11.

Tremblant de tous ses membres, le jeune capitaine de l'Arcadia fixa longuement la petite planète rouge que les caméras extérieures relayaient sur l'écran central de sa passerelle.

- Jurgon… Khell, as-tu idée de ce que tu m'infliges ? !

- Pardonne-moi, capitaine…

- C'est trop dur, bien trop dur, je n'y arriverai jamais ! Une autre rencontre avec une poche de résistants, après ce qui s'est passé l'autre fois ? ! Je veux croire que nous verrons les vrais membres… mais j'ai tellement peur ! Pardonne-moi, Khell…

- De quoi ?

- D'être aussi faible et lâche… D'être si loin de l'image de mon père…


Toshiro glapit de tous ses cliquetis électroniques.

- Khell, je peux savoir pourquoi notre cap s'est modifié aussi soudainement ? Tout à valdingué à bord ! Nous ne devions pourtant progresser qu'en ligne droite pour nous caler en orbite de Jurgon avec le Deathbird et le Queen et attendre tranquillement, enfin façon de parler ! Pourquoi ce cap en manuel ?

- Alguérande a eu un malaise, il s'est effondré sur la grande barre et s'est blessé à la tête en la faisant involontairement tournoyer, d'où la modification. Je suis presque au Centre Hospitalier.

- Algie ?

- Il est moite, glacé, complètement inconscient… gémit Khell avec un regard pour le jeune homme d'une affolante pâleur, inerte entre ses bras alors que l'ascenseur s'arrêtait au niveau du Centre Hospitalier.

Surlis se précipita au-devant du second de l'Arcadia et le soulagea de son précieux fardeau.

Le regard de Khell se fit néanmoins dur.

- Nous avons un rendez-vous à ne pas manquer, Doc. Remets-le sur pieds, et rapidement !

- Je m'en occupe. Mais tu ne pourras pas lui en demander plus encore bien longtemps…

- Je sais…

Surlis allongea son patient, lui retirant ses vêtements, posant des perfusions, lui faisant une injection directement dans la carotide… mais le puissant stimulant demeura sans effet.

- Algie, petit garçon, tu es épuisé à ce point…


Flottant entre des mondes, ignorant lesquels, Alguérande se révolta à nouveau, faiblement.

- Plus de voyages, plus de visions… Je ne peux plus… Je n'en peux plus ! La paix, je demande juste quelques mois ou années de repos… C'est trop demander ?

- Oui !

Le jeune homme frémit de tout son être à la vue monstrueuse du Seigneur des Carsinoés dressé devant lui, et même s'il s'agissait d'un délire, c'était trop réel et trop dangereux !

- C'est donc toi, le Saigneur…

- Et c'est toi, le fantoche sensé m'affronter ? Tu es horrible, physiquement parlant, petit, infinitésimal, et faible comme tous les Mortels des univers vivants !

Entre sommeil et conscience, Alguérande réagit sous le sarcasme.

- Je suis tout cela. Mais tu es mon ennemi. Je t'affronterai, un jour, si les Dieux et le Sanctuaire me prêtent vie… Mes frères et ma sœur… Ils vivent le martyre !

- Et toi non, sans doute ?

- J'ai l'habitude, pas eux… Ils sont nés dans la douceur, l'amour de notre père, la protection de son nom et de l'héritage de cette hérédité… Ils ne tiendront pas longtemps ! Et surtout pas Pouchy !

Balkendorf éclata de rire.

- Même endormi, sous sédatif, tu réussis à me défier ! Pouchy, insignifiant, inoffensif ? Il est aussi puissant que toi, bien plus même ! Et je ne peux permettre qu'il atteigne l'apogée de ses pouvoirs ! Heureusement, tous mes lobotomisés, Carsinoés y compris, enverront ad patres, les enfants de mon ennemi, et bien qu'il soit lui-même entre vie et mort – plutôt mort, même - le Thanatos est un bien funeste et évident symbole pour ton père. Quant aux plus jeunes, ils ne vont plus tarder à périr sous le travail et les privations.

- Je reviendrai, à temps, quoi qu'on en dise ! se défendit Alguérande qui se sentait sur le point de tourner de l'œil dans son propre rêve.

- Je suis curieux de voir ça, ricana Balkendorf !

- Oui, laisse-moi du temps, ça me permettra de me reprendre, ricana Alguérande.

- Non, jamais. Je viens de te sonder au plus profond, se réjouit le Seigneur des Carsinoés. Tu es désespérément faible, Humain, Mortel, bien trop jeune ! Je gagne sur tous les plans alors que la noirceur des miennes m'a ramené à la vie !

- Tu dois avoir raison, reconnut-il.