Je me sentais horrible.
Encore plus mal que d'habitude, chose que je pensais impossible jusqu'à aujourd'hui.
Chaque moment de conscience était douloureux, mes entrailles semblaient constamment s'emmêler entre elles, mon cœur se serrait tout seul, encore et encore dans ma poitrine.
J'étais en colère, furieux, et je voulais pleurer, mais comme d'habitude aucune larme ne parvenait à couler sur mon visage. Mes paumes étaient rouges à force d'avoir serré mes poings. Il n'y avait que des émotions partout, dans tous les sens, et ça ne voulait pas s'arrêter. Une voix me criait dans ma tête de hurler, pour tout faire sortir, mais mes dents ne faisaient que s'enfoncer dans ma lèvre inférieure, comme pour m'empêcher d'ouvrir ma bouche.
J'étais incapable de faire quoi que ce soit, en dehors de ressentir, de me noyer dans des vagues incessantes de souvenirs. Je revivais, impuissant, toute la soirée de la veille, et parfois quelques souvenirs plus anciens. Accueillir Frank, quand je m'étais rendu compte, sans vraiment le comprendre, que j'étais dans la merde. L'incapacité totale de me tenir à distance. Sa présence constante où que j'aille, quoi que je fasse. Mon foutu cœur, sur lequel je n'avais plus aucun contrôle. Hier soir, tous ces trucs m'avaient fait peur. Ça semblait idiot, mais son rire, par exemple, je le voyais comme un danger.
Je m'en étais rendu compte hier, mais avec chaque seconde que je passais avec lui, je perdais un peu plus de contrôle sur mes émotions.
Et merde, ça me terrifiait.
Mais le visage de Frank… Son visage juste avant qu'il ne disparaisse, qu'il ne s'échappe, avant d'entendre cette maudite porte claquer derrière son dos… Cette image revenait tout le temps, et elle faisait plus mal que tout. J'étais resté figé sur place à ce moment-là, mais je me rappelais parfaitement avoir pensé : ce que je viens de faire est la pire chose que j'ai faite de toute ma vie.
C'était ma mère, en accourant dans le salon après avoir entendu les cris, qui me sortit de ma transe.
« Que s'est-il passé ? Où est Frank ? »
Ces mêmes questions n'avaient pas cessé de tourner dans mon esprit depuis qu'elle les avait prononcées.
Elle s'était plantée au milieu de la pièce, les yeux écarquillés, et… « Qu'est-ce que tu as fait, Gerard ? »
Qu'est-ce que j'avais fait ?
Oh mon dieu, qu'est-ce que j'avais fait ?
Hier soir, ces mots n'avaient fait que rediriger une partie de ma colère vers elle, alors j'étais allé me planter dans ma chambre, sans un mot, la fusillant simplement du regard avant de partir. Il n'y avait que de la déception dans son regard.
Je n'avais pas bougé depuis. Roulé en boule dans mon lit, sous ma couverture, à serrer les paupières en espérant pouvoir enfin pleurer.
Pourquoi est-ce que j'avais si mal ?
Tu es un con, Gerard.
J'entendais des gémissements, et une part de moi savait que j'en étais la source.
J'étais dans un état tellement lamentable que j'avais même perdu toute notion du temps.
'Remercions du coup l'univers pour l'existence de Mikey Way', est ce que j'aurais pu penser dans un monde où mon cerveau ne me faisait pas penser à ma nullité tous les jours.
Mikey fit claquer la porte contre le mur en déboulant dans ma chambre comme d'habitude. Je me figeai dès que je le sentis atterrir sur mon dos. Ah oui. Je me rappelai quel jour on était maintenant…
« Noël, Gerard ! » il cria immédiatement en riant.
Il me mettait tout le temps de mauvaise humeur en venant me sauter dessus le matin de Noël, ce qui était probablement la raison pour laquelle il ne remarqua pas que j'avais encore plus l'air d'avoir été écrasé par un bus que d'habitude.
Je parvins aussi, dans un instant de clarté, à me rappeler que Mikey ne cesserait de s'asseoir sur mon dos qu'à partir du moment où je semblerai un minimum éveillé et prêt à me lever.
« Bouge. » je répondis dans un grognement. Il rit encore. « Je me lève, promis, maintenant sors. » j'ajoutai, presque désespéré.
Encore un rire, mais le poids sur mon dos disparut, et il sortit en courant de ma chambre.
Même si je méritai de me sentir aussi mal, après mes conneries de la soirée précédente, je refusai de ruiner le noël de Mikey avec l'aura déprimante qui m'entourait constamment, probablement plus puissante que jamais maintenant.
Je commençai à frissonner dès que je quittai le confort de mon lit, mais je savais que ce n'était pas à cause du froid. Après un dernier soupir, je me faufilai hors de ma chambre. J'avais encore, quoi, dix pas avant de devoir prétendre que j'allais « bien » devant ma famille ? Même si, techniquement, je n'allais jamais vraiment bien… Pire était peut-être un bien meilleur mot aujourd'hui.
Mikey fixait l'entrée du salon avec de grands yeux excités quand j'arrivai dans la pièce. Je savais qu'il m'attendait avec impatience. Les cadeaux ne pouvaient être ouverts que si tout le monde étaient présents.
Je fus surpris en m'asseyant sur le tapis à côté de Mikey qu'il ne s'interroge pas sur l'absence de Frank, mais si j'y réfléchissais vraiment, ma mère avait dû lui dire de la boucler. J'aurais dû me sentir encore plus mal, mais ça me rassurait vraiment beaucoup. J'étais parfaitement capable de ressasser mes erreurs tout seul.
Quand ma mère s'installa sur le canapé, j'adressai un mince sourire à mon petit frère, hochant la tête pour lui faire comprendre qu'il pouvait se déchainer. Evidemment, il ne fallait pas lui dire deux fois, toute son attention se retourna vers le sapin en une demi-seconde. Mon regard se posa sur ma mère inconsciemment. Elle m'adressa un sourire, je fis de mon mieux pour lui rendre la pareille. Même si sourire semblait être une tâche bien plus insurmontable que d'habitude ce matin.
Alors que Mikey lisait attentivement les étiquettes sur les paquets pour trouver les siens, j'attrapai un feutre sur la table basse, me replongeant dans mes pensées maintenant que le centre d'attention était ailleurs. J'étais en train de machinalement tracer des yeux sur le dos de ma main, pour aller avec les formes indistinctes qui s'enroulaient déjà autour de mon poignet, lorsque Mikey posa deux paquets à côté de moi. Son cadeau et celui de ma mère. Comme d'habitude.
Mikey en avait souvent plus, au moins deux venant de ses meilleurs amis, et ma mère revenait presque tous les ans avec des boites de chocolats ou des petites babioles offertes par ses collègues dans les jours suivant Noël.
Je déballai mes cadeaux sans trop faire attention. La vérité était que j'adorais Noël, les autres années je masquai simplement mes véritables émotions par habitude, et aussi sûrement à cause de quelques problèmes psychologiques qui me vaudraient plusieurs sessions chez un psy. Mais cette année je n'avais vraiment la force de rien. Noël était juste un matin.
Je pensai à remercier ma mère et mon frère pour ne pas attirer l'attention, retournant mon attention sur le feutre glissant sur ma peau. L'avantage d'être aussi pâle était peut-être que ma peau ressemblait vraiment à une parfaite feuille blanche.
Je faillis ne pas réagir à l'exclamation de surprise venant de Mikey.
« Pourquoi est-ce que Gerard a trois cadeaux ?! »
Je relevai la tête tellement vite que mon champ de vision sembla légèrement se tordre avant de revenir à la normal.
« Quoi ?! » Je croassai d'une voix rauque.
En haussant les sourcils, Mikey me tendit un paquet. Il n'était pas parfaitement emballé, le papier cadeau était complètement basique pour la saison, des flocons de neiges sur fond vert. 'Pour Gerard' était écrit au marqueur noir dans un coin.
Je pouvais sentir mon cœur s'accélérer dans ma poitrine, sans trop savoir pourquoi. Mes mains décidèrent d'agir avant mon cerveau, et je glissai mon doigt sur le bord pour détacher le scotch.
Quelques secondes plus tard, une boîte rectangulaire à la surface transparente trônait sur mes jambes croisées, mes yeux étudiant la forme colorée à l'intérieur. Je pouvais voir le regard de Mikey s'éclairer du coin de l'œil, et ma mère pousser un faible cri de surprise. J'avais l'impression de ne plus pouvoir respirer, l'air avait l'air de se bloquer dans ma gorge.
« Non… » je lâchai dans un murmure, presque un gémissement, gardant mes doigts en suspension quelques millimètres au-dessus de la boîte, comme si la toucher risquait de prouver que toute cette scène n'était qu'une illusion.
Mes yeux étaient humides, mais je ne m'attardai pas sur le fait que j'arrivai enfin presque à réellement pleurer. Ce n'était pas possible. La bouche ouverte, je n'arrivais pas à trouver les mots, je voulais comprendre. Je me tournai vers ma mère, les yeux écarquillés. Son regard était doux, son sourire fin en m'observant quand elle lâcha un soupir.
« Ce garçon fait vraiment attention à toi. »
Mes yeux semblèrent s'écarquiller encore plus alors que j'étais toujours dans l'incapacité de parler.
C'était impossible. Comment avait-il su ? Comment pouvait-il être au courant ?
Je pouvais voir mes mains trembler en posant la boîte sur la table basse, glissant doucement le papier cadeau à côté. Sans même y réfléchir, je me redressai, ignorant les points noirs qui commencèrent à danser dans mon champ de vision parce que je m'étais relevé trop vite, et sortis de la pièce en courant.
Je n'avais pas juste fait une autre connerie parmi tant d'autre.
C'était la connerie. Ça s'avèrerait peut-être même être la plus grosse connerie que je ferais de toute ma vie.
Les battements de mon cœur étaient tout ce que je pouvais entendre lorsque je posai mes doigts sur la poignée de la porte d'entrée.
Je l'ouvris brusquement.
Et manquai de me cogner contre Frank.
J'entendis son cri de surprise après avoir senti ses mains se refermer sur mes épaules pour m'empêcher de tomber.
« Frank » je gémis, tout aussi surpris. Je cessai de le fixer dans les yeux, pour me rendre compte que je tenais fermement sa veste entre mes doigts. Toujours confus, et à bout de souffle, je desserrai mon emprise, sans pour autant complètement lâcher le tissu.
« Hum, Gerard ? »
Nos regards se croisèrent à nouveau. Il souriait, mais avait l'air confus. En même temps, il tenait toujours mes épaules.
« Est-ce que tout va bien ? »
J'ignorai sa question, parce qu'un nombre beaucoup trop élevé de mes propres questions ne cessait de tourbillonner dans ma tête.
« Comment tu as pu le savoir ?! »
« Quoi ? » il fronça les sourcils, me lâchant enfin pour reculer d'un pas.
« Mon cadeau ! » son visage s'éclaira et il laissa échapper un léger rire, avant de me tourner le dos pour aller s'asseoir sur les marches. Je le suivis, soudainement agacé par son manque de réaction. « Est-ce que tu ne t'en rends pas compte ?! Cette figurine d'Aowyn était en vente il y a genre 14 ans, comment est-ce que tu as su que c'était celle-là ?! »
Je me laissai tomber sur les marches à côté de lui. Je pouvais voir plusieurs émotions passer dans son regard. Il eut l'air d'envisager de prétendre ne rien savoir, mais au final il m'adressa un léger sourire avant de fixer son regard sur une maison de l'autre côté de la route.
« C'est Mikey qui m'en a parlé. »
Je gardai le silence, parce que pour l'instant ça ne m'expliquait rien. Mes battements de cœur commençaient à peine à se calmer.
« C'était pendant notre pseudo-leçon de guitare… Je ne sais même plus vraiment comment on en est venu à ce sujet, mais il m'a parlé d'une figurine… Apparemment, tu la trainais partout quand tu étais enfant, mais tu as fini par la perdre. Il m'a montré une photo, tu étais adorable à cette époque-là d'ailleurs. »
« Ta gueule. » je répliquai en cognant mon épaule contre la sienne.
Il rit encore, mais se remit à observer la route presque immédiatement.
« Je suis allé demander de l'aide dans cette boutique de comics où je t'ai trouvé l'autre jour… Le gérant, Dallon, a cherché à me faire comprendre que c'était quasiment impossible à retrouver, mais quand je lui ai dit que c'était pour toi… » il me regarda un instant le temps de me sourire, « il a immédiatement accepté de m'aider. Et même s'il avait continué à hésiter, je pense que le jeune garçon qui travaille avec lui aurait réussi à le persuader. »
« Tu n'avais pas besoin de te donner tant de mal… » je marmonnai d'une petite voix. Il haussa les épaules.
« C'est Dallon qui a fait la majorité du travail, je n'ai vraiment pas fait grand-chose. »
Je secouai la tête avant même qu'il n'ait eu le temps de finir sa phrase.
« Tu ne te rends pas compte Frank, cette figurine… C'était ce que j'avais de plus important au monde. Quand je l'ai perdu, c'était presque comme… le début de la fin. » Je soupirai. « Je sais, ça sonne beaucoup trop sérieux pour une simple figurine… »
« Non, je ne trouve pas. » Frank avait un air sombre et sérieux sur son visage.
Sentant le ton beaucoup trop mélodramatique qu'avait pris la discussion, j'haussai les épaules à mon tour, reconcentrant mon attention sur mes doigts. Frank n'ajouta rien non plus, son visage tourné vers le ciel. Je m'attendais à chaque seconde qu'il se lève pour partir, avant de me rappeler que si j'avais failli lui rentrer dedans tout à l'heure, c'était parce qu'il était venu me voir. Enfin, sûrement plutôt nous voir. Vu mes actions de la veille, je ne voyais pas pour quelle raison Frank viendrait m'adresser à nouveau la parole comme si de rien n'était.
Soudainement, je sentis ma culpabilité reprendre à nouveau sa place dans ma poitrine. Evitant soigneusement le regard de Frank, je déclarai finalement :
« Ecoute, Frank, je suis… » je pris une inspiration. « Je suis vraiment désolé, pour hier soir. »
Il n'avait pas l'air de réagir, mais je pouvais sentir qu'il m'écoutait.
« Tu n'avais absolument rien fait de mal… Tu n'as jamais rien fait de mal, et moi, j'ai juste agi comme un énorme con. Tu ne méritais absolument pas ça, je m'excuse pour mon comportement. »
Un silence s'installa, seulement perturbé par un léger hmm venant de Frank. Je me sentais toujours coupable, mais je présumais que c'était mon prix à payer pour avoir dépasser les bornes avec mon idiotie.
« Mais est-ce que c'était vrai ? » demanda finalement doucement Frank.
« De quoi ? » je fronçai les sourcils. J'avais dit pas mal d'horreurs dernièrement, c'était dur de comprendre de laquelle il parlait spécifiquement.
« Tu n'en as rien à faire de moi ? »
« Non… » je secouai la tête, retenant en même temps ma respiration. Ça semblait déjà tellement énorme pour moi d'admettre ça. « Tu fais parti de ma vie, quoi que je fasse… » J'ajoutai ensuite avec un faible sourire. « Ce n'est pas comme si tu m'avais vraiment laissé le choix, en même temps. »
Encore un de ses petits rires. Je souris un peu plus, sans trop m'en rendre compte.
« Ce que je n'arrive pas à comprendre, en réalité, c'est pourquoi tu en as quelque chose à faire de moi. » j'avouai, incapable de le regarder dans les yeux pour juger sa réaction. Je me pressai d'ajouter, avant qu'il n'ait le temps de répondre : « Tu es quelqu'un de très énervant, tu en es conscient, Frank ? »
Cette fois je regardai dans sa direction. Il fronçait les sourcils, la bouche entrouverte sans qu'aucun son n'en sorte. Je décidai de poursuivre.
« En dehors du fait que tu es têtu, il est aussi impossible de se débarrasser de toi. J'ai l'impression que tu es partout où je vais, qu'importe que tu sois physiquement là ou pas. »
Je n'avais pas besoin de voir l'expression sur le visage de Frank pour savoir qu'il était complètement perdu. Qui pourrait le blâmer en même temps, ce que je disais n'avait pas vraiment de sens en soit.
« Tu es tout le temps là, et c'est épuisant. Je fais tellement d'efforts pour me concentrer sur autre chose, mais ça en revient toujours à toi. » J'inspirai profondément, croisant et décroisant mes doigts sur mes genoux. « Je crois que la vérité, c'est que tu hantes mes pensées, Frank. » Je me sentais trop émotif soudainement, mais je ne pouvais pas m'arrêter de parler. « Et je n'arrive pas à savoir si je déteste ça, ou si je suis incapable de vivre sans penser à toi désormais. »
Mon dieu, qu'est-ce que c'était niais.
Mais, en même temps, c'était aussi tellement vrai.
« Dans un sens, je pense que c'est un reproche que je te fais. Une part de moi voudrait vraiment que tu me laisses tranquille. Revenir en arrière, avant que tu ne viennes à ma fenêtre, me retrouver dans le confort de ma petite bulle… Pourquoi est-ce que tu ne peux pas me laisser tranquille ? »
« Je pourrais te laisser seul. »
Inconsciemment, à l'entente de ces mots, j'enroulai mes bras autour de mon torse, comme pour m'enlacer moi-même. Frank sembla trouver une réponse dans mon geste.
« Pour ce qui est de me préoccuper de toi, je ne vois pas trop comment je pourrais m'en empêcher. Peut-être que je ne suis rien pour toi, mais je te considère comme mon ami, Gerard. Je ne peux pas contrôler mon inquiétude pour toi. »
Je pouvais me sentir secouer la tête, et je marmonnai.
« Ça n'a pas de sens. »
« Pourquoi ça ? »
« Je ne le mérite clairement p- » je commençai avant de couper la fin de ma phrase. Je ne voulais pas étaler mes foutues émotions, mais il était déjà trop tard. Crétin un jour, crétin toujours. « Oublie-ça. » J'ajoutai finalement d'un ton agacé, énervé contre moi-même.
Le ton de Frank, quand il parla ensuite, était étonnamment tout aussi agacé que le mien.
« Toi et moi, Gerard Way, n'avons pas, de toutes évidences, une vision similaire sur certains aspects de la vie. »
« Comment ça ? » Je demandai, la confusion et la colère se menant une bataille sans merci dans ma tête.
« Combien de temps est-ce que tu vas laisser tes insécurités ruiner ta vie ? »
« Je-je ne comprends pas, je ne vois pas de quoi tu parles. »
Je l'entendis soupirer, et le vis lever les yeux au ciel, mais plus rien n'eu de sens ensuite pendant une poignée de secondes, parce qu'alors que je me tenais encore dans mes bras, Frank posait une main sur chacune de mes épaules pour me faire tourner vers lui.
Le point de contact de ses paumes contre mes épaules semblait brûlant, même au travers des manches de mon sweatshirt.
« Tu es important, Gerard. Tu es un être humain, ta vie a un sens, tu as de la valeur. Merde, à force de te le répéter, je vais même finir par le croire pour moi aussi. »
Je ne croyais pas un mot de ce qu'il me disait. Mais je pouvais sentir une part de moi hésiter. Parce que je voulais y croire, évidemment. C'était beau, à imaginer. Le mot-clé étant imagination, parce qu'il n'y avait aucune chance pour que ce soit réel, comme me le rappela très rapidement le reste de ma conscience.
Frank resserra sa prise sur mes épaules. J'avais l'impression qu'il se retenait de me secouer.
« Tu dis que je suis agaçant, mais putain, Gerard, tu es invivable. Tellement buté, coincé sur tes propres idées, écoute au moins un peu ce que je suis en train de te dire, envisage d'autres possibilités, je sais pas moi ! » Il inspira et se pencha légèrement en avant pour être sûr de réussir à me regarder dans les yeux. « Tu n'es pas obligé d'écouter les voix dans ta tête. »
Je secouai encore la tête, plus fort, et mes yeux étaient humides à nouveau. Je ressentais beaucoup trop de chose aujourd'hui. Je le vis dans le regard de Frank, l'instant où toute forme d'agacement disparut, remplacée par ce qui semblait être, aussi bizarre que ça pouvait l'être, de la tristesse.
Sans encore me laisser le temps de réagir, il se jeta en avant, finissant d'enrouler ses bras autour de mes épaules. Son menton vint se poser sur mon épaule. Son torse était pressé contre mes bras. Je pouvais sentir son souffle dans mon cou, et l'émotion dans sa voix.
« Tu es tellement important. » Il répéta. « Tu es sublime, tu es vivant, alors vis. Ne gâche pas tout, alors que tu mérites tant. »
Je voulais me laisser aller contre lui. Au lieu de ça, je ne bougeai pas, restai immobile comme une statue, alors qu'au milieu de toutes ses émotions, mon cœur battait la chamade. J'étais reconnaissant pour mes bras qui représentaient une barrière pour que Frank ne puisse pas le sentir.
Je laissai échapper un faible ricanement, laissant mon regard parcourir le porche derrière Frank.
« Tu ne sais pas de quoi tu parles. »
Frank rit aussi, alors, sans humour.
« Je ne sais pas de quoi je parle… » il marmonna comme si c'était la phrase la plus drôle au monde, sans vraiment l'être. « Qu'est-ce que tu crois, franchement ? Je suis attiré par toi, idiot. Je pense que sais parfaitement de quoi je parle. »
Je semblai incapable de comprendre quoi que ce soit pendant une poignée de secondes après ça. Je ne pouvais plus contrôler ma respiration, non plus. Face à mon silence, je sentis Frank se calmer. Il se pressa encore plus contre moi.
« Je ne prétends pas tout savoir, Gerard. Je ne dis pas que la vie est géniale, parce que je pense que tu sais aussi bien que moi que ça craint. Mais, personnellement, tu me donnes envie de vivre. Ne serait-ce que pour trouver un nouveau moyen de te pousser à bout. »
Même mon rire avait l'air humide cette fois-ci.
« Je sais aussi qu'une simple discussion comme celle-là ne va pas magiquement résoudre tous nos problèmes. Tout ce que je demande, c'est une petite place. Une fissure dans ta coquille, afin qu'avec un peu de temps, tu puisses te rouvrir au monde. »
Il me laissa m'écarter cette fois. J'avais besoin de le regarder dans les yeux. Parfois, j'avais envie d'être le genre de personnes qui peut faire confiance à quelqu'un d'autre les yeux fermés.
Ses yeux étaient tristes, mais il y avait encore une lueur de détermination dans son regard. Il ajouta, un peu inutilement, comme pour me supplier :
« Laisse-moi une place. »
Ses mots précédents résonnaient encore dans ma tête. Je suis attiré par toi, idiot.
Ça oui, qu'est-ce que j'étais un idiot.
Mes mains trouvèrent ses joues avant même que je n'en prenne la décision. Mes lèvres se posant sur les siennes étaient néanmoins une chose sûre bien avant que je ne me penche en avant.
Elles se frôlèrent simplement d'abord, et Frank laissa échapper un petit cri de surprise, qui se retrouva rapidement étouffé quand je l'embrassai encore, dans un baiser un peu plus fort que le précédent.
Il n'y avait pas d'explosions dans ma tête ou ma poitrine, mais soudainement j'avais l'impression d'en avoir autant besoin que l'air pour respirer.
Je remarquai à moitié un des bras de Frank remonter dans mon cou, sa main s'enfoncer dans mes cheveux, poussant mon visage vers le sien.
L'embrasser me semblait tellement indispensable que je n'avais plus aucune notion du temps. C'était une accumulation de tellement d'éléments, de plusieurs moments, étalés sur des mois. Cet instant précis était peut-être même inévitable. Ce n'était qu'un baiser, mais qui voulait dire tant.
Je mordillai légèrement sa lèvre, posai un dernier baiser, presque au coin de sa bouche, avant de me reculer de quelques centimètres.
Nos respirations se mélangeaient encore, et j'étais désormais conscient de la vitesse ahurissante à laquelle battait mon cœur.
En toute honnêteté, je m'attendais au pire. Je n'étais même pas vraiment certain que ça avait eu lieu, et ce même si ça venait littéralement juste d'arriver. J'avais presque peur que Frank en fasse tout une fête, parce qu'en vu de ce que je savais de lui pour l'instant, ça semblait être son genre.
Mais Frank se contenta de me sourire et de s'écarter, laissant un bras autour de mes épaules pour me maintenir contre lui.
Je poussai un faible soupir que je ne parvins pas à retenir à temps. Je ne savais pas si c'était du contentement ou du soulagement. Mais puisque je perdais de plus en plus de contrôle sur moi-même ces dernières minutes, je décidai de me laisser aller et posai ma tête sur l'épaule de Frank.
Le silence dura quelques instants, et je commençai à me détendre en écoutant le chant des oiseaux. Je ne me sentais plus envahi par mes pensées, comme s'il y avait enfin un ordre. Frank avait raison, bien sûr, tous mes problèmes ne venaient pas juste d'être magiquement réglés. Je ne pouvais pas prétendre que j'allais bien.
« Hey, Gee… »
« Hmm ? »
« De quoi as-tu le plus envie ? »
Je ne répondis pas tout de suite, parce que mon premier choix fut immédiatement de mentir. Il me fallut quelques secondes pour me persuader que vu le ton qu'avait eu la discussion jusqu'à maintenant, il valait mieux que je sois honnête, avec Frank et avec moi-même.
« De mourir… » je répondis finalement dans un murmure. J'étais conscient que Frank pouvait entendre la peur dans ma voix. Mais il ne dit rien et caressa doucement mon bras, comme pour m'inviter à poursuivre dès que je le sentais. Aucune pression.
« Je sais que c'est vraiment cliché. Si on était dans un roman, le pauvre auteur se ferait lyncher pour avoir osé écrire un truc pareil… »
Un faible rire, qui n'avait pas l'air si amusé que ça, fut la seule réponse de Frank cette fois-ci, alors je continuai :
« La vérité, c'est que j'essaie de me dire que je suis tout seule, et que ça n'est pas grave, mais… »
« Hey. » me coupa Frank avec une faible pression sur mon menton pour m'encourager à le regarder dans les yeux. Son sourire était doux, son regard encore triste. « Tu n'es pas seul, et même si je pense que tu ne l'as jamais vraiment été, saches que tu ne le seras plus jamais. »
Je lui souris en retour, mon regard s'attardant un court instant sur ses lèvres.
« Et je ne parle pas que de moi. Je ne suis pas une sorte de miracle déboulant soudainement dans ta vie. Mais je ne compte pas disparaitre du jour au lendemain, et tant que j'ai un tant soit peu de contrôle sur ma vie, tu peux être sûr que je serais là. Capiche ? »
Je laissai échapper un autre rire, plus vrai cette fois-ci, et peut-être un peu surpris, parce que je n'étais pas encore certain que tout ce qui était en train de se passer était vraiment réel.
Mais j'acquiesçai.
« Capiche. »
Tous mes problèmes, toutes les horreurs dans ma tête seraient encore là demain. Mais pourtant, la tête sur l'épaule de Frank, le poids de son bras sur mes épaules, tous deux tournés vers les maisons de l'autre côté de la rue, à regarder le soleil monter dans le ciel et la pluie tomber de plus en plus fort, nettoyant tous les trottoirs pour que plus tard de toutes nouvelles personnes puissent les traverser et y laisser leurs traces… Je savais que j'aurais droit à un nouveau départ. Un qui serait meilleur, parce que la personne la plus agaçante, la plus collante que je n'avais jamais rencontré, serait là, à mes côtés.
Je réalisai enfin qu'il sera là pour moi, et je serais là pour lui.
J'étais con et il était chiant, au moins on faisait la paire.
Frank Iero, je pense que tu me donneras envie de vivre, un jour.
FIN
