Chapitre 11
Au-Delà de Toute Lumière
« N'est pas mort
ce qui a jamais ne dort
et au fil des siècles, peut mourir…
…Même la mort. »
Je me nomme Eljin le Noir, aussi connu sous le nom de Nerhoear Laiquaninwa pour les elfes, ou Kendan pour les humains. Je faisais partie de ce qu'il est convenu d'appeler les elfes rouges. J'ai vécu trop d'années pour toutes les compter, et je vais probablement mourir.
Ce n'est pas une figure poétique, mais un simple constat. En regardant mon passé avec une certaine dose de cynisme, on pourrait arguer que je suis déjà mort plusieurs fois. Pourtant, aussi douloureuses furent pour moi les blessures de mon histoire, aucune paradoxalement ne mit jamais réellement ma vie en danger. Sans doute était-je trop chanceux. Mais cette fois, je n'ai subit ni blessure ni souffrance, mais au fond de moi, j'en suis désormais convaincu, c'est la mort qui m'attend.
Elle m'attendait de l'autre côté du portail qu'avait ouvert mon frère et ancien… ami, Arin. L'endroit dans lequel je me suis retrouvé en le suivant était terrifiant. Dénué de la moindre lueur, plongé dans un noir total, et froid comme un tombeau.
Je me suis rendu compte que j'étais à plat ventre contre le sol que je devinais être en pierre et je me suis relevé. Mes membres étaient engourdis et mon esprit était embrumé. Je reconnaissais là les effets secondaires à l'utilisation de ma forme animale (ou divine, aurait dit Arin), laquelle s'était estompée, à ma grande satisfaction, car je ne l'aimais pas et en évitait l'emploi aussi souvent que possible. Elle ne m'avait pas porté bonheur la seule autre fois que je l'avais essayée…
Instinctivement, j'ai voulu faire apparaître du feu par magie, afin de mieux voir où je m'étais retrouvé. Mais mes sens ne palpaient rien. Je ne sentais plus cette énergie qui d'ordinaire m'imprégnait. Cet endroit si froid et si noir m'en avait coupé.
Soudainement, une flamme se mit à brûler à quelques mètres à ma droite, et s'éteignit aussitôt. Quelqu'un m'empoigna par les épaules et me plaqua dos contre le mur. Une main brûlante parcourut mon visage puis se retira.
- Ah… C'est toi, dit une voix trop familière.
Je me dégageais d'un geste violent, et à nouveau des flammes jaillirent, du creux de la main de la personne devant moi.
L'air hautain, les yeux rouges flamboyants, Arin se tenait à une fois de plus face à moi. Lui aussi avait repris forme humaine, mais son habituel sourire mesquin avait laissé place à un air tendu, nerveux. Ses yeux bougeaient très vite de gauche à droite, et sa respiration était brève et rapide. Il finit par se désintéresser de moi et partit vers sa droite. Je m'aperçus alors que j'avais oublié mon arme de l'autre côté du portail.
- Attends ! Criais-je.
Arin ne fit même pas attention à moi et continua sa route.
Je me précipitais vers lui et bondit, nous entraînant tous deux vers le sol. Il se retourna et me décocha un violent coup de poing qui me fit vaciller. Je ripostais, mais il se dégagea de ma prise et me passa un bras dans le dos.
- Arrête ! M'ordonna-t-il. Si tu tiens à te battre, il y a bien d'autres ennemis ici.
Je marquais un instant de surprise.
- Où sommes-nous ? Demandai-je, à bout de souffle.
- Dans son monde… Souffla-t-il pour seule réponse en se relevant.
Je maudissais intérieurement son éternel sens du mystère. Me relevant d'un bond, je tentais de le frapper encore, mais il para mon coup sans difficulté.
- Assez, dit-il sans hausser le ton. Puisque tu as tenu à venir jusqu'ici, autant aller jusqu'au bout. Toi aussi, tu veux savoir, n'est-ce pas ?
- Qu'est-ce que je veux savoir ? Cesse d'être aussi évasif ! Crachais-je.
- Pourquoi moi, seigneur des elfes rouges, avec l'avenir devant lui et le monde à ses pieds, ai-je soudainement tout perdu au profit d'un simple imbécile, rejeton d'une lignée de rois mortels, et pourquoi toi, mon meilleur capitaine et plus proche ami…
- Ton ami, répétais-je d'un ton sarcastique.
- … En es-tu finalement venu à me vouer une haine tenace et à te liguer contre moi ?
- Il est difficile d'aimer quelqu'un qui vous a tué, lançais-je, ironique.
Il me regarda avec lassitude.
- C'est ce que tu as cru, alors ? Tu n'as pas compris que ce que je voulais, c'était que toi aussi, tu voies, et que tu comprennes ?
- Que je voie quoi, bon sang ? Hurlais-je.
- Que tu voies ce lieu ! Cria-t-il à son tour en tendant les bras.
- Mais je ne sais même pas où je…
Je m'interrompis. Autour de moi, des murmures s'étaient élevés. A la lueur tremblotante de la flamme de mon frère, je devinais des silhouettes avancer vers nous d'un pas traînant. Des hommes, des femmes et des enfants, humains, elfes, nains, orques… Tous blessés, mutilés ou déformés. L'un d'entre eux se dégagea de la nuée grouillante. Je n'eu aucune difficulté à le reconnaître, avec ses longues oreilles fines et surtout sa large coupure au cou.
Les voix se firent plus fortes. « Meurtrier… meurtrier… » Répétèrent-elles inlassablement. Je sentais un froid glacial monter le long de mon dos. Arin se tenait immobile.
Les morts étaient presque sur moi. Je tentais de me défendre, mais sans ma magie, sans armes, avec mes seuls poings nus, je ne représentais aucun problème pour leur nombre. Arin leva alors une main, et des gerbes de flammes jaillirent, qui consumèrent ceux d'entre eux qui s'étaient le plus approchés. Les autres cessèrent d'avancer mais continuèrent de murmurer.
Arin poursuivit sa route vers une volée de marche. Je le suivais, plus perplexe que jamais. J'étais revenu… dans ce lieu. Ce qui m'entourait me semblait moins étranger à présent. Je ne comprenais toujours pas ce qui se passait, mais j'avais désormais un point de repère. C'était ici que j'étais apparu lorsque Arin m'avait assassiné après l'attaque de la Lorien. Un frisson m'envahit lorsque je me souvins de ce qui s'était alors passé.
J'avais marché le long d'un couloir, traversé une étrange bibliothèque et… Un éclair traversa mon esprit. Cet… être. Etait-ce de lui dont Arin parlait ? Etait-ce la son monde ? Mais qu'était-ce exactement ? Je n'en savais rien la première fois, et j'étais toujours aussi ignorant à cet instant.
- Pourquoi est-ce que ma magie ne fonctionne pas, ici ? Demandais-je.
- Parce que tu es mort. Les morts n'ont aucun pouvoir, répondit-il de son habituel ton badin.
- Mort ? Mais je ne…
- Seuls les morts peuvent venir ici. Voici leur royaume… Leur dernière demeure.
- Mais toi ? Tes pouvoirs sont intacts.
- Moi, je suis immortel.
Je m'arrêtais soudain. Il m'énervait.
- Tout ça n'a aucun sens. Tu dis qu'on ne peut pas aboutir ici sans être mort, mais tu y es, et tu me dis pourtant que tu es immortel. Qu'est-ce que tout ça veut dire, bon sang ?!
C'était comme si tout réalité, tout cohérence s'effondrait. Je n'osais même pas me l'admettre, mais j'étais terrifié. Ma tête me faisait horriblement mal.
- Tout comme toi, dit lentement Arin, je suis déjà venu ici. Et j'en suis reparti. Lui… m'a ressuscité. L'Être. Il m'a dit qu'il avait une mission pour moi. Qu'il me redonnerait la vie pour que je puisse l'accomplir.
- Une mission ?
Arin hocha la tête en continuant à avancer à pas prudents.
- Mais je lui ai désobéi. Et j'ai augmenté mon pouvoir, pour que même ici il ne puisse pas m'en couper. Et maintenant, il ne peut plus m'arrêter. Alors je suis revenu dans son monde…
- Mais qui est-il ? Et que lui veux-tu exactement ?
Mon frère s'arrêta soudain.
- Demande-lui.
Je le vis à mon tour. Cet être, dont je ne pouvais deviner ni l'âge ni même le sexe. Il portait encore son masque et ses gants de bronze, et son épaisse robe noire. Une flaque de lumière l'entourait et j'entendais sa respiration, sifflante, régulière, profonde. Sa voix tonna soudain, ni grave ni aigue.
- Repartez.
Mais Arin fit un pas en avant. Je restais en arrière, interloqué.
- C'est lui, dit Arin. C'est lui qui nous a utilisé comme des pantins. C'est par sa faute que nous avons tout perdu.
Je m'avançais à mon tour.
- Tu as tout perdu parce que tu es fou, articulais-je.
- C'est ce que tu crois ? Cria-t-il soudain. Mais je n'ai jamais rien fait d'autre que d'obéir à ses ordres… En apparence, ajouta-t-il en lançant un regard assassin à l'être, toujours impassible.
- Tu n'as pas respecté mon plan, dit ce dernier de sa voix impersonnelle. Tu m'as défié. Et toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi, tu ne m'as pas obéi non plus. Tu ne l'as pas tué.
- Innar l'a tué. Cela revient au…
Il m'interrompit.
- C'est toi qui aurais du plonger la Terre du Milieu dans le chaos. Pas lui.
J'ouvris des yeux ronds sous le coup de la stupeur.
- Qu'est-ce que vous dites ?
- Tu ne comprends pas ? Dit Arin avec un rire cynique. C'était son magnifique plan. Je devais mourir, tué de ta main, puis tu devais utiliser mon pouvoir pour tout détruire, sous le coup de la haine d'avoir perdu ta chère et tendre petite elfe. C'est pour ça qu'il te l'as enlevée.
- Non, m'exclamais-je. Non, c'est Gandalf qui…
- Gandalf ! Hurla mon frère avec fureur. Gandalf était à son service ! C'est comme ça que lui pouvait intervenir sur la Terre du Milieu.
Il crispait les poings et grimaçait de colère en regardant l'Être. Sa voix tremblait, mais il continua :
- Alors je l'ai tué. Je m'en suis débarrassé.
Arin exultait à cette pensée. Je revoyais en souvenir le corps décapité, se vidant de son sang, de l'Istari. J'avais tout de suite reconnu son œuvre…
- Pauvre idiot, dit l'Être. Crois-tu qu'il était mon seul agent ?
- Alors c'est vrai ? Murmurais-je. C'est vous qui… Vous… vous m'avez manipulé ? Toutes ces années… Je…
- Le plan que j'ai conçu ne doit pas être perturbé. C'est pourquoi j'ai veillé à ce que tu y tiennes ton rôle.
- Le plan ? Répétais-je, incrédule. Quel plan ?
Arin éclata d'un rire nerveux.
- Son plan pour tout détruire. Oh, ils ont crû que j'étais le pire monstre qui soit, mais je n'étais que son jouet ! Son JOUET ! Hurla-t-il soudain, sans aucune trace d'amusement, une sorte de démence animant ses traits. Mais personne ne peut me donner d'ordres, JAMAIS ! Toute ma vie a été détruite lorsque j'ai commencé à écouter ce qu'il me murmurait à l'oreille, cette… chose qui croit dominer notre monde.
- Ton existence était révolue. Ton triumvirat avait été brisé, mais tu as continué de te battre pour rester en place.
- Alors tu as envoyé mon propre frère me tuer ! Rétorqua Arin. Oui, je sais cela également. Vois comme ton plan a fonctionné, car je suis plus puissant que jamais !
- Et sous les traits de l'Empereur, comme je l'avais prévu.
Arin parut ébranlé.
- La Terre du Milieu doit désormais cesser d'exister, dit l'Être tout aussi impassiblement. Tout a été mis en place. Tel est le destin qui a été décidé. Les hommes n'ont pas d'avenir.
Mes entrailles se serrèrent.
- Décidé… par vous ? Demandais-je d'une voix blanche.
Il tendit une main et une gigantesque porte s'ouvrit, révélant une pièce aux proportions si vertigineuses que je n'en voyais tout simplement pas les limites. Hormis un promontoire sur lequel donnait la porte, elle était occupée uniquement par un énorme tourbillon, de couleur vert sombre. Il tournait à toute vitesse, des formes indistinctes s'agitant à l'intérieur. Je m'approchais et vit qu'il s'agissait de corps translucides d'hommes, de femmes et d'enfants.
- Voici le lieu où toutes les âmes finissent, dit-il de sa voix atone. Voici le lieu où doit s'achever l'histoire de la Terre du Milieu. Son temps est terminé. Ainsi l'a décrété son fondateur.
- Non ! Criais-je.
Je perdais totalement pied avec ce qui se passait autour de moi. Ca n'avait plus de sens. Plus du tout de sens. Arin… avait raison. J'avais été… manipulé. La haine prit place dans mes pensées jusqu'à les remplacer. J'ignorais qui étais cet… homme ou cette femme. Etait-ce Illuvatar ? Ou Melkor ? Ou quelque chose de plus puissant encore ? Je ne voulais pas le savoir. C'était lui qui m'avait pris Nariel. Lui qui avait fait de moi ce que j'étais devenu. Une douleur terrible se réveilla en moi, comme si la blessure de mon âme s'était rouverte.
- Ca suffit, hurla soudain Arin.
Il créa d'énormes flammes et les projeta sur l'Être, qui les dissipa sans même esquisser un mouvement. Mon frère hurla de plus belle.
- Je ne suis plus ton chien !
Il envoya d'autres sortilèges, de plus en plus puissants, mais tous disparaissaient avant de toucher leur cible.
- Tu l'as toujours été, répliqua l'Être. Il est temps pour toi de disparaître. Tu as fais ton office.
Un rayon vert jaillit du tourbillon et frappa Arin de plein fouet. Il tomba à genoux, une main à l'endroit où le sortilège l'avait touché. Je vis avec effroi des rides apparaître sur son visage, qui se creusa peu à peu. Il vieillissait en accéléré !
L'Être se détourna de lui et fit face au tourbillon. Je me précipitais près de mon frère. Avec le recul, je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça. Mais c'était si étrange de voir Arin, le terrible Arin, dieu du sang, aussi faible, si impuissant face à sa mort. Il tomba sur le dos, le corps de plus en plus décrépi.
- Eljin… Eljin… Marmonnait-il.
Ma gorge se noua.
- Arrête-le… Il… il n'a aucun droit… aucun… Il nous a trompé… Il s'est moqué de nous…
Son timbre n'était plus qu'un murmure éraillé. Il prit mes mains dans les siennes et les posa contre ses joues.
- Prends… prends mon pouvoir… Utilise-le… Vite… Je serais bientôt… parti…
Je perdais le contrôle de moi-même. Mes yeux me brûlaient, mes lèvres tremblaient. Oui… Je crois que malgré tout ce que j'avais traversé par sa faute, je pleurais Arin. Il ferma les yeux et je me concentrais. Je sentais son pouvoir, bouillonnant dans ses veines, et je l'aspirais de toutes mes forces. Je fermais à mon tour les yeux pour mieux le ressentir.
Je me sentais soudain plus vivant que jamais. Mon sang battait plus fort dans mes veines, l'air circulait plus rapidement dans mes poumons, mes muscles se contractaient avec plus de puissance. Dans mon esprit circulait de nombreux autres courants. Je sentais en moi l'âme de mon frère. Je me relevais et ouvrit les yeux, dernier des trois, porteur du pouvoir des deux autres membres du Triumvirat.
La rage au cœur, je courus vers cet Être. Il se retourna et fit un geste rapide de la main. Un bouclier invisible me stoppa dans mon élan, à moins de deux mètres de lui.
- Tu ne peux rien contre moi, lança-t-il, et pour la première fois, je sentis un mélange de colère et de peur dans sa voix. Repasse par le portail, ou tu suivras ton frère.
Je concentrais mon tout nouveau pouvoir et la barrière commença à faiblir. Je fis un pas en avant, puis un autre, au prix d'un énorme effort.
- Tu ne peux pas me tuer, cria-t-il.
La protection disparut brusquement. Avant que je ne pu réagir, il lança un sort que je ne vis pas mais qui me frappa comme une lame. Une profonde blessure apparut en travers de mon front. L'un de mes yeux perdit la vue et je sentis mon sang couler à flots.
Mes deux mains se serrèrent autour de son coup et je serrais tout en le poussant.
- Tu ne peux pas me tuer, répéta-t-il. Cela ne changera pas le destin qui a été écrit.
- TAIS-TOI ! Hurla une voix en moi.
Je ne savais pas ce que je faisais. Un éclair avait encore traversé mon esprit : le tourbillon… Si là se terminaient les âmes, en serait-il de même pour la sienne ?
Réunissant toute ma force, toute ma magie, je le poussais du haut du promontoire. Il chut en hurlant et fut bientôt emporté par le tourbillon. C'est à cet instant que je vis son masque se détacher. C'est alors que je vis son véritable visage.
Qu'avais-je fait ? J'avais tué celui qui disait être le fondateur de mon monde. Avais-je condamné ce dernier du même coup ? Où l'avais-je sauvé de son destin ? A notre première rencontre, cet être avait dit nous avoir créé, nous, les Six dieux et déesses. Sa fin signifiait-elle la notre, et la mienne en particulier ? Les questions se bousculaient dans ma tête. J'en aurais hurlé de souffrance. Peut-être était-ce l'absorption de l'âme de mon défunt frère, mais je me sentais perdre la raison.
Au bon d'un moment (une minute ? une heure ? un jour ?), je me détournais du gigantesque tourbillon et je soulevais le corps d'Arin. Ses traits étaient épouvantablement déformés par le vieillissement mais étaient toujours reconnaissables. L'appuyant sur mon épaule, je me dirigeais vers le portail qui brillait de tous ses feux.
Lorsque je le franchis, la lumière m'assaillit de nouveau. Je sentais des personnes m'entourer. Plongé dans le brouillard de mon esprit, je n'entendis qu'un flot de questions dénuées de sens. Une voix parla alors par ma bouche :
- Tout est terminé, maintenant.
