LIVRE II

The one who needed saving


Chapitre I – Power is power

La chaleur était suffocante, en ce jour de fête. L'anniversaire du roi Joffrey Ier était célébré à grands renforts de combats et de joutes. Sa sœur, la princesse Lyarra, était assise à sa droite, tandis que sa fiancé, Lady Sansa Stark, était assise à sa gauche. Si la première arborait un sourire éclatant et n'hésitait pas à rire aux bons mots du souverain, la seconde semblait bien moins enchantée par le spectacle. Elle n'arborait qu'un sourire de façade, sans aucune chaleur ou entrain. Devant eux avait lieu le combat entre le Limier et quelque chevalier sans valeur ni nom. Le combat… La mise à mort, plutôt, songea la princesse en regardant le jeune homme recevoir coups sur coups de la part de son adversaire. Il ne tarda pas à être précipité à bas des murailles jusque dans la cour du Donjon Rouge sous les cris des courtisans amassés là. Joffrey sauta de son siège et s'approcha du bord de la Promenade. Elle eut un sourire. Officiellement, c'était une faveur pour Sandor Clegane. Officieusement, elle s'imaginait poussant son roitelet de frère… De demi-frère.

« Tu as bien combattu, Chien ! » s'exclama-t-il pour son bouclier-lige, de l'autre côté du gouffre, l'entende. Il se tourna ensuite vers les deux jeunes femmes à ses côtés. « Cela vous a-t-il agréé ?

- Ce combat fut impressionnant, mon très cher frère.

- Il a bien combattu, votre majesté, » se fendit Sansa.

- J'ai déjà dit qu'il avait bien combattu.

- Oh mon roi, ne tourmentez pas votre dame, » soupira Lyarra en venant saisir le bras de Joffrey. « Qu'y connaît-elle, en combat ? Elle ne peut juger de la qualité de Lord Clegane.

- Bien sûr. Vous avez raison. »

Il lui adressa un sourire charmeur et la serra contre lui. Les courtisans les observèrent sans dire un mot, mais elle savait ce qu'il pensait tous. Que la véritable future reine de Westeros n'était autre qu'elle, la sœur aînée du roi et que les attentions qu'il lui portait étaient bien supérieures à celles qu'il lui devait en réalité. De mauvaises langues osaient dire qu'ils étaient amants, à la manière des Targaryen d'autrefois. C'était faux, évidemment. Même s'il était entreprenant dans ses baisers et dans ses étreintes, il n'avait jamais été plus loin. Ce n'était pas faute de le désirer, cependant elle savait que si une occasion se présentait, il n'hésiterait pas longtemps. La haine puissante que lui vouait sa mère, la reine régente, ne lui laissait aucun doute sur le fait qu'il tentait de briser ses fiançailles avec la jeune Stark pour l'épouser elle. Elle adressa un regard à sa cousine. La mort de son père avait fait tombé un voile sur ses yeux bleus et plus rien chez elle ne sonnait véritable. Elle s'était perdue, comme elle l'avait redouté depuis leur départ de Winterfell il y avait comme une éternité. Sans doute ne savait-elle même pas si elle avait encore le droit de porter son nom, alors que son frère avait pris les armes contre la couronne et qu'il avait été désigné comme traître par le roi. Elle n'avait pas pu échanger plus de quelques mots avec elle depuis leur dernière discussion, mais elle sentait que quelque chose avait changé dans la manière dont elle la regardait. Elle n'était pas son ennemie, mais elle ne pouvait pas être son allié. Tout juste pouvait-elle tenter d'interférer auprès de Joffrey et essayer de le convaincre d'être plus doux avec sa future épouse. Elle pouvait, certes. En pure perte.

En contrebas, on nettoyait la large tâche pourpre laissée par le chevalier sur le pavage de la cour. Le roi s'impatienta et demanda ce qui devait suivre. Ser Lothor Brune, franc-coureur au servir de Lord Baelish, et Ser Dontos Hollard… Qui n'arrivait pas. Elle pencha la tête. Elle connaissait le chevalier pour l'avoir croisé parfois. Un alcoolique, sans titres et sans terres depuis qu'Aerys le Fol avait éradiqué sa maison. Elle adressa un regard interrogateur au roi qui haussa les épaules. On entendit alors un bruit d'armures retentir et le chevalier apparut près de la tribune royale. Son plastron était ouvert, son casque, tombé au sol, et il était à peine habillé en dessous de la ceinture. Elle éclata de rire et tous les courtisans la suivirent. Dontos s'excusa maladroitement et récupéra son casque qu'il se colla sur le crâne. Son frère fronça les sourcils.

« Vous êtes saoul.

- Non ! Euh, non, non votre majesté. J'ai bu… Deux coupes de vin.

- Deux coupes ? » s'amusa-t-elle. « Ce n'est vraiment pas grand chose.

- Je vous en prie, buvez encore une coupe.

- Vous êtes sur majesté ?

- Oui. Pour fêter mon anniversaire, buvez-en deux, buvez autant que vous le voulez ! »

Si Joffrey n'avait pas été Joffrey, l'invitation aurait sans doute été sincère. Elle était proposée d'une voix presque sincère. Elle se tendit. Ce n'était pas son attitude qui l'inquiétait, mais ce qui allait suivre, une fois que le chevalier aurait bu cette fameuse coupe en l'honneur de son anniversaire. Elle croisa le regard de Sansa qui secoua lentement la tête. Elle savait, elle aussi, que ce pauvre pochtron n'allait pas survivre longtemps à l'affront qu'il venait de faire au roi. Elle était épuisée de tout ce sang qu'il versait en permanence et qu'elle devait supporter, elle qui n'était jamais libre de ses mouvements. En se rendant indispensable, elle s'était aussi mise à son service. Elle devait assister aux Conseils restreints – dont un se tenait en ce moment même, elle devait accompagner le souverain dans ses décisions, elle devait donner son avis… Enfin, ce qui y ressemblait le plus. Elle ne parlait jamais sans passer ses propos au filtre de son opinion. Même quand cela signifiait bafouer ses propres principes. Le chevalier s'inclina lourdement.

« J'en serais honoré votre majesté.

- Ser Meryn, aidez Ser Dontos à fêter mon anniversaire. Veuillez à ce qu'il boive tout son saoul. »

L'imbécile s'approchait de la table du roi quand les gardes le saisirent pour le mettre à genoux, les mains accrochées derrière le dos, une corne dans la bouche. Meryn Trant saisit un petit fût rempli de vin et entreprit de le faire couler dans la corne, obligeant Dontos à boire au risque de s'étouffer. Elle était préparée à assister à sa torture, aussi se contenta-t-elle de se pendre au bras qui entourait sa taille. Il savait à quel point elle abhorrait ses accès de violence et de cruauté, ce qui ne l'empêchait pas de savourer son apparent dégoût. Ce n'était qu'une façade : le sang et les cris ne la mettaient plus mal à l'aise. Elle en avait trop vu et trop entendu. Près d'eux, elle vit Willos Tyrell grimacer. Il n'approuvait pas plus qu'elle ce genre d'agissements, mais gardait le silence. Il n'était là que par le bon désir du roi, pour racheter la conduite d'une partie de sa maison à l'égard des traîtres. Elle se rappela qu'elle devait avoir une conversation avec lui pour tirer au clair cette sordide affaire de mariage caché… Mais il semblait l'éviter. Alors que le chevalier se débattait, elle vit tout à coup Sansa s'agiter.

« Non vous n'avez pas le droit !

- Qu'avez-vous dit ? Avez-vous dit que je n'ai pas le droit ?

- Sans doute pas, mon roi, » tenta Lyarra. « Elle ne faisait sans doute que blâmer Ser Dontos qui se débat contre…

- Votre clémence tend parfois à la bêtise, chère sœur. Répondez, Sansa.

- Je voulais seulement dire que cela vous porterait malheur de tuer un homme le jour de votre anniversaire.

- Quelle est cette superstition stupide digne d'une paysanne…

- Elle a raison, » intervint Clegane. « Ce qu'on sème le jour de son anniversaire, on le récolte toute l'année.

- Majesté, même si tout cela n'est qu'une histoire de bonne femme, il est inutile d'assombrir ce jour, n'est-ce pas ? »

Le roi parut se laisser convaincre et ordonna tout d'abord qu'on le tue le lendemain. Un camouflet idiot, qu'il était bien le seul à considérer comme une manière de tromper le sort. Quel qu'il soit, d'ailleurs. La technique de la jeune fille avait été habile, très habile. Qu'elle s'inspire d'elle, de Cersei ou qu'elle ait simplement un instinct de survie en développement importait peu. Peut-être survivra-t-elle, finalement. Cette pensée la réconforta quelque peu, alors que la jeune fille, elle, paraissait encore plus inquiète qu'auparavant. La vie de ce pauvre idiot avait l'air de lui tenir à cœur, même si elle ne voyait aucune raison à ça. C'était un piètre jouteur, il n'avait aucune beauté, pas le moindre charme, avait la boisson facile… Elle comprenait mal ce qu'elle pouvait lui trouver. Elle lui jeta un regard et elle réussit à le capter. Elle avait bien le droit, pour une fois, d'obtenir ce qu'elle voulait. Elle lui indiqua le chevalier qui recrachait tout son vin sur le sol, tandis que Joffrey maugréait qu'il ferait bien tuer ce fou plus tard. Le regard bleu de lady Stark s'illumina.

« Oui en effet c'est un fou, quelle perspicacité de l'avoir vu ! Il sera bien mieux en fou qu'en chevalier.

- Il ne mérite pas la miséricorde d'une mort rapide, » ajouta Lyarra d'un ton doucereux en se serrant contre son bras. « Offrez le moi. Faites de lui mon fou.

- Avez-vous entendu mes dames, Ser Dontos ? A dater de ce jour, vous serez au service de ma sœur la princesse.

- Soyez remercié, sire, » balbutia le tout nouveau bouffon. « Et à vous, mesdames, merci.

- Mon neveu bien aimé ! »

Ils se tournèrent tous en direction de l'invective lancé à voix haute. Elle haussa un sourcil. Tyrion Lannister était de retour, accompagné d'un reître peu avenant et d'une… Troupe de ce qui ressemblait à des sauvages. Des barbares des clans des Montagnes, sans doute. Le contraste entre ces brutes épaisses et son nain d'oncle. Les courtisans se mirent à murmurer, à s'écarter sur son chemin. Il portait une armure qui le tassait d'autant plus qu'elle était trop grande. Evidemment. Il se dirigeait vers la tribune royale d'un pas décidé sans prêter attention aux sourires amusés qui l'entouraient et adressa un sourire moqueur à toute l'assistance. Il vint baiser la main de la princesse – sans avoir besoin de se pencher. Il vint saluer avec chaleur Myrcelle et Tommen qui l'enlacèrent. Tyrion était un être complexe. Il aimait apparemment sincèrement son neveu et sa nièce et méprisait pourtant leur mère, leur frère et feu leur père. Quant à elle… Elle n'avait jamais su dire s'il l'appréciait, se reconnaissait en elle ou s'il n'éprouvait aucun sentiment à son égard. Elle en doutait. Il y avait ceux qui l'adoraient, ceux qui la haïssaient, mais elle ne laissait personne vraiment indifférent. Tout comme son père, ou le souvenir de sa mère. Il lui adressa un long regard interrogateur auquel elle ne répondit pas.

« Nous t'avons cherché sur le champ de bataille, » finit-il par dire à Joffrey. « Tu étais totalement introuvable.

- J'étais ici. Je gouvernais les Sept Couronnes.

- On nous a dit que vous étiez mort, mon oncle, » ajouta-t-elle. « Vous me voyez soulagée que ce ne soit pas le cas.

- Moi aussi chère Lyarra. La mort est ennuyeuse, surtout maintenant qu'il y a tant d'animation dans le monde. Lady Sansa, je suis navrée pour votre père.

- Sa perte ? Son père a reconnu être un traître, » s'exclama le roi.

- Il reste son père.

- Mon père était un traître. Ma mère et mon frère sont tous deux aussi des traîtres. Je suis fidèle à mon bien aimé Joffrey. »

La jeune fille avait les yeux ostensiblement baissés. Elle vit le regard du Lutin s'assombrir avant qu'il se détourne. Il annonça se rendre au Conseil restreint pour régler une affaire. Elle se tendit et chuchota à l'oreille de son roi qu'elle devait s'y rendre… Pour surveiller son oncle. Personne ne savait ce qu'il venait faire ici et elle n'aimait pas l'idée de ne pas être au courant. Avec la prudence qu'elle devait montrer, elle ne pouvait se permettre de continuer ses investigations aussi ouvertement. Elle ne pouvait plus envoyer de missives sans que celles-ci soient lues et ne recevaient que celles des Mestres avec lesquels elle s'entretenait depuis toujours. Il hocha la tête et déposa un baiser sur son poignet. Le regard de Sansa se fit interloqué quand elle vit quelle douceur il témoignait à sa sœur. Elle l'ignora et rejoignit Tyrion avec sa propre escorte. Elle n'avait sacrifié à sa liberté que la compagnie de Ser Arys du Rouvre, un des plus jeunes membres de la Garde Royale et sans doute le plus fréquentable… Et un natif du Bief, dont les parents étaient fidèles à la maison Tyrell. S'il était seulement possible de savoir où résidait la loyauté de la Rose d'or. Il restait quelques pas derrière elle, comme elle l'avait ordonné à plusieurs reprises.

Le Nain se retourna en l'entendant arriver et lui sourit. Elle n'avait rien à lui dire, en tout cas pas aussi entourée, mais elle avait besoin de son soutien. Son attitude toute entière lui laissait croire qu'il allait provoquer un véritable tôlé à la table du Conseil. Sa présence ne rendrait pas les choses plus simples, la reine régente ne verrait pas d'un bon œil la moindre proximité entre cette princesse un peu trop présente et son frère. Alors qu'il s'était mis à siffler à l'approche de la salle, elle vit s'éloigner une cage à moitié couverte d'un drap. A travers les barreaux, elle aperçut le plumage blanc d'un corbeau blanc de Villevieille. Elle le suivit des yeux et ne cilla pas. L'hiver vient. Non, l'hiver était là, ou en tout cas l'été ne l'était plus. Le plus long été connu arrivait à sa fin. Les paysans allaient se presser de toutes parts à Port-Réal, d'autant plus que la guerre menaçait. Selon ses informations, le royaume pouvait tenir cinq années d'hiver avant que la situation ne se révèle critique. C'était une moyenne sans doute le Val d'Arryn et le Bief avaient-ils plus de ressources qu'ils n'avaient pas déclaré… Elle passa les arcades et s'inclina profondément devant le Conseil à l'inverse de son oncle qui entra comme il entrerait dans ses appartements. Elle sentit la reine se crisper alors qu'elle venait s'asseoir près de Lord Varys. Il lui adressa un hochement de tête.

« Ne vous levez pas. Plus ravissante que jamais, ma grande sœur. La guerre te donne bonne mine. Pardonnez moi cette interruption, continuez !

- Qu'est ce que tu fais ici ? » le coupa-t-elle d'une voix aigre.

- Je reviens d'un voyage tout à fait remarquable » s'assoit « Sache que j'ai pissé du sommet du Mur, j'ai dormi dans une geôle céleste, je me suis battu contre les clans des Montagnes… Tellement d'aventures, tellement de raison de m'estimer heureux !

- Qu'est ce que tu viens faire ici en pleine réunion du Conseil restreint ?!

- J'ai la conviction que la Main du Roi est bienvenue à toutes les réunions du Conseil.

- Père est la Main du Roi. »

Il pencha la tête comme devant un enfant qui raconterait des bêtises. Il sortit d'un parchemin scellé du lion Lannister et le tendit à sa nièce. Elle le brisa et le déroula sur la table. Tous l'observaient fixement. Elle parcourut la missive du regard. Moi, Lord Tywin Lannister, gouverneur des terres de l'Ouest… Titres, titres, autosatisfaction éhontée… Désigne mon fils Lord Tyrion Lannister comme Main du Roi tant que je ne pourrais assurer ce rôle. C'était donc ça. Elle laissa le parchemin se replier et le fit glisser jusqu'à Lord Baelish qui le lut rapidement. Elle s'éclaircit la voix.

« Votre père a désigné Lord Tyrion pour le remplacer en tant que Main du Roi pendant qu'il…

- DEHORS ! TOUT LE MONDE DEHORS ! »

La reine s'était levée et hurlait. Son visage était défait, comme si sa fureur soudaine avait fait disparaître toute beauté de son visage au profit des quelques rides qui entouraient ses yeux et de la rougeur de ses joues. Les conseillers sautèrent de leur siège et s'enfuirent rapidement. Plus qu'elle. Elle prit soin de courber l'échine devant la reine qui la chassa d'un geste méprisant. Tyrion la regardait faire avec une certaine fascination. Comme s'il lui reconnaissait enfin… Quelque chose. Un talent. Il en tardera pas à venir me rendre visite, ce Nain. Elle passa les colonnades mais s'y attarda. Il était question des Stark, de la mort de Ned et de Robb. De toutes les batailles qu'il avait menées avec son ost, jamais il n'en avait perdu une. Elle ne retint pas un sourire. Peut-être serait-il meilleur stratège que son père, peut-être parviendrait-il à vaincre les Lions de l'Ouest. L'ironie de la chose était exquise. Le ton monta quand il fut question des otages Stark. Des trois qu'ils avaient à échanger il y avait peu de temps, seule Sansa pouvait être considérée comme telle, tant que sa sœur cadette restait introuvable. Elle ne suffirait pas à faire revenir Ser Jaime, sans aucun doute. Même Cersei ne trouvait rien à y redire et c'était assez rare pour être signalé. Elle cherchait à s'approcher des tentures quand elle entendit des pas près d'elle. Elle se figea et tourna lentement la tête.

Lord Willos la regardait avec curiosité. Elle lui fit signe de ne pas faire un bruit et s'écarta. Il la suivit de près jusqu'au bois sacré. Elle soupira et fit volte-face. Le jeune homme haussa un sourcil quand il remarqua son agacement… Presque sa colère. Il s'appuya sur sa canne et éclata de rire.

« Eh bien, votre altesse, si j'avais imaginé provoquer chez vous une telle réaction chez vous, je n'aurais pas osé venir à la capitale.

- Vous n'étiez pas sensé être près de la salle du Conseil restreint. Que faisiez-vous là ?

- Oserais-je vous retourner la question ? »

Elle plissa les yeux. Allons bon. L'héritier Tyrell se faisait spirituel. Elle lança un regard alentours et salua d'un hochement de tête ses demoiselles de compagnie réunies non loin. Elle revint vers son interlocuteur avec un sourire qui, de toute évidence, le désarçonna. Il n'était pas aux faits des us de la cour, visiblement, et semblait ne pas comprendre ce revirement d'humeur. Il lui tendit cependant son bras gauche – celui qui ne tenait pas sa canne et la mena à travers les bosquets. Il les observait avec insistance, comme s'il cherchait à mettre un nom sur chacun d'entre eux. Tout devait être bien terne, s'il cherchait à comparer ce piètre jardinet avec les cours ombragées et luxuriantes de Hautjardin. Il n'eut cependant pas l'outrecuidance de lui en faire la remarque. Elle ne pouvait nier qu'elle pouvait comprendre les regards envieux qui les suivaient. L'homme venait d'un castel idyllique, partageait le sang d'une des maisons les plus puissantes de Westeros, apparaissait courtois et galant et portait particulièrement beau. Il y avait cependant chez lui quelque chose… Quelque chose qui la dérangeait. Toujours ces doutes sur ses motivations réelles, mais il y avait aussi son regard quand il posait les yeux sur elle. Sans nul doute était-il attiré par son rang et par sa beauté qui, disait-on, était renommée dans tout le royaume.

« Vous plaisez-vous à Port-Réal, messire ?

- Sans nul doute. Je suis votre obligé de m'avoir accueilli alors que ma maison…

- Je doute de vos motivations, Lord Tyrell, » fit-elle en soutenant son regard. « Ainsi que de celles de votre maison.

- Majesté, je ferais ce que vous désirez que je fasse pour vous prouver…

- Vous ferez ce que vous ordonnera votre roi. Je ne suis que la conseillère de sa majesté. »

Il s'inclina légèrement, abandonnant son obséquiosité au profit d'un silence respectueux. Le cœur de Lyarra se serra. Ce jeune homme n'était pas digne d'un tel traitement et ne méritait pas sa méfiance. Il n'était qu'un héritier tentant de racheter la conduite de sa jeune sœur. Et même si tout ceci n'était qu'une sinistre machination pour ménager les deux parties en cause, pouvait-elle seulement lui en vouloir ? Elle jouait au même jeu. Elle ferma les yeux quelques instants. Dans une autre vie, peut-être aurait-elle rêvé d'un homme comme Willos. Dans cette vie-ci, elle n'était même pas sure de pouvoir rêver de quoi que ce soit, de peur de voir tout ce qu'elle possédait s'effondrer comme un château de cartes. Elle s'arrêta sous un kiosque donnant sur la baie. Il était rarement vide, tant son ombrage était appréciable en de telles chaleurs. Elle relâcha son bras et vint s'appuyer sur la balustrade de marbre. Il resta longtemps derrière elle, comme s'il hésitait à s'approcher, mais finit par venir à sa hauteur. Il paraissait sur le point de dire quelque chose, une main dans sa veste comme pour en sortir quelque chose. Elle fronça les sourcils. Quoiqu'il pût vouloir, ce n'était ni l'endroit ni le moment. Elle éleva la voix avant même qu'il ait rassemblé ses esprits.

« Veuillez excuser ma rudesse. C'est que les temps sont durs et que je n'ai plus que mon frère pour unique famille. Mes oncles se sont tous faits traîtres alors que le corps de mon père n'était pas encore froid.

- Vous n'avez rien à vous faire pardonner, princesse. Si mon attitude vous dérange, je puis…

- Non, restez. Votre compagnie m'est agréable, » fit-elle, forçant un sourire charmant. Elle ne mentait ni ne disait la stricte vérité. Comme toujours. « Il faudra un jour me parler de Hautjardin. On raconte tant de choses sur votre château que je ne sais démêler le vrai du faux.

- Ce sera un plaisir, madame. En retour, peut-être pourrez-vous m'informer sur les coutumes de la cour. »

Elle hocha la tête, surprise de la spontanéité du jeune homme. Il était évidemment respectueux et courtois, mais pas plus qu'envers une autre héritière d'une grande maison. Qu'il s'entretienne avec une princesse de sang ne semblait pas le déranger outre mesure, ni changer la moindre de ses habitudes. C'était une attitude feinte, bien sûr, l'attention qu'il portait aux mots qu'il utilisait en témoignait et rendait sa sincérité aussi vaine que vide. Personne ne pouvait outrepasser les murailles qu'elle s'était construites autour d'elle, ces derniers mois. Ceux qui l'auraient pu étaient loin ou étaient morts. Une ombre passa sur son visage en réalisant que de sa véritable famille il ne lui restait personne à la capitale. Personne sauf Sansa et Arya, si cette dernière ne s'était pas enfuie. Cette pensée finit de lui écraser le cœur, comme s'il n'en subsistait que de la poussière qui aurait été bien aise de s'envoler.

Elle passa cependant un certain temps avec Lord Willos qui se révéla d'une conversation agréable et cultivée. Bien qu'elle eut gardé avec lui une distance glaciale, elle échangea quelques idées sur la politique, la littérature ou la religion qu'elle n'avait jamais pu discuter avec qui que ce soit. Qu'il ait pris ses dires pour de la décontraction ou qu'il ait compris qu'elle ne parlait jamais sans peser ses mots, elle ne sut le dire. Toujours était-il que lorsqu'ils se quittèrent, une petite heure plus tard, il semblait toujours sur le point de lui annoncer quelque nouvelle apparemment primordiale. Et pourtant il ne fit pas. Elle se retrouva alors seule dans la cour, perdue dans ses pensées et dans l'inquiétude dans laquelle la mettait autant de secret. Elle n'apperçut que tard les pas des gardes entourant Cersei, suffisamment tôt cependant pour se dissimuler derrière une alcôve. Elle conversait avec Baelish qui sortait apparemment de la salle du Conseil. Elle tendit l'oreille. Il avait été chargé de retrouver la cadette Stark. Si elle était toujours en vie, elle pourrait sans doute rassurer Sansa et surtout utiliser cette information à son avantage. Tant qu'elle était vivante et loin de la reine, la fillette ne pouvait pas être utilisé pour faire libérer Jaime – et il valait mieux que ce soit Robb qui l'ait que Cersei ou Tywin Lannister. Enfermé, il était comme un poids sur la conscience collective de la capitale, une épée de Damoclès au dessus de leur tête les poussant à agir avec raison. Une fois libre, rien n'empêcherait les Lions de sauter à la gorge du Nord. Rien, ni personne.

La conversation tourna rapidement à la joute verbale. Ne pas avoir retrouvé une enfant ne mettait pas Littlefinger dans une position des plus confortables et la reine n'était apparemment pas d'humeur à jouer aux devinettes. Les insinuations de l'oiseau moqueur sur sa relation avec son frère jumeau ne l'amusèrent pas, pas plus que le sous-entendu que beaucoup de monde partageaient la connaissance de leur... Proximité. « Le savoir, lui dit-il, le savoir c'est le pouvoir. »

« Gardes, » fit-elle. « Arrêtez le. Tranchez lui la gorge. Arrêtez. Attendez. J'ai changé d'avis, maintenant relâchez-le. Reculez de trois pas. Retournez vous. Fermez les yeux. » Elle fit une pause et lui sourit. « Le pouvoir c'est le pouvoir. Voyez si vous pouvez délaisser un moment vos pièces de monnaie et vos putains, afin de retrouver pour moi la jeune Stark. Je vous en serai infiniment reconnaissante. »

Et elle quitta la cour, laissant un Littlefinger pantelant et stupéfait. Terrible sensation que ça devait être, de se sentir si terriblement menacé par celle que l'on sert. Elle ressortit de sa cachette, les mains dissimulées dans ses manches. Elle laissa ses talons claquer sur le sol pour qu'il se retourne. Il avait le regard flou, comme s'il recalculait ses chances. Elle pencha la tête et haussa un sourcil, amusée. Elle fit quelques pas vers lui et désigna ses cheveux laissés en désordre par la violence des manteaux d'or. Il les replaça d'une main légèrement tremblante. Que ne puis-je comprendre pourquoi Lady Catelyn lui a préféré Brandon Stark. Toute sa superbe l'avait quitté.

« On dirait que vous avez un fantôme, Lord Baelish.

- Prenez-vous donc exemple sur Varys et espionnez-vous désormais les conversations ?

- Vous m'insultez et vous trompez lourdement, » soupira-t-elle. « Je viens d'arriver. Il faut croire que vous n'êtes plus le petit prodige de sa majesté.

- Vous devez savoir ce que c'est, que d'être rejetée.

- Ce trait d'esprit était d'une bien piètre qualité, Littlefinger. Je suis déçue. Occupez-vous donc de cette fillette et vous retrouverez peut-être les grâces royales. »

Elle éclata d'un rire cristallin, presque enfantin et disparut dans une série de marches, un sourire aux lèvres. Son être entier se dégoutait de ne parvenir à sourire que devant ce genre d'individus et elle se surprit à prier pour qu'un jour, cette comédie s'arrête. Quand je serais reine… Tout serait pire. Peut-être vivait-elle les meilleures années de sa vie sans s'en rendre compte. Quand elle eut rejoint sa chambre, elle trouva plusieurs lettres posées négligemment sur son bureau. Des nouvelles des quatre coins du Royaume, dont le cachet avait peut-être été refait… Mais mal. Elle les parcourut sans grand intérêt. Les récoltes du Bief, les batailles du Conflans… Quand arriva celle de Port-Réal, ce fut la plus précise, puisque c'était là que se trouvaient la plupart de ses informateurs. Elle pâlit quand elle lut la nouvelle : la mort d'un nouveau-né dans le bordel de Chattaya. Une petite du nom de Barra, aux cheveux noirs et aux yeux bleus. Elle laissa retomber la missive. Le forgeron.