'autre aurait le malheur de le lancer, était latente, en vérité.
On se rend compte de bien des choses quand on est acculé. Hyoga serait le chevalier du Cygne. Lui qui était arrivé un an après, qui était si faible, sentimental, en contradiction avec tout ce que défendait leur maître et que lui, Isaac, représentait si bien, déjà, à huit ans, et qui pourtant, et lentement mais si limpidement devenu le préféré de leur maître, qui avait fini par trouver un moyen de l'évincer, finalement. Tout ça pour finir Marina sous les ordres d'un dieu qui voulait anéantir les hommes alors que lui n'avait toujours cherché qu'à devenir impitoyable pour les protéger, et non les noyer. Sans compter que Poséidon se faisait, en plus, allègrement manipuler par un type qui se servait de lui pour régler ses problèmes familiaux. Et tout ça, inexorablement, devait le mener, lui, Isaac, à affronter Hyoga et à y rester.
Et Camus, enfin. Camus qui l'aurait tué s'il avait décidé d'en finir dès qu'il l'avait accueilli dans le temple de la Balance plutôt que de chercher à le préserver en l'enfermant dans un cercueil de glace. Par amour, lui. Le résultat était le même. Cette faiblesse était ce qui avait causé sa perte puisque le métis avait été délivré et avait ainsi pu gagner le temple du Verseau pour accomplir son parricide initiatique.
Le problème est qu'il ignorait encore quelle leçon finale il était censé tirer de ces deux exemples, confronté à sa propre expérience.
Aujourd'hui, ils étaient tous les trois réunis dans le temple de son maître, comme si de rien n'était.
Avec juste Isaac, sombre et renfermé.
Bien.
Il se demanda un instant dans quel état d'esprit se trouvaient ses compagnons. C'étaient eux, sa vraie famille, il le savait maintenant. C'était cruel quelque part qu'il ait fallu revivre avec Camus et Isaac pour que ce constat s'impose de lui-même.
Shiryu, lui, semblait tout à fait dans son élément en compagnie de son maître et de Shunrei. Il n'avait sans doute besoin de personne d'autre pour vivre, seulement de savoir que Seiya était vivant et de préférence conscient, ce qui, pour l'heure, n'était pas gagné. Mais il se doutait que cet état de fait n'était peut-être pas exactement réciproque. Le Dragon et son amie n'étaient là que momentanément, normalement, mais Dohko n'avait pas l'air pressé de rejoindre ses montagnes chinoises, et encore moins de s'y établir.
Quant à Shun, il était condamné à vivre avec le manque. Son tempérament doux et calme lui serait salutaire, sûrement.
Et lui, il retournait en Sibérie. Seul, probablement. Cette situation exceptionnelle, l'effervescence de la résurrection et tous les événements qui s'étaient produits depuis étaient une aubaine, finalement. Ainsi, ils n'avaient pas trop à réfléchir à un après, un après durable dont les éléments étaient flous. Il cultiverait les plaines russes, certes. C'est ce qu'il s'était toujours dit, en tout cas. Avec Yakoff, sans doute. Il sourit en songeant que Shiryu et lui avaient les mêmes perspectives paysannes, en fin de compte. Mais à la lueur de cette comparaison, il commençait à se demander s'il passerait si naturellement de la guerre à la terre, justement…
Il fut interrompu dans le cours de ses pensées par un bruit dans l'entrée du temple. Ne sachant pas si son maître était dans les parages, il prit sur lui d'aller accueillir le visiteur mais la scène qui se déroulait déjà sous ses yeux le fit cesser sa démarche. De là où il était, il ne pouvait pas être vu. D'ordinaire, devant le caractère manifestement personnel de la conversation qui devait avoir débuté alors qu'il était encore plongé dans sa rétrospective, il aurait rebroussé chemin sans demander son reste. Mais une force irrépressible le figea sur place.
La fascination brute qu'il avait pu ressentir pour Camus dans son enfance l'avait quitté devant sa propre expérimentation de la vie, du combat et les discordances qu'il avait relevées dans l'attitude de son maître. Restaient une admiration pour le chevalier qu'il était, et une affection profonde, peut-être même plus puissante encore, maintenant qu'il savait que le Français était faillible, comme s'il s'en était arrogé le droit considérant qu'ils étaient désormais sur un pied d'égalité. Pourtant, il demeurait en lui encore une curiosité coriace pour tout ces moments où il sentait le Verseau fléchir, d'une manière ou d'une autre, et qu'il voulait consigner comme pour ajouter une confirmation de plus à ce qui était déjà depuis longtemps confirmé. Il se plaqua légèrement contre la colonne la plus proche sans vraiment y réfléchir, et resta pour écouter.
- …et je suis vraiment navré de ne pas avoir pris le temps de venir te voir avant. J'étais…un peu inquiet, avec la présence des Spectres et des Marinas, et je ne voulais pas t'utiliser comme excuse. Enfin, quoi qu'il en soit… Je ne sais pas ce qu'il y avait dans cette cruche, mais…ce n'était vraiment pas de l'eau », fit Milo dans une tentative d'humour qui trahissait surtout son embarras.
Le Français, qui l'avisait implacablement jusque là, relâcha légèrement ses traits, et acquiesça, une expression compréhensive sur le visage.
« -Mais, tu sais…Je pensais ce que je t'ai dit. Je ne sais pas où ça pourrait mener, mais…J'ai envie de tenter. Je ne sais pas », conclut finalement le gardien du huitième temple.
Sa voix n'était pas marquée d'une intonation particulière, mais son langage corporel, et surtout les mouvements circulaires qu'il effectuait sans s'en rendre compte avec sa jambe droite devant l'autre, était plus bavard qu'elle. Loquace et sûr de lui d'ordinaire, le Scorpion perdait de sa verve quand il entrait dans des domaines plus personnels, chose à laquelle il était du reste très peu habitué.
« -Moi non plus, je ne mentais pas. J'ai décidé de faire table rase du passé, affirma le roux sans détour.
- Ah oui, répondit le Grec en détournant le regard vers les éléments du décor, retenant manifestement son agacement. Je vois.
-Nous sommes amis , se contenta d'ajouter le Français, ce qui constituait déjà un certain effort étant donnée la teneur de l'aveu.
-Bien sûr », renchérit le Scorpion en se plaçant de nouveau face à lui, un sourire complaisant sur le visage.
Il lui tendit un bras en répétant :
« - Amis ».
Camus apposa le sien dessus, sa main plaquée contre le début de l'avant-bras et Milo resserra sa prise. Le geste durant quelques secondes avant que le Verseau ne relâche un peu la pression, sonnant la fin de la marque d'amitié. Chacun se dessaisit du membre de l'autre, leurs regards toujours joints, et le blond signa cet accord en renforçant son sourire.
Il prit finalement congé après s'être de nouveau excusé pour sa démonstration de la semaine précédente.
Son maître resta quelques secondes sur place, eut une expiration orgueilleuse, puis s'en retourna vers les profondeurs de sa demeure, derrière lui, dans la partie attenante à celle à l'embrasure de laquelle il se tenait. Hyoga s'était statufié et avait même, par un réflexe dont il rirait sans doute plus tard, retenu son souffle le temps que le roux ne s'éloigne.
De quoi avaient bien pu parler les deux chevaliers d'Or ? Milo avait fait référence à son déballage de l'autre soir…Et de quoi Camus voulait-il faire « table rase » ? De la guerre sainte ? Tout le monde lui avait pardonné, en tout cas les personnes dont l'avis leur importait, et le russo-japonais aurait pu jurer que ce n'était pas feint…Quand il avait parlé de « tenter » quelque chose, le Grec voulait-il signifier qu'il essaierait de reprendre leur amitié ? Le Cygne avait bien cru remarquer que ce dernier, autrefois bon ami de son maître de ce qu'il avait pu en juger, et le Français, se fréquentaient peu depuis leur retour.
Hyoga ne s'estimait peut-être pas fin psychologue, il n'empêche qu'il avait le sentiment que quelque chose clochait dans cette interprétation…En tout cas, avec des scènes de réconciliation pareilles, il ne donnait pas cher de la renaissance de leur grande amitié.
Fronçant les sourcils, il quitta finalement sa colonne tout en poursuivant sa méditation.
« - C'est vous, aussi, qui avez envoyé ces lettres ? demanda le Pope en agitant un petit paquet de missives attachées ensemble par un ruban.
- Oui. Sylphide les a écrites sous mes ordres. C'était uniquement pour que vous suspectiez un membre de la réception et que vous décidiez d'une quarantaine. »
Le Tibétain refit disparaître les mots dans un pan de sa toge, puis posa tranquillement les bras sur chacun des accoudoirs de son siège, avisant un instant ses deux vis-à-vis en silence.
« -Pourquoi ? » questionna-t-il d'une voix grave, formulant enfin l'interrogation qui articulait toutes les autres autour de sa réponse, l'épicentre des tremblements qui agitaient le Sanctuaire depuis des jours, autant que celui de son propre fatalisme qui lui permettait d'observer, en ce moment même, un calme olympien autant dans son attitude que dans sa réflexion intérieure.
Pour la première fois depuis qu'un domestique était venu lui annoncer que le maître du domaine sacré souhaitait les voir, lui et Sylphide, une heure auparavant, et que, n'étant guère surpris par cette annonce au vu de ce que le Basilic lui avait raconté de son escapade nocturne, les deux spectres s'étaient présentés à lui sans rechigner, Rhadamanthe baissa les yeux.
« -A cause de Minos, répondit-il simplement. Je crains qu'il ne veuille s'emparer du pouvoir aux enfers, et ce de manière complètement illégale. Je veux l'en empêcher. Pour cette raison, j'ai voulu le retenir ici le temps de trouver un moyen efficace et durable.
-Vous…Depuis combien de temps êtes-vous au Sanctuaire ? En vérité ? »
-Près de quatre semaines, répondit l'Anglais, coupant la poire en deux.
- Et vous trouviez logique de tenter d'empêcher votre collègue de faire un coup d'état aux Enfers en séjournant clandestinement ici durant tout ce temps ?
-Sans moi, Minos ne peut rien faire. Les Enfers ne le suivront pas, s'il s'installe dans le trône alors que l'un des juges est absent. J'avais besoin d'un prétexte pour justifier que je ne rentre pas là-bas. J'ai donc soutenu, par l'intermédiaire de Sylphide, expliqua-t-il en se tournant brièvement vers ce dernier, que j'étais chez vous en reconnaissance, pour comprendre la résurrection et analyser vos attentions vis-à-vis de notre royaume. Cela m'a permis de gagner du temps ».
La voix neutre du Juge raisonnait dans la grande salle d'audience de Palais du Pope comme un communiqué qui nécessiterait l'attention de tous, allant clairement, par des mots simples, placide, détachés, au cœur de l'information. Le flegme qu'affichait par ailleurs le blond rendait impossible toute détermination de la proportion de vérité dans ses paroles. En face de lui, au pied de l'escalier menant au trône popal, le chevalier de la Balance affichait la même imperméabilité. Le Pope, lui, était à peine plus démonstratif, chargeant juste ses interventions d'une certaine sévérité, constante mais plus solennelle qu'autre chose. La scène avait quelque chose de décalé.
Après quelques secondes, Shion reprit, en se tournant cette fois vers la deuxième personne qui lui faisait face.
« -Comment connaissiez-vous le mécanisme d'ouverture de la salle du trésor ?
- Un soir, j'étais dans l'aile où vous m'avez trouvé cette nuit. Ce n'était pas la première fois que je m'y rendais. J'ai surpris votre déesse actionner l'ouverture de cette porte et j'ai mémorisé le dessin qu'il fallait reproduire sur l'amphore. Elle y est entrée, et y a laissé son sceptre, elle ne l'avait plus en ressortant.
- Mais elle l'avait le soir de la réception. Elle a été le mettre dans la salle du trésor justement pour le protéger car elle craignait qu'après le bouclier, on ne veuille s'emparer de lui. Dois-je déduire que vous avez d'abord gardé le bouclier dans un endroit, avant d'en changer après l'avoir surprise ? »
Le Belge laissa passer un instant. Puis, il sourit de façon presque imperceptible, et détrompa son interlocuteur.
« -Non. Ce n'est pas moi qui ai caché le bouclier dans cet endroit.
-Qui, alors ?
-Un serviteur ».
Si le Tibétain fut surpris, il ne le montra pas.
« - Lequel ?
- Je ne sais pas. Je ne le connaissais pas. Et je ne l'ai jamais revu depuis.
-Comment savez-vous que c'était un serviteur, alors ?
-C'est ce qu'il m'a dit.
-Et c'est lui qui s'est chargé du bouclier après le vol ?
-Pas seulement. C'est lui qui est à l'origine du plan incluant la sœur du chevalier Pégase.
-Quel était ce plan, exactement ?
- Je ne sais comment, il a eu vent des soupçons que nous nourrissions à l'égard du Seigneur Minos et a compris notre intention de le retenir ici le plus longtemps possible. Alors, il m'a proposé un marché. Il faisait voler le bouclier par une personne innocente en s'arrangeant pour que l'on croie que c'était l'un de vos chevaliers qui l'avait hypnotisée, le cachait dans un lieu sûr et en échange, je prenais la pleine responsabilité du vol au moment où le seigneur Rhadamanthe, ayant trouvé une solution concernant le Seigneur Minos, se déciderait à faire réapparaître le bouclier ».
A ses côtés, l'Anglais ne sourcillait pas mais un très léger pli de contrariété s'était dessiné sur son front. Vraisemblablement, s'il ne venait pas d'apprendre que Sylphide avait eu recours à un tiers, sa connaissance de ce détail ne remontait pas pour autant à très longtemps, et ce qui s'y rattachait ne faisait sûrement pas partie de ses projets initiaux.
« - Quel chevalier voulait-il faire accuser ?
-Il ne me l'a pas dit clairement. Et j'ignore d'ailleurs comment il s'y est pris. Cependant…. »
Il s'arrêta de nouveau et regarda le plafond tout en tournant la tête de droite à gauche, comme s'il voulait s'étirer.
« -…cela n'engage que moi, mais je pense qu'il s'en est remis à ce Marina, Kassa des Lyumnades.
-Qu'est-ce qui vous faire croire ça ? demanda le bicentenaire en plissant un peu les yeux.
- Pour faire accuser un de vos chevalier, il fallait utiliser une technique hypnotique facilement identifiable, afin qu'on pense immédiatement à celui qui l'utilise. Et seul ce Kassa est capable de reproduire aussi fidèlement une attaque. De plus, le Marina devait aussi trouver un intérêt à cette association…et compte tenu de sa haine pour Kanon des Gémeaux, cela me semble plausible qu'il ait copié son illusion, qu'il avait en plus largement eu le temps d'apprendre durant toute la période qu'ils avaient passé ensemble au royaume sous-marin, afin de le compromettre ».
Cette fois, Shion sourit légèrement.
« -Décidément. Vous pensez à tout, vous…
-Pas à ne pas me faire prendre », réfuta Sylphide en soutenant son regard.
Tandis que le Pope et le Basilic se lançaient dans une lutte oculaire, le pli sur le front de Rhadamanthe s'accentua. Cette situation commençait à l'agacer. Il était quasiment réduit au rôle de spectateur de la joute de moins en moins retenue qui se tenait entre son subalterne et le maître du domaine sacré, lequel affichait un intérêt plus prononcé pour le Belge et donc pour les petits détails. C'était lui, le Juge du dieu des Enfers.
« -Sylphide a entièrement agi sous mon commandement, coupa-t-il d'une voix qui n'admettait guère de répartie. Si vous devez vous en prendre à quelqu'un…Prenez vous-en à moi ».
Le Pope reporta son attention sur lui, avant de se tourner la tête vers sa gauche, en arrière.
« -Otis ! »
Le jeune domestiques roux ouvrit alors les grands rideaux derrière le trône popal et descendit au niveau de son supérieur, s'agenouilla devant lui.
« - Peux-tu aller me chercher Kassa des Lyumnades, je te prie. »
Le serviteur s'apprêtait à s'exécuter, quand Shion le rattrapa avant de s'adresser de nouveau au Basilic.
« -Attends ! Une dernière chose. A quoi ressemblait ce prétendu domestique ? »
Le spectre porta son regard sur la silhouette du seul représentant de cette condition présent dans cette pièce un instant, comme s'il craignait une réaction de solidarité et répondit :
« - Grand, brun, une forte carrure…Et trois cicatrices parallèles et de même taille, sur le front. C'est amusant…Ca pouvait faire « trente « en chiffres romains. Le nombre préféré des traitres (1), conclut-il sur un ton indolent.
- …et donner ce descriptif aux gardes, qu'ils le fassent circuler », acheva l'ex-Bélier en se tournant de nouveau vers Otis, sans relever la dernière remarque de son interlocuteur.
Ce dernier acquiesça et quitta la salle.
« - Donc, reprit le Tibétain, en s'adressant maintenant à Rhadamanthe, si je comprends bien…Vous aviez l'intention de faire réapparaître le bouclier sous peu ? Nous n'avons donc fait que vous devancer en surprenant votre exécutant près de la salle du trésor ?
- Oui. Très prochainement, à vrai dire. J'ai peut-être trouvé une façon d'éloigner Minos du pouvoir. Mais pour cela…j'ai besoin que vous le reteniez encore un peu.
- Je ne peux le garder ici indéfiniment. D'ailleurs, il n'est là que parce qu'il le veut bien.
- Je le sais. Mais il y a une chose que vous pouvez faire : convaincre Pandore d'essayer de contacter se Majesté. J'ai essayé à plusieurs reprises d'avoir un entretien avec elle ces derniers jours…Mais elle a refusé de me recevoir à chaque fois. Je ne venais pas lui reprocher sa trahison. Si une seule personne peut atteindre Sa Majesté, c'est elle. Hadès la nommera Régente, et contre sa volonté, Minos ne pourra rien.
- C'est bien pensé, réfléchit Shion après avoir jeté un œil à Dohko, mais il y a deux problèmes : en premier lieu, Pandore ne voudra pas parler à Hadès qu'elle considère responsable du massacre de sa famille et de son propre endoctrinement, et ensuite, et de façon corrélative, je la vois mal accepter la régence…
-C'est là que vous pouvez m'aider. Le Sanctuaire l'a recueillie, protégée, hébergée…Elle a une dette envers vous.
-Je ne suis pas sûr que cela lui paraisse équitable. Mais admettons. Il y a un obstacle plus grand, encore. C'est que, même avec beaucoup d'imagination et d'indulgence, je ne vois vraiment pas pourquoi nous vous aiderions.
- Parce que si vous laissez Minos prendre le contrôle des Enfers, répliqua immédiatement l'Anglais comme s'il avait préparé la réponse à cette question depuis longtemps et n'attendait que de pouvoir la donner, vous serez les simples spectateurs de l'installation d'un dictateur que vous auriez pu écarter du pouvoir. Les Enfers ne sont pas si grandes, vous savez, et au bout d'un moment, elles finissent par se ressembler. Et Minos s'ennuie vite…Une fois qu'il aura fini de remettre le royaume à son goût, peut-être la vie lui semblera-t-elle monotone. Et il pourrait se dire que, décidément, le Sanctuaire est un endroit bien joli…
- Vous pensez qu'il prendrait le risque de nous envahir ? rebondit le Pope d'une voix incrédule.
Le Juge ne ménageait pas ses effets, depuis le début de son réquisitoire, mais là il exagérait.
« -Qui sait ? Avec Pandore, vous n'aurez rien à craindre et pourrez vous consacrez sereinement à la bonne gestion de votre domaine. De plus, elle aura l'aval de Sa Majesté et la légitimité qui l'accompagne.
- Tout cela est louable, j'en conviens, reprit Shion avec un léger voile d'ironie, mais corrigez-moi si je me trompe : je n'ai que votre parole, à mettre à l'appui de votre demande, c'est bien ça… ? »
Le Wyvern se pinça l'intérieur des joues d'un coup bref de la mâchoire.
« -Malheureusement…Les projets de Minos sont difficiles à prouver. Il n'en a laissé aucune trace écrite, ce n'est pas faute d'avoir cherché, commenta-t-il en se tournant légèrement vers Sylphide, et n'en parle évidemment jamais. Vous devez donc choisir qui croire, en votre âme et conscience ».
Shion inclina la tête pour la faire reposer sur dans sa main, le bras plié sur l'accoudoir.
« -Je soumettrai votre requête à notre déesse, dit-il finalement. Je pense qu'elle se décidera rapidement. Evidemment, je lui expliquerai également les circonstances du vol du bouclier… En attendant…Nous ne les révélerons pas publiquement, et n'annonceront pas sa réapparition, déclara Shion, surprenant Dohko qui eut un léger sursaut, première réaction qu'il manifestait depuis le début de l'entrevue. Quelques questions, cependant…Votre autre homologue, Eaque…Approuve-t-il Minos ? »
Rhadamanthe fronça les sourcils et perdit un instant son regard dans le rideau rouge sang sur lequel le trône en or du maître du Sanctuaire se détachait.
« - Je l'ignore, répondit-il après quelques secondes. Il est difficile de savoir ce qu'il pense. Bien qu'il soit proche de Minos, le contredire est récurrent chez lui.
-Je croyais que vous étiez attaché à son service…remarqua le maître du Mû en jetant un œil du côté du Belge.
-Il l'est, répondit Rhadamanthe à la place de Sylphide. Tous les spectres jurent fidélité aux trois Juges, même s'ils sont plus spécifiquement au service de l'un d'entre eux.
-Et en l'absence d'Hadès, en dehors des guerres saintes, les Enfers sont toujours administrées, n'est-ce pas ? Hadès s'endort et s'éveille, soit, mais la mort, elle, s'offre rarement une petite sieste…Alors qui gouverne, lorsqu'il dort ?
- Sa majesté Pandore, justement, avança le Juge avec un petit sourire de satisfaction. Elle aussi, se réincarne. Mais à la différence de Minos, Eaque et moi, il n'y a pas d'interruption dans son cycle : sitôt morte, son nouveau corps se matérialise à partir de son précédent cadavre, et il prend immédiatement la forme qu'il a eue à cinq ans. De plus, son âme s'implante directement dans son corps de petite fille, elle est unique et indivisible et surtout, elle garde la mémoire de ses vies passées. En somme, Pandore est une seule et même personne depuis des siècles, elle fait que revivre sans cesse. Ce qui faisait sa supériorité sur nous et sa légitimité. Sans compter que sa Majesté Hadès elle-même, lorsqu'il s'éveille, la considère comme sa suppléante directe…
- Et les jumeaux ? Hypnos et Thanatos ?
- Eux ? Mais ils ne mettent jamais un pied en dehors du Paradis…Et nous, Juges, n'avons pas le droit de nous y rendre. Je ne sais même pas à quoi ils ressemblent.
-Je vois ».
Un instant passa, durant lequel le Pope resta sans bouger, le menton logé de sans main droite.
« - Bien. Nous vous feront rapidement connaitre la décision de notre déesse », dit-il finalement.
Comprenant qu'ils étaient remerciés, les deux spectres s'inclinèrent brièvement avant de disposer.
Shion traça une dernière volute alambiquée sur la surface froide de l'une des deux amphores qui cernaient la porte de la salle du trésor.
« - Voilà, c'est fait, annonça-t-il. Il faudra que je communique à Athéna le nouveau code… »
Le Balance se retourna.
« - Tu as bien regardé, sous le tapis ? C'est le seul endroit où Sylphide aurait pu se glisser en nous entendant arriver…
-Ca ne me fait pas rire, Dohko, réagit le Pope en laissant tout de même apparaître un léger sourire sur son visage. Ce type est un vrai parasite. J'espère au moins que Rhadamanthe le maîtrise…Quand je les envoyé chercher, Otis m'a dit qu'il l'avait entendu le rabrouer pour ne pas lui avoir raconté immédiatement qu'il était passé par un tiers pour voler le bouclier…
- Tu y crois, toi, à cette histoire d'intermédiaire ? sauta sur l'occasion le Chinois, en commençant à rebrousser chemin pour rejoindre la partie publique du Palais
- Je ne sais pas, dit le blond après quelques secondes. Elle tombe à point nommé, en tout cas…Elle réoriente l'enquête sur quelqu'un qui, au pire, n'existe pas, au mieux, sera très difficilement trouvable…et pendant ce temps-là, le Basilic est tranquille. En tout cas, s'il a raison pour Kassa, reprit-il alors qu'il passait les gardes de la porte d'entrée, et que l'attaque utilisée sur Seika est l'illusion du prince des ténèbres, sachant que c'est Saga et Kanon qui ont trouvé le corps…ils se sont bien gardés de nous le dire.
-Chacun a dû croire que c'était l'autre…Et comme ils ne s'adressent pas la parole…Saine ambiance familiale », ironisa l'ex-vieux maître.
Le Tibétain baissa furtivement les yeux, l'air sombre.
« -Quoi qu'il en soit, il y a une chose troublante. Tu aurais su identifier cette attaque, toi, juste en regardant les yeux de Seika ? Moi, non. Qui l'aurait reconnue ?
-Shiryu et Shun auraient pu. Ils ont vu cette attaque sur Aiolia, quand Saga l'avait envouté…
- Deux personnes, c'est restreint. A moins que l'auteur de cette mascarade n'ait escompté que les Gémeaux se dénonceraient mutuellement…Ou pensait que Kassa le ferait. Et comme ce dernier a justement mystérieusement disparu le jour même où on demande à le voir…Otis ! »
Contrairement à une habitude de laquelle Shion se repaissait bien souvent, discrètement, comme d'une coquetterie dont la jouissance complaisante ne s'accordait pas ouvertement avec le caractère par lequel il se distinguait aux yeux du monde, le jeune serviteur roux n'accourut pas.
« -Otis ? reformula l'ex-Bélier en haussant un peu la voix ».
Toujours rien.
« -Où est-il passé, celui-là ? » se demanda le blond pour lui.
-Il cherche peut-être encore Kassa, hasarda Dohko.
-Hum, ça m'étonnerait. Il est très réactif –enfin, d'habitude- mais il ne fait toujours que très strictement ce que je lui demande. Bon. Nestor ! » (2)
« - Qu'entendez-vous exactement par choses ?
-Vous savez ! Des… choses, quoi. Et le type du onzième : jamais vu des ongles aussi longs ! Enfin, si on exclut celui du douzième, bien sûr, mais il est hors compétition. Même quand ils ont l'air viril, c'est trompeur. C'est comme le chevalier de la Balance, au dixième. « Probité », « dignité », « fidélité »…Je l'entends souvent discuter avec son disciple. Tu parles ! Au Palais du Pope, ce ne sont pas les recueils confucéens qui l'intéressent le plus, croyez-moi ! Et le vieux gât…Enfin, le Pope, je veux dire, un vrai maniaque ! Il se lève en pleine nuit pour passer le chiffon sur son bureau ! »
Minos élargit son sourire.
« -Il a sans doute quelque intérêt qui contrebalance ses petits travers. Cela dit, poursuivit-il sans laisser le temps à son interlocuteur de réfléchir à ses propos, il faut bien admettre que…
-Eh, Otis ! »
Les deux intervenants se retournèrent sur la silhouette malingre qui avait produit l'interpellation perturbatrice.
« - Sa Majesté t'a demandé, tout à l'heure ! T'es mignon, mon gars, mais je ne suis pas là pour me taper le boulot à ta place !
-Non mais de quelle façon il me parle, lui ? » s'insurgea le roux.
Sachant d'expérience ce que les querelles entre domestiques pouvaient receler de réjouissant, le Griffon resta dans l'expectative mais Nestor s'en alla immédiatement après sa sortie.
« - On n'est vraiment pas gâté, ici », commenta le dénommé Otis –donc –avant de partir lui aussi rejoindre son labeur quotidien.
Soupirant de désappointement, le Norvégien se retourna vers la piste sableuse de l'arène, qui s'offrait à son regard en contrebas, et rejoignant nonchalamment les plus hauts gradins, il les quitta pour se poster à côté d'une des avancées rocheuses qui donnait l'impression que la montagne cherchait à engloutir l'édifice, et le rendait invisible aux yeux de tous.
Il apercevait les chevaliers du Cancer et des Poissons, qui s'entraînaient séparément mais dans le même coin de terrain, du Bélier, qui discutait avec le Taureau et le Scorpion, le Lion, qui enchaînaient des mouvements répétitifs avec des cailloux, et plusieurs autres guerriers qu'il ne connaissait pas. Depuis tous ces jours qu'ils étaient coincés au Sanctuaire, et qu'il avait, avec l'air de ne pas y toucher, méticuleusement étudié les entrainements, il avait déjà tiré des conclusions définitives qui n'étaient en fait que des prolongements de celles qu'il avait déjà déduites de la réception :des groupes d'entente clairement définis étaient constitués entre les chevaliers d'Or, la déférence, ou peut-être, secrètement, la méfiance, empêchait les Argents de se joindre à eux, seuls les Bronze se permettant un métissage quand il s'amenaient l'après-midi, entre 13 et 16h généralement, certains chevaliers pointaient tous les jours, et souvent dans le même créneau horaire, d'autres exceptionnellement, d'autres jamais. Parmi les « occasionnels », il n'y avait guère que le Gémeau qui lui avait fait inaugurer cette catégorie. Lequel ? Il s'était posé la question, quelques secondes. Mais l'absence d'empressement à son égard à son arrivé en dehors d'un salut, pour certains juste de la tête, et de quelques banalités pour les plus sociables d'entre eux, lui avait fourni la réponse rapidement : l'ex-Dragon des Mers. Son frère n'était jamais venu, pas plus que la Vierge.
Il resta à contempler l'arène en attendant que le froissement indistinct qu'il avait à peine entendu derrière lui se précise et vienne se glisser jusqu'à lui. Une ombre vint se glisser à ses côtés.
« -Alors ?
-Le Seigneur Rhadamanthe a pactisé avec le Pope.
- « Pactisé »… ? répéta Minos, un sourire grandissant sur le visage. Explique.
- Il a révélé qu'il était l'instigateur du vol du bouclier et j'ai dû détailler la manière dont j'avais procédé. Il a expliqué qu'il avait été motivé par l'opportunité de vous garder ici, le temps qu'il trouve un moyen de vous empêcher de vous approprier le pouvoir aux Enfers.
-Je vois. Qu'a répondu le Pope ?
- Qu'il acceptait de ne pas communiquer immédiatement qu'on avait retrouvé le bouclier, le temps que le Seigneur Rhadamanthe trouve une parade. Il lui a laissé un délai d'une semaine.
- C'est la meilleure ! Je ne sais pas qui cette situation arrange le mieux, entre les deux. En tout cas…Je dois vraiment remercier mon cher frère, je n'en attendais pas tant. Je voulais qu'il commette une faute suffisante pour l'écarter du royaume au moins un moment, mais je ne pensais pas qu'il m'offrirait un mobile de trahison aussi flagrant sur un plateau ».
Se redressant vivement, il s'accouda sur une colonne tout en prenant une expression de réflexion fumeuse.
« - Il faut une preuve. Une fois les amitiés coupables de ce cher Rhadamanthe dûment établies, il tombera dans la disgrâce aux Enfers…et perdra toute légitimité. Je serai le seul ».
Sylphide lui sourit, puis regardant un instant le sol, releva finalement la tête vers le Griffon.
« -Et le Seigneur du Garuda ? questionna-t-il.
- Eaque ? Non, il n'a aune ambition de ce style. Et puis…il n'est pas fait pour gouverner. Lui, il est né pour être…une sorte de vizir. Oui, un calife et un vizir….traîna-t-il en laissant ses sourcils en suspension. Et toi, reprit-il après un moment, toi, mon indigne mouchard. Tu es…ma Métis (3). Tu vois : je suis déjà entouré tel un roi », souffla-t-il en se penchant sur le Basilic.
Tout en infiltrant ses doigts sous la tunique que recouvrait la robe simple de ce dernier, il le tira en arrière et attrapa ses lèvres avec voracité. Sylphide accrocha ses cheveux, les tirant consciemment jusqu'à ce que ça en devienne douloureux, en lui rendant le baiser. Un bruit soudain derrière eux les fit se séparer aussitôt et Kanon apparut après quelques secondes. Il les regarda et son expression neutre ne leur apportèrent ni confirmation, ni infirmation de l'inconnue qui traversait leurs deux esprits.
- Bonjour, salua Minos, reprenant rapidement contenance. Nous observions vos entrainements. Très instructif.
- Bonjour. Vous savez, vous pouvez descendre dans les gradins, si vous le souhaitez. Même des derniers, je suis sûr que vous les verrez très bien, proposa-t-il avec un soupçon de sarcasme.
-Nous y songerons, merci », coupa court le Griffon.
Le Gémeau s'éloigna alors en directions des dits-gradins et les deux spectres attendirent un instant qu'il soit hors de portée pour reprendre.
« -Tu crois qu'il a vu quelque chose ?
-Je ne sais pas. Peut-être, répondit le Belge en fixant l'endroit où le Grec avait disparu.
-Eh merde ! » cracha Minos
« Vous devriez peut-être chercher la provenance du tic-tac et casser le réveil qui est au bout, de préférence avant qu'il ne sonne»
Qu'avait-il exactement voulu dire par là ? Insinuait-il seulement bien quelque chose de précis ? Durant leur entrevue, et surtout après qu'il lui avait fait subir son illusion, Aioros avait senti l'humeur du Phénix décliner, ou, plus exactement d'ailleurs, s'inverser brusquement. Et il était manifeste que quel que soit l'élément qui l'avait véritablement contrarié, il avait décidé qu'il en était responsable - il faut dire qu'il avait l'avantage d'être présent. Avait-il cherché à se « venger », en quelque sorte, en le quittant sur une sentence nébuleuse ? Alarmiste, surtout. Mais justement, si danger il y avait, pourquoi jouer au rébus ? En conséquence, il se demandait si ses dernières paroles n'étaient pas une provocation voilée, une revanche. Ca avait un peu l'air d'être le genre…
Jeune, Aioros passait pour avoir certains talents dans le jugement de la nature humaine. Si son amnésie obscure ne lui jouait pas de tours, il était sûr pouvoir encore compter sur cette faculté précieuse.
Mais s'il pensait réellement ce qu'il lui avait dit ? Est-ce que le sentiment d'étrangeté, d'anomalie même, qu'il ressentait, lui, depuis la résurrection et qu'il avait attribué au choc de cette dernière compte tenu de sa situation en particulier, était perçu par d'autres, aussi ?
Il cessa sa marche nocturne et regarda distraitement la mer, sur sa droite, qui semblait faire écho à sa réflexion en balayant les récifs de vagues agressives. Par au moins Phénix, donc ? Et qui d'autre ? Ses rapports avec ses frères d'armes étaient s'étaient trouvés assez limités, depuis leur retour…En tout cas, Aiolia ne lui avait rien confié de tel. Mais il devait bien admettre son frère n'était pas exactement le roi des intuitifs…et il n'avait pas l'air d'avoir beaucoup changé sur ce point.
Le Pope, alors ?
Aioros savait que Shion était très troublé par la résurrection, mais il se demandait si ses considérations personnelles et sa culpabilité n'entravaient pas un peu son objectivité en la matière.
Dohko ?
Le Sagittaire n'avait jamais eu l'occasion de lui parler en tête à tête. Mais il ne semblait pas bouleversé outre-mesure par les événements…L'expérience de l'âge, peut-être. Dans son cas, ce n'était pas une formule légère.
Saga ?
Impossible à déterminer.
Kanon ?
S'en fichait dans les grandes largeurs d'après ce qu'il avait pu constater.
Et il n'avait échangé que des convenances avec les autres.
Qu'est-ce qui pouvait expliquer que certains trouvaient l'atmosphère dans laquelle ils baignaient anormale et d'autres pas ? Une simple question de tempérament ? Ou de pouvoir, peut-être…L'image du chevalier de la Vierge lui apparut. Shaka était très versé dans les perceptions célestes…Trop, peut-être, pour vraiment faire attention à ce qui émanait de la terre. Il irait quand même lui en toucher un mot. Mû ? Lui aussi, était un télépathe de génie…
Il reprit finalement sa route, qu'il suivait d'instinct, mu par un élan nostalgique contre lequel il avait lutté un temps. Il s'était morigéné à l'instant même où il avait pris conscience que sa ballade du soir allait l'y mener, mais il en avait besoin, aujourd'hui. Il déboucha sur le promontoire qu'il connaissait bien. Plus loin, dans un halo ombrageux, il aperçut une silhouette.
Saga.
Il s'approcha silencieusement de la haute stature de son ancien ami. Le Gémeau venait de s'assoir après quelques allers-retours sans buts, dans un périmètre restreint et qu'il avait respecté au mètre près, alors même qu'il était dénué de toute limite naturelle. Il se tapa étrangement la main droite avec sa jumelle puis brusquement, se releva, et recommença son manège. Son attitude singulière confirma le Sagittaire dans ses soupçons : agité, l'ex-Pope n'avait pas senti sa présence.
« - Saga ? » appela-t-il sans hausser la voix.
Il se retourna avec violence.
« -Aioros ! »
Il se leva.
« -Je ne t'ai même pas senti arriver, reconnut-t-il avec un sourire réservé.
- Tu avais l'air occupé, justifia le brun en lui rendant son salut. Je te dérange, peut-être ?
-Non, pas du tout. Je ne m'attendais pas à te voir là, c'est tout.
-Moi non plus, je dois dire. Tu viens encore ici, alors ? demanda-t-il en accentuant son sourire tout en précisant sa question d'un regard sur la crique.
- Ah…Oui. De temps en temps ».
Cette dernière réplique laissa la place à un silence lourd. Après quelques secondes, le Sagittaire choisit de le briser d'une voix badine, comme si son ton était savamment étudié pour rentrer de plein pied dans l'obstacle tout en feignant de le contourner.
« -Tu venais souvent ici, avant. Quand je te cherchais et ne te trouvais pas au Sanctuaire, j'étais sûr que tu serais là…ou en dernier recours à Rodorio ».
Étonnamment, l'évocation du village parut plus embarrassante à l'ex-Pope que celle qui la précédait.
« -Oui. J'aimais bien cet endroit, se contenta-t-il de répondre.
- Tu sais, reprit Aioros en s'approchant jusqu'à quasiment rejoindre le blond sur le bord, je suis certain que là-bas, des gens doivent encore te chercher. A Rodorio, je veux dire. Quand tu as « disparu », le village était en deuil…Je me souviens avoir parlé à des personnes, à cette époque, qui étaient persuadées que tu avais été assassiné par des chevaliers envieux et que le Sanctuaire couvrait ton meurtre en prétendant ignorer ce qui t'était arrivé ».
Contre toute attente, Saga sourit.
« -Tu avais eu l'occasion de discuter avec le vieux Quasimodo (4) ? J'allais souvent à Rodorio, en tant que Pope, et je tombais régulièrement sur lui. Il n'arrêtait pas répéter que j'avais dû être enlevé par Zeus pour lui servir l'ambroisie au lit…
- C'est vrai, ce vieux fou ! Tu es retourné le voir, depuis la résurrection ? Ce serait presque de la charité, tu sais… »ricana le Sagittaire sur un ton léger.
Il n'avait jamais beaucoup aimé ce vieil homme, qui persiflait sur tout le comté tout en allant à l'église le dimanche, mais s'il devait être honnête, il avouerait que ses médisances l'avaient plus d'une fois amusé…sauf lorsqu'elles portaient sur quelqu'un de sa connaissance. Finalement, il se découvrait assez banal dans certaines de ses réactions…
« - Si je vais le voir, ce sera pour m'entretenir avec sa tombe, répondit son compagnon d'armes. Il est mort, il y a un peu plus de deux ans. C'est moi qui lui ai fermé les yeux.
-Ah. Il n'aura jamais rien su, alors.
-C'est sans doute mieux comme ça », convint le Gémeau.
L'instant d'euphorie était passé. Remplacé, comme il était dit qu'il se devait, par un silence profond.
- Remarque, reprit finalement le brun au bout d'un moment, sur un ton affûté, l'ambroisie au lit ce n'est pas mal comme position…Même plutôt flatteur. D'après ce que je sais, Zeus ne se choisit pas les plus moches…(5)
- Flatteur ? Je n'aspirais pas vraiment à la double compétence larbin-giton, même auprès d'un dieu, dût-il être le maître de tous les autres, releva Saga en faisant mine d'ignorer le sous-entendu de son ancien ami.
-Tu sais bien ce que j'entends par « flatteur », répliqua le brun d'une voix calme.
-Je suppose que je dois le prendre pour un compliment », éluda encore plus ou moins l'ex-Pope avec un mouvement d'humeur.
Cette fois, Aioros ne répondit rien. Un moment passa.
« - Cela fait un moment que je voulais te demander…Y'a-t-il des personnes qui ont découvert ton secret, avant les Bronze ? » reprit finalement l'archer.
Le Gémeau hésité avant de répondre.
« -Quelques-unes. Des serviteurs ».
Il laissa de nouveau passer quelques secondes, pesant le pour et le contre.
« - Et puis Masque de Mort. Aphrodite. Et Shura ».
-Shura….Ils étaient tous les trois au courant ?
-Pas immédiatement. Après plusieurs mois, plusieurs années même pour Shura.
-C'est pour ça qu'ils t'étaient aussi fidèles…réalisa Aioros.
-Que veux-tu dire ?
-Parce qu'ils savaient. Ca devait leur donner l'impression de détenir un vrai pouvoir sur les autres…Surtout pour Topolino et Aphrodite, qui avaient toujours été déconsidérés au profit de toi, moi, Mû, Shaka...les héros glorieux. Une vraie promotion sociale…
-Ce n'était pas aussi simple, rectifia Saga. Masque de Mort ne courait pas après le pouvoir. Il était violent, brutal. Et il cherchait juste à pouvoir violenter et brutaliser…en paix. Un exécutant hors pair. Aucune ambition, aucune revendication…juste de la haine à déverser. Shura, ne briguait pas plus une quelconque ascension. Il cherchait un sens…au combat, à la mission des chevaliers, à son existence, en définitive. Je savais que c'était celui qui était le plus susceptible de passer de l'autre côté, en dépit des apparences. Il avait beau avoir embrassé ma cause, il n'avait pas renoncé à ses illusions. C'était un absolutiste. Il attendait juste que quelqu'un, un jour, lui prouve que la justice et le désintéressement personnel pouvaient triompher. Quant à Aphrodite …lui…c'est peut-être encore celui qui correspondrait le mieux à ton analyse. Mais…disons que je l'ai encouragé sur cette voie.
- Comment ? prononça lentement le Sagittaire, comme s'il craignait que ses interventions brisent les premières confessions que le Gémeau se disposait à lui apporter sur les événements qui avaient suivi sa mort.
Ses appréhensions étaient légitimes, car ce fut au tour de l'ancien Pope de garder le silence.
- Je ne sais pas quel sens revêt notre retour ici, reprit-il finalement, mais puisque nous sommes là, au moins pour le moment…Nous pouvons mettre ce temps à profit pour comprendre nos erreurs et tenter de ne pas les réitérer. En ce qui me concerne, je m'astreins à quelques règles simples.
-…Lesquelles ? questionna prudemment Aioros.
La surprise d'entendre Saga déballer tout à coup tant de références à des choses qu'il avait occultées consciencieusement, les rares fois où il avait été en sa présence, avait rapidement cédé le pas à un pressentiment insondable.
L'endroit et l'atmosphère passéiste dont il ne dépareillait pas, donnaient chez son ancien ami des résultats qu'il avait l'impression de rechercher depuis longtemps, d'attendre, patiemment et avec persistance jusqu'au jour où il serait témoin de leur accouchement douloureux, tout autant qu'il les redoutait et ne souhaitait que les retarder, encore un peu. L'attente était pernicieusement confortable.
Le blond tritura légèrement la manche de sa toge.
- J'ai réfléchi à un certain nombre de choses…J'en ai conclu que je ne devais plus avoir de relations trop élaborée avec d'autres personnes. Trop intimes ».
En somme, il avait décidé de renoncer à sa vie sexuelle. Le Sagittaire continuait de se surprendre d'être toujours aussi doué à décrypter le langage particulier de son ancien meilleur ami. Il fixait sans se lasser la vue en face de lui et ses sourcils s'étaient légèrement froncés.
« - Tu crois que cette intimité est à l'origine de ce qui est arrivé ? » demanda-t-il, sur un ton qui paraissait presque distrait.
Presque. Toute son attention était irrémédiablement focalisée sur la gestuelle bavarde de son interlocuteur, dont il saisissait le moindre travers du coin de l'œil.
« - Ça n'a pas arrangé les choses, en tout cas. Tu sais, c'était déjà compliqué, au début, quand j'étais seul ou encore entouré de la garde personnelle de Shion, ce qui revenait au même….Mais quand j'ai commencé à constituer la mienne…Quand j'étais blond, je pensais que si je choisissais mes proches parmi les chevaliers d'Or, leur statut me servirait de garde-fou, pour m'empêcher de sombrer dans certaines dérives. Mais j'ai bien vu ce que ça a donné avec Aphrodite ».
Un frisson remonta le long de la colonne vertébrale d'Aioros. Non, il ne savait pas. Du moins, pas avant la dernière phrase. Mais son compagnon d'armes perdu dans sa rétrospective, semblait avoir quasiment oublié à qui il s'adressait. Les yeux dans la vague, il ne fit pas attention à son froncement de sourcils. Saga avec Aphrodite ? Cela expliquait bien des choses…
« - Ainsi, coupa le blond rapidement, comme s'il reprenait conscience de l'étrangeté de la situation, tout ira pour le mieux ».
le Sagittaire secoua la tête, en riant nerveusement.
« -Tu vas bien ? s'enquit l'ex-Pope en se tournant vers lui.
-Oui. Ça va. Je suis juste un peu fatigué, je crois. Je vais te laisser. Bonne nuit, déclara-t-il brusquement avant de partir.
-Bonne nuit… » répondit le Gémeau en le suivant du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse du champ de vision restreint que lui laissait une nuit couverte.
La nuit était tombée. Aioros remontait le chemin qu'il avait emprunté une heure auparavant, dans une vague intention de rentrer. La crique n'avait peut-être pas été la meilleure idée de la journée. Du moins, c'était son sentiment actuel. Il passerait, et il savait qu'il serait capable de raisonner avec plus de bon sens dès le lendemain. Mais pour le moment, il se sentait de plus en plus en diapason du mouvement de la mer, plus agitée encore que tout à l'heure.
Saga était en plein délire. Cette formule ne faisait pas partie de la mesure de son vocabulaire habituel. Mais là, à cet instant, c'était vraiment la seule chose qu'il arrivait à penser.
Et puis une sensation nauséabonde restait accrochée à son ventre depuis qu'il avait laissé l'ex-Pope de l'autre côté de la falaise. Qu'avait-il fait exactement avec Aphrodite…ou plutôt à Aphrodite ? Il ne l'avait quand même pas… ? Le Suédois n'avait que dix ans quand Saga avait assassiné Shion…Curieusement, tout au long des réflexions qu'il avait pu mener sur le règne du Gémeau, il n'avait jamais considéré cet aspect des choses. Ce soir, il se demandait s'il ne s'y était pas inconsciemment refusé.
Pourquoi Aphrodite ?
Il sourit bizarrement quand la pluie commença à tomber, d'abord doucement, puis ce fut une véritable averse qui frappa le littoral. Après quelques mouvements désordonnés sous les cordes, l'eau purificatrice eut finalement pour effet de le calmer, et il s'arrêta. Baissant, la tête, il réfléchit. Et lui, qu'avait-il fait, exactement, depuis leur résurrection, hormis se lamenter ? Il feignait de ne pas vouloir revenir sur le passé, alors qu'il ne demandait que ça, depuis toutes ces semaines. Alors que son souhait le plus profond était de revenir en arrière, définitivement, au jour où il était mort et de tout changer. Que ferait-il différemment ? Il ne savait pas, mais il le ferait. Il couperait court à la folie de Saga et sa tyrannie n'existerait plus, sa mort n'existerait plus, sa figure de martyr consacré volerait en éclat. Lui aussi, retenait des choses. Beaucoup de choses.
Et il était temps de commencer à en libérer certaines.
A suivre…
(1) Selon la légende, Judas aurait vendu Jésus pour trente pièces d'argent. Si, si, je suis certaine qu'ils connaissent la Bible, aux Enfers.
(2) Oui, j'ai osé.
(3) Vraiment rien à voir avec Julien Clerc. La métis est à l'origine la fille de l'océan et de la déesse Téthys, symbole de sagesse et surtout d'astuce. Par extension, le terme est devenu, dès l'antiquité, une forme d'intelligence particulière, fondée sur la ruse. Elle est, chez Homère, rattachée à Ulysse et est le trait de caractère sur laquelle se base la fameuse dichotomie Achille/Ulysse, l'orgueil et l'honneur contre l'intelligence et la finasserie, l'instant contre le temps, l'ambition contre la fidélité. Et je suis très contrariée, car je n'ai pas de référence à Ovide à coller ici…
(4) Je crois que personne ne doit se rappeler de ce pauvre petit vieux, dont la mort ne sert qu'à faire mousser Saga, cruelle place que celle de figurant XD On le voit dans le volume 7 où l'apparition subite de Saori au beau milieu de la déverrouillée qu'Aioros administre à Seiya donne lieu une petite scène illustrant que le Pope est un homme bon et respecté, et où on voit ce dernier arriver à calmer Quasimodo, un homme mourant qui est terrifié à l'idée d'aller en Enfer, et à le faire partir en paix.
(5)Aioros fait référence à Ganymède, un prince troyen décrit dans « L'Iliade » comme le plus beau mortel qui soit, que Zeus a enlevé après s'être transformé en aigle afin d'en faire son amant et son échanson, rôle qui était jusque là échu à Hébé, la fille de Héra. Cette dernière, horripilée autant par l'une que par l'autre des fonctions du nouvel arrivant, conduit Zeus à le renvoyer, celui-ci l'érige alors en constellation : celle du Verseau. Ah, ça va mieux : on peut trouver l'histoire de Zeus et Ganymède dans « Les Métamorphoses », Livre X.
Dans le prochain chapitre…
« C'est parce que moi aussi, j'ai tu des choses que je savais. Des choses que je n'aurais pas dû apprendre. Je ne sais pas si je fais bien te les dire…Juste parce j'ai brusquement pris conscience que notre situation n'était pas éternelle alors que c'est évident depuis le départ. Et que plus le temps passe, plus mon silence devient coupable…Ce que je vais dire ne changera rien, rien aux faits, en tout cas. Je ne sais pas ce que ce que ça te fera, ni si ça te fera quoi que ce soit. Peut-être que ça n'aura aucune importance et que j'aurais fait un monde d'une chose qui n'en valait pas la peine. Mais je sais que c'est faux, je sais à quel point ça a pris une place immense alors même que tu l'ignores. Je n'ai pas de preuve de ce que j'avance, ça ne repose que sur ce que ma conviction a déduit d'un texte, d'un seul texte, de quelques lignes serrées et altérées par le temps, et d'un froissement de pages que l'on a trop souvent écartées. Et je sais que, de toute manière, ça ne changera rien. Mais je veux le dire. C'est égoïste, en réalité : je veux m'en débarrasser. »
…Aioros lâche une partie de ce qu'il a toujours gardé pour lui, . A côté de ça, la question de la régence occupe tout le monde, en particulier Pandore qui écope du sale boulot et Shion qui remet son voyage à Jamir au goût du jour, tandis que Kassa, de retour, apprend les soupçons qui pèsent sur sa personne et que Sylphide doute de la ferveur de Rhadamanthe à son égard…
A bientôt !
