Le monde est en vérité empli de périls,
Et il y a en lui maints lieux sombres mais il y en a encore beaucoup de beaux,
Et quoique dans tous les pays l'amour se mêle maintenant d'affliction,
Il n'en devient peut-être que plus grand.

— Thorin, tu es là ?

Le chuchotement se mêla au hurlement du vent qui lui répondit, lugubre et glacé. Le hobbit frissonna et ferma les yeux, jugulant un souffle angoissé. Pour maintenir la terreur à distance, il chercha à se persuader que si Thorin n'était pas à ses côtés, c'était qu'il estimait qu'il ne courait aucun risque, et non parce qu'il avait plusieurs combats de front à mener.

Le petit groupe n'avait pas eu à attendre longtemps avant de se faire débusquer par un Nazgul aux sens affutés. Ils avaient connu quelques jours de répit durant lesquelles la princesse elfe les avait conduit à vive allure vers la demeure de ses proches parents, chez la dame de la forêt d'or. Puis la traque avait commencé.

Ils avaient repoussé quelques assauts, orcs ou gobelins, mais le dernier fut le plus violent et, sans l'aide de Thorin, dont l'état brut et éthéré lui offrait une puissante force de frappe, le groupe aurait été décimé :

L'attaque avait eu lieu au cœur de la nuit, alors que l'obscurité semblait d'étoupe. Les orcs avaient pour ordre de capturer le semi homme et de mettre hors d'état de nuire la femme elfe, l'humain et le plus jeune des deux nains et les trois Nazguls, qui dirigeaient l'escarmouche, devaient se contenter d'occuper les deux nains, qui n'appartenaient pas au monde des vivants, afin de faciliter la tâche de leurs guerriers.

Bien entendu, Bilbo s'était défendu vaillamment, mais il avait été submergé par le nombre de ses assaillants et donc, rapidement maitrisé puis enlevé par une petite troupe qui s'était ensuite détachée pour ramener leur butin à leur maitre, tandis que les autres guerriers défendaient leur vie.

Combattant côte à côte avec son neveu, Thorin n'avait pu se résoudre à abandonner celui-ci à leur trois dangereux adversaires. Il s'était donc résolu à faire appel au pouvoir que l'anneau avait distillé en lui pour en venir à bout rapidement, malgré les vociférations de Fili, qui avait ressenti la puissance néfaste déployée par le spectre de son oncle, et qui avait conjuré à ce dernier de ne pas se damner plus qu'il ne l'était déjà.

Mais la puissance de Thorin conjuguée à celle, corrosive, que l'anneau lui avait accordée, lui permis non seulement de faire honorablement face aux spectres noirs, mais en plus de les repousser. Il avait laissé à Fili l'honneur de nettoyer ce qu'il restait de la troupe orc qui avait pensé pouvoir venir à bout d'une elfe, d'un dunedain et d'un nain, formés aux arts du combat les plus subtils, puis il s'était séparé d'eux pour s'occuper de massacrer chacun des orcs qui s'en étaient pris à Bilbo et qui avaient déjà parcouru une bonne distance avec leur proie.


Un hurlement de Nazgul s'éleva et le cambrioleur décida qu'il était temps pour lui de bouger. Cherchant à se faire le plus silencieux possible, il se mit en marche, mais la nuit était profonde et le ciel voilé, si bien que le hobbit ne savait pas dans quelle direction il devait aller. Il avait bien senti la présence de Thorin à ses côtés à un moment et il avait vu ses assaillants mourir violemment, mais, depuis, seul un silence de mort régnait autour de lui et jamais il ne s'était sentit aussi seul, seul au milieu d'une dizaine de cadavres d'orcs qui avaient brutalement trouvé la mort sans raison apparente.

Vérifiant qu'il avait bien l'anneau avec lui, il se résigna à marcher selon les ouvertures dans la végétation, bien conscient qu'il était irrémédiablement perdu et qu'il n'avait aucune notion de sa localisation, encore moins de celle des autres.

Sa pénible marche dura quelques heures, sursautant au moindre bruit et chuchotant régulièrement le nom de Thorin, espérant le voir apparaître à ses côtés puis, lorsque la lumière devint grisâtre, il entendit le clapotement d'un ruisseau et, épuisé, il s'autorisa une pause près de l'eau.
Un jeune hibou décolla en hululant alors qu'il s'assit sur une souche pleine de mousse pour tremper ses pieds dans le liquide glacé et, soudain, un courant d'air particulier tourbillonna à côté de lui.
Un immense sourire barra le visage de Bilbo qui mit la main sur le côté en déployant ses doigts.

— Je t'attendais…

Il sentit le vent filer entre ses doigts, comme une caresse, en réponse et il jugula un frisson de frustration amère.

Il y avait à faire là-bas, les autres Nazguls sont arrivés en renfort… Tout est arrangé maintenant.

La voix semblait lointaine et Bilbo dût tendre l'oreille pour la cerner distinctement. Il hocha la tête et son regard se perdit sur l'eau du ruisseau qui ondulait joyeusement devant lui.

— Est-ce que… Ils sont loin d'ici ? Comment pourrai-je les rejoindre ?
Ils sont à quelques miles, mais les troupes du Mordor sont à leur trousse, ils ont décidé de jouer le rôle d'appât pour te permettre de continuer vers l'Est sans encombre.
Seul ?

Bilbo se redressa en écarquillant les yeux, sentant sa gorge se nouer soudainement.

J'essaierai de t'accompagner dans la mesure du possible…

Le hobbit resta bouche bée un instant, assimilant peu à peu le fait que Thorin ne faisait rien d'autre que lui proposer de sauver le monde… Tout seul.

Je… Je ne suis pas un héro, Thorin… Je… Je n'y arriverai pas…
Le Mordor n'a pas encore atteint l'apogée de sa puissance, ils ne se doutent pas que tu comptes détruire l'anneau… Fili, Kili, l'elfe et le dunedain ont l'intention de faire croire qu'ils l'ont en leur possession et qu'ils veulent le mettre à l'abri chez la Dame Galadriel, en Lorien…

La bouche sèche, Bilbo acquiesça, puis il essaya de sonder l'air autour de lui pour discerner Thorin, mais peine perdu, alors son regard revint sur la rivière.

— Je ne sais même pas dans quelle direction marcher…
L'Anduin n'est pas loin, si tu suis ce ruisseau, tu finiras par arriver au fleuve. Il te faudra le suivre jusqu'aux plaines de Dagorlad.
Tu resteras avec moi ?
Toujours.

Bilbo eut un léger sourire, puis, rassuré par la présence de Thorin et l'aube qui naissait, il se remit sur pied et sans un mot, reprit la marche en longeant le ruisseau.
Il sentait que communiquer avec lui coutait un effort au fantôme, qui semblait économiser ses mots, alors il se garda d'engager la conversation, malgré l'envie qui le taraudait. Il avait tellement de choses à lui demander, à lui raconter ou à entendre de lui qu'il en vint à lutter pour garder le silence, puis, pour occuper sa langue, il commença à chantonner doucement. Il sentait Thorin tout autour de lui, disparaissant parfois quelques minutes ou alors papillonnant à droite à gauche alors qu'il évoluait dans un monde qui lui était propre, non fait de sens et de matière, mais de lumières et d'ombres.

Au bout de quelques heures de marche, le ruisseau était devenu rivière, large mais tumultueuse, et Bilbo, fatigué, s'assit.
Il sentit Thorin s'immobiliser non loin de lui, mais il ne s'occupa pas de lui, préférant fouiller dans son sac pour récupérer ses provisions et il grignota avant de chercher sa pipe. Mais il se rappela l'avoir offerte au deux frères la veille et il soupira en se laissant tomber contre l'arbre derrière lui. Distraitement, il plongea sa main dans sa poche pour en sortir l'anneau, sans ressentir le frémissement qui parcouru l'esprit de Thorin à la vue de l'artefact, et il le regarda en fronçant les sourcils.

— Tout ça pour ça…
Tu n'as pas idée du pouvoir qu'a cette chose…
Je le trouve pratique… Et il n'a pas l'air aussi maléfique que l'or qui t'a fait tourner la tête jadis…
Et pourtant, Bilbo, il l'est, au delà de l'entendement. Je peux le ressentir dans mon essence… Ce que l'or a fait de moi n'est rien à côté de ce que cet anneau me propose…

Le souvenir du regard hanté qu'avait eut Thorin lorsqu'il recherchait effrénément l'Arkenstone fit frémir Bilbo, qui cacha prestement l'anneau dans sa poche. Puis il croisa les doigts et joua un instant avec ses pouces, les yeux perdus dans le vide.
Au terme d'une longue réflexion silencieuse, il fit la moue et parla d'une voix douce :

—Tu vas changer à nouveau, n'est-ce pas ? Ça a commencé… Si tu cesses de lutter contre la corruption de l'anneau… Tu reprendras le visage que tu nous as montré au terme de la quête, lorsqu'il était question de retrouver l'Arkenstone…
Non… Ce sera pire…

Bilbo tressaillit et baissa piteusement le visage, sentant une vieille douleur lui compresser la poitrine.

— Si je le détruis, cette histoire sera réglée… Mais…

Il serra les dents et parla moins fort, conscient qu'il n'était pas censé penser comme cela :

— C'est grâce à lui que je peux communiquer avec toi…

Il sentit Thorin prêt de lui, mais, incapable de discerner sa silhouette, il garda les yeux rivés au sol et il inspira pour chasser la frustration de le savoir si proche sans pouvoir le toucher.
L'autre ne répondit pas et le silence s'étendit. Au bout de quelques dizaines de minutes, le hobbit soupira, puis il se leva pour repartir, discrètement suivit par l'esprit silencieux du roi nain.

— Ca va être long…


Il rejoignit l'Anduin en fin de journée et passa la nuit sur la berge, frigorifié et l'esprit bien trop inquiété pour parvenir à dormir sereinement, malgré la lourde fatigue qui s'était abattue sur lui.
Il ne savait pas vraiment si Thorin avait passé toute la nuit avec lui, il le soupçonnait d'avoir disparu quelques heures, en éclaireur ou bien il s'était rendu auprès de ses neveux, Bilbo ne pouvait pas l'affirmer.
L'aube le trouva courbaturé et peu vaillant, toutefois, il se leva, fit l'inventaire de ses provisions en soupirant lorsqu'il se rendit compte qu'il n'en avait que pour quelques jours, puis il s'approcha de la berge, sans vraiment savoir de quelle manière il pourrait bien traverser ça.

Il ne percevait pas la présence de Thorin à côté de lui, toutefois, il sentait que l'esprit était dans les parages. S'ils avaient été sur le même plan, il l'aurait vu, silhouette floutée au dessus d'un monticule qui faisait face au fleuve, perdu dans les limbes et immobile, sans la moindre notion du temps.

Une légère brume commençait à monter lorsque le hobbit reprit la route et il marcha plusieurs jours le long du fleuve, avec ou sans Thorin à ses côtés. Au matin du troisième, il eut l'incroyable chance de trouver une petite embarcation échouée, ayant certainement appartenu à des pêcheurs en amont, et il prit une demi-journée pour la remettre en état, profitant du répit pour piéger quelques lapins et ramasser des baies et tubercules afin de se confectionner de nouvelles vivres. Il passa ensuite la nuit sur la berge, et, le lendemain, plus motivé, il embarqua à l'aurore pour filer vers le Sud, accompagné par Thorin.

Il resta silencieux durant toute la matinée, mais sentir la présence, muette et invisible, du spectre à côté de lui lui pesait autant que son absence, alors il parla. De tout et de rien, d'abord : du chêne qu'il avait planté et qui avait certainement germé maintenant, de la manière dont son voyage du retour s'était déroulé, quelques anecdotes concernant les us et coutumes de la Comté... Et, une fois lancé, il eut du mal à s'arrêter et les jours commencèrent à défiler, rythmés par ses anecdotes.

La plupart du temps, Thorin se taisait, parfois, il n'était tout simplement pas là, soit plus au nord pour soutenir ses neveux, soit errant dans les salles du trésor à Erebor, ou alors, tout simplement, immobile quelque part, son esprit tournoyant sur place dans une lente spirale, hors du temps et de l'espace.
Mais, le plus souvent, il écoutait, s'accrochant à la voix de Bilbo comme à un phare, et il lui répondait régulièrement, sans être capable de tenir une conversation, mais il posait des questions et commentait les propos du plus petit pour l'encourager à continuer.


— C'est comme ça que j'ai su qu'il s'agissait d'un fantôme, en réalité. C'était vraiment marrant, le cri de Lobélia a été entendu dans toute la Comté ! Et Kili l'a poursuivit pendant un long moment, puis il s'est installé chez elle quelques jours. Ça l'a tellement épouvanté qu'elle m'a ramené les couverts qu'elle m'avait volé en pensant qu'ils étaient, eux aussi, maudit et en espérant que l'esprit la laisse tranquille. Et avec tous ça, certains hobbits de Château-Brande se sont découverts des pouvoirs d'exorcistes et ils ont fait un rituel dans l'idée d'apaiser le spectre. Kili était content, on lui a fait des sacrifices et il y a même eu un concert de violon pour lui. Après ça, il a laissé tout le monde tranquille et il n'est resté que chez moi, s'il sortait de mon Smial s'était pour s'éloigner de la Comté. Les hobbits ont fait selon leur habitude : ils en ont parlé pendant quelques Lunes, puis ils ont oublié.

Pagayant sur sa barque, porté par le courant, Bilbo parlait à voix haute, sans savoir si Thorin l'écoutait. Mais lui raconter ces anecdotes lui faisait du bien et ça lui permettait de dédramatiser la situation que Kili avait connu après la bataille des cinq armées. Puis, à court de souvenirs joyeux, et préférant taire les moments les plus difficiles qu'avait eu le spectre, il se tut. Mais la voix du nain, qui voulait continuer à l'entendre parler, s'éleva doucement :

Vivre dans une maison considérée comme maudite par tes semblables ne t'a pas porté préjudice ?
Ho non, pas du t- Quoique… Si, en fait… Mais juste un peu ! Ils considéraient que les richesses que j'avais ramenées étaient maudites et certains ne voulaient pas avoir affaire avec moi… Et puis très peu de visiteurs se sont risqués à entrer dans ma maison. Ce qui était une bonne chose, en soi, car je possède beaucoup de biens de grande valeur maintenant, qui attisent la convoitise de quelques cambrioleurs moins honnêtes que moi. Mais Kili n'avait aucune emprise sur les choses, était totalement silencieux et invisible, peu de gens pouvaient affirmer avec certitude qu'un fantôme se baladait chez moi. Et puis je ne pouvais pas parler avec lui comme je le fais avec toi…

Bilbo continua de babiller pendant des heures, glissant sur d'autres sujets qu'il espérait intéressants. Il avait compris, lors de la quête, que Thorin admirait, sans l'admettre, la capacité qu'avait le cambrioleur de toujours s'attacher aux choses simples et ne jamais désirer celles qui n'avaient, concrètement, rien à lui apporter.

C'est pourquoi le hobbit refusait de parler de la quête, des trésors, de la guerre ou des sujets trop graves, il préférait apprendre au roi déchu que la vie ne se résumait pas à l'amassement de richesses et à la taille du trône sur lequel il était assis. Mais il avait aussi peur de trop l'ennuyer, alors, au fil des jours, ses sujets se firent de plus en plus rares et il passait de plus en plus de temps silencieux.

Mais Thorin parvenait toujours à le renvoyer, suite à une remarque ou une question, si bien que, même lorsqu'il pensait avoir tout dit, il repartait pour une heure ou deux sur un sujet qu'il aurait pensé ne jamais aborder à voix haute.

Au bout d'une dizaine de jours, il atteignit les chutes du Rauros et après avoir failli chavirer en tentant d'apercevoir dans leur intégrité les statues gigantesques des rois d'antan, il accosta sur la berge en fin de matinée et il abandonna sa barque pour se diriger vers les anciens champs de bataille de Dagorlas. La route aurait pu lui sembler dure et pénible, mais le spectre de Thorin le guidait dans le labyrinthe acéré qui encerclait les marais des Morts tout en continuant d'entretenir la conversation qui, bientôt, ne tourna qu'autour d'un seul sujet : Bilbo. Ses pensées, ses rêves, ses goûts, ses peurs, ses projets, ses souvenirs, les meilleurs comme les pires…
Plus les jours passaient, plus Thorin se montrait curieux et plus ses questions se faisaient intimes, mettant bien souvent le hobbit dans l'embarras.


En grelottant, Bilbo essaya de se recroqueviller pour conserver un minimum de chaleur, mais il sentait le froid se répandre dans chaque fibre de son corps, contractant ses muscles et gelant ses os. Il venait de sortir du massif de lave figée et le marais des Morts s'étendait à ses pieds, putride et puant.

Quelques heures plus tôt, Thorin lui avait demandé de se cacher, puis l'esprit avait disparu un long moment avant de revenir en assurant que le danger était passé, sans dire de quoi il s'agissait. Le cambrioleur avait repris sa route, puis, décrétant qu'il était trop tard pour continuer, il s'était installé pour la nuit.

Mais la morosité de l'endroit, la solitude qui lui pesait malgré, ou à cause, de la présence invisible de Thorin et la peur qu'il ressentait à l'idée de pénétrer dans le Mordor l'empêchaient de trouver le sommeil, malgré sa fatigue, et, au bout d'une heure à lutter, il se redressa pour sonder l'air autour de lui.

Il vit alors, malgré la pénombre, la silhouette trouble et figée du nain qui lui faisait dos, encore perdu dans les rêveries propres à son état éthéré, faisant face aux montagnes noires et acérées qui formaient la frontière du royaume de Sauron.

Lorsque le spectre restait longtemps immobile, Bilbo pouvait presque discerner ses traits, au bout d'un moment, comme sculptés dans le vent.
Plus le temps passait, plus il remarquait que Thorin prenait en consistance, non pas dans son aspect physique, mais dans sa prestance et sa présence. Il ne faisait plus que le deviner : lorsque le nain était, là, c'était une certitude et non plus un simple ressenti. Toutefois, le hobbit ne s'en réjouissait pas et il avait peur de comprendre que seule la proximité de l'anneau et son pouvoir malsain en était la cause. Mais, ce soir, il ne voulait pas se torturer l'esprit alors qu'il avait déjà beaucoup à penser et il se leva pour se rapprocher de Thorin qui eut un murmure, un seul :

— J'ai tellement envie de te prendre dans mes bras, Bilbo…

Le hobbit haussa une épaule et il s'assit au sol, la mâchoire crispée. C'était réciproque et Thorin le savait, alors il n'en rajouta pas, trouvant que le silence était une réponse moins pathétique que ses sentiments enfouis. Ils restèrent longtemps silencieux, étudiant les lueurs qui dansaient sur le Marais des Morts et Bilbo parvint à somnoler jusqu'au matin, veillé par le spectre de Thorin qui ne put rien faire lorsque le petit corps se remit à trembler de froid.


— C'est au bord d'une petite marre qui n'a même pas de nom… Elle est à l'ombre de trois grands hêtres et se situe loin des habitations, donc peu de gens connaissent son existence. Quand le temps le permet, c'est là où je viens pour lire ou écrire des poèmes, je peux y passer des heures… S'il y a bien un endroit sur cette terre où j'aimerai être maintenant et pas ici, c'est là-bas…

Les yeux rivés sur ses pieds alors qu'il se frayait un passage dans la boue des marais, Bilbo parlait autant pour se divertir que pour garder l'attention de Thorin. Le spectre était nerveux, exposé sans la barrière du corps, il faisait face aux innombrables morts qui hantaient les lieux et qui, sans se montrer belliqueux, possédaient des substances suffisamment corrosives pour inquiéter Thorin.

L'anneau, qu'il avait accroché autour de son cou depuis qu'il avait compris que ce dernier cherchait à prendre la tangente en se laissant tomber de sa poche, se faisait de plus en plus lourd et, maintenant, Bilbo était capable de discerner les murmures qui s'en échappaient et qui cherchait à les corrompre, lui et Thorin.

Il y eut soudain une onde de choc tellement violente que Bilbo en tomba à la renverse et il resta au sol, les yeux écarquillés, conscient qu'il se passait quelque chose autour de lui mais incapable de discerner quoique ce soit. Une deuxième onde fit vibrer l'air et, semblant lointains, comme piégés dans le vent, Bilbo entendit des hurlements d'outre-tombe à glacer le sang.

— Thorin…

Aussi soudain que ça avait commencé, le calme revint brusquement et seul un long murmure glacé se fit entendre. Figé, Bilbo n'osait plus bouger et, ses sens à l'affut, il chercha à localiser le nain.

L'esprit était quelques mètres plus loin, totalement immobile et dos au hobbit qui s'approcha en courant.

— Que vient-il de se passer, Thorin ?
Les spectres qui vivent là… Ils ne sont pas tous endormis.
Que veux-tu dire ?
Ta vie est convoitée. Tu es une lumière parmi les ombres, Bilbo, tu les attires.

Bilbo sentit son cœur se serrer d'effroi et il porta son regard autour de lui, sans rien voir d'autre que les flammes qui dansaient au dessus de l'eau.

— Ils… Ils sont encore là ?
Non. Je les ai chassé pour le moment. Mais mieux vaut ne pas trainer.

Le cambrioleur acquiesça puis déglutit, mal à l'aise, et ils reprirent la marche en silence. Au bout de quelques heures sans heurt notable, Bilbo reprit la parole doucement :

— Une lumière parmi les ombres ? Que veux-tu dire ? C'est à cause de l'anneau ?
Non, c'est toi, ton âme… Dans cet univers qui n'est composé que d'ombres, tu irradies.

Thorin ne rajouta pas que, toutefois, au fil des jours, il voyait de quelle manière la lumière qui entourait le porteur de l'anneau se ternissait, corrompue par l'essence de Sauron qui cherchait à se distiller en lui par l'intermédiaire de l'anneau et noyée dans les ténèbres. Toutefois, l'esprit du nain ressenti une drôle d'émotion, brute et poignante, lorsque la voix douce affirma tout bas, mais avec conviction :

— Si j'irradie, c'est parce que tu es à mes côtés…
Je n'ai pourtant jamais été aussi loin de toi.
— Ça n'a pas d'importance parce que… Je sais que tu… Tu ne me laisserais jamais… Et puis tu es là… A ta manière.

Le hobbit buttait sur les mots, incapable d'annoncer à quel point l'attitude que gardait Thorin envers lui le comblait, malgré l'absence d'un corps à chérir ou à contempler. Il sentit une pression dans l'air et il s'arrêta. Levant le regard, il devina que Thorin était proche de lui. Une caresse légère sur sa joue le fit tressaillir et il ferma les yeux, préférant imaginer avoir un être de chair face à lui au lieu du vide.

Tu sais… Je pensais que tout ce qui relève des désirs, des passions et des plaisirs ne relevaient que de la matière… J'étais persuadé que l'esprit n'avait comme rôle que de maitriser le corps qu'il habite et pourtant… Jamais je n'ai ressenti d'envie plus puissante que celle de te contempler, te toucher, t'embrasser… Ces envies ne viennent pas de ma chaire, c'est beaucoup plus profond… T'embrasser, surtout… Tes lèvres me manques cruellement, je n'y ai que trop peu gouté...

Les yeux fermés, Bilbo s'imprégna de la voix grave qui tournoya en lui et il se sentit succomber, partagé entre la volupté du moment, profondément touché et grisé par la révélation, et par l'amertume de leur situation, si proches et pourtant si loin. Il voulait lever les mains pour les poser sur la nuque de Thorin qu'il sentait contre lui afin de lui offrir ses lèvres sans concession, mais il se retint et il frémit lorsqu'une caresse légère et faite de vent effleura ses flancs. Aucun des deux ne parla pendant un long moment, simplement immobiles et rêvant d'être enlacés, puis Thorin reprit la parole :

Je suis tellement désolé de t'infliger tout ça, Bilbo…

Soudainement, le hobbit se retrouva seul et il ouvrit les yeux. La réalité le heurta de plein fouet : perdu au milieu du marais des morts alors que la nuit commençait à tomber, et il frissonna sinistrement avant de reprendre sa route.


oOo


L'union de deux corps se mouvant au même rythme, la voix si douce de Bilbo, éraillée en criant son nom, ses mains sur son corps et-

Assez !
J'ai le pouvoir de te rendre ta chaire, roi nain… Tout ce dont tu as été dépossédé… Je puis te l'offrir si tu viens à moi.

L'esprit du nain se trouva subitement au cœur d'Erebor, plus belle et plus puissante que jamais, avec, sur son trône : Thorin, majestueux dans ses vêtements royaux, l'Arkenstone dans ses mains et Bilbo à ses côtés.

—Mensonges…

L'air se brouilla et, soudainement, les somptueuses salles du royaume nain furent assaillies par les flammes et par les cris de détresse de la population.
Un hurlement de douleur, poussé par la voix de Bilbo, transperça l'esprit du nain qui flancha, puis, le hobbit apparu ensuite, pâle et le regard fatalement vide, gisant sur le sol de marbre de la salle du trône, la couronne de Thror brisée en deux et les éclats de l'Arkenstone détruit éparpillés autour de lui, baignant dans le sang qui s'échappait de la gorge tranchée du cambrioleur.

Thorin se sentit prêt à faillir, mais la scène effroyable disparue ensuite et l'air autour du nain s'enflamma, jusqu'à former un œil dont la pupille ténébreuse lui faisait face.

Apporte moi l'anneau et ma colère épargnera les tiens !
Je ne cèderai pas !

La pupille se rétracta et l'étau de flammes se resserra autour de Thorin qui tachait de rester droit face à la menace. Mais il devait puiser dans ses forces et sa volonté ébranlés pour ne pas abdiquer face à Sauron, qui communiquait avec lui grace à la proximité de l'anneau.

Je connais l'opiniâtreté de ceux de ta race, roi nain, mais résister ne t'apportera rien ! Apporte moi l'anneau, tu seras récompensé au delà de l'espérance…

Les flammes se firent plus denses et Thorin se sentit soudainement pris au piège. Alors il mobilisa sa volonté et, soudainement, il s'échappa, afin de se soustraire à Sauron, en passant sur un autre plan. La diversion fonctionna et le seigneur des Ténèbres le perdit de vue. L'œil se rétracta de colère, puis son attention se porta une nouvelle fois dans la Lorien, zone qui lui était invisible mais qu'il cherchait ardemment à percer. Confiné dans sa tour, il n'avait pas encore récupéré tous ses pouvoirs et sa dernière confrontation avec la Dame blanche l'avait affaibli. Retranché au Mordor, il préparait son retour dans l'ombre, convoitant l'anneau qu'il pensait dans la Forêt d'Or, sans savoir que Bilbo arrivait au terme de son voyage.

— Thorin ?

Le hobbit se redressa en sursaut, sortant de son sommeil en ressentant soudainement l'absence de l'esprit du roi nain. Il lui semblait avoir senti l'air crépiter autour de lui durant un long moment, mais il était incapable de discerner ce qu'il se passait dans le monde immatériel.

— Thorin, tu es là ?

Le silence lui répondit et Bilbo frissonna. Remarquant la lueur changer à l'Est, à défaut de voir le jour se lever dans ces terres, il se mit sur pied, le cœur lourd, et reprit sa marche en direction des montagnes sombres qui se dressaient face à lui, seul.

Thorin réapparut en fin de matinée, plus consistant que jamais, l'air qui le composait était presque blanc et Bilbo n'avait plus aucun mal à discerner sa silhouette éthérée.

Plus au nord, j'ai trouvé un passage, mais il ne sera pas sans danger. Ces montagnes grouillent de créatures obscures…
Il n'y a pas un autre moyen de pénétrer au Mordor ?
La porte noires est close et tenter de l'emprunter causera ta perte… Non, il faut franchir ces Montagnes et il n'existe que peu de passages, surtout au Nord…

Bilbo hocha la tête, découragé, puis il s'arma de courage et continua sa route.


Ce chapitre a tellement de retard que je ne sais même pas quoi dire pour me faire pardonner...

Mais bon, il rentre tout de même dans un combo de publications spéciales noël !
Après Shari Vari et Koop, voilà mon petit cadeau pour mes lecteurs/reviewers assidus (tant qu'ils n'ont pas oublié que cette fic là existe XD)
Requiem est le prochain sur la liste, mais je ne sais pas dans combien de temps il sera prêt.