XI
-Comment ça, « enfui »? Que s'est-il passé ?
La nouvelle avait fait l'effet d'une décharge électrique à Ran, qui avait alors bondi sur ses pieds, espérant avoir mal compris la situation.
-Enfui, enfui...bafouilla le professeur, qui semblait dans tous ses états également.
-Mais ne deviez-vous pas veiller sur lui? s'écria la jeune fille. Vous aviez dit...
Le vieil homme semblait de plus en plus embarrassé. Ran ne perdit plus de temps et, pendant qu'il bredouillait des choses incompréhensibles, dévala les escaliers à toute vitesse après en avoir actionné l'éclairage. Arrivée en bas, elle se précipita vers le sofa où était étendu Shinichi auparavant et se figea : à part une trace de sang ayant séché sur le tissu, il n'y avait plus rien.
Shiho était appuyée à l'une des fenêtres, grande ouverte, semblant chercher quelque chose. Lorsqu'elle se retourna, elle adressa une mine défaite à Ran et au professeur.
-Plus personne. Il n'est pas revenu.
Ran reporta son inquiétude en rage et se tourna vers le vieil homme, poings serrés.
-Allez-vous me dire ce qu'il s'est passé, bon sang? Qu'est-ce qu'il est arrivé?!
Le professeur retrouva enfin l'usage de la parole, bien que sa voix tremblait légèrement. La fenêtre ouverte sur l'obscurité laissait passer un courant d'air glacé.
-C'était à mon tour de le surveiller, commença-t-il, puis après environ une heure je commençais à m'assoupir, alors comme son état semblait stable, meilleur même, je me suis absenté pour aller me faire un café pour me tenir éveillé...et me suis endormi.
-Professeur, vous vous rendez compte!? S'écria alors Shiho à son tour. Vous ne changerez donc jamais?!
Le vieil homme s'empourpra, la sueur luisant sur son front dégarni. Il reprit, tant bien que mal:
-Et, lorsque je me suis réveillé, environ une demi-heure s'était écoulée... j'ai entendu du bruit, alors je me suis précipité dans le salon, mais il était déjà en train de passer par la fenêtre et a disparu dans la nuit. J'aurais voulu le retenir...j'ai alors appelé Shiho, mais c'était trop tard.
Ran avait grand-peine à contenir sa colère. Elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi Shinichi s'était enfui...en tout cas, il était probablement encore dans un état de faiblesse, et n'osait imaginer ce qu'il adviendrait de lui dans cette ville inconnue - qui plus est en pleine nuit, si on ne le retrouvait pas rapidement.
-Si on reste comme ça à ne rien faire, dit-elle d'une voix forte, il va peut-être mourir, ou se perdre dieu sait où, ou que sais-je encore ! Il faut immédiatement partir à sa recherche avant qu'il ne soit trop tard.
-Dans son état, il n'a pas pu aller bien loin, dit Shiho qui devait être la seule à garder son calme. S'étant enfui dans le jardin, il devrait encore y être, ou bien dans les environs s'il a trouvé un passage.
Le professeur avait enfin retrouvé son aplomb.
-Nous allons nous séparer et fouiller les environs. Moi, je fouillerai les rues alentours, et Ran, tu iras avec Shiho fouiller le jardin. Nous resterons en contact avec ceci :
Sur ces mots, il ouvrit un des nombreux tiroirs de son bureau de travail et en sortit ce qui semblait être des boucles d'oreilles de forme étrange.
-Qu'est-ce que c'est? demanda Ran en en accrochant fébrilement une à son oreille.
-Des Boucles à Transmission. Un objet de mon invention qui projette les ondes mentales d'une personne à l'autre, du moment qu'elle en possède un exemplaire identique. Tu n'as qu'à penser à la personne à laquelle tu veux « parler » pour que le contact s'établisse. On y va!
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Ran ne tarda pas à se rendre compte que les recherches ne seraient pas évidentes : la Lune cachée par les nuages, il faisait tellement sombre dans le jardin qu'elle distinguait à peine les buissons des troncs d'arbres. Car le jardin, s'il était grand, était également très touffu. Par chance, Shiho disposait d'un outil pouvant envoyer un fin faisceau de lumière devant elle, pratique pour balayer le sol ou les murs, mais cependant pas assez pour réellement faciliter la tâche.
Les deux jeunes filles appelèrent sans relâche, mais seul le bruissement des arbres leur répondit. Et, comme un malheur n'arrive jamais seul, une pluie froide se mit à tomber abruptement sur la ville. Mais elles ne s'arrêteraient pas pour si peu, surtout Ran. Du côté du professeur, aucun signal.
Lorsqu'enfin Shiho remarqua un détail étrange : elle s'était accroupie près du mur qui séparait le jardin de la rue, dont la pierre était assaillie par le lierre, et semblait prêter beaucoup d'attention à quelque chose qui se trouvait dans l'herbe humide.
-Qu'y a-t-il? S'enquit Ran en s'accroupissant à ses côtés.
L'assistante ne répondit rien d'abord, puis prit dans ses mains une sorte de plaque rouillée qu'elle examina minutieusement. Puis, elle désigna de son faisceau lumineux une ouverture de la même taille dans le mur.
-Cette plaque n'a jamais été solide, là n'est pas le problème, expliqua-t-elle comme si elle avait entendu la question muette de Ran. Elle est probablement même tombée toute seule à cause d'une rafale de vent...mais...vu qu'il n'est nulle part dans le jardin...
-Mais enfin, comment aurait-il pu passer? Cette ouverture est trop petite! rétorqua la jeune princesse. Il a dû passer ailleurs.
-Nous ne devons sous-estimer aucune possibilité. Mais en tout cas, il doit être à l'extérieur. Passe-moi ta Boucle, je vais contacter le professeur.
Ran s'exécuta. Shiho resta un instant immobile, l'air concentré, la main posée sur sa tempe. Puis elle soupira et le lui rendit.
-Il n'a rien trouvé? demanda Ran.
L'assistante secoua négativement la tête.
-Je crois que nous allons devoir chercher avec lui. Il est plutôt doué pour se cacher, ton ami.
-Oui, sans doute...dit-t-elle d'une voix éteinte. Le visage du garçon avait ressurgi dans son esprit, lui pinçant le coeur. Une fois qu'elle l'aurait retrouvé, elle ferait tout pour que plus jamais ils ne s'éloignent. Elle n'en pouvait plus.
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La rue qui entourait la maison du professeur était encore moins sympathique de nuit que de jour. De plus, la pluie torrentielle n'arrangeait rien. Les deux adolescentes retrouvèrent le vieil homme assez rapidement, qui leur résuma ses recherches infructueuses.
-J'ignore où il a pu passer, haleta-t-il, mais il est introuvable. J'espère juste qu'il se trouve toujours dans les parages et que nous aurions mal observé.
La pluie trempait Ran jusqu'aux os, mais c'était à peine si elle y prêtait attention. Devant elle, la rue était semblable à un tunnel de ténèbres. Encore heureux que, parce temps, personne ne mettait son nez dehors : ils ne risquaient pas d'être retardés par une embuscade de voleurs ou autre chose encore, mais d'un autre côté, personne ne pouvait leur venir en aide.
Cette fois, ce furent le professeur et Shiho qui partirent devant, tandis que Ran chercherait dans la direction opposée, aidée du faisceau lumineux de l'assistante.
Pourtant, à part les murs noirs et l'eau ruisselant sur les gouttières, Ran ne voyait rien qui puisse la guider dans le dédale. A chaque chat errant faisant un peu de bruit, elle était submergée par l'espoir que ce fût Shinichi, et se retrouvait très vite déçue.
C'est alors, tandis qu'elle appelait son nom, qu'elle jura avoir perçu une silhouette ayant bougé non loin d'elle. Elle appela encore, puis fit volte-face.
Sur les pavés, à quelques mètres d'elle, elle pouvait le jurer, la jeune fille voyait bien une silhouette humaine. Elle n'aurait su en dire la taille à cause de l'obscurité, mais il s'agissait bien d'un être humain et non pas d'un chat de gouttière.
-Shinichi, c'est toi?
La silhouette sembla esquisser un mouvement, puis recula légèrement tandis que la jeune fille s'approchait. Elle n'osait braquer le faisceau sur lui, de peur que ce soit une autre personne. Tout ce qu'elle voulait, c'était s'approcher de cette silhouette qui se fondait dans l'obscurité telle un rêve.
Celle-ci se retourna et détala brusquement.
Immédiatement, Ran se mit à sa poursuite. L'ombre bifurqua alors sur la droite, un peu trop vite, car elle entendit un cri bref suivi d'un bruit de chute. Lorsque la jeune fille déboucha sur la ruelle, la silhouette tentait à nouveau de s'éloigner en boitillant.
Et si ce n'était pas lui? Non...mais si c'était lui, pourquoi s'enfuirait-il en la voyant? L'adolescente ne comprenait pas. Elle resta immobile, hésitant à le rattraper ou à le laisser se sauver à nouveau, au risque de ne plus le retrouver ensuite.
C'est alors qu'un faisceau lumineux éclata dans les ténèbres. Et ce n'était pas le sien. Ran entendit la voix du professeur.
-Ran, tu es là? On a entendu du bruit, alors on s'est dit que peut-être...
La voix du vieil homme s'était éteinte avant d'achever sa phrase. Elle ne pouvait plus entendre ce qu'il disait.
-Mon dieu... l'entendit-elle juste dire.
Soudain alarmée, la jeune fille se mit à courir dans sa direction. Il braquait toujours le faisceau vers le mur, sans bouger, son visage caché dans la pénombre.
-NE VIENS PAS! cria une voix étranglée.
La jeune fille s'immobilisa, haletante. Elle ne voyait toujours pas sur quoi, ou plutôt qui le professeur braquait son faisceau lumineux. Elle n'entendait qu'une respiration haletante, saccadée.
Ran fit tout de même un pas de plus, qui résonna contre les murs de pierre.
-JE T'AI DIT DE PAS VENIR!
-Mais enfin... dit le professeur d'une voix tout aussi tremblante.
-JE NE VEUX...
Mais au moment où Shinichi criait ces mots, Ran se trouvait déjà aux côtés du professeur.
Parcourue d'un frisson d'horreur.
Ce n'était pas le Shinichi qu'elle connaissait. C'était un enfant.
