Quand Eren sonna à la porte des Bossard, il se fit l'étrange remarque tout ça ressemblait à un rendez-vous galant. Mais tandis que la porte s'ouvrait, il chassa cette idée presque effrayante de son esprit. Eren savait qu'il n'était pas gay. Il le savait et Levi le savait aussi.

"J'ai cru que tu ne viendrais pas," lâcha Levi en sortant de la maison et en dépassant Eren comme s'il n'était pas là. Eren crut d'abord qu'il était de mauvaise humeur, mais il ne s'agissait que de son caractère habituel, brusque et imprévisible, un peu contradictoire à certains endroits. Il se projeta à sa suite, cependant, car déjà Levi montait dans sa voiture et son estomac se nouait de hâte.

Il ne savait pas ce qu'il faisait. Il ne savait pas pourquoi il lui avait demandé de bloquer sa soirée pour lui, ni pourquoi il montait dans sa voiture, ni où il l'emmenait, ni même de quoi ils allaient parler. C'était son idée, c'était sûrement à lui de maintenir la conversation, mais la vérité était qu'il avait peur de ramener des sujets sensibles sur le tapis. Et si Levi se braquait ? et s'il se montrait froid avec lui ? Il avait peur de gâcher cet instant privilégié qu'il passait en sa compagnie. Il avait peur tout court.

Levi dut le sentir puisqu'il se tourna vers lui en démarrant, et engagea la conversation. "Alors, une préférence ?" Eren pensa d'abord qu'il se moquait encore de sa sexualité, mais il n'y était pas – il fronça les sourcils et, perdu, l'observait sans comprendre. Levi soupira. "La destination, gamin." Eren sentit ses joues chauffer, il avait honte d'être aussi stupide – surtout en face de Levi. Mais il se dit que ce n'était pas la première fois, et haussa les épaules en guise de réponse. Il n'avait même pas pensé à aller quelque part. Tout ce qu'il voulait était passer du temps avec lui. Il voulait retourner chez lui avec le même sourire que vendredi soir, il voulait ressentir encore cette douleur délicieuse s'élever en lui comme une vague d'excitation. "Alors," commença Levi d'un ton presque enthousiaste, "la décision incombe au chauffeur." Et sur ce, il prit un virage à droite sans dire à Eren où il comptait aller.

Ça lui importait peu. Il s'en fichait bien – tant qu'ils restaient tous les deux. Levi avait ouvert les deux fenêtres, entièrement, et l'air chaud s'engouffrait à l'intérieur. Eren posa son bras sur la portière et laissa sa main pendre dans le vide, de l'autre côté. Il ouvrit sa paume, sentit le vent caresser sa peau alors que Levi roulait vite, et savoura cet instant de pur bonheur qu'il vivait. Il ignorait qu'il pouvait se sentir aussi… plein. Pour lui, la vie se résumait à un passé, une routine, et la perspective floue d'un avenir dont les dimensions sont toujours restées respectables. Sans pouvoir se l'expliquer, il voyait plus, maintenant. On avait ouvert une porte, allumé la lumière ; le soleil s'était levé sur sa triste vie. Non qu'il fut réellement malheureux, mais il pouvait affirmer qu'il ne lui manquait rien. Plus maintenant.

De fil en aiguille, il se souvint d'Hanji, et entreprit d'en parler à Levi. Le dire ainsi lui donna l'impression qu'ils avaient des choses en commun. "J'ai vu Hanji, à la librairie près de chez nous." Chez nous. Eren ne savait pas s'il avait voulu chez lui, ou chez eux. Peut-être un peu des deux. Supposer qu'ils habitaient au même endroit était un point commun supplémentaire. Et c'était aussi ce qui lui permettait de se lever tous les matins, pressé de voir à la fenêtre de sa chambre si une certaine Ford rouge et noire était belle et bien garée devant un certain trottoir.

Levi acquiesça silencieusement. "Oui, elle y travaille depuis quelques temps." Il s'acouda à la portière et son index vint caresser l'espace fin entre son nez et sa lèvre supérieure. "Elle adore les livres, oui, elle en est vraiment folle. Mon père l'aimait bien."

Une question démangea Eren, et il vit celle-là comme une manière d'apaiser les pensées de son voisin. S'il commençait à penser à son père, il avait peur que son humeur ne se détériore. "Vous vous connaissez depuis longtemps ?"

"Depuis toujours," fit simplement Levi. "Erd aussi. C'est mon meilleur ami. Et Hanji est comme une soeur à mes yeux. Elle peut paraître étrange aux premiers abords, mais on s'y fait." Eren put aisément dire qu'il tenait à eux. C'est vrai, Hanji était gentille et Erd était sympathique. Il avait des amis qui comptaient à ses yeux, même s'il n'avait pas l'air de le montrer très souvent. Levi, de toute évidence, était une personne qui n'exprimait pas grand chose à part son agacement et sa grossièreté. Mais ça lui convenait. Eren ferait avec.

Il hocha la tête pour lui montrer qu'il avait enregistré sa réponse. Il n'avait pas grand chose à dire. Certes, il avait un prénom au bout de la langue, et l'envie meurtrière d'amener ce sujet, mais il ne pouvait ignorer cette crainte au fond de lui, et le fait que lui, amenant ce sujet-là, ne faisait aucun sens. Alors il choisit autre chose. Le soleil se couchait et une lumière apaisante tombait sur eux. "Quel âge tu as ?" demanda tout à coup Eren. C'était une question qu'il s'était souvent posée.

Levi laissa un léger rire naître dans sa gorge. "Je suis beaucoup trop vieux à mon goût. Non que la vieillesse me fasse peur, j'ai simplement vécu des années inutiles. J'aurais aimé qu'on me rembourse l'anarque." Il avait dit ça sérieusement, et Eren ne pouvait pas vraiment comprendre. Il ne connaissait pas encore son histoire, du moins, qu'une seule partie. Et même, Eren était trop jeune pour véritablement comprendre ce genre de choses. Cela dit, la non-réponse de Levi laissait encore un blanc dans son esprit. Levi sembla le réaliser puisqu'il finit par ajouter, nonchalant, "vingt-sept ans." D'accord. Vingt-sept ans. Vingt-ans, c'était bien. Eren regarda dehors.

"Tu fais jeune." Eren le pensait. Levi faisait très jeune. Il savait que sa taille jouait sûrement, et il avait deviné que Levi n'aimait pas qu'on remette sa taille en question – on pouvait l'insulter de tous les noms, lui donner tous les défauts du monde, mais la seule chose qu'il ne pouvait laisser passer était qu'on ne fasse une remarque sur sa taille. Question de fierté.

Levi haussa les épaules tout en conduisant de sa main droite. Eren chercha quelque chose d'autre à lui demander. Il avait tellement de choses à apprendre sur lui, tellement de détails qu'il voulait savoir, que c'était presque insupportable. Et encore une fois, le fait même que Levi soit apte à lui confier toutes ces informations le gonflait de fierté. Il aurait pu se satisfaire juste de ça, s'il l'avait voulu. C'est vrai. C'était assez. Les paroles d'Hanji lui revinrent en tête. Il sourit.

"Pourquoi tu souris, gamin ?" demanda Levi sans lui accorder un regard, cependant. Eren tourna la tête dans sa direction et l'observa conduire.

C'est vrai, pourquoi souriait-il ? ça, il ne pouvait pas le lui dire. Pas encore. Il ne pouvait pas dire quelque chose qui sonnait aussi bizarre. Pas dans une voiture, pas comme ça, pas avec cette nonchalance naturelle presque désinvolte. Lui-même ne savait pas trop pourquoi il souriait. Ce qu'avait dit Hanji lui faisait plaisir, c'était tout. Y avait-il quelque chose d'autre à dire ? Eren trouvait que non. "Rien," souffla-t-il comme s'il tentait de s'en convaincre lui-même.

Levi haussa les épaules, une deuxième fois. "Comme tu veux," fit Levi, et il sembla figé dans la même expression. Si Eren le voyait pour la première fois, il aurait pu penser que Levi s'ennuyait profondément, mais il avait appris que c'était sa manière par défaut d'exprimer les choses. Son visage exprimait tellement d'émotions à la fois qu'il semblait ne rien ressentir du tout. Quant à ses manières, ses gestes – c'était de la nonchalance presque séduisante à laquelle Levi ne faisait plus attention. Eren, si. Mais d'une bonne manière.

Levi alluma la radio, et décida qu'il valait mieux écouter sa propre musique. D'un geste expert, et sans avoir besoin de quitter la route des yeux, il attrapa une cassette qu'Eren n'avait même pas vue, et la glissa dans la fente faite à cet effet. Quelques secondes plus tard, une chanson démarra. "Alison," fit Levi. Eren se tourna vers lui sans comprendre, et il rajouta, "de Slowdive." Ah. Il parlait de la chanson. Tant mieux.

Eren ferma les yeux et posa l'arrière de son crâne contre l'appuie-tête. Cette musique était parfaite pour s'envoler. Oublier. Enfin, il y avait des choses qu'Eren refusait d'oublier. A cette pensée, il ouvrit brusquement les yeux, et Levi l'observa curieusement. "Quoi ?" demanda Levi.

"Hm," commença Eren, mais il n'alla pas plus loin. Les mots étaient morts sur ses lèvres. Que dire ? Que lui dire ? Et puis tant pis, de toute manière, Levi s'en fichait sûrement. "Pourquoi tu m'as embrassé, hier ?" Dire ça à voix haute était définitivement étrange. Il n'eut aucun mal à se souvenir de la chaleur de ses lèvres, et de la brutalité de leur contact.

"Quoi, tu voudrais que je recommence ?" lâcha Levi en le regardant du coin de l'oeil, d'une voix très sérieuse. Eren ne savait plus s'il plaisantait ou pas. Il n'arrivait pas à cerner cet homme. Levi soupira. "Sérieusement, tu pensais à ça ?" Oui. Y avait-il une honte à ça ? Mais comme Eren ne répondait pas, ses yeux toujours bloqués sur son visage impassible, il décida qu'il allait peut-être lui devoir une explication. C'est vrai, il lui devait bien ça. "Désolé, c'était égoïste de ma part. Hanji avait besoin d'une preuve."

Oui, ça, Eren l'avait compris. Il l'avait très bien compris. Mais ce qu'il voulait savoir était en quoi cela était-ce une preuve ? Ou du moins, une preuve suffisante ? Non, il ne savait pas comment formuler ça. Heureusement pour lui, il n'en eut pas besoin. Levi reprenait déjà. "Tu le sais déjà, mais j'ai fréquenté Erwin pendant une période difficile de mon adolescente. J'étais encore qu'un gosse et disons que les… séquelles, ont été importantes. Physiques comme morales." Il soupira derechef. "Hanji m'a vu évoluer tout ce temps. Elle m'a vu m'élever et retomber minablement vers le bas, pour au final ne ressembler qu'à une merde pittoresque abandonnée sur un trottoir. Tout ça pour dire qu'elle trouve que j'ai besoin de…" Il plissa les yeux, cherchait un mot. "Stabilité." Même dit, il n'en était pas sûr, mais ne chercha pas à en rajouter. "J'ai couché après pas mal de gens entre temps. J'avais besoin du contact physique pour oublier. Mais ça ne marchait pas. Chaque fois, c'était pénible et désagréable, ou même parfois, je ne ressentais rien. Absolument rien." Une pause. Eren l'écoutait attentivement, sans décrocher ses yeux de ses lèvres, qui s'animaient en créant des mots infiniment beaux, une fois sortis de sa bouche. "La dernière personne que j'ai embrassé, c'était Erwin."

Il y était. Il avait sa réponse. Les tous derniers mots prononcés étaient ceux qu'il attendait. Quelque part, cette réponse le dérangeait. Et d'une certaine manière, il ne comprenait toujours pas en quoi lui, adolescent banal et colérique, pouvait faire une différence. "Avant toi," rajouta Levi, et ce fut le signal : son coeur se décrocha de sa poitrine et il sentit tout son corps bouillir d'une énergie incontrôlable, et Eren n'arrivait pas à savoir si c'était agréable ou non. En un sens, oui, peut-être.

Durant deux, trois minutes, aucun d'eux ne parla. C'était quelque chose entre le malaise et le silence de base, indéfinissable, correct. Eren sentait les émotions le détruire de l'intérieur et il ne comprenait toujours pas ce qui se passait en lui. Une autre chanson passa et sur ses dernières notes, Levi arrêta la voiture.

Eren regarda devant lui. C'était le lac de la dernière fois. Ils sortirent d'un commun accord de la voiture, laissant la cassette en marche et les portières ouvertes. Le soleil fuyait timidement, laissant des reflets colorés d'une beauté sans pareille sur le lac en face d'eux. Eren ressentit une certaine familiarité. Il était déjà venu ici. Dans cette voiture. Avec cette personne. Cette personne. Il eut l'impression de comprendre quelque chose, comme un déclic, et son visage s'assombrit soudainement tandis qu'il s'asseyait sur l'herbe, assez près de Levi pour presque sentir son épaule frôler la sienne. Tant de choses avaient changé depuis qu'ils étaient venu ici.

"Ça ne va pas ?" demanda Levi, et il n'était pas inquiet, mais presque. C'était rare de voir Eren si sombre. Frustré.

Il tourna brusquement la tête à sa gauche, où se trouvait Levi. Tous les deux fronçaient les sourcils sans comprendre et s'observèrent sans rien dire. Eren ne savait pas trop. Oui, ça allait. Ça allait parce qu'il était là, avec lui. Mais ça n'allait pas parce que justement, tout allait bien. Qui plus était, grâce à un gay de vingt-sept ans aux allures grunge et aux attitudes impolies. Mais merde, qu'est-ce qu'il faisait ici ?

"Hey." Levi lui parlait. Sa voix s'était adoucie. Alors, le visage d'Eren aussi. Peu de temps après, comme Eren semblait se détendre et que leur contact visuel ne se brisait toujours pas, Levi entreprit de lui raconter quelque chose. "Tu sais, la librairie où travaille Hanji, elle appartenait à mon père."

Eren ne le savait pas. Bien sûr qu'il ne le savait pas. Pourquoi le saurait-il ? Stupide. En tout cas, c'était quelque chose qui lui réchauffait le coeur. Il se rappelait l'odeur des livres et l'atmosphère paisible de la boutique. Si c'était les restes de son père, alors son père devait être une personne intéressante, et fascinante. Tout autant que son fils.

"En fait," confia Levi, "ce n'est pas mon père." Silence. "Pas vraiment." Pause, encore. "C'était ma famille adoptive, et j'ai merdé." Encore. Levi parvenait encore à le surprendre. Cet homme était bâti sur un mystère sans fin, et il se recouvrait de secrets. Eren était fasciné d'en apprendre plus sur lui à chaque jour qui passait. Et même s'il ne pouvait pas comprendre, il savait combien c'était dur. Mikasa en avait parfois souffert. Elle aussi, avait été adoptée. Il savait d'expérience que parlait de ses parents biologiques ne serviraient à rien. "Mon père tenait beaucoup à moi. Dans un sens, je pense qu'il espérait que j'irais mieux, un jour. Il voulait que je me reprenne, que j'avance, que je grandisse." Levi souffla. C'était presque pénible d'entendre la voix de Levi pencher légèrement quand il prononçait ces mots. Etait-ce douloureux pour lui de lui raconter ça ?

Comme Levi regardait l'herbe devant lui, Eren posa sa main sur son bras. Il se passa quelque chose. Levi nota le contact, redressa un peu la tête et observa sa main posée sur sa peau nue. Il ne portait qu'un t-shirt. Mais sa peau était tiède. Douce. Ils se regardèrent.

Le geste rassurant d'Eren eut l'effet escompté. Sans le quitter des yeux, Levi continua. "Quand j'ai appris qu'il était mort, j'ai flippé. J'ai flippé parce que j'étais dehors, quand ça s'est passé. Que j'étais je ne savais pas où, à baiser je ne savais pas qui, et que j'étais complètement foutu. J'étais foutu dehors, dedans, j'étais complètement pourri. On ne pouvait plus rien attendre de moi." Silence. "Ma vie est une véritable montagne russe. Mais j'ai l'impression qu'enfin, je vais pouvoir reposer ma tête."

Eren hocha doucement la tête. "Ton oncle." Il serra les lèvres dans une moue compréhensive.

"Non," objecta Levi, d'une voix presque inexistante. "C'est toi."

Eren leva les yeux vers lui. Levi dut sentir que ces mots avaient eu un effet sur lui, car sa main posée sur son visage s'était légèrement crispée, comme s'il hésitait entre serrer plus fort et la retirer. Eren ne savait réellement pas. Comment réagir ? Lui ? Vraiment ? N'importe quoi. Ce n'était qu'un adolescent minable qui se battait à chaque occasion qui se présentait, qui délaissait ses études, et qui cachait absolument tout à ses meilleurs amis. Qu'avait-il de spécial ? En réalisant tout ça, Eren détourna les yeux, tournant sa tête vers le lac, et son expression se fit plus dure. Mais il ne bougea pas sa main.

"Hey," fit Levi, encore. Mais cette fois-ci, Eren ne réagissait plus. Il se contentait d'observer le lac lui renvoyer des couleurs magnifiques, mais il ne semblait plus apte à les apprécier. Elles étaient là, belles, et lui était assis là à les contempler, sans pour autant faire taire la danse effrénée de son coeur. Est-ce qu'il paniquait comme avec Petra ? Ou venait-il simplement de réaliser à quel point Levi avait tort ? Comprenait-il seulement ce que venait de lui dire Levi ? Non, il ne paniquait pas. Oui, il trouvait que Levi ne savait pas de quoi il parlait. Et non, il ne comprenait pas ce qui avait été dit. Il avait entendu – mais l'importance des mots, bien qu'écoutés, n'avait pas encore retentit dans sa tête.

Levi attrapa son menton d'une main experte et Eren manqua de sursauter. Une nouvelle musique démarra. C'était Crazy For You, de Slowdive, toujours. Les yeux perdus d'Eren rencontrèrent pour la énième ceux, gris et solitaires, de Levi. Quelle heure était-il ? Il ne savait pas.

Crazy for lovin' you, répétait la chanson, et Eren perdait le contrôle sur ses pensées, sur les battements de son coeur, sur la chaleur de ses joues, sur absolument tout. Tout glissait, tout fuyait sous ses pieds et il tombait à la renverse. Mais Levi le rattrapait. "Hey," répéta-t-il, tout bas. Leurs visages étaient si proches qu'Eren sentait son souffle finir sa course sur ses lèvres. "Gamin, tu as des yeux putains de magnifiques." Eren, sans trop savoir par quel miracle, vit ses propres lèvres s'étirer en un sourire, avant de muer en un rire. Levi était satisfait, il avait au moins réussi à faire rire Eren. Mais il pensait ce qu'il venait de dire. Eren n'en revenait pas – non seulement il venait d'utiliser la pire technique de drague qui puisse exister, mais il l'avait remixée à sa manière, laissant la trace de son passage là-dedans.

So Tired prit la suite, plus troublante et lourde, comme l'écho de leurs propres pensées. Et sans prévenir, Levi posa son front contre celui de l'adolescent. D'abord, Eren prit peur et faillit retirer sa main, surpris par le geste de Levi. Mais il se détendit, se contenta d'écouter la respiration de Levi et la chanson qui passait dans la voiture, mélangée avec les cris des oiseaux, de-ci de-là, et du calme autour d'eux. Au bout d'un moment, Eren caressa son bras avec son pouce, comme un geste maternel. Il réalisa que la main de Levi, piégeant auparavant son menton entre ses doigts, était maintenant logée dans ses cheveux, à l'arrière de son crâne, et caressait délicatement ces derniers.

Eren ferma les yeux. Levi aussi.

Ils étaient bien.

"Quand est-ce que tu veux rentrer ?" demanda Levi, tout doucement, si bas que c'en était un murmure, comme un secret. Eren en frissonna presque.

"Jamais," répondit-il, provoquant un léger rire de l'autre côté. Levi souriait, il le sentait. Oui, s'il le pouvait, il ne rentrerait jamais. À quoi bon rentrer quand ici, il avait tout ce qu'il fallait ? Un endroit calme où s'entendre penser, et Levi. Eren avait peur, chaque fois qu'il se le disait, mais il en était certain, maintenant. Il avait besoin de Levi. Il était dedans trop profondément, désormais. C'était trop tard.

Il laissait tout derrière lui. Petra. Mikasa. Armin. Son père. Ses angoisses. Absolument tout. Sa collection de Pearl Jam, de Smash Mouth et de Depeche Mode, son livre préféré, son casque, ses céréales du matin et ses chaussettes trouées. Ses mauvaises habitudes. Son poing dans la face de Jean. Ses retards en cours. Les devoirs qu'il ne faisait pas. Les nuits qui tombaient trop tôt. Les derniers rayons de soleil qu'il capturait dans son hamac. Sa chaîne stéréo qu'il mettait toujours trop fort. Le cri de Mikasa quand elle avait supris une araignée dans la douche, l'année de ses neuf ans. Le sourire de sa mère sur les photos. L'odeur de pisse le jour où Mikasa et lui avaient ri tellement qu'il s'était fait dessus. Son dernier Noël 'en famille'. Le jour où eux quatre étaient allés au zoo. Sa première fête. La première fois qu'il avait vu une fille nue – dans un magazine, bien sûr. Oui, il laissait tout derrière lui si Levi était là. Il sentait quelque part qu'il n'avait pas besoin d'autre chose.

Ils finirent par se détacher et d'un commun accord, s'allongèrent dans l'herbe sèche. Il faisait chaud, beau, le soleil était presque entièrement couché, et maintenant, le lac leur renvoyait une lumière orange et apaisante. Eren posa sa tête contre la poitrine de Levi, et celui-là, comme s'ils avaient fait ça toute leur vie, passa son bras autour de ses épaules pour le ramener contre lui. Quelquefois, il caressait même ses cheveux, un petit peu. Puis sa main se figeait pendant quelques minutes, avant de réitérer le geste.

En tout, ils restèrent ici pendant longtemps. Si bien qu'au bout d'un moment, le soleil avait disparu. Il faisait nuit. Inutile d'allumer les phares de la voiture – ils étaient l'un contre l'autre et la lumière de la Lune se reflétait sur le lac. C'était assez.

"Hanji m'a dit que tu m'aimais bien," finit par dire Eren, son assurance naturelle retrouvée. Quand Levi ne l'assomait pas de répliques moqueuses à chaque minute, Eren pouvait trouver ses aises. C'était la première fois qu'il osait braver les limites de l'admiraton. Maintenant, il n'admirait plus seulement Levi, mais il lui parlait. Enfin, cela ne l'empêcha pas de se crisper sous son bras en attendant sa réaction.

Levi sourit. "Ah, celle-là." Mais Eren nota quelque chose, amusé.

"Ton coeur bat vite."

Evidemment, Levi était Levi. "Bien sûr qu'il bat vite, idiot. Si je m'attendais à ce qu'on me sorte une connerie pareille." Eren sourit à son tour, sa joue appuyée contre sa poitrine. Il pouvait discerner lorsque les battements de son coeur ralentissaient ou s'accéléraient, et sentir toute cette vie contre lui le fascinait. C'était le coeur de Levi qu'il écoutait. Le reflet de ses pensées.

Bien sûr, Levi ne mentait pas complètement. Ils se connaissaient à peine et le gamin l'agaçait très souvent, mais il l'intriguait, aussi.

"Je vais bientôt déménager." Cette fois, les rôles s'inversaient. Levi haussa un sourcil, mais Eren ne put le voir. "C'est ton coeur qui bat plus vite." Eren rougit. Blotti contre son aîné, sa poitrine était appuyée contre son flanc, et il avait oublié que lui aussi, à sa manière, pouvait sentir son coeur battre. Enfin, c'était dit, au moins.

Il ne voulait pas qu'il déménage. Le message était passé. Levi comprenait.

Il savait qu'il flippait un peu, alors il se dit qu'il devait le rassurer. "Je n'irai pas loin. Quelques pâtés de maison plus loin, dans le pire des cas, il te faudra prendre le bus pour venir. Au pire, tu as un skateboard, non ?" C'est vrai. Eren l'avait glissé dans la conversation, vendredi soir, et il fut surpris que Levi l'ait retenu. Il sourit contre sa poitrine.

"Chez toi ? Tu veux que je vienne chez toi ?" Eren était vraiment amusé.

"Pourquoi pas ?" fit Levi. Après tout, c'est vrai, pourquoi pas. Mais lorsqu'il sentit le sourire de l'adolescent s'élargir contre lui, il haussa un sourcil moqueur. "T'emballes pas, gamin, c'est juste là où j'habiterai." Eren sourit de plus belle. Il s'y ferait peut-être un jour, à ce pseudonyme presque affectif, et à cette manière de parler presque cassante, mais qui se voulait, finalement, plus propre à son caractère que là dans un but précis.

Ce n'était peut-être qu'un endroit précis, une maison, un appartement, n'importe quoi ; mais c'était un morceau de Levi qui était encore à découvrir, et il n'allait pas dire non. Eren jeta un coup d'oeil aux Dr Martens rouges nonchalament levées vers le ciel. Puis il suivit leur trajectoire et regarda les étoiles. Il sentit la main de Levi caresser légèrement ses cheveux.

Eren songea. Il aimait les filles, mais il avait perdu son intérêt en Petra au profit de Levi. Les choses étaient étranges, singulières, inhabituelles. Il n'avait jamais eu à faire à des choses pareilles. C'était presque tordu. Mais il savait que quelque chose se passait. La veille, lorsqu'il l'avait imaginé avec Erwin, il avait commencé à imaginer des tas d'autres choses. Moins malsaines peut-être, parce que sa haine pour Erwin se construisait d'heure en heure, petit à petit, et que mettre Levi en sa compagnie était un peu comme se couper un doigt et regarder le sang pisser sans réagir. L'exemple était macabre, mais c'était véridique.

Il avait commencé par l'imaginer torse-nu, et quelque part, cette partie-là de l'histoire était clairement innocente. Il avait déjà observé les gars dans les vestiaires, leur torse, et le contraste entre toutes les personnes. Les gens plus musclés que d'autres. C'était tout, rien de plus. Dire que c'était beau ne coûtait rien. Puis, il y avait autre chose. Quelque chose qui pesait dans son esprit comme une pierre qui coule dans l'eau, le tirant vers le bas. Il ne pouvait pas en parler à Levi, non seulement c'était trop gênant, mais il récolterait des moqueries dans le processus, alors il gardait ça pour lui. Peut-être qu'il aurait envie d'en parler à Armin. En tout cas, toujours utile qu'il avait fini par en tirer une conclusion, nette et indéniable : Levi l'attirait.