Terrible vision que celle d'un homme qui s'effondre.

Tout particulièrement un homme que vous respectez, et, même, que vous aimez. Tout particulièrement un homme aussi indépendant qu'Aaron Hotchner. Recroquevillé sur lui-même, le Chef d'Unité ne pouvait arrêter de dire le seul mot décrivant pleinement son identité et son monde, à présent que ses peurs avaient été exposées… à présent que tout le monde savait de quoi il était vraiment fait.

- Lâche… lâche… lâche… lâche… lâche…

Il aurait pu continuer à psalmodier cet horrible sobriquet éternellement. Jusqu'à ce que la fatigue l'emporte. Jusqu'à ce que sa voix se brise. Jusqu'à la fin des temps. Cependant, si Hotch pensait le mériter, Rossi et Reid refusaient de voir leur leader rester sous les projecteurs factices mis en place par Peter Lewis.

- Aaron, ARRÊTE ÇA ! ordonna Rossi en attrapant ses épaules voûtées avec une force sauvage. ARRÊTE ÇA ! Tout de suite, Aaron, ARRÊTE CA !

Hotch s'enferma dans un silence chargé de soubresauts, mais ses yeux hantés et sa respiration irrégulière indiquaient à ses collègues que la litanie continuait dans sa tête. Elle avait été implantée par un expert. Un génie.

- Reid, tu connais une astuce ? Un moyen de rapidement arrêter ça ? Il est en train de se battre, mais c'est la bataille la plus injuste qu'il m'ait été donné de voir. Qu'est-ce que cet enfoiré lui a fait ?

Spencer secoua lentement la tête, incrédule.

- Je n'en suis pas sûr. Mais si Hotch se bat contre ce que Lewis lui a fait, alors j'ai tout lieu de penser qu'il serait prêt à nous laisser l'aider. Il ne sait simplement pas ce dont il a besoin.

- Nous nous plus, gamin, souleva Rossi.

- Laissez-moi réfléchir… laissez-moi réfléchir…

Reid se mordilla les lèvres, équations et scénarios défilant dans son esprit tandis qu'il mettait de coté ceux qui se révélaient non viables.

Réfléchis ! La méthode ordinaire pour travailler sur un problème mental impliquerait des années de psychothérapie. Mais il s'agit là de problèmes mettant aussi des années à se créer. Cela a été implanté dans l'esprit de Hotch en utilisant de la drogue et des mots. Alors… Alors…

La vision d'anciens camarades de classes expérimentant des drogues récréatives lui traversa l'esprit. Il revoyait leurs amis leur faire faire les cent pas dans les couloirs des résidences et essayer d'en combattre les effets. Il avait eu ses doutes concernant l'utilité d'une telle méthode, à l'époque, mais…

Alors l'équivalent, faire faire les cent pas à son esprit, amènerait Hotch à… quoi ? ... suivre un chemin ? La logique ? Peut-être qu'en arrivant à le faire se concentrer sur une série de pas menant à une conclusion logique… ?OU… peut-être qu'en arrivant à suivre le chemin tracé par Lewis… Il doit y avoir un point de départ. Je pensais qu'il s'agissait du Texas, seulement ce n'était qu'une étape. Donc Hotch pense être lâche. Est-ce le point de départ ? C'est impossible, sinon le fait de l'avoir mis en lumière l'aurait soulagé.

Reid observa Rossi envelopper les épaules du Chef d'Unité de ses bras, le rapprochant de lui, tentant d'apaiser les blessures profondes de son âme par un réconfort de surface.

C'était boiteux, au mieux, mais dans l'urgence du moment c'était la seule conclusion à laquelle Reid pouvait parvenir. Plus il y pensait… ce qui ne lui demandait que quelques microsecondes… plus il pensait que raisonner avec Hotch, entendre ses réponses, les amènerait vers quelque chose ressemblant à un interrupteur installé par l'unsub.

- Rossi, il faut lui parler. Ou, plutôt, l'amener à parler.

Dave laissa échapper un petit soupir de frustration.

- C'est ce que j'ai essayé de faire toute la nuit. Mais tu vois ce que cela donne… il faut lui arracher les mots de la gorge rien que pour savoir ce qui s'est passé.

- C'est ça, pourtant. Rien de ce qu'il nous a dit n'est réellement arrivé. Le docteur Regan ne s'est pas tuée devant lui. Lewis a créé cette vision pour l'atteindre, affaiblir ses défenses afin de pouvoir creuser plus profondément et atteindre ses pires peurs.

Rossi laissa son menton se poser sur la tête penchée en avant d'Aaron, tout en le serrant davantage contre lui.

- Pour moi, voir le docteur Regan se faire ça à quelques pas de lui sans pouvoir l'arrêter… la sauver… c'est une des pires peur de Hotch. « Ne pas pouvoir sauver tout le monde, » murmura-t-il presque pour lui-même.

- D'accord, d'accord, acquiesça Reid, les sourcils froncés dans une profonde concentration. Alors il a eu accès à plus d'une de ses peurs. Et il les a liées ensemble afin de former ce qui ressemble à une tapisserie impénétrable. Donc… nous savons qu'il a peur de nous perdre, nous son équipe. Et…

Il jeta un regard vers Rossi et continua :

- Il a peur de ne pas pouvoir sauver tout le monde. Et il a peur d'être blessé comme je l'ai été… Mais…

Le jeune génie secoua la tête.

- Quoi ? A quoi penses-tu, Reid ?

- Il y a quelque chose d'autre. Quelque chose qui relie le tout ensemble… ce qui signifie que ce doit être quelque chose de très profond. Primitif… donc quelque chose que nous partageons tous… l'humanité entière, je pense…

Sa voix se fit de plus en plus distante alors qu'il suivait ses propres pensées, en essayant de mettre des mots sur les pas de géants de son esprit qui assemblait et interprétait des milliers d'informations et de connaissances éparpillées acquises tout au long de sa vie.

Rossi sut quand le moment de la révélation arriva. Il vit les traits de Reid se relâcher, ses yeux se fixer sur un élément lointain. Dave amena encore davantage Hotch contre lui et retint sa respiration, attendant que cette remarquable mécanique termine son voyage et résolve une énigme humaine.

-o-o-o-

Le cerveau de Reid cessa de chercher ailleurs, et plongea dans ses propres expériences. Une peur primitive si basique que nous la partageons tous… liée au fait de me faire blesser par balle… de lui-même se faire blesser par balle …

Et là, il comprit. Une fois de plus les pièces tombèrent avec un bruit de ferraille et formèrent une solution cohérente.

Reid sentit à nouveau la balle le toucher. Il sentit son corps perdre en tension, ses muscles se relâcher. Il sentit la chaleur du liquide jaillissant de sa blessure. Il vit le monde ternir, s'estomper, devenir trouble. Cela était arrivé si rapidement qu'il n'avait pas eu le temps d'avoir peur ; seulement celui de faire l'expérience de la différence entre la vie et l'approche de la mort. Ce n'était pas si terrible. Je pensais que me faire tirer dessus serait bien pire. Mais ce n'était pas aussi terrible que… qu'être prisonnier avec Tobias Hankel ! Parce que, ça, ça avait été douloureux ! Les coups contre la plante de mes pieds faisaient bien plus mal que la blessure par balle ! Avec une blessure aussi grave, le mécanisme de défense du corps se met en route. La douleur est atténuée par le choc. La mort n'est pas si effrayante… c'est le processus de mort… la douleur qui l'accompagne, que nous redoutons tous.

- Rossi, ce n'est pas la peur de la mort. C'est la peur de la douleur !

Il se baissa, et leva le menton de Hotch d'un geste doux, plongeant les yeux dans ceux de son supérieur, tourmentés.

- Il s'agit bien de cela, n'est-ce pas ? C'est la raison pour laquelle vous vous forcez à ressentir de la douleur même quand ce n'est pas nécessaire, c'est pour vous prouver à vous-même que vous êtes capable d'y faire face. Quand vous vous êtes blessé à la tête pendant cette course poursuite, vous refusiez de prendre seulement une aspirine. Vous laissez la douleur exister afin de pouvoir vous dire que vous la combattez. Vous n'êtes pas masochiste, vous essayez de vaincre votre plus grande peur en vous y exposant. C'est bien cela, Hotch ? C'est une directive biologique qui nous programme à éviter la douleur, à la craindre. C'est bien cela ? Vous avez peur de la douleur ?

Ce fut comme regarder un ballon se dégonfler. La peine, le stress, la lutte, disparurent. Quelque chose se relâcha en Hotch, et le libéra.

- O-oui. Oui. Oui.

Tout en prononçant les mots dans un halètement, Aaron sentit quelque chose de sombre et lourd… se lever et disparaître. Il s'abandonna dans l'étreinte de Rossi.

Soulagé, le vieil agent soutint son ami et se tourna vers Reid avec une expression de gratitude.

Reid ne partageait cependant pas ce soulagement. Il avait le sentiment que la bataille n'était pas encore gagnée…


Merci pour ta review Anthales.