Chapitre 18 quater : Après l'amour

Il fallait terminer les malles et ensuite faire venir un cab pour nous conduire à l'auberge. Nous irions au village à pied pour mander le cocher et le retour se ferait avec lui.

Hélène avait été chercher les quelques vêtements et bibelots qu'elle voulait emmener. Je restais seul dans son ancienne chambre. Les malles étaient ouvertes et quelque chose attira mon regard. Je me penchais et après avoir écarté quelques affaires, je tombai sur un magnifique déshabillé et quelques sous-vêtements affriolants.

- Jette ça au feu, dit-elle en me faisant sursauter. Ça devait faire partie de mon trousseau. Maintenant je n'ai même plus envie de les garder pour une prochaine fois…

- Dommage, fis-je pensif, ils sont superbes…

- Je t'autorise à les emmener en souvenir si tu veux… Mais fait les disparaître de ma vue !

- Je n'ose imaginer la tête de Watson ou pire, de madame Hudson, si par hasard ils tombaient dessus ! Je me fais lyncher sur le champ !

- Il y a des chances ! Je commence à avoir faim… Je crois que je vais me faire quelque chose à manger… Et toi ?

- C'est une bonne maladie si tu as faim ! Je te suis parce que moi aussi. Tes malles sont finies ?

- Oui !

Nous laissâmes le tout dans sa chambre, éteignirent en passant le feu dans la salle de bain et nous nous dirigeâmes vers la cuisine. Ma montre indiquait dix-neuf heures trente !

Je m'assis à table et sirotai une tasse de thé pendant qu'Hélène faisait cuire les œufs. Les placards étaient vides et nous devrions nous en contenter. Pendant qu'elle cuisinait, j'eu tout le loisir pour l'admirer…

Belle femme…Sérieuse, mais avec moi, totalement dévergondée, un brin libertine…Je venais de passer quelques bons moments avec elle…Nous avions trouvé une harmonie sexuelle assez vite. Dommage que tout cela avait commencé par un viol ! Il me suffisait de me lever, de passer mes bras autour d'elle… L'embrasser dans le cou…Quel plaisir se serait si je pouvais lui ôter ses vêtements un par un… La table de cuisine ne devait pas être très confortable mais… Bon sang ! me dis-je en secouant la tête. Mais qu'est ce qui me prenait moi ? Me voilà en train de fantasmer sur ce que je pourrai encore lui faire ! Je devais me faire soigner moi, ou prendre une douche glacée ! Evidemment, mes pensées coquines avaient entraîné une certaine réaction dans mon pantalon. Il fallait que je me calme… Depuis que j'avais ouvert la porte hier matin, je me comportais bizarrement.

Hélène se tourna vers moi en souriant, sans doute intrigué par mon silence. Ses sourcils froncèrent un peu et elle me dit :

« Tu es bien silencieux ! Tu pensais à quoi ? »

Son regard se porta sur le tissu de mon pantalon tendu.

- Non, fit-elle, ne me répond pas ! Je viens de voir à « quoi » tu pensais… Jamais fatigué tous les deux ?

- Ces dernières années j'ai privilégié mon cerveau… et de ce fait négligé le reste !

- Pour résoudre tes énigmes, c'est plus facile, me dit-elle toute sérieuse. Le pauvre à du se sentir oublié… Je crois qu'il a senti que la distraction touchait à sa fin… Enfin… sauf si tu continues à l'amuser de temps en temps…

- Non ! Je n'ai pas assez de sang dans mon corps pour irriguer ces deux organes en même temps ! Ou c'est l'un, ou c'est l'autre ! Impossible de faire fonctionner les deux en mêmes temps. Je ne sais pas réfléchir correctement quand j'amuse le bas ! Mon métier, c'est détective, pas amant ! Donc, je continuerai à me passionner par les énigmes et faire travailler le cerveau !

Ah ! me dis-je, certaines femmes sont douées pour se renseigner discrètement sur nos futures occupations. Hélène avait glissé sa question en douce, avec l'air de ne pas y toucher. Qu'elle se rassure, je n'avais pas l'intention d'aller m'amuser ailleurs. Je fronçai les sourcils : pourquoi diable avait-elle voulu savoir ce genre de chose ? Nous n'étions rien l'un pour l'autre ! Je remisai mes interrogations muettes au fond de ma tête : les femmes étaient compliquées ! Ou alors trop subtiles pour nous les hommes…

Malgré la frugalité du souper nous mangeâmes avec bon appétit. Cela me faisait plaisir de voir qu'elle dévorait ses œufs. A cette vitesse, le souper fut vite expédié.

Un bruit de voix attira notre attention. J'écartai les tentures et regardai par la fenêtre et je vis le coroner qui embarquait le cadavre de Percy, aidé par deux policiers.

- Hélène reste assise ! lui ordonnais-je. Je sors, le coroner emmène le corps. Je vais lui demander de faire venir un cab, ainsi on ne devra pas sortir dans le froid.

J'allai à la rencontre du coroner qui fut surpris de me voir encore ici. Je lui expliquai que cela n'avait pas été facile de faire sortir Hélène de sa chambre et que ensuite, elle avait préparé ses malles et que nous avions soufflé un peu. Il m'expliqua qu'il n'avait pas su venir plus tôt enlever le corps. Il avait eu peur que la demoiselle ne le voit en sortant. Nous parlâmes encore quelques secondes et il me promit de m'envoyer un cab pour nous et un autre attelage pour les malles.

Il faisait glacial dehors ! Quand je rentrai à l'intérieur, Hélène me tendit une tasse de café et je réchauffai mes mains au contact de la tasse.

Le silence s'était installé entre nous. Nous étions comme deux gosses timides qui ne savaient pas quoi dire. Demain, chacun prendrais des directions différentes… J'avais un petit pincement au cœur à l'idée que mon chemin ne croiserait sans doute plus jamais le sien… Sauf si elle venait à Londres… Mais même, le charme cèderait peut-être sa place à la gêne… Sa détresse se ressentait, ses pensées étaient peut-être les même que moi. Qui sait ? Je posai ma tasse vide sur la table, me rapprochai d'elle et la pris dans mes bras. Vu comment elle s'y rua et me serra, elle ne devait attendre que ça ! Je l'enlaçai tendrement par les épaules. Sa tête était blottie dans le creux de mon épaule, elle pleurait !

- Chut Hélène, lui dis-je gentiment tout en la berçant. Il ne faut pas pleurer… Moi je veux vous voir sourire. Il est tellement beau votre sourire…

- J'ai peur, hoqueta-t-elle entre deux sanglots. Si jamais Percy m'a mise enceinte… Je fais quoi ? Je veux avorter !

- Je vous l'ai dit et je ne changerai pas d'avis ! Pas question ! Trop dangereux ! Les aiguilles sont sales et les femmes qui pratiquent ce genre d'intervention ne sont pas des professionnelles ! Vous risquez la mort !

- Alors quoi ? Le porter jusqu'au bout ? Je suis célibataire ! Imaginez le scandale !

Je m'écartai un peu d'elle et lui relevai le menton.

- Ecoutez-moi attentivement ! D'abord il faut être sûr que vous soyez bien enceinte. Dans le meilleur des cas, si ce n'était pas aujourd'hui votre période la plus propice pour tomber enceinte, vous ne risquez rien ! Vous aurez vos règles et tout va bien. Si dans le pire des cas vous avez du retard pour vos règles, alors on pourra voir ce qu'il convient de faire.

- Il ne faut pas que quelqu'un l'apprenne ! Ma tante ne doit pas savoir ! Où vais-je aller habiter ensuite si je suis grosse ? Où vais-je accoucher ? Et l'enfant ?

- Chaque chose en son temps Hélène ! Envoyez-moi un télégramme pour me prévenir si vous avez, ou non, vos règles. Si dans un peu plus d'un mois vous n'avez rien eu, alors j'aviserai pour vous trouver un endroit discret pour votre grossesse.

- Pourquoi dans un mois ? me demanda-t-elle angoissée. Si je le suis, le temps de trouver un logement pas trop cher, il sera trop tard ! Cela se verra !

- Je ne vais pas rameuter la cavalerie avant d'être sûr que vous le soyez bien ! Tranquillisez-vous, je sais à qui m'adresser pour vous trouver un logement calme et pas cher du tout ! Pour accoucher, je vous conseille la France, c'est plus discret pour vous ! Et pour l'enfant, il faudra le placer dans une institution. Il n'est pas sain pour vous de garder le fruit d'un viol. Vous haïriez l'enfant car il vous rappellerait cet épisode malheureux. Mais nous verrons ça au fur et à mesure.

- Haïr l'enfant ? Mais il est innocent du crime de son père pourtant ? Et si jamais c'était le vô…

- Non ! fis-je en l'interrompant plus sèchement que je ne voulais. Percy est… passé le premier. Le fait de voir cet enfant vous fera penser à son père et de quelle manière il a été conçu. Oubliez ça Hélène et placez le ! Il en sera plus heureux.

Un silence se fit et dura quelques minutes. Je l'avais coupée avant qu'elle ne prononce la phrase fatale : et si l'enfant était de moi ? Je ne voulais même pas y penser. Impossible !

- Vous allez demander à votre amie ? Vous allez lui dire quoi ?

- Rien sur votre malheur ! Je serai muet comme une tombe. Et elle me connaît suffisamment pour savoir qu'il ne faut pas me poser de questions si je dis que c'est confidentiel. Mais chut, chaque chose en son temps ! Nous resterons en contact et je vous donnerai un code pour le télégramme. Je ne veux pas que tout le monde puisse le comprendre.

- D'accord… Merci pour tout monsieur Holmes.

- Vous me dites « monsieur » maintenant ?

- Bien obligée ! Que dirait le docteur Watson si je vous appelle par votre prénom et qu'en plus je vous tutoie ? D'ailleurs vous étiez repassé au vouvoiement après être rentré du jardin.

C'est vrai, je ne m'en étais pas rendu compte. Je ne pouvais pas lui donner tort. Il fallait reprendre les étiquettes pour les autres. L'usage de nos prénoms et surtout le tutoiement aurait été très mal vu ! Mais ce « monsieur Holmes » venait de sonner le glas de notre intimité de cette après-midi. Elle en avait gros sur le cœur et moi aussi, à mon plus grand étonnement.

Après avoir débarrassé la table, j'entrai dans la chambre du docteur Roylott pour y prendre le paquet de draps maculé de sang et je le jetai au feu. Je pris les draps du lit sur lequel nous nous étions donné l'un à l'autre et les mit au feu aussi. Quelques journaux furent jetés avec pour activer les flammes. Quand il ne resta plus rien, je remis du bois pour être sûr que tout soit consumé. La bonne venait demain pour nettoyer la maison. Si elle posait des questions, Hélène dirait qu'elle avait brûlé les draps de son beau-père parce qu'elle ne voulait rien garder de cette brute !

Le cab n'allait sans doute plus tarder. Nous enfilâmes nos manteaux et les malles furent traînées à l'entrée, sous ce fameux porche, début de notre émoi aussi soudain que passionné. Mon regard se porta vers le coin où je m'étais appuyé. Elle du le remarquer parce qu'elle me fit un pâle sourire nostalgique. Il fallait éviter de se laisser aller à la mélancolie ! Le froid était piquant et je l'entendis claquer des dents. Je l'attirai vers le couloir, fermai un peu la porte, juste pour empêcher le vent de rentrer tout en permettant d'entendre le cab s'il arrivait.

Hélène se mit à ma gauche pour se protéger du froid. Ses doigts se nouèrent dans les miens et elle posa sa tête contre mon épaule. Je serrai ses doigts et l'entraînai de nouveau dans mes bras. Elle ne se le fit pas dire deux fois et elle vint se blottir dans mon manteau. Pour la tenir au chaud, je tournai le dos à la porte et enveloppai Hélène dans les pans de mon manteau. Je m'admonestai tout bas : fou que j'étais de faire une chose pareille ! J'aurais du prendre mes distances avec elle. Mais j'en étais incapable pour l'instant. Je voulais sentir sa chaleur.

La pensée que l'enfant pourrait être de moi m'hantait l'esprit. En principe, Percy avait été le premier… Mais dans le grand mystère de la conception, on avait parfois des surprises. Rien que d'y penser… cela me donnait la chair de poule ! Il valait mieux que cet enfant soit de ce fils de pute de Percy…Qu'est-ce que je ferais d'un enfant moi ? Pas le temps avec le genre de métier que j'exerçais de m'occuper d'un petit bout…

Le contact de ses lèvres dans mon cou me fit revenir sur terre. Je devais arrêter ça tout de suite… La raison devait reprendre le dessus sur les désirs et les élans bassement charnel. Mais une fois de plus je restai sourd à la voix de la raison. Ma bouche descendit à la rencontre de la sienne et le baiser fut comme la première fois : frôlement des lèvres, puis un baiser tempéré et ensuite… La passion qui prend possession de nos lèvres, ma main qui pétrit son sein au dessus des vêtements, la sienne à mon endroit le plus stratégique… Les respirations qui s'emballent, les souffles qui deviennent courts et une irrépressible envie d'arracher ces habits qui nous gênaient.

Mon pied poussa la porte pour la refermer et je plaquai Hélène contre le mur du corridor. Un faible murmure au fond de ma tête me suggéra que je ne devrais pas faire ce que j'étais en train de faire. La voix de la raison fut ensuite noyée sous la profusion d'émotions qui m'envahissent. Pour une fois, au diable la raison !

Mon pantalon descendit le long de mes jambes, suivi par le caleçon… Hélène me caressait le sexe de manière provocante tout en me glissant à l'oreille un « prends moi ici et maintenant ! Tout de suite ! » des plus sensuel et qui me consuma littéralement. Je remontai le bas de sa robe jusqu'à sa taille et ma main s'aventura pour écarter le moindre morceau de tissu qui serait dans mon chemin. A ma grande surprise, je ne rencontrai rien ! Ou plutôt ma main tomba directement sur son sexe ! Pas de sous-vêtements ? En voyant ma surprise et mon sourire égrillard elle me précisa :

- Je n'avais pas envie de fouiller ma valise pour en prendre des nouveaux… Comme on allait directement à l'auberge, je me suis dis que je le ferais là bas… je sens bien que ça va te faciliter la chose…

La faciliter ? C'est sûr que ça allait me faciliter grandement la tâche. N'y tenant plus, je lui agrippai les fesses pour la soulever à bonne hauteur et m'introduisis en elle. Je me collai tout contre son corps pour éviter que sa robe ne retombe. Ensuite, plus rien d'autre ne compta que le plaisir de la chair. Ce fut bestial, sauvage… Mais nous n'en avions cure… Elle s'envola avant moi vers les hautes sphères de la jouissance. Je la suivis peu de temps après. Juste à temps ! Le bruit d'un attelage dans l'allée nous fit sursauter. Je me retirai et remontai en vitesse mes habits. Je conseillai à Hélène d'aller se rafraîchir dans la salle de bain pour que personne ne puisse se douter de ce qui venait de se passer.

Je respirai un grand coup et ouvrit la porte. L'air froid de la nuit me remis les idées en place ! Le clocher de l'église sonnait vingt-et-une heures trente ! Bon sang ! Que le temps avait passé vite… Watson devait se demander où j'étais passé…Et supputer sans doute…

Le cocher vint à ma rencontre suivi de près par le conducteur de la carriole. Comme il faisait nuit et très froid, il avait attelé ses deux chevaux à un fiacre couvert pour nous éviter les désagréments du froid. Charmante attention. Mais à cause de ça, ils étaient arrivés plus tard. Je n'allais pas les blâmer quand même !

Je leur indiquai les malles et ils les chargèrent dans le chariot. Hélène revint quand tout fut embarqué. Le visage neutre ne laissait transmettre aucune indication. Elle salua les deux cochers et nous montâmes dans le fiacre. La porte claqua et le fouet aussi. Les chevaux partirent au trot et bientôt nous franchîmes les grilles du manoir. Hélène se tenait à mes côtés, silencieuse. Je décidai de respecter son mutisme. Tout à coup, elle se tourna vers moi et me demanda timidement :

« Dites moi monsieur Holmes… Est-ce bien raisonnable ce que nous venons de faire ?

- Dans le couloir ? lui demandais-je un peu gêné. Non, je ne pense pas. C'était tout sauf raisonnable… On aurait pu nous surprendre… Ces dernières heures, je ne me suis pas comporté de manière raisonnable…

- Moi non plus, m'avoua-t-elle du bout des lèvres. Je ne sais pas ce qui m'a pris…

- Des regrets et des remords de l'avoir fait avec moi ?

- Non… dit-elle catégorique. Ni regrets, ni remords. Mais je ne crois pas que c'est le comportement qu'une jeune fille de bonne famille doit avoir vis-à-vis d'un homme qu'elle connaît depuis hier matin seulement…

- Dans un peu plus de neuf heures, il y aura deux jours que vous avez débarqué au 221b. Pour le reste, je ne sais pas ce que les jeunes filles de bonne famille font… Certaines doivent faire pire… De toute façon, c'est trop tard pour pleurer sur le lait versé…

- Vous avez de ces métaphores vous ! me dit-elle en souriant.

Je posai ma main sur la sienne – encore une chose à ne pas faire ! – et lui serrai les doigts.

- Si personne n'apprend ce que nous avons fait, lui dis-je sérieusement, alors tout va bien. Ne vous tourmentez pas ! Moi aussi je suis coupable… Et puisque vous en aviez envie, je suis content d'avoir pu vous rendre service de manière totalement désintéressée…

Sa tête se posa sur mon épaule et je lui passai mon bras autour des siennes.

- Qui aurait pu croire qu'en plus d'avoir le sens de l'humour vous étiez si dévoyé ? Madame Hudson avait raison en voulant nous empêcher de monter tout les deux dans votre appartement… La pauvre, si elle savait…

Rien que d'y penser je fis une grimace. Elle me mettrait à la porte sur le champ !

- Au fait Hélène, lui dis-je, avant d'oublier, je vais vous donner la phrase à me télégraphier en cas de retard. Dites tout simplement que « le printemps sera tardif cette saison ». Si tout va bien et que vous êtes réglée, marquez « le printemps sera précoce cette saison ».

- J'espère vous envoyer le deuxième et vous annoncer que le printemps sera précoce…

- C'est ce que je souhaite aussi, lui répondis-je en soupirant.