11.

Assise sous un arbre dans les jardins de l'Arcadia, Clio vit Khell venir vers elle.

- Je peux m'asseoir un moment près de toi ?

- Bien sûr.

La Jurassienne posa poliment la harpe à côté d'elle pour accorder toute son attention à son interlocuteur.

- Tu as besoin de moi ?

- Notre capitaine, notre ami, il ne va pas bien du tout ! jeta alors Khell.

Clio eut comme un grognement.

- Il ne va pas bien depuis qu'on a dû quitter la Terre en catastrophe pour retenir symboliquement les hordes de Warius ! Alhannis en bonne voie de rétablissement, il a tenté de conserver son équilibre, physique et mental, dans l'attente du retour d'Alguérande. Ne plus avoir du tout de contact avec les siens a été le coup de trop.

- Clio, on se dirige droit vers une station navale des Carsinoés, enfin un de ces monstrueux essaims qui produisent les vaisseaux insectes. C'est, au propre comme au figuré, le plus gros morceau auquel on ait eu affaire ! Et à chaque fois que je lui en parle, il m'envoie balader, comme si ça ne l'intéressait plus… Il va baisser les bras, faire en sorte que ce soit notre explosion finale ?

- Non, se récria la Jurassienne. Même s'il n'a plus de contact avec ceux d'Heiligenstadt, il sait qu'ils sont là, ils sont sa raison de se battre dans un affrontement perdu d'avance au final, il ne se permettrait jamais de ne plus jeter toutes ses forces dans la résistance. Mais il a bien droit à un passage à vide, ajouta-t-elle plus doucement. Deux ans que nous sommes en permanence sur le qui-vive, à porter toutes les escarmouches possibles en nous repliant ensuite pour échapper à nos poursuivants et préparer l'attaque suivante.

- Il se désintéresse d'un plan de bataille au plus mauvais moment, justement ! siffla Khell. Je peux m'en occuper, mais il n'en demeure pas moins le capitaine et il n'appréciera pas que je marche sur ses plates-bandes une fois qu'il se sera repris. Sans compter que si j'applique ce que j'ai appris, je n'ai pas son génie instinctif ! Si nous allons à ce combat sans lui, on n'en réchappera pas ! Est-ce que tu peux faire quelque chose ? Il reste moins de quarante-huit heures !

- Il est dans une telle détresse en ce moment, je ne suis pas sûre que même moi il m'écoute.

- Nous n'avons pas le temps, pour aucune susceptibilité, la sienne ou la tienne. Je suis désolé.

Clio se leva souplement.

- Tu pourras m'apporter ma harpe, plus tard, quand je t'appellerai.

- Oui, bien sûr. Merci.

Parvenue à l'appartement du capitaine de l'Arcadia, Clio prit une bonne inspiration avant de frapper et d'entrer.

- Albator, il faut absolument que je te parle ! fit-elle lorsqu'elle fut dans le salon, apercevant son ami installé dans l'un des deux fauteuils devant la baie vitrée, l'ayant fait pivoter, lui tournant presque entièrement le dos.

Elle se rapprocha silencieusement, sachant s'être annoncée.

- La situation est plus grave que jamais, reprit-elle une fois près de lui. Je sais que tu es un être humain, mais tu ne dois pas craquer, surtout pas maintenant !

Comme Albator ne répondait toujours pas, elle se pencha légèrement et aperçut alors les larmes qui ruisselaient sur sa joue, ses pleurs silencieux et solitaires encore plus déchirants.

- Je suis là, fit-elle en passant ses bras autour de ses épaules.


Distraitement, Alguérande jouait avec la barre de bois de sa passerelle, plus décorative qu'autre chose pour l'instant puisque Gahad et les Mécanoïdes s'occupaient de tout.

Aldéran apparut.

- Tu étais parti faire du tourisme, ou quoi ?

- J'avais à refaire le plein d'énergie. Etre auprès de toi, alors que ton subconscient n'est pas plus facile à atteindre pour moi, me pompe pas mal d'énergie. Dans quarante-huit heures, on aura fait la jonction avec ton père, ma tâche sera terminée.

- Je me demandais…

- Quoi donc, Algie ?

- D'après ce que j'ai compris, les Carsinoés sont toutes puissantes, omnipotentes même. Mais nous traversons l'espace qu'elles contrôlent sans qu'elles ne mouftent ! ?

Aldéran sourit.

- C'est simple, c'est la puissance en sommeil en toi qui en réalité te protège. Il y a comme une coque de protection, qui ne laisse rien passer, et donc elles ne peuvent te repérer. Sans compter que tu as pris une balle avant qu'elles ne sachent que tu pouvais être une menace et donc elles ne se sont jamais intéressées à toi ! En fait, elles redoutaient plus Alhannis, à la base ! Tu seras sauf d'elle tant que tu ne te dresseras pas contre elle. Autre question ?

- Je n'ai donné aucun cap à Gahad, comment être sûr que nous allons bien le trouver ?

- Si ton père est bien comme le mien, je crois savoir comment il fonctionne. Après deux ans, il doit marquer le coup face aux Carsinoés et donc frapper un objectif qui fera couler beaucoup d'encre. Et, en première phase, quoi de mieux que la source des vaisseaux insectes ? Il y a une station navale, la seule des galaxies au centre de laquelle se trouve la Terre. On devrait donc tomber sur lui au détour d'une étoile !

- J'espère, il me manque trop !

Mais, confiant malgré tout, Alguérande retrouva le sourire.