CHAPITRE 11 : Requiem pour un enlèvement

Un hoquet d'horreur me soulève la poitrine et je manque de vomir sur mes propres pieds. Harry pose une main sur mon épaule. Une grimace de dégoût s'affiche sur son visage mais ses yeux, eux, brillent de colère. Il pousse un juron qui ferait rougir de honte grand-mère Molly.

L'appartement d'Isobail s'ouvre directement sur le salon. Généralement, il est bien rangé et plutôt bien entretenu. Malgré le manque de temps évident pour faire le ménage, mon amie déteste vivre dans un endroit négligé.

Mais ce soir lorsque nous entrons, nous ne pouvons que constater avec effroi qu'il s'est passé ici quelque chose de grave. Le canapé est de travers. La housse a presque entièrement brûlé. Quelques morceaux d'étoffe carbonisée tiennent encore le coup. Pour le reste, de grosses poignées de mousse et même un ressort ont été arrachés. La télévision moldue est renversée, l'écran brisé en deux. Au mur, je vois un cadre qui pend lamentablement au bout de son crochet. Les deux personnes qui occupent la photo tapent contre le papier pour qu'on vienne les remettre droit. Des livres gisent ici et là, leurs pages arrachées ou calcinées. Les tapisseries sont déchirées ou brûlées.

Mais le pire, ce qui me donne envie de vomir, de hurler, ce qui me donne envie d'attraper le responsable pour lui arracher les yeux à mains nues, c'est le corps de Cassiopée, la chouette d'Isobail. Etendu sur le dos, les ailes en croix, le pauvre animal semble avoir eu le cou tordu. Son bec est entrouvert et ses yeux vides fixent le plafond.

« Iso ! »

Je me précipite vers la chambre. Harry cherche à me rattraper par la manche mais j'échappe de justesse à sa poigne et m'engouffre dans la petite pièce. Elle n'est pas en meilleur état que la précédente. Le lit est défait. Je serre les poings. Si jamais un seul d'entre eux a osé la toucher, il peut d'ores et déjà signer ses confessions parce qu'il n'y survivra pas. Ministère de la magie ou non, il est hors de question de fermer les yeux sur ce qui s'est passé ce soir.

Après quelques minutes, Harry me rejoint dans la chambre. Les bras le long du corps, la baguette à la main, je n'ai pas fait un geste. Je reste juste là à bouillir de rage et à regarder le lit, m'imaginant obtenant justice.

« Elle n'est pas là, dit-il dans un souffle.

_ Non, je réponds en me retournant pour le regarder droit dans les yeux. Elle n'est plus là. Harry, dis-moi qu'on va la retrouver avant qu'il ne soit trop tard. »

Il acquiesce mais je me demande si c'est pour me faire plaisir ou s'il est réellement convaincu que nous allons y arriver.

« Ne traînons pas ici.

_ Il y a peut-être des indices qu'on peut trouver, non ?

_ Il y en a certainement mais nous n'avons pas le temps de nous en occuper. »

J'écarquille les yeux. Je ne comprends pas. Harry vient de me dire que nous allons la retrouver, est-ce que ça ne signifie pas qu'il va faire tout son possible pour y parvenir avant qu'il ne soit trop tard, avant qu'elle n'ait à subir le même sort que Cassiopée ?

« Des voisins ont dû nous voir ou nous entendre, dit-il en m'entraînant dans le salon. Ils ont appelé la police. »

Nous retraversons le salon et filons dans le couloir, laissant la porte ouverte derrière nous.

« S'il y a bien une chose qu'on n'a pas envie, c'est bien de se retrouver aux prises avec la police moldue. »

A toute allure, nous descendons les escaliers. Je suis bien d'accord avec lui sur ce point. La police moldue n'entend rien à toutes nos affaires de sorciers mais ce ne sont pas des imbéciles pour autant. Ils vont nous rechercher et, très probablement, nous mettre la main dessus. Ils n'utilisent pas la magie mais ils ont tout de même des techniques très efficaces pour retrouver quelqu'un. Rapport aux lignes de nos mains et aux traces qu'on laisse derrière nous.

« Les indices, dis-je à bout de souffle. Si on ne les récolte pas qui va…

_ Les moldus évidemment. Je dois avoir un homme ou deux en infiltration chez eux. Ils récupéreront ce dont on a besoin. »

Nous ne sortons pas par l'entrée principale de l'immeuble mais nous empruntons l'issue de secours. Dans un hurlement métallique, la porte s'ouvre sur une petite arrière-cour dans laquelle du linge à été pendu à un fil. Un léger souffle de vent fait danser le tout. Près de la porte, je vois un pot de fleur dans lequel, à la lumière du jour naissant, luit une clé. Ce n'est pas très efficace comme cachette. N'importe qui pourrait s'en emparer et entrer dans l'immeuble.

Harry referme la porte derrière nous et me prend par les épaules. Il me scrute de haut en bas.

« Tu as l'air épuisé.

_ Je vais bien.

_ Je n'en doute mais tu as tout de même l'air épuisé. Rentre chez toi et dors un peu. Je m'occupe du reste. »

Presque malgré moi, je ricane. Il a raison, je suis épuisé. Mes yeux tentent de se fermer tout seuls et je crois qu'il ne me faudrait pas grand-chose pour tomber subitement endormi, là tout de suite. Mais il est hors de question que je le laisse se charger tout seul de ça. Tout est de ma faute. Je ne laisserai pas tomber Isobail.

Je secoue la tête.

« Je t'accompagne. J'en sais probablement plus que toi.

_ Teddy, je ne peux pas te laisser mener cette enquête avec moi. Mais je te promets que je te tiendrais au courant. »

Je lève les yeux au ciel.

« Je suis adulte maintenant, Harry. Je ne suis plus un gamin. Tu peux me faire confiance. »

Il fronce brièvement les sourcils. L'espace d'un instant, je vois le doute traverser son regard. Est-ce de moi qu'il doute ? De ce dont je suis capable ? La colère me serre la gorge. Qui est-il, lui, pour se permettre un tel jugement ? Le grand Harry Potter ! Ah ce qu'il est magnifique ! Tout le monde l'adore, tout le monde l'adule, à onze ans, il battait un troll dans les toilettes de Poudlard, à treize ans, il combattait un loup-garou, à dix-sept ans, il tuait un grand mage noir.

Et moi ? Je n'ai rien fait de tout ça, non c'est sûr. Je ne suis pas un héros, pas un de sa trempe en tout cas. Mais je ne vaux pas moins que lui pour autant.

D'un geste brusque, je me dégage.

« Ça va, laisse tomber. J'ai compris. »

Il cligne des yeux.

« Qu'est-ce qui te prend tout à coup ?

_ Arrête de faire comme si tu ne comprenais pas.

_ Teddy, ce n'est pas le moment.

_ Ce n'est jamais le moment avec toi. Fiche moi la paix. »

Je remonte le col de ma veste et me dirige vers le portail qui ferme la cour. Pour une fois, j'aurais aimé savoir transplaner pour rentrer directement chez moi. L'ennui c'est que j'ai peur de finir en morceaux.

Le portail grince et je me faufile dans l'ouverture. Harry reste sur place durant une ou deux secondes puis il se lance à ma poursuite.

« Laisse-moi au moins te raccompagner !

_ Fiche moi la paix !

_ Teddy, tu ne peux pas rentrer chez toi. Pas tout seul, pas dans cet état. »

Je ne me retourne pas et accélère même le pas. Mais il me rattrape rapidement et avant que j'aie pu faire le moindre geste, il m'agrippe par l'épaule et nous transplanons. Tandis que l'air se referme sur moi, j'ouvre la bouche pour pousser un cri de colère mais aussi d'angoisse.

Je me dissous, je disparais et finis par reprendre consistance dans un craquement sonore. Je heurte une porte, me cogne l'épaule contre le montant. La tête me tourne mais pas suffisamment pour que je ne reconnaisse pas l'endroit. Comme j'aurais dû m'en douter, Harry ne m'a pas ramené chez moi. Non, évidemment. Il m'a emmené chez lui, au square Grimmauld.

Je m'apprête à faire demi-tour lorsque la porte s'ouvre en grand sur Tante Ginny. Avant que je ne puisse faire le moindre geste, elle se jette dans mes bras et pousse un soupir de soulagement. De la main, elle m'ébouriffe les cheveux.

« Nous avons reçu un hibou, dit-elle, des sorciers ont été agressés du côté de chez toi. L'un d'entre eux a été transporté en urgence à Sainte Mangouste. J'ai eu si peur pour vous. »

Elle s'éloigne de moi pour aller se blottir dans les bras d'Harry. D'autres personnes ont été agressées du côté de chez moi ? Mais qu'ont-ils donc derrière la tête ?

Nous entrons dans la maison où oncle Ron et tante Hermione nous attendent. Mais il y a pire… ou mieux…

Lorsque je mets le pied dans le salon du premier étage, je me fige. Là, devant moi, elle sourit et mon cœur se brise en milliers d'éclats. Je l'avais espéré, je l'avais voulu et maintenant, je me rends compte que je l'avais aussi redouté.