Contrairement à ce que le titre peut laisser à penser, ce chapitre n'est pas si glauque que ça ;)

L'instant musical : Where is my Mind, version Sucker Punch (Emily Browning ft Yoav). Je suis à la fois triste et en colère quand je l'écoute, et j'ai l'impression d'avoir quinze ans (chose qui m'arrive souvent, notez).


CHAPITRE DIX : L'enfer de la solitude

« On peut très bien vénérer quelqu'un qui n'est pas du côté du bien […] On peut même être conscient de cette noirceur… mais la préférer à la solitude. »

Gaara

I

Kakashi trouva Sasuke dans la chambre d'Itachi. Il lui tournait le dos, planté au milieu de la pièce, sans bouger. Qui sait depuis combien de temps il était là...

« Sasuke, c'est moi », annonça Kakashi.

Le jeune homme ne répondit pas. Son professeur s'approcha et s'arrêta derrière lui.

« J'ai besoin de comprendre pourquoi, dit le jeune Uchiwa.

— Moi aussi », murmura Kakashi.

Sasuke frissonna.

« Itachi et vous, vous étiez proches ?

— On peut dire ça. » Puis, après une pause : « Sasuke, est-ce qu'on peut... discuter ailleurs ? »

Sasuke ricana.

« Vous avez peur des fantômes ?

— Franchement, oui. »

De nouveau, le jeune homme frissonna.

« Moi aussi... »

Kakashi regarda Sasuke prendre ses affaires sans un mot, et ils gardèrent le silence jusqu'à ce qu'ils aient quitté le quartier. Le massacre du clan avait s'était produit plusieurs années auparavant, et personne n'avait osé toucher à ces lieux, même en l'absence de Sasuke. Un jour, le quartier serait probablement rasé... Mais personne n'avait le cœur de prendre cette décision. Du moins... pas tant qu'Itachi et Sasuke seraient encore en vie.

Kakashi se contenta de suivre Sasuke, qui marcha jusqu'à arriver à l'étang. Il l'ignorait, mais Itachi l'avait aussi souvent fréquenté quand il était enfant. Le ninja copieur se demandait comment il allait bien pouvoir aborder le sujet dont il devait parler à Sasuke, mais assez curieusement, celui-ci lui donna une ouverture de lui-même. Au bout du ponton, il enleva ses chaussures et trempa les pieds dans l'eau, et tourna la tête vers son sensei, debout dans son dos.

« J'ai une question, à propos d'Itachi... dit-il sans le regarder.

— J'ignore si je pourrai y répondre. Il a toujours été très secret.

— Non, c'est... ça concerne des rumeurs. Orochimaru me parlait parfois de lui. Une fois, il a dit... que selon les rumeurs, Itachi avait couché avec la moitié de Konoha... »

Kakashi cligna de l'œil, pris au dépourvu.

« Pourquoi est-ce que tu veux savoir ça, Sasuke ?

— C'est vrai ou c'est pas vrai ?

— La rumeur existe, en tout cas.

— Orochimaru disait que j'étais comme lui... »

Kakashi ne put s'empêcher de sourire sous son masque.

« Pourquoi ? Tu as couché avec la moitié de Konoha ? »

Même d'ici et même de dos, il put presque voir Sasuke lever les yeux au ciel. Kakashi alla s'asseoir à côté de lui.

« Même si je le voulais, je crois pas que j'aurais le même succès qu'Itachi, ironisa Sasuke.

— Ah bon ?

— C'est vous qui avez dit qu'il y en avait un qui était plus beau que l'autre, et je ne pense pas que vous parliez de moi...

— Ah, Sasuke, lança Kakashi d'un ton sarcastique, c'est une qualité admirable que de savoir faire preuve de lucidité envers soi-même. »

Il jeta un coup d'œil à son élève et son cœur fit un bond dans sa poitrine. Il avait réussi à faire sourire Sasuke. Ce fut bref, mais indéniable.

« Le sexe est une arme, pas vrai ? fit le jeune homme en reprenant son sérieux. Mais je me demande pour qui, en réalité...

— Tu t'es servi de cette arme ? demanda prudemment Kakashi.

— J'ai appris à m'en servir. Vous vouliez savoir comment j'avais tué Orochimaru ? Comme ça... Enfin... je n'aurais jamais eu cette idée si...

— Il ne s'en était pas servi d'abord contre toi. »

Sasuke se mordit la lèvre et hocha la tête. Le cœur de Kakashi se serra. Il aurait tellement voulu que Sakura se trompe à ce sujet.

« Écoute, Sasuke... ne te mets pas en colère, mais... Sakura l'a deviné. »

Le jeune homme pâlit, mais garda le silence. Il regarda ses pieds nus dans l'eau, puis, finit par demander d'une voix à peine audible :

« Na-... Naruto ? »

Kakashi hocha la tête.

« Bien sûr, il l'ignorait quand... Enfin, tu vois.

— Je ne veux plus parler de ça. »

Il y eut un long silence, puis, Kakashi reprit :

« Sasuke, il y a quelque chose que je veux que tu saches. Tu n'as aucun compte à me rendre. Je comprends pourquoi tu as pris les décisions que tu as prises, et je ne t'en tiendrai jamais rigueur. C'est plutôt moi qui te dois des comptes. Tu es mon élève. Aujourd'hui, je ne veux pas te réparer, ou te réintégrer, comme tu l'as dit. Je veux seulement... te protéger.

— Mais vous ne pouvez pas et vous le savez. Et je n'ai... »

Sasuke s'interrompit. Kakashi savait ce qu'il allait dire. Mais il ne l'avait pas dit.

« Sensei... Je peux... venir habiter chez vous ?

— Bien sûr.

— Vous n'avez pas peur que je finisse par voir votre visage ? »

Kakashi lui adressa un clin d'œil.

« Aucune chance. »

II

Kakashi était le genre de personne à posséder une horloge qui marque bruyamment les secondes. Il y a des gens que ça irrite ou que ça angoisse, mais Sasuke, lui, aimait assez. L'appartement était silencieux, le soleil pénétrait à flots. Et lui, il était étendu sur le canapé, blotti sous un plaid, il regardait danser la poussière dans la lumière, et écoutait le temps passer. C'était la première fois depuis qu'il avait pris la décision de quitter Konoha plus d'un an auparavant qu'il profitait d'un véritable moment de calme. Alors même s'il savait que ce ne serait qu'un bref interlude, il était prêt à l'apprécier à sa juste valeur. Il laissa son esprit dériver. Aucune pensée concrète ne prenait forme dans sa conscience, aucun sentiment défini ne s'accrochait à lui. Le temps se contentait de passer, égréné par l'horloge murale, et lui, il se laissait entraîner.

Mais comme la paix ne dure jamais bien longtemps à Konoha...

« Sasuke, t'es là ? Je peux entrer ? »

Il se redressa, envisagea de ne pas répondre, et puis finalement, dit à Naruto d'entrer.

« Salut... fit le blond en refermant la porte derrière lui. Je suis venu voir comment ça allait.

— Arrête de me parler comme si j'étais convalescent ou je sais pas quoi. »

Naruto se mordilla la lèvre, puis s'avança et se posa dans un fauteuil. Parfois, Sasuke se demandait s'il le faisait exprès d'avoir l'air aussi mignon quand il était embarrassé, comme un gamin pris en faute, pour que les gens s'attendrissent. Enfin... il ne s'était pas posé cette question depuis bien longtemps, c'était vrai.

« Bon, je te demande pas de me parler ou quoi que ce soit, mais moi... j'ai à te parler.

— Encore des grandes révélations ? »

Sasuke avait dit ça d'un ton neutre. Naruto lui jeta un bref regard, et poursuivit :

« Nan... j'suis venu te dire que j'étais un crétin, alors c'est pas vraiment un scoop...

— C'est vrai, alors pourquoi éprouves le besoin de me le dire ? »

Naruto soupira. Comme toujours, Sasuke était impitoyable... Mais bon, il ne s'était pas vraiment attendu à autre chose.

« Je t'en ai voulu d'être parti... énormément. J'avais qu'une idée, c'était te retrouver... te ramener... Et que tout redevienne comme avant. Mais j'ai compris que c'était stupide. Que ce serait pas comme avant. Et que... t'avais tes raisons et je dois respecter ça aussi. »

Sasuke écarquilla les yeux. Ça, c'était inattendu.

« Cela dit... Je pensais ce que je t'ai dit l'autre jour et ça implique aussi... que t'es important pour moi et que j'ai pas envie que tu m'écartes. Quoi qu'il te soit arrivé... Quoi que tu comptes faire ensuite... Je veux être là pour toi. Je veux être avec toi. »

Sasuke garda le silence un long moment, alors Naruto reprit :

« Je sais que t'as d'autres trucs en tête. Je sais aussi que j'ai foiré l'autre jour. Mais je sais aussi ça : y a quelque chose entre nous. Ça a toujours été là. Même si t'essaie de le nier et de le faire disparaître. Même si tu me rejettes. C'est pour ça que je... 'm'accroche à toi', comme tu l'as dit.

— Et... comment tu le sais ? demanda lentement Sasuke. Comment tu sais que tu l'as pas juste imaginé, parce que... tu te sentais seul ?

— C'est de la solitude que c'est parti, c'est vrai, mais après...

— Je pensais pas à toi quand j'étais là-bas », le coupa sèchement Sasuke.

Naruto déglutit.

« Ok... Mais ça veut pas dire que j'ai tort. Tu t'es coupé de tout et de tout le monde. T'as vécu... presque comme si t'étais dans une autre dimension. »

Le cœur de Sasuke s'accéléra. C'était plutôt une bonne description, et ça le mettait mal à l'aise de l'entendre de la part de Naruto.

« Alors d'accord, on t'a ramené ici de force. Mais dis-moi la vérité, Sasuke : est-ce que tu regrettes vraiment d'être revenu ? Si on te laissait partir, t'irais où ? »

Sasuke aurait aimé que Naruto ne lui pose pas cette question. Parce qu'il n'avait nulle part où aller, et n'aimait guère qu'on le lui rappelle.

« Peut-être me tuer était-il une erreur, Sasuke-kun. »

La voix d'Orochimaru le fit tressaillir. Des jours qu'il ne l'avait pas entendue, et il se portait très bien comme ça.

C'est moi qui serais mort si j'étais resté.

« Qui sait... Je m'étais presque attaché à toi. »

« Sa-...Sasuke ? J'ai dit un truc qu'il fallait pas ? » s'alarma Naruto.

« Tu es presque adorable, Sasuke-kun. Tu avais fini par devenir si fort... Même moi, je peinais à t'atteindre. Certes, je t'ai fait plier... Mais personne d'autre ne l'aurait pu... Tu étais devenu presque aussi froid et impitoyable que moi, la véritable étoffe d'un prédateur... Et maintenant que tu es rentré... Tu t'ouvres à tes amis... Pour certains, en un sens plus physique que d'autres. J'ai été fasciné de voir avec quelle rapidité... Alors je me suis tu pour mieux observer... Tu es définitivement une personne intéressante, Sasuke-kun. »

Sasuke serra les poings. Orochimaru était resté là... Pendant tout ce temps... Il était avec lui quand...

Non. Il émergeait parce qu'il lui laissait la place. Il s'emparait de sa conscience parce qu'il le laissait faire. Il pouvait le repousser. Il devait le repousser. La marque l'aiderait à vaincre Itachi, il en était certain. Mais il ne pouvait pas laisser Orochimaru s'emparer de son esprit. Il lui avait laissé son corps, et c'était tout. C'était ça le contrat, depuis le début.

« Naruto... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je me concentre... je... »

Il se leva. Naruto aussi.

« Y a un truc qui te perturbe ? »

Ouais, une voix dans ma tête. La voix du ninja légendaire que j'ai assassiné. Enfin, que j'ai essayé d'assassiner. Qu'est-ce que tu penses de ça, Naruto ?

« C'est bon, je vais bien.

— Désolé, mais t'en as pas l'air...

— Écoute, Naruto. T'as pas la moindre idée de ce que j'ai vécu là-bas, et des conséquences que ça a. Je dois gérer ça et j'ai besoin de me concentrer. Et s'il te plaît, ne me dis pas que tu veux m'aider.

— Pourquoi pas ?

— Naruto ! »

Sasuke regarda son camarade en fulminant. Quelque chose en lui, quelque chose de noir, de puissant et d'amer réveillait la violence à peine réprimée, à peine enfouie, qui habitait son coprs et son âme. Il aurait voulu le frapper... Tout, plutôt que de le laisser approcher. Tout, plutôt que de baisser sa garde, encore une fois... Ça ne lui avait rien apporté de bon. Ça ne lui avait jamais rien apporté de bon.

Et pourtant, la tentation était là. Juste là, dans les yeux clairs de Naruto.

Les pensées se bousculèrent dans son esprit, se téléscopèrent les unes les autres. Noyèrent même la voix d'Orochimaru. Jamais auparavant il n'avait été aussi perdu. Orochimaru avait peut-être raison, en fin de compte. Il avait été son esclave, mais avec lui, tout était clair. Il savait quand verrouiller et déverrouiller ses émotions. Il avait certes éprouvé la confusion à ses côtés... Mais jamais il n'avait eu peur de mal faire. Peur... de blesser ?

Naruto s'approcha. Il posa une main sur sa nuque et pressa son front contre le sien, et Sasuke tressaillit à ce contact. Une partie de lui l'apprécia, parce que c'était un geste pur d'affection. Quelque chose que personne ne lui avait jamais témoigné, à part sa mère, et... Itachi. À cette seule pensée, son cœur se rétracta comme une éponge desséchée.

« Est-ce que tu m'aimes ou est-ce que tu veux que je t'appartienne ? demanda-t-il sans réfléchir.

— Je t'aime et je veux que tu m'appartiennes. C'est pas incompatible mais je suis du genre possessif, tu vois... »

Naruto, qui parlait toujours trop... Et comment répondre à ça ? Que ressentait-il vraiment ?

« Mais moi, je te déteste... murmura-t-il en sentant des larmes idiotes lui brûler les yeux.

— Je sais...

— Alors qu'est-ce que tu fous, putain ? s'exclama Sasuke d'une voix étouffée, toujours sans se dégager.

— Tu me détestes, mais pas seulement... »

Et il y avait un putain de sourire dans sa voix quand il dit ça. Parce qu'il savait qu'il avait raison... Sasuke s'était toujours demandé comment Naruto faisait pour être sûr de ce genre de choses. Il est facile de savoir quand on hait, quand on veut détruire, facile de s'accrocher à la réalité de sentiments aussi purs que la rage ou le désespoir... Dans tout le reste du spectre des émotions, Sasuke était encore plus nul que Naruto dans l'art du ninjutsu. La plupart du temps, il ne savait pas ce qu'il ressentait. Alors, il revenait toujours à ce qu'il connaissait. Il définissait les ressentis avec les contours bien connus de sa géographie intime, tracée depuis l'enfance. Quand on l'approchait, il mordait. Et pourtant, la veille avec Kakashi...

En y repensant, il se raidit tout à coup. Il repoussa Naruto. La veille aussi, il avait baissé sa garde. Le fait de s'être confié à demi-mots à son sensei l'avait soulagé plus qu'il ne s'y était attendu. Et avant même qu'il ne s'en aperçoive, de nouveau, il lui avait accordé sa confiance. Il avait encore laissé sa foutue vulnérabilité prendre le dessus. Pendant quelques heures, il avait retrouvé une sérénité dont il avait pratiquement tout oublié. Mais tout ça, c'étaient des conneries ! L'amour ne soigne pas la haine. Ni la colère. Et pour ce qu'il en savait, aimer ne servait qu'à se retrouver encore plus seul. Aimer, ça servait à souffrir. Parce qu'en fin de compte, tout le monde s'en va... Et on ne peut que regarder les gens partir. On ne peut que rester là, impuissant, et connaître l'abandon. On aurait pu arguer que c'était dans l'ordre naturel des choses. Est-ce que le meurtre, c'était aussi dans l'ordre naturel des choses ? Est-ce qu'il fallait aussi accepter que tout ce qu'on a de plus cher au monde soit arraché pour toujours, et accepter après de vivre avec un trou béant à la place du cœur ? Accepter de vivre quand on n'a plus aucune raison d'aimer vivre ? Accepter d'exécuter la volonté d'autrui et simplement oublier qu'on avait une vie autrefois, et qu'il arrivait même qu'on y soit heureux ?

Ça lui fit repenser à Gaara. À ce qu'il lui avait dit, un jour...

« Tu as le même regard que moi… rempli de soif de puissance, de haine et d'envie de meurtre. Exactement le même… Un regard qui crie vengeance, qui réclame la mort de celui qui t'a plongé dans l'enfer de la solitude. »

Gaara l'avait compris. Sans même le connaître. Naruto, au contraire, le connaissait plutôt bien. Mais que savait-il de sa solitude ? Que savait-il de la nécessité de se venger, de l'impossibilité d'aimer ?

Sasuke releva les yeux et fixa Naruto, qui le dévisageait avec une expression incertaine.

Qui a raison, bordel ? Qu'est-ce que je dois faire ?

« Tu veux mon conseil, Sasuke-kun ? »

Parce qu'il n'en voulait pas, qu'il n'en voulait plus jamais, et seulement pour ça, il s'avança d'un pas et resta raide comme un piquet, avant de pencher la tête et d'approcher ses lèvres de celles de Naruto. C'était la chose la plus idiote qu'il ait jamais faite, à son avis. Mais il fit le reste du chemin et effleura la bouche de son ami d'enfance, puis happa délicatement ses lèvres entre les siennes. Elles étaient chaudes... rèches. Pulpeuses, aussi. Tendres, quand elles se refermèrent sur les siennes. Il sentit ses bras l'envelopper, faillit se perdre dans la chaleur de son étreinte. Il se concentra et se focalisa sur la sensation sur ses lèvres, une caresse légère, à peine entreprenante, qui effleurait des centaines de terminaisons nerveuses. Une impulsion le poussa à presser Naruto contre lui. Il entrouvrit la bouche instinctivment. Il refoula une plainte quand son camarade explora sa bouche de la pointe de sa langue, quand il l'étreignit à son tour, ses mains crispées sur le tissu de ses vêtements, agrippé comme s'il se retenait à un rocher pour ne pas tomber dans le vide.

Puis, il commença à penser à ce qu'ils étaient en train de faire. Ça devait faire une bonne minute qu'ils s'embrassaient, plantés là en plein milieu de l'appartement de Kakashi. Alors que Sasuke venait de dire à Naruto qu'il le détestait. Il se voyait presque le faire, comme si une part de lui-même se tenait en retrait, derrière son crâne, pour observer ses actions. Il n'y avait pas de jugement dans ce regard. Du moins, pas encore. Ça, ça serait pour tout à l'heure. Pour l'heure, même s'il ne savait pas très bien pourquoi, il embrassait Naruto, dans la lumière constellée de poussière, alors que l'horloge de Kakashi égrénait les secondes. Ce fut seulement à ce moment-là qu'il commença à la trouver menaçante. Parce que le temps se précipitait vers la fin de l'instant. Encore quelques battements, et ce serait fini. Orochimaru reviendrait. La haine reviendrait. Il retournerait dans l'enfer de la solitude, auquel il s'était volontairement condamné, et pour une bonne raison. C'était ça qu'il fallait pour accomplir son but. Pourquoi... Quand l'avait-il oublié ?

Il fut presque reconnaissant quand la porte s'ouvrit, car l'interruption mit un terme brutal à ses questionnements désorientés.

Naruto et lui se lâchèrent brusquement, confus.

« Inutile de chercher à vous cacher... Tant que vous n'utilisez pas mon appartement pour des choses inqualifiables.

— C'est vous qui dites ça, sensei ?! s'insurgea Naruto. Vous êtes encore pire que l'ermite pervers ! »

Kakashi sourit béatement sous son masque.

« Je suis sûr qu'il aimerait que tu confirmes cette dernière déclaration, Naruto. »

Et Jiraya surgit dans le dos de Kakashi.

« Oh, non... murmura Sasuke malgré lui.

— Sen– Sensei ?! » s'étrangla Naruto.

— Eh oui, je suis de retour ! T'as pas des sous ? J'ai tout dépensé hier... Y avait cette taverne, et cette fille... Naruto, tu l'aurais vue... je t'assure que...

— Non ! l'interrompit bruyamment le blond. J'ai rien du tout !

— C'est bon, je te paie le saké, intervint Kakashi. Mais rien d'autre, ajouta-t-il en lui jetant un regard lourd de sens.

— Le saké, c'est déjà bien », grommela Jiraya.

Sasuke voulut s'éclipser. Mais Kakashi avait prévu son repli stratégique et s'interposa alors qu'il s'apprêtait à sortir.

« Un peu de patience ? Juste pour ce soir ? »

Et Sasuke ne sut pas lui dire non. Parce que... aussi bizarre et inconfortable que ça lui paraisse, il lui était reconnaissant. Au fond de lui, il savait que Kakashi avait toujours fait de son mieux pour lui. Et tout ce qu'il pouvait vraiment lui reprocher, c'était... de se mettre en travers de son chemin. Sasuke réalisa qu'il n'avait jamais pensé, pas une seule fois, quand il vivait dans ces souterrains, à ce que ressentaient Naruto, Sakura et Kakashi. Il y avait pensé en quittant Konhoa, et puis, il avait oublié. Il était parti dans une autre dimension, et dans cette dimension-là, ses anciens amis n'existaient pas.

« Je suis désolé », dit-il soudain à son sensei.

Et il fut presque certain que Kakashi avait compris de quoi il parlait, car il posa une main sur son épaule et sourit.

« Un Uchiwa n'est jamais désolé, je pensais que t'étais au courant. Tu sais qu'un jour, ton père m'a coffré pour vol à l'étalage ? Ce n'était pas moi, mais je passais dans le coin, il avait eu une mauvaise journée, et il trouvait que j'étais un sale gosse. Malgré le témoignage de plusieurs personnes en ma faveur, il m'a gardé 24 h en cellule. Et quand il a finalement été obligé de me relâcher, il l'a fait avec un coup de pied au cul et en me prévenant qu'il ne voulait plus me revoir ici. Il n'était pas désolé, ça je peux te le dire dire. »

Sasuke fixa Kakashi, perplexe, puis commença à sourire.

« Et encore, ça c'est que le début. Une fois, Obito a fait foirer une mission en se mettant à crier comme une fillette parce qu'une araignée lui était tombée dans le cou. Tu crois qu'il était désolé ?! Non... Il m'a engueulé parce que je n'avais pas chassé l'araignée ! »

Le sourire de Sasuke s'élargit.

« Mais je pense que ça vaudra jamais Shisui... Un jour, je me suis entraîné avec lui... Il m'a cassé le bras ! Et tout ce qu'il a touvé à dire, c'est que j'avais les os fragiles ! Et en guise de cadeau de rétablissement pendant que j'étais à l'hôpital, il m'a envoyé un foutu article découpé dans une revue scientifique sur les bienfaits du calcium ! »

Cette fois, Sasuke éclata de rire. Ça lui faisait mal, aussi, parce que tous les gens dont il parlait étaient morts. Mais... Kakashi était le seul à lui parler ainsi de sa famille. Il n'en parlait pas à demi-mots, en détournant les yeux, comme si son clan tout entier était un sujet tabou. Il en parlait comme d'amis, de voisins, de camarades. Pour Sasuke, qui s'était toujours senti à part dans ce village, ça n'avait pas de prix.

III

Naruto et Sasuke se retrouvèrent donc pris en otage pour un dîner avec leurs senseis. Après quelques coupes de saké, Jiraya lança un drôle de regard à Sasuke.

« Alors comme ça, t'as buté Orochimaru ? »

Son ton était difficile à interpréter et Sasuke se raidit.

« Pourquoi ? Vous voulez le venger ? »

Jiraya le regarda avec sérieux, puis éclata de rire.

« Ah non, merci ! » Puis, il soupira et contempla son saké d'un œil mélancolique. « Tsunade et moi, on l'a perdu depuis bien longtemps, maintenant. Tout ça, c'est du passé. Il méritait ce qui lui est arrivé. »

Sasuke frissonna.

Tu ne sais pas à quel point.

« Jiraya n'a pas changé... Toujours aussi vulgaire et bruyant. Mais enfin, ce serait hypocrite de ma part de te juger sur tes fréquentations, Sasuke-kun. Laisse-moi tout de même te prévenir : tu l'as entendu... J'étais son coéquipier, et c'est tout le bien qu'il pense de moi. Tu ne crois pas qu'il finira par convaincre Naruto et que tu es comme moi ? Tu crois vraiment que tes amis se battront pour toi quand ils auront découvert que je suis toujours en toi ? Que tu ne m'a pas tout à fait tué ? Et que tu écoutes ma voix à longueur de journée ? »

Sasuke serra le poing si fort que le verre qu'il tenait éclata.

« Excusez-moi, marmonna-t-il en se levant, le main pleine de sang.

— Sasuke ? Ça va aller ? »

Le jeune Uchiwa ne répondit pas et disparut dans la salle de bain.

« Sensei ! l'engueula Naruto.

— Tu ne devrais peut-être pas lui parler d'Orochimaru, renchérit Kakashi.

— Ouais, excuse-moi, j'ai un peu trop bu... C'est juste que cette histoire m'inquiète.

— Tu n'es pas le seul, acquiesça Kakashi.

— En fait, dit Jiraya en se resservant un verre, c'est pour ça que je suis revenu. Et connaissant Orochimaru... Il a toujours deux ou trois coups d'avance. Je ne doute pas que Sasuke soit un ninja exceptionnel, mais... Je ne suis pas sûr qu'Orochimaru soit complètement vaincu. »

Kakashi demeura imperturbable. Itachi et lui étaient les seuls à savoir, et il avait l'intention que cela reste ainsi. Par contre, il se demandait si Sasuke, lui, savait...

Jiraya haussa les épaules.

« Quoi qu'il en soit, le gamin a besoin d'un coup de main. Je pense pas qu'on puisse rester un an en coloc avec le mal incarné sans avoir des problèmes.

— Le mal incarné ? répéta Kakashi, surpris de ce choix de mots.

— En fait... C'est pas tout à fait ça, se corrigea Jiraya. Orochimaru est au-delà du bien et du mal. Il n'a pas la moindre morale. Tout ce qu'il fait, il le fait par curiosité. Par soif de connaissance. C'est pour ça qu'il vise l'immortalité. Une vie, même prolongée, sera toujours trop courte pour tout apprendre. Et puisque sa dernière obsession en date, c'est le sharingan... Non, vraiment, je doute qu'il se soit laissé vaincre aussi facilement. Il a infiltré l'Akatsuki juste pour pouvoir mettre la main sur Itachi... Et comme ça n'a pas marché, il s'est rabattu sur le frangin... Qui a eu la bêtise de penser qu'Orochimaru serait un bon prof.

— Il l'était, dit froidement Sasuke, de retour dans le salon, la main enveloppée dans un bandage.

— Ah ouais ? Et il t'a appris quoi ? À perdre ton sang-froid ?

— Jiraya-sensei ! protesta Naruto.

— Si vous le connaissiez si bien que ça, alors vous devriez savoir à quel point il était brillant.

— Exact.

— Vous voulez savoir ce qu'il m'a appris ? J'ai déjà affronté un ninja légendaire, pourquoi pas deux ? »

Jiraya le fixa, puis éclata de rire.

« Tu veux te battre avec moi ?

— Vous avez peur de perdre la face ?

— Moi ?! Ça se voit que tu me connais pas très bien, Sasuke.

— Il a aucun amour-propre », l'informa Naruto d'un ton grognon.

Sasuke sourit froidement.

« Je vois. Tant mieux.

— Bon, dans ce cas, je ferais peut-être mieux d'arrêter de boire, moi... »

Jiraya se leva.

« Merci pour le saké, Kakashi. Naruto, tu viens ? Faut que tu me racontes ce que t'as fait depuis la dernière fois...

— Ok, mais je vous préviens : j'ai VRAIMENT pas de sous.

— Comme si c'était mon genre de te piquer ton argent !

— Mais tout à l'heure, vous...

— Allez viens, on s'en va ! À demain, Sasuke ! »

Le jeune homme le regarda partir, l'expression fermée.

« Tu penses vraiment pouvoir le battre ? demanda Kakashi quand les deux autres furent sortis.

— J'en sais rien. Mais c'est l'occasion de voir si tous les sacrifices que j'ai fait ont servi à quelque chose. »

« Jiraya risque d'être surpris, Sasuke-kun. Mais ce n'est peut-être pas une bonne idée. Les pouvoirs que je t'ai donnés te donnent une allure... plutôt effrayante. Les gens pensent déjà que tu as un mauvais fond, ça risque de les conforter dans cette idée... »

J'en ai rien à foutre ! Et puis de toute façon, j'ai un mauvais fond, c'est pas comme si c'était quelque chose que je pourrai cacher éternellement.

« Naruto n'a pas l'air de cet avis. »

Naruto ne sait pas de quoi il parle.

« Là-dessus, nous sommes d'accord. Hmm... Cela fait longtemps que je ne me suis pas battu avec Jiraya. Je suis assez impatient. »

Ce n'est pas pour toi que je le fais.

« Bien sûr que non, Sasuke-kun. Et ne t'inquiète pas : je veillerai sur toi... »