Chapitre 11
Andrews
Dig up her bones but leave her soul alone
Boy with a broken soul
Heart with a gaping hole
Dark twisted fantasy turned to reality
Kissing death and losing my breath
Midnight hours cobble street passages
Forgotten savages, forgotten savages
"Bones"
Le soleil venait de passer par-delà les montagnes quand Lexa et Clarke émergèrent de la forêt. Elles avaient quitté Alexandria un peu plus d'une heure auparavant, reprenant le chemin étroit et sinueux qui serpentait à travers les bois. Tout comme lors de l'allée au village d'enfance de la commandante, le trajet s'était fait en silence. Elles avaient écouté le bruissement des sabots sur le sentier, le vent se prenant dans les plus hautes branches, ébouriffant et faisant craquer les feuilles asséchées par le froid.
Lexa mena son cheval sur le côté pour que Java et Clarke puissent sortir de l'orée de la forêt à leur tour. Clarke guida le cheval aux côtés de Lexa avant de tirer sur les rênes pour qu'il s'immobilise.
- Voici Andrews, dit Lexa en regardant plus en contre-bas.
Bien que la lumière du jour ne cessait de décroitre, l'infime clarté qui persistait permettait de distinguer leur nouvelle destination. Plus loin, sur des centaines et des centaines de mètres, un sol bétonné jurait avec la nature environnante. Bien que celui-ci ait été grandement marqué par le temps et la végétation insatiable, il n'en restait pas moins singulier. Il y avait d'immenses vestiges ayant été auparavant d'imposantes infrastructures. La majeure partie était en gravats, mais quelques hangars restaient néanmoins toujours debout. Clarke balayait des yeux tout ce qui se dressait devant elle. Au plus loin, quelque chose retint son attention. Cela semblait très grand et effilé, aussi gigantesque qu'un bâtiment sans pour autant en être un. Cela rappelait étrangement les navettes qui étaient amarrées à l'Arche quand elle gravitait encore en orbite autour de la terre. Elle plissa les yeux pour tenter de distinguer davantage ce qui avait captivé son regard. Clarke finit par hausser les sourcils de surprise en réalisant où Lexa l'avait conduite. Ce qui lui rappelait les vaisseaux d'un autre âge en était réellement un. Elle n'en avait vu qu'en image lorsqu'elle était enfant, un avion. Tout ce sol bétonné, ces grandes structures faites de métal, il s'agissait d'une base aérienne. Probablement militaire à en juger les grilles qui ondulaient près du sol, ayant depuis longtemps pliées sous le poids du temps, n'empêchant plus personne de pénétrer en ces lieux désormais.
- Enfile ceci Clarke, lui dit Lexa en lui tendant une cape grossièrement vieillit et abîmée.
Clarke se força à détourner les yeux d'Andrews pour se tourner vers elle. Elle vit le vêtement que lui proposait Lexa et les souvenirs lui revinrent en tête comme si elle y était encore. Si ce n'était pas la même étoffe que la commandante lui avait fait porter pour qu'elles sortent inaperçues de TonDC, elle en était l'exacte reproduction. Clarke empoigna la cape en fronçant les sourcils, n'arrivant pas à cacher ce qui remontait en elle avec ce souvenir. Elle vit Lexa enfiler une pèlerine semblable en tout point. Avant de la passer sur sa tête, elle secoua ses cheveux et entrepris de défaire la complexe coiffure. Elle qui d'ordinaire arborait une chevelure finement tressée, avait maintenant libéré les mèches qui ondulaient dans la brise du soir, virevoltant derrière ses épaules. La commandante plaça la capuche sur sa tête et ramena ses cheveux sommairement vers l'avant pour dissimuler les côtés de son visage. Lexa se retourna pour réaliser que Clarke ne l'avait pas imité, mais s'était plutôt contenté de l'observer, réalisant qu'elle n'avait jamais vu sa chevelure brunâtre ainsi.
- Allez Clarke, lui dit la commandante en l'incitant à enfiler l'étoffe grisâtre.
- Pourquoi vouloir passer inaperçue ici? demanda Clarke, à la fois intriguée et soucieuse.
Lexa regarda plus avant cette ville qu'elle n'avait jamais aimée, et ce, depuis son plus jeune âge.
- Un seul garde est plus qu'il ne m'en faut pour voyager dans ces bois, mais bien insuffisant pour une apparition en tant que Heda. Mais il n'y a pas que cela. Nous voyageons avec Ryder comme seul garde, car je ne désirais pas guider n'importe lequel des miens sur notre chemin. Il y a des lieux qu'il ne vaut mieux pas laisser à la vue de tous.
Clarke revoyait les ruines d'Alexandria, les vestiges d'un passé aux lourds souvenirs, d'une autre vie qui n'était plus désormais. Un lien que Lexa avait bien voulu partager avec elle, et elle uniquement.
Clarke hocha la tête en se résignant à mettre la pèlerine, aussi pénibles fussent les souvenirs qu'elle revêtait avec celle-ci.
- Camouffle tes cheveux également, Clarke. Il y a peu de chevelure aussi claire chez les nôtres.
La blonde soupira en s'exécutant. Lexa haussa le menton en s'assurant qu'aucune mèche n'avait échappé à Clarke, puis elle donna de petits coups de talons aux flancs de sa monture. L'animal se remit en route et Java en fit de même. Elles dévalèrent ensemble la longue pente broussailleuse les menant vers la cité cimentée. Alors qu'elles approchaient, la place commençait à s'animer. Pour pallier à la noirceur qui entamait son règne nocturne, de nombreux natifs étaient à allumer des torches sur les allées menant vers les divers hangars. Une lumière orangée emplissait peu à peu les lieux, se mêlant à la brume du soir, formant un halo rougeoyant dans cette clairière bétonnée.
Leur approche avait été jusqu'alors des plus silencieuses, mais maintenant, le martèlement des sabots sur le sol dur raisonnait tout autour. Clarke ne pouvait s'empêcher de trouver le tout étrange, s'étant habitué au calme et à la quiétude de la forêt. Lexa fit arrêter son cheval tout en fixant au loin. Clarke mena Java tout près et tenta de voir ce qui retenait tant l'attention de la commandante. Elle vit une silhouette passer derrière un baril dont l'intérieur flambait vivement. Au contraire de Clarke, Lexa sembla la reconnaitre immédiatement et descendit de sa monture. L'homme fut bientôt assez proche pour que la blonde constate son identité, Ryder. Elle se souvint que Lexa lui avait donné l'ordre de venir les attendre à Andrews, toutefois, avant de finalement le reconnaitre, elle avait oublié ce fait évident.
- Heda, dit-il en s'inclinant.
- Pas de ça ici, Ryder, pas de Heda.
- Bien Hed… alla-t-il répondre avant de se raviser.
Il se contenta de hocher la tête.
- Nous passerons la nuit ici et partirons à l'aube.
Lexa alla vers Clarke pour lui prendre les rênes de Java. Au passage, elle ne manqua pas de caresser la longue crinière grisâtre du destrier. Elle sourit même en lui murmurant des mots en trigedasleng que Clarke ne put discerner.
- Va nous réserver une table et un endroit où dormir, dit-elle en indiquant d'un signe de tête un bâtiment non loin de là.
Clarke regarda dans la direction qu'elle pointait. Il semblait y avoir bien de la vie dans cet endroit. Des rires et des discussions incompréhensibles leur parvenaient en écho. Le hangar en question brillait par la lumière qui émanait des fenêtres et des portes tenues grandes ouvertes. Ce lieu apparaissait autant invitant qu'intimidant pour la blonde.
- Nous te rejoindrons, termina Lexa avant de se remettre en marche, suivi des chevaux dont elle tenait fermement les brides.
Clarke ne regretta pas de pouvoir enfin marcher sur ses deux jambes, ressentant encore la douleur que provoquait une journée en selle. Elle avançait aux côtés de Java, passant ses doigts dans sa crinière et caressant son flanc.
- Pourquoi as-tu demandé Java pour notre retour à Polis? demanda Lexa en regard par-dessus son épaule.
- C'est Dria qui me la confié, répondit-elle d'une voix douce.
Elle replongea les yeux vers l'animal et se souvint du bref moment avant le conseil de paix. Cet instant trop court où avec Dria elles s'étaient occupées du cheval, laissant avec chaque caresse toutes ses craintes de revoir les siens. Encore maintenant, il avait le don de l'apaiser.
- Je comprends maintenant, dit Lexa en esquissant un sourire au coin des lèvres tout en levant la tête vers le destrier.
- Il est vraiment magnifique, laissa échapper Clarke en ne cessant pas de glisser sa main sur la fourrure de celui-ci.
- En effet… mais aussi terriblement lent, il nous ralentira certainement, compléta-t-elle en se retournant pour regarder devant elle à nouveau.
Clarke fronça les sourcils, ne comprenant pas.
- Mais… Dria a dit que Java signifiait lance dans votre langue.
Clarke vit Lexa hocher la tête pour lui donner raison.
- Mais… elle a dit qu'il portait ce nom, car il court comme la lance fend le vent…
Lexa s'arrêta et les bêtes en firent autant. Elle se retourna, toujours ce sourire aux commissures. Elle alla placer sa main au-devant de la tête du cheval, le flattant tendrement.
- Il courait, comme la lance fend le vent, il y a de cela bien longtemps.
Elle se retourna vers Clarke et plongea son regard dans le sien, dans ses yeux bleus et profonds.
- Java est un fidèle destrier, incarnant pendant longtemps l'essence même de la célérité. Mais ces jours remontent à loin, nous étions des enfants à l'époque, à son époque.
- Je comprends mieux pourquoi Dria ne voulait pas que d'autres ne le montent, elle prétendait qu'ils se montreraient trop durs envers lui.
Lexa soupira profondément en allant appuyer le bout de son nez sur la tête du cheval. Clarke la regarda, intriguée, remarquant pour la première fois son attachement pour cet animal. Lexa resta là pendant un moment, sans rien dire, en oubliant presque la présence de la blonde à ses côtés, s'abandonnant au calme qu'inspirait Java. Car il était bien plus qu'un simple cheval, il était un souvenir, la preuve vivante d'un passé lointain, si loin qu'elle en venait parfois à se demander s'il avait réellement eu lieu. Mais au contact de Java, tout lui revenait avec une limpidité parfaite, chaque moment, chaque instant.
Lexa finit par se reculer, relevant la tête qu'elle avait appuyée contre celle de l'animal. Elle passa ses doigts une dernière fois dans sa crinière avant de se remettre en marche. Elles se rendirent à un bâtiment plus en retrait, moins éclairé. Un homme était assis par terre à l'entrée et il s'affairait à tresser une corde qui s'était effilochée. Il était tellement absorbé par sa méticuleuse occupation qu'il sursauta presque lorsque Lexa s'adressa à lui.
- Les chevaux, pour la nuit, dit la commandante d'une voix ferme.
L'homme se releva et passa la corde dans l'une de ses poches. Il alla répondre quand Lexa le coupa, sachant d'ores et déjà ce qu'il allait demander.
- Nous les reprendrons demain à l'aube… et payerons à ce moment.
Il se contenta de hocher la tête, visiblement pas préoccupé de n'être payé que plus tard. Il tendit la main et Lexa lui remit les brides. La commandante lui fit signe de patienter et elle alla retirer un sac attaché à la selle de son cheval. Elle passa la sangle en bandoulière et fit un signe de tête à l'homme. Celui-ci lui rendit son geste puis s'éloigna, guidant les chevaux à l'intérieur.
À mesure qu'elles s'approchaient de l'endroit où Lexa avait envoyé Ryder, la cohue qui emplissait l'endroit leur parvenait de plus en plus fort. Toutefois, ce n'était rien comparativement à ce qui les attendait à l'intérieur. C'est ce qui frappa Clarke en premier, le bruit. On aurait dit un bourdonnement tant les sons s'entremêlaient. Les rires, les discussions animées, toutes ces voix qui ne cessaient de s'enterrer l'un l'autre, essayant de se faire entendre dans la foule. Mêlé à cela, le bruit des coupes et des verres en bois s'abatants sur les tables au rythme des vives conversations.
Elles restèrent à l'entrée, regardant tout autour, cherchant Ryder sans toutefois l'apercevoir. Une femme entre deux âges, à la carrure imposante, se présenta à eux. Elle avait un chiffon à la main et était à tenter de nettoyer ses doigts quand elle s'approcha de Lexa.
- Bonsoir jeunes femmes, vous désirez? Dit-elle d'une voix forte et profonde, visiblement accoutumée à s'exprimer parmi pareille clameur.
Lexa ne répondit pas immédiatement, cherchant encore son garde parmi la foule. Se mettant sur la pointe des pieds, le cou arqué, elle balayait l'endroit. Son regard se verrouilla vers le fond de la taverne et elle pointa la table où Ryder était assis. La tenancière se retourna pour regarder ce qu'indiquait la jeune femme devant elle.
- Oui…, dit-elle en reconnaissant l'homme arrivé depuis peu. Igrit? Yari? demanda la femme en se retournant vers Clarke et Lexa.
Clarke haussa les sourcils, s'interrogeant sur ce que la femme leur demandait. Lexa, toutefois, sembla comprendre immédiatement et hocha la tête pour confirmer les dires de la tavernière. Celle-ci se recula d'un pas et leva le bras pour les inviter à entrer. Puis, elle s'éloigna, retournant derrière un grand comptoir devant lequel nombre d'hommes étaient attablés.
Clarke tressaillit lorsqu'elle sentit la main de Lexa prendre la sienne pour l'inciter à la suivre. Elles se frayèrent un chemin à travers cette mer de monde, toutes presser les uns contre les autres, tous si bruyant et animé. À mesure que Lexa devait jouer du coude pour les mener jusqu'au fond de l'endroit, Clarke resserrait ses doigts autour de ceux de la commandante. Ce contact qui l'avait d'abord surpris avait maintenant l'effet contraire et elle était plus que ravie de pouvoir s'y accrocher fermement en cet instant. Elles finirent par émerger de l'attroupement qui les séparait de la petite table d'où Ryder les observait maintenant. Il se releva alors qu'elles parcouraient les quelques pas qui les séparaient. Il tendit la main vers les sièges vacants près de celui d'où il venait de se relever. Elles prirent place à ses côtés.
- Igrit et Yari? demanda la commandante.
Il hocha la tête.
- Les noms de deux de tes filles? Compléta Lexa, davantage pour demander une confirmation que pour poser une réelle question.
- Oui, mes dernières. Ne pouvant vous appeler sous vos véritables prénoms, je lui ai dit que j'attendais l'arrivée de mes filles, Igrit et Yari.
Clarke écouta Ryder parler de ses enfants et pour la première fois, elle vit devant elle l'homme par-delà le garde, le père par-delà la fonction. Elle laissa échapper un léger sourire suite à cette constatation puis se retourna pour regarder les environs. Jusqu'à présent, il n'y avait que le bruit ambiant qui avait retenu son attention. Mais maintenant qu'ils étaient plus en retrait, elle pouvait laisser libre court à sa contemplation.
Derrière eux s'étendait une grande aire ouverte s'élevant en hauteur, n'ayant pas de palier au-dessus. Le sol, tout comme le reste de la base, était cimenté. Les murs étaient faits de plaque de métal ondulé et de poutre d'acier. Le mobilier, quant à lui, contrastait avec toute cette structure de matériaux froids. Les tables, les bancs et le long comptoir tenu par la femme qui les avait accueillis étaient fait de bois massif. Signe que la vocation de l'endroit n'avait pas toujours été celle-ci, l'ameublement sculpté dans cette matière qui représentait bien les natifs jurait dans le décor grisâtre.
L'endroit était bondé. Des hommes et des femmes occupaient tout l'espace, riant, se bousculant, discutant, criant et même chantant par moment. Les conversations étaient difficilement perceptibles, mais, à la grande surprise de Clarke, elle perçut des mots qu'elle comprit. Non qu'elle reconnaissait des termes de leur dialecte, mais ceux de sa propre langue. Elle se retourna vers Lexa qui était à discuter avec Ryder. Ceux-ci levèrent les yeux vers elle, cessant la discussion qu'ils partageaient alors. La blonde se pencha sur la petite table ronde afin qu'ils puissent bien l'entendre.
- Ces hommes et ces femmes se parlent entre eux dans notre langue…
Lexa et Ryder lui confirmèrent ses suppositions en hochant la tête.
- Lexa imita Clarke et se pencha en avant également. Elle approcha son visage du sien et la regarda un bref moment dans les yeux avant de pencher la tête pour s'approcher de son oreille.
- Chaque clan possède un dialecte qui lui est propre. Les guerriers ont appris votre langue, celle de nos ennemis des montagnes. Elle est aussi devenue une langue commune dans des lieux comme celui-ci.
- Comme celui-ci? demanda-t-elle intrigué.
Lexa appuya une main sur la table et posa la seconde sur l'épaule de la blonde, se rapprochant plus encore de son oreille pour pallier au vacarme qui venait de s'intensifier. Clarke sentit le poids de sa main sur elle, le souffle de sa respiration qui perçait à travers ses cheveux et effleurait son cou. Elle ne put retenir le frisson qui lui descendit le long de la colonne et pria pour qu'il échappe à Lexa.
- Oui, comme celui- ci, un poste de traite. Les trappeurs, chasseurs et pécheurs des environs viennent vendre leurs produits aux marchands de la capital et parfois même des autres clans. Beaucoup de natifs transigent ici, et ce depuis longtemps.
Clarke se recula lentement, sentant dans ce mouvement la joue de Lexa frotter légèrement contre la sienne, ravivant du fait même ce frisson qui ne l'avait pas totalement quitté. Leurs regards se croisèrent alors que leurs visages étaient encore près l'un de l'autre. Clarke ravala difficilement et alla s'appuyer contre le dossier de sa chaise, remettant entre elles cette distance apaisante. Car elle n'imaginait pas que cette soudaine proximité lui ferait cet effet, et au fond d'elle-même, elle n'osait encore s'avouer ce qu'éveillait Lexa. Car comme elle lui avait dit peu avant de quitter Alexandria, avancer ne signifie pas oublier, et Clarke était loin d'avoir oublié, loin de là.
Clarke sursauta sur son siège quand la tenancière vint déposer boisson et nourriture sur leur table. Avec tout ce boucan, elle ne l'avait pas entendu approcher.
- Oh là jeune femme, il y en a une qui n'a pas l'esprit tranquille, rétorqua la tavernière en riant de bon cœur.
Elle plaqua sa large paume sur l'épaule de la blonde qui sentit son corps s'affaisser sous le poids de cette soudaine marque d'affinité. Ryder lui rendit son rire et Lexa se contenta d'esquisser un sourire forcé. La femme s'en retourna toujours en riant de ce rire gras et profond.
Ryder leur distribuait des plats dans lesquels il s'affairait à répartir les viandes, pains et fruits séchés qu'avait apportés la femme. Il déposait les assiettes devant elles alors que Lexa leur servait à boire dans les trois coupes de bois qui reposaient au centre de leur tablée. À la vue de tout cela, le ventre de Clarke se mit à gronder.
Jusqu'à présent, elle n'avait éprouvé grand appétit, elle n'avait éprouvé que peu de choses d'ailleurs. Mais maintenant qu'elle était en route vers la capitale, qu'elle n'était plus seule à se hasarder dans les forêts sauvages, tout était différent. Même si elle ne pouvait se résoudre à rentrer parmi les siens, elle avait pu s'expliquer à eux et motiver son absence en participant à cet échange. Bien que ce périple ait été bien loin de ses espérances, elle devait admettre qu'elle y trouvait une certaine forme de paix. Un apaisement dans le fait qu'elle n'errait plus sans but, seul avec ses fantômes. Dans cet ancien état d'esprit solitaire, elle ne ressentait ni la fatigue, ni la faim, ni l'envie de vivre d'ailleurs. Mais ici, maintenant, les gargouillements que produisait son estomac affamé lui prouvaient qu'elle était sur la bonne voie. Une partie d'elle-même savait bien que de faire route aux côtés de Lexa y était pour quelque chose, mais une autre partie d'elle savait que s'était, car elles avaient encore bien des choses à régler ensemble avant qu'elle ne puisse totalement trouver la véritable paix intérieure.
Quand ils eurent terminé de manger, ou plutôt quand Ryder eut terminé, il se leva. Clarke le regarda faire avec étonnement puis posa les yeux sur son plat vide, puis sur le sien qu'elle venait à peine d'entamer. Elle haussa les sourcils en constatant comment il avait englouti sa portion avec rapidité. Elle passa au plat de Lexa, laissant échapper un soupir de soulagement en remarquant qu'elle aussi n'avait pas fini. L'homme passa derrière la commandante et prit le sac qu'elle avait apporté depuis le hangar servant d'écurie où elles avaient laissé les chevaux.
- Je vais monter le porter à votre chambre … mes filles… Igrit , Yari, dit-il en indiquant chacune d'elle, un léger sourire aux lèvres.
Il était évident que le simple fait de prononcer les noms de ces enfants lui faisait le plus grand plaisir, plaisir qui était contagieux. Clarke lui rendit son sourire tout en n'arrivant pas à retenir l'image qu'elle ne voulait surtout pas revoir. Néanmoins, celle-ci s'imposa devant elle, échappant à son contrôle et lui faisant revivre, l'espace d'une seconde, le moment où son père était aspiré dans les confins de l'espace. Son sourire s'effaça alors qu'elle fermait les yeux et tentait de chasser ces pénibles mémoires.
Clarke rouvrit les yeux alors qu'elle sentait la main de Lexa prendre la sienne et venir lui murmurer à l'oreille, respirant à nouveau dans son cou.
- Tu veux que nous montions également? demanda-t-elle d'une voix douce et calme.
Elle se recula pour qu'elles se regardent droit dans les yeux. Clarke plongea dans les profondeurs du vert sombre des prunelles de la commandante. Elle fit non de la tête et remarqua la compréhension de Lexa de ne pas avoir cherché à savoir, de ne pas lui avoir demandé de mettre des mots sur les images troublantes qui s'imposaient à elle. Pour cela, elle lui fut très reconnaissante et lui fit un léger sourire, quoique peu convaincant.
Lexa alla pour déposer son autre main sur celle de Clarke quand elle s'arrêta, la laissant en suspens dans les airs. Son visage s'était métamorphosé, troquant son expression de sollicitude pour toute la noirceur et la dureté qu'inspire normalement la commandante. Lexa relâcha la main de la blonde et la passa sous la table. Clarke la dévisageait, ne comprenant pas ce qui avait motivé pareille transformation subite.
C'est alors que Lexa se reculait sur sa chaise en tournant la tête, le regard assassin, que Clarke les entendit. Le raffut qu'était la multitude de conversations entremêlées n'était plus. Tous avaient baissé le ton, tous sauf une tablée à l'autre bout complètement de là où elles étaient assises. Ceux qui hurlaient presque pour se faire entendre parlaient tout en écoutant maintenant et en regardant ceux qui semblaient ne se préoccuper de rien.
Clarke n'arrivait pas à tout comprendre, mais elle tendit l'oreille, tant par curiosité que par envie de savoir ce qui avait tant affecté la commandante.
Les hommes en question buvaient sans retenue et leur discours était chancelant quoiqu'enflammé.
- Une paix avec les gens du ciel… commença l'homme avant de ponctuer sa phrase en crachant sur le sol pour exprimer son dégoût d'évoquer pareille alliance.
- Nous sommes à l'ère des coalitions, renchérit un autre en frappant la table de sa coupe de bois.
Les trois hommes rirent haut et fort avec moquerie et mépris.
- La paix est pour les faibles et … les femmes.
- Pour ceux qui n'ont pas ce qu'il faut pour diriger!
En disant ces mots l'un d'eux s'était levé et avait empoigné ce qui fait la fierté de tout homme, ce qui lui pend entre les jambes. Ils rirent plus encore, frappant du poing leur pauvre table qui vacillait dangereusement.
- Si je vois un de ces hommes du ciel sur mes terres de chasse, il verra ce que j'en fais de cette alliance.
- Avec chance la saison froide les aura tous tués avant longtemps.
- Ils n'y survivront jamais ces sales faiblards.
- Quand leurs cadavres seront libérés des neiges et qu'ils pourriront au soleil, enfin Heda verra quelle alliance elle a imposée.
- C'est tout ce qu'elle fait la paix, Heda, il cracha à nouveau par terre et brandit sa coupe dans les airs en répandant sa boisson à chaque mouvement accompagnant ses dires animés.
- Ils avaient assiégé le peuple du ciel et leur ont laissé la vie sauve, ils ont marché vers la montagne et battus en retraite, mais qu'elle armée de lâche, renchérit-il avant de prendre une gorgé dont il en avalait presque autant qu'il en laissait couler le long de sa barbe broussailleuse.
Il pointa les hommes devant lui avec sa coupe désormais vide, la brandissant comme si elle fut une arme.
- Une armée aussi lâche face à l'ennemie que piètrement dirigée, mais où sont les Heda des guerres et des conquêtes, les Heda du sang sans pitié, elles pourrissent sous terre alors que leur réincarnation nous impose la paix des faibles. Où elles sont ces femmes guerrières devant lesquelles on ne s'agenouillait pas avec honte, où…
Il ne termina pas sa phrase alors que le silence le plus complet s'imposait dans l'endroit. Un silence presque parfait si ce n'était des gémissements qu'il laissait maintenant échapper. Les complaintes firent vite place aux cris de douleur alors qu'il constatait ce qui lui infligeait cette vive douleur à la main. Arrivant de nulle part, fendant l'air avec une précision prodigieuse, évitant tous obstacles, une courte dague lui avait été lancée. Avec force et dextérité, elle lui avait été projetée, traversant sa main et perçant sa coupe en bois. Les retenant ensemble dans le sang et une douleur atroce.
- QUI A FAIT ÇA! hurla l'homme qui ne riait plus désormais.
Ses compagnons bondirent de leur siège tout en devant se retenir sous l'effet de toute la boisson qu'ils avaient déjà ingérée. Ils allèrent contourner la table pour le rejoindre quand ils s'immobilisèrent. La foule s'écartait alors qu'une jeune femme se présentait à eux le regard meurtrier.
- C'est toi qui as fait ça? Demanda l'homme en la dévisageant, n'arrivant pas à croire ce qu'il voyait, ou plutôt qui il ne reconnaissait pas.
- Tu vas regretter ce geste sale…
L'un des acolytes de l'homme s'était élancé vers Lexa en lui proférant cette menace. Il n'avait toutefois pas eu la chance de terminer ses dires, car elle esquiva aisément le coup qu'il tentait de lui asséner. Elle agrippa son poignet d'une main et de l'autre poussa son coude dans le sens contraire, le faisant basculer vers l'avant. Il alla mollement s'abattre sur le sol dans un bruit sourd. Elle posa son pied dans son dos et poursuivit la contorsion du membre qu'elle tenait avec fermeté. Il hurla des supplications qu'elle ignora en souriant avec malice avant de lui briser le bras.
Le deuxième acolyte se jeta sur elle en criant sa rage de voir son compagnon ainsi réduit à terre par une vulgaire jeune femme. Lexa se recula de l'homme vaincu, prête à recevoir son nouvel opposant. Pour celui-ci, elle décida de prendre son temps. Elle esquiva avec agilité et aisance ses vaines tentatives de l'atteindre, se déplaçant en demi-cercle devant lui. Le toisant les yeux noirs à la fois de colère et de plaisir. Elle lui fit un sourire qui lui glaça le sang.
- Les faibles et les femmes… lui dit-elle avec défi.
Il hésita un instant avant de tenter encore de l'atteindre. Elle compléta l'affront en s'approchant de lui, garde baissé, l'invitant à entrer dans cette danse qu'elle menait jusqu'à présent, et ce, sous les regards ébahit de la foule qui s'était pressée d'observer et d'encourager. Le lourd silence qui avait accompagné son tire parfait avait fait place à un chahut endiablé où tous criaient et encourageaient son favori. Tous criaient et hurlaient pour en avoir d'avantage, tous sauf une. De loin, Clarke était monté sur sa chaise, n'osant s'approcher.
L'homme tentait de se ressaisir, d'éclaircir son esprit. Il n'était pas question qu'il se laisse humilier davantage. Cette sale trainée n'allait pas s'en sortir ainsi. Il passa la main derrière son dos et en sortie une longue dague à lame incurvée. Il la fit tournoyer entre ses doigts en affichant un sourire suffisant, tentant de convaincre autant l'assistance, son opposante, que lui-même. Il s'avança en brandissant l'arme vers Lexa. Elle évita ses salves qui ne se contentaient que de fendre l'air, ratant leur cible à chaque fois. La commandante le laissait se fatiguer tout en prenant plaisir à voir la confiance disparaitre de son visage avec chaque coup dans le vide. Il essuya la sueur qui commençait à perler sur son front avant de se décider à tenter une nouvelle manœuvre. Il lança la lame vers la jeune femme qui l'évita de peu. Il profita de ce bref moment pour se jeter sur elle. Lexa n'eut qu'une fraction de seconde pour réagir, quoi qu'il ne lui en fallût pas davantage. Elle fit un furtif pas de côté et pivota sur elle-même alors qu'elle retournait le poids de l'homme contre lui, le tirant et le faisant basculer par terre. Il se retourna sur le dos pour tenter de se relever, mais elle l'avait déjà rejoint, plaquant son genou sur sa gorge. Il tenta de se débattre, mais rapidement, il perdit connaissance, le sang n'affluant plus suffisamment sous le poids de la commandante.
Lexa se releva et se retourna vers le dernier des hommes toujours debout. Il tenait sa paume ensanglantée dans son autre main, n'ayant pas encore tenté d'en retirer la dague qui la traversait. Elle marcha droit vers lui alors que les voix tout autour s'étaient tues. Elle le dévisageait avec toute la prestance et la fureur qu'imposait son rôle de Heda. Toutefois, celui-ci ne la reconnaissait toujours pas, ni personne d'autre d'ailleurs. Néanmoins, il ne riait plus, il restait muait à regarder ses compagnons joncher le sol, ne réalisant pas encore ce qui leur avait valu pareil affront.
- Qu'est-ce que tu nous veux sale trainée, lui dit-il en lui crachant au visage, obstinément fier jusqu'à la fin.
Lexa referma les yeux en retirant le crachat qui lui couvrait la joue. Lorsqu'elle les rouvrit, elle s'avança plus encore, réduisant la distance qui les séparait jusqu'à ce qu'ils ne soient qu'à quelques centimètres. Une proximité troublante qu'elle complétait en plongeant son regard assassin dans ceux de l'homme qui lui rendait bien, affichant tout le mépris qu'elle lui inspirait. Elle s'approcha de son oreille et lui murmura pour que lui seul entende.
- Une Heda devant laquelle tu n'auras pas honte de t'agenouiller…
Il alla reculer la tête pour la regarder à nouveau en face lorsqu'elle empoigna fermement le manche de sa dague. Elle pressa vers le bas et l'homme suivit son geste en hurlant la douleur. Il tenta vainement de lui asséner un coup de son autre bras, mais elle agrippa son poignet dans sa main et le tordit dans un craquement sordide. Il poussa un second cri, plus étouffé par contre, en s'agenouillant complètement. Il la regarda droit dans les yeux alors qu'elle lui murmurait ce qui confirmait ses doutes.
- Heda… laissa-t-il échapper dans un gloussement, ravalant difficilement sa salive sous la douleur à laquelle il était soumis.
Ce simple mot envahi la foule et bientôt, il fut sur toutes les lèvres. Les gens murmuraient, pointant la jeune femme que personne n'avait reconnue jusqu'alors.
Lexa se contenta de hocher la tête pour confirmer à l'homme qu'il avait vu juste, elle était bel et bien Heda, celle qu'il n'avait fait qu'insulter depuis son arrivée en ces lieux. Lexa serra la mâchoire et le fixa une dernière fois avant de tirer violemment la lame vers le haut, tranchant du fait même la main de l'homme en deux. Le bruit de la coupe de bois tombant par terre, elle qui était également rattachée à l'arme par-delà la paume de l'homme, fut le seul son qui accompagna l'agonie de celui qui gisait maintenant au pied de la commandante, son sang se rependant sur le sol.
La commandante se retourna vers la foule, toisant chacun et chacune, contemplant ce à quoi elle était davantage accoutumée, un respect dans la crainte et l'autorité. Sans dire un mot, elle lança un regard à la tavernière qui était restée derrière le bar, lui faisant un bref signe de tête pour lui démontrer son regret d'avoir causé pareil tumulte.
- Clarke, dit-elle simplement en regardant vers le fond de la pièce.
Tous les regards se tournèrent vers la blonde qui se tenait debout sur une chaise. Elle ravala difficilement tout en posant les pieds par terre. Elle s'avança vers la commandante, tous s'écartant à son passage, et ce, sous le poids des murmures qui avaient repris, mais à son sujet désormais. Elle rejoignit Lexa et celle-ci la conduisit vers les escaliers au fond de la pièce, ceux mêmes qu'avait empruntés Ryder quelques instants auparavant.
Alors qu'elles montaient les marches, les discussions reprirent, d'abord faiblement puis le bruissement incompréhensible se fit à nouveau entendre et les conversations devinrent imperceptibles. Ryder sortait de la chambre quand il les vit arriver.
- Les chambres sont prêtes j'ai…
- Nous partons, le coupa-t-elle.
Il ne put cacher son incompréhension face à pareille annonce, lui qui n'avait pas été témoin de ce qui s'était déroulé en bas.
- Bien, dit-il simplement en constatant l'air sévère qu'affichait la commandante.
Il rentra dans la chambre qu'il venait tout juste de quitter. Elles attendirent sans un mot dans le couloir, lui laissant le temps de rassembler leurs effets. Ils redescendirent les marches l'un derrière l'autre et se pressèrent vers la sortie. Lexa menait le contingent et pas une fois elle ne regarda derrière elle, contrairement à Clarke et Ryder qui ne purent s'en empêcher. Même si l'endroit s'animait à nouveau sous les vives conversations, maintenant il y avait trois hommes et bien du sang sur le sol. Ryder compris alors la raison de leur départ précipité et il pressa Clarke de sortir également, ils ne s'étaient que trop attardés ici.
Ils récupérèrent les chevaux et se remirent en selle. Il restait encore bien du chemin à faire et bien que faire route en pleine nuit n'était pas conseillé, rester en ces lieux l'était encore moins. Les bêtes gravirent la colline les ramenant vers la forêt. Alors que Lexa et Ryder pénétraient déjà dans les bois, Clarke fit une dernière halte pour observer la cité qu'ils quittaient, celle dont les feux mêlés à la brume du soir formaient un halo rougeoyant. Elle leva les yeux vers les cieux et contempla la lune déjà haute dans le ciel. Celle-ci répandait sa lueur blanchâtre dans la nuit, celle qui les accompagnerait sur la route qu'ils ne reprenaient que trop tôt.
