11. raison d'exister
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Quand Rei conduisit sa Mazda dans le parking souterrain, Masumi cligna des yeux et observa la rue au travers de la vitre, cherchant un panneau ou un point de repère lui permettant d'identifier ce grand immeuble résidentiel. Ils étaient dans les environs de Shinjuku, mais elle avait cru qu'ils ne faisaient qu'y passer pour retourner vers Haido.
"Allons chez moi pour un peu," dit Rei tandis qu'il gara sa voiture en place et éteignit le moteur. Remarquant les grands yeux de Masumi, il gloussa et appuya sur le bouton pour relâcher sa ceinture. "Pourquoi es-tu surprise ? Tu veux déjà rentrer à l'hôtel ?"
"Tu es bizarre aujourd'hui," remarqua Masumi. "C'est assez dérangeant. Tu complotes quelque chose ?"
Rei ne répondit que d'un sourire énigmatique sans la regarder dans les yeux et tira la poignée de la porte, s'extirpant du véhicule. Haussant les épaules, Masumi dénoua sa ceinture et sortit de la voiture, décidant qu'elle aller en profiter au plus possible avant de se réveiller de ce rêve. Quelque chose la travaillait, comme le murmure du diable lui rappelant que toute bonne chose avait une fin, mais elle n'était pas sure quoi ou pourquoi.
Les dix dernières heures avaient été bien, presque surréels. Ils s'étaient promenaient dans le Parc Beika avant de se trouver au centre commercial de Haido City ou ils avaient déjeuné ensemble, et puis ils s'étaient rendus à Shibuya, ou ils avaient aussi diné. C'était surtout elle qui avait parlé durant la journée, lui racontant ses aventures à la fac, son expérience à Chicago, et l'absurdité des élections présidentielles Américaines - entre autres. Ce n'est que dans la voiture en quittant Shinjuku qu'elle avait commencé à ressentir le décalage horaire et sa fatigue.
"Alors c'est ta journée de repos ou quoi ?" Demanda Masumi lorsqu'ils étaient dans l'ascenseur menant au douzième étage.
"En quelque sorte," dit Rei, fixant l'affichage de l'ascenseur.
"Et que faisais-tu a l'hôtel hier ?"
"Du travail."
"Encore cette même affaire ou autre ?"
L'ascenseur sonna et s'arrêta brusquement, ses portes s'ouvrant sur l'étage voulu. "C'est lié," dit Rei en sortant de l'ascenseur, sortant un trousseau de clés et ouvrant la porte de son appartement.
"Cela ne pose pas de problème que je passe du temps avec toi, alors ?"
Rei lui donna un sourire tordu, en poussant la porte et activant l'interrupteur pour les lumières du foyer. "C'est trop tard pour ça, non ?" Verrouillant la porte derrière elle, il rajouta, "si c'était un problème, je ne t'aurai pas cherchée."
Masumi lui lança un sourire penaud et mis les chaussons que Rei lui passa. "Qu'est-ce qui a changé ?" demanda-t-elle d'une voix muette en rentrant dans le salon tandis que Rei se rendit dans la cuisine. Le sofa gris avait l'air confortable et attrayant, assez long pour qu'elle puisse y dormir. Elle bailla et se secoua la tête, comme si elle pouvait déloger ainsi les effets du décalage horaire comme un chien se secoue pour se débarrasser d'eau. Peut-être devrait-elle allumer la télé. Il avait une belle télé LED de 120 cm.
"Tu veux boire quelque chose ?" Rei demanda de la cuisine, sa voix distante. "J'ai du bourbon et du cognac."
Masumi fronça des sourcils et se tourna vers la cuisine. Ses amis américains avaient souvent eu des fêtes pleines de bières peu chères et boissons mélangées, mais l'atmosphère ici semblait un peu différente. "Je n'ai pas de préférence," dit-elle, se rendant dans la cuisine et observant Rei placer deux gobelets en verre sur le comptoir.
"Du bourbon alors," dit Rei en tendant le bras pour atteindre la bouteille d'alcool aux couleurs cuivrées sur l'étagère. "Avec des glaçons ?" demanda-t-il, regardant Masumi.
Elle fronça de nouveau les sourcils, pensant qu'elle n'avait pas de préférence, mais dit, sans avoir trouvé de meilleure réplique, "Vas-y."
Les glaçons tintèrent quand Rei lui passa le verre, et elle étudia le liquide ambré, inspirant l'odeur de chêne carbonisé. Elle le sirota et grimaça quand le liquide lui brula la gorge et causa une chaleur dans son estomac, laissant derrière un après-gout comme du pain brulé dans de la mélasse.
"On y prend gout," dit-il sèchement, et Masumi tourna son regard sur lui. Il actionna l'interrupteur sur le mur, les laissant dans les ténèbres partiellement illuminées par l'unique lumière du foyer avant qu'il n'allume la lampe sur la table près du sofa. "Tes frères savent que tu es de retour ?" demanda-t-il en s'asseyant sur le canapé et invitant Masumi à le rejoindre.
"Nan," répondit-elle, plongeant dans les cousins, et buvant une nouvelle gorgée de son bourbon, son gout brulant et unique ne s'effaçait guère. Bon dieu, que c'était confortable dans ce sofa, et Masumi sentait qu'elle pouvait s'y endormir a tout instant. Elle jeta un coup d'œil a Rei, décidant tout d'un coup qu'elle aime l'avoir assis la, l'air décontracté et détendu avec un bras sur le dos du canapé. "Tu as parlé avec Kichi-nii dernièrement ?" elle lui demanda avant de se rendre compte que c'était une question idiote. S'il ne l'avait pas contacté elle, pourquoi contacterait-il son frère qu'il connaissait moins bien.
"Pas depuis la fac," dit-il, souriant doucement comme s'il avait lu ses pensées. "Que devient-il ces jours-ci ?"
Masumi haussa des épaules et avala un trait de liqueur, tentant de ne pas grimacer. Elle commençait à se sentir étourdie et très, très somnolant, mais après avoir aperçu le verre presque vide dans la main de Rei, elle avait aussi eu la grande envie de ne pas perdre. Elle tendit son verre vers Rei en lui donnant un regard expectant. Un toast, ou quelque chose. Diantre si elle savait en honneur de quoi. Rei sourit, et elle lui rendit l'expression en tintant leurs verres ensembles.
Elle avait la sensation comme si les flammes la ravageaient de l'intérieur après avoir fini sa boisson d'une traite, et elle mit son verre sur la table basse, grimaçant en essuyant sa bouche du dos de son poignet. "Cette merde est forte," marmonna-t-elle, se glissant afin de poser sa tête sur l'accoudoir, et fermant ses yeux tandis qu'une voix dans sa tête lui demandait pourquoi elle ne s'était pas penchée de l'autre côté afin de se servir de Rei comme oreiller.
Parce qu'il reste un mur entre nous.
Parce que nous restons indéfinis.
Son cœur battait la chamade, encore plus que d'habitude, et elle ouvrit les yeux en fissure quand elle sentir Rei se rapprocher d'elle. Elle se penchait sur elle et posa une main chaude sur sa joue.
"Ça va ?" demanda-t-il. "Besoin d'eau ?"
Se secouant la tête, elle lui agrippa la main avant qu'il ne se retire. "Décalage horaire," dit-elle et elle se tourna le torse pour être couché sur son dos afin de mieux le voir. Un instant passa, et elle appliqua une légère pression sur sa main. "Peux-tu rester là ?" demanda-t-elle. Avec moi ? Pour un petit peu ?
"Je ne pars nulle part," dit-il et il se pencha de nouveau, glissant ses doigts dans ses cheveux lorsqu'elle lui relâcha la main.
Le bout du nez lui démangeait, et Masumi clignota des yeux en y sentant des larmes la piquer. Cela lui avait manqué, son toucher qui lui donnait une tranquillité de façon hypnotique, une tranquillité qu'elle n'avait jamais trouvée ailleurs. Sa présence lui manquait, une solidité sur laquelle elle pouvait dépendre quand le sol sous ses pieds menaçait de disparaitre. Et cela lui manquait de l'admirer. Ces innombrables expressions sur son visage qui viraient de l'évident à l'illisible, ses yeux, ses lèvres...
Elle se releva brusquement, entendant un battement fort dans ses oreilles, et lui tient les joues pendant qu'elle l'embrasse, goutant la même saveur de chêne brulé qui avait assailli sa gorge plus tôt. Elle ne voulait pas s'arrêter, craignant que si elle le faisait, elle serait de nouveau toute seule sans échappatoire. Sentant son poids contre elle, elle suivit là où il la poussait et atterrit sur son dos avec lui au-dessus d'elle, sa respiration irrégulière tandis que son cœur battait fort à cause de l'alcool et son désire.
Quand il rompu le baiser, elle le regarda confuse, lui tenant encore le visage. Elle voyait qu'il voulait lui dire quelque chose, mais ses pensées étaient patraques et elle avait incroyablement chaud. "N'arrête pas," dit-elle.
"Masumi," dit-il, retournant pour l'embrasser de nouveau.
"S'il te plait, ne t'arrête pas," murmura-t-elle, haïssant la manière dont il prononcerait son nom parce qu'il avait le même ton dans sa voix qu'il y a six ans.
"Ferais-tu quelque chose pour moi ?"
"Hein ?" souffla-t-elle, ses doigts noués dans ses cheveux. "Comme quoi ?"
"Puis-je te le demander une fois le temps venu ?"
"Ouais, bien sûr," dit-elle et elle le tira vers elle pour un nouveau baiser, laissant sortir un doux bourdonnement quand ses mains se baladèrent le long de son corps et la remplissait avec quelque chose d'électrifiant.
"Cela pourrait te blesser," dit-il contre ses lèvres.
"Ouais ?" Comment ça ? voulait-elle lui demander mais elle décida alors que rien ne pouvait la blesser plus que ces jours glauques à Chicago, ce chagrin qu'elle avait profondément enfermé dans son cerveau et qu'elle ne faisait que mentionner a d'autres. "J'y ferai face une fois le temps venu," ajouta-t-elle, tirant sur le passé et ignorant ses cris d'alarmes internes, parce qu'en ce moment, uniquement une seule chose lui importait, et elle n'allait pas le relâcher avant même de l'avoir atteint. Elle ferma les yeux et pencha la tête en arrière quand sa bouche lui parcourut la gorge et ses mains se glissèrent sous sa chemise.
Peut-être que ceci était une assez bonne définition qu'une autre.
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