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10 Décembre - Tartines
Sherlock se réveilla en sursaut, paniqué. Il y avait bien longtemps qu'il ne faisait plus de cauchemars. Depuis le jour où Mycroft était parti en pension à Eton, plus précisément, et de là à dire que c'était son frère qui le faisait cauchemarder, il n'y avait qu'un pas que Sherlock n'hésitait pas à franchir, habituellement. Mais depuis quelques temps, il lui arrivait de faire de mauvais rêves à base de Serbie, tortures, et grand saut de l'ange. Non pas que les souvenirs de sa vie de fugitif en exil soient si douloureux à vivre, mais son cerveau proposait généralement une conclusion alternative à ce qui s'était réellement passé. Les variations étaient multiples, mais l'idée principale restait toujours la même. Cette fois, c'était John, Baker Street, le tapis du salon, exactement comme dans la réalité. Sauf qu'au lieu d'avoir le corps en sueur et le visage rougi par l'effort, le médecin avait la peau grise et la couleur carmin de son visage était due à des gouttelettes de sang qui avait giclé. Lorsqu'il s'était fait explosé la cervelle avec son ancienne arme de service, de chagrin d'avoir cru Sherlock mort.
Encore à moitié dans son rêve, Sherlock frémit, trouvant le lit bien glacé. Il avait pourtant fait de son mieux, la veille, pour fêter son retour, éloigner les cauchemars, s'immerger dans la chaleur de John et puiser dans son pardon incommensurable. D'une certaine manière, on pouvait aussi considérer qu'il s'agissait de l'anniversaire de leur couple, mais considérant le nombre de disputes et de crises qui avaient suivies pour finalement en arriver au pardon et à la rédemption, on ne pouvait pas vraiment dire qu'ils étaient vraiment ensemble depuis cette date-là. C'était la raison pour laquelle ils n'avaient pas fêté Noël, l'année dernière. Trop occupés à se s'engueuler et à essayer de surmonter les deux ans d'absence. Ce qui était sans doute la raison pour laquelle la fête était si importante aux yeux de John, cette fois.
- John ? appela Sherlock.
Sa voix était misérable, faible, presque un gémissement. Mais il était à peine six heures et demie du matin d'après le radioréveil, et le médecin ne commençait qu'à neuf heures. Ou peut-être huit heures et demie. Mais rien qui ne justifiait de se lever si tôt. Rien qui ne justifiait qu'il ne soit pas là, avec Sherlock, dans le lit.
- John ? appela-t-il de nouveau.
Son cauchemar était encore trop présent dans son esprit pour qu'il soit serein, et capable d'imaginer que le médecin soit simplement parti aux toilettes ou boire un verre d'eau.
- John ? tenta-t-il une troisième fois.
L'absence de réponse fit s'emballer son esprit encore embrumé par les mauvais rêves. Et se mit aussitôt à croire que tout était un pur produit de son imagination. John était réellement mort sur leur tapis, un an plus tôt. Et il avait sombré dans la folie. Son esprit s'était réfugié à l'intérieur de lui-même, avait créé une réalité alternative dans laquelle John n'était pas mort. Dans laquelle ils étaient ensemble. Dans laquelle ils étaient heureux.
Sherlock avait vu tant de psys durant son enfance pour son autisme qu'il connaissait ce genre de choses par cœur : il n'avait jamais cru à ses délires internes au point qu'ils supplantent la réalité, mais il avait toujours construit ce genre de réalité, mondes parallèles et autres pièces de son Palais Mental. Et si cette fois, cela avait été celle de trop ? Et qu'il avait réellement cru à son autre monde ?
Son corps, toujours gelé, se couvrit de chair de poule, et son souffle s'accéléra, la respiration sifflante et difficile, en proie à une véritable crise d'hyper-ventilation. Sherlock savait pertinemment, comme un spectateur détaché et inconscient de son propre malaise, que s'il ne parvenait pas à dominer la crise et à se calmer immédiatement, il allait sombrer.
Un tintement léger retentit soudain, en provenance de la cuisine.
Sherlock se redressa brusquement, les yeux toujours écarquillés et les pupilles dilatées, mais son cœur légèrement moins douloureux.
Il y avait quelqu'un dans la maison. Le cerveau complètement saturé d'adrénaline, le détective ne réalisa pas immédiatement que cela pouvait être John. Il ne pensa tout simplement à rien, et sortit du lit, se drapant dans sa robe de chambre pour aller identifier la source du bruit.
Ce fut en arrivant dans le salon que Sherlock se calma soudainement. Il faisait encore nuit dehors, mais toutes les guirlandes lumineuses, du sapin à la cheminée en passant par les bibliothèques, étaient allumées. Et de la cuisine s'échappait également une tâche de lumière, pas celle du plafonnier, mais probablement la petite au-dessus de l'évier, pour les fringales nocturnes sans s'agresser les rétines. Et dans la tâche de lumière, en ombre chinoise, se déplaçait John.
La température corporelle de Sherlock remonta sensiblement, tandis que sa gorge s'asséchait (mais plus vraiment pour les mêmes raisons). John était là. John était vivant.
Doucement, le détective rejoignit la cuisine... et découvrit son amant en flagrant délit de petit déjeuner romantique.
- Oups ? demanda John en l'apercevant arriver. Je suis grillé ?
- Il semblerait, oui, répondit Sherlock, immensément soulagé d'entendre sa voix douce.
- C'est la petite cuillère que j'ai fait tomber qui m'a trahi ?
Le tintement précédemment entendu fit soudainement sens dans l'esprit de Sherlock. Pour un peu, il en aurait béni la petite cuillère en question.
- Non. J'avais juste besoin de toi.
Et en trois enjambées, il rejoignit son amant et referma ses bras autour de lui, le serrant contre lui à l'en étouffer. Sa voix ne faisait pas tout. Sherlock avait besoin de constater de tous ses sens que John était vivant : la vue, l'ouïe bien sûr, mais aussi le toucher, l'odorat, et surtout le goût. Il l'embrassa alors, d'abord doucement, jouant de sa langue avec la lèvre inférieure de son amant, mordillant et suçotant pour mieux en apprécier la texture et la douceur ; puis éperdument en forçant la barrière de ses lèvres, envoyant sa langue rejoindre sa consœur et danser le ballet passionné que tous les amoureux connaissaient par cœur.
- Waoh, murmura John quand il le relâcha. Bonjour à toi aussi, Amour. Que me vaut ce réveil ?
De toute évidence, le médecin était ravi, et Sherlock n'avait pas le cœur de briser cet instant en lui racontant son cauchemar, et préféra secouer la tête de dénégation, préférant passer à autre chose.
- Qu'est-ce que tu faisais ? demanda-t-il à la place.
John rougit, gêné de s'être fait surprendre dans un élan romantique.
- Comme en ce moment, je pars souvent le matin avant même que tu ne te réveilles, et que je sais que tu n'aimes pas ça, je voulais juste te préparer un petit déjeuner au lit ce matin, expliqua John en désignant la table.
Petit déjeuner de luxe, si on en croyait ce qui était déjà prêt. John avait sorti le thé des grands jours (et pas les simples sachets d'Earl Grey) dans une théière que Sherlock ignorait même qu'ils possédaient. Sortis d'où ne savait où, il y avait des croissants (des vrais, des français, le détective pouvait en jurer à l'odeur), des pains au chocolat, des tartines grillées, du miel d'acacia (bien liquide, juste comme Sherlock l'aimait), du vrai beurre, du jus de fruit qui semblait pressé frais, de la confiture de citron et d'orange (parce que Sherlock n'aimait que ça, alors que John préférait la groseille et la fraise), trois œufs brouillés, du lard et des haricots. Parce que Sherlock était un véritable anglais qui avait été élevé par un mère d'origine française qui ne jurait que par le pain, le beurre et les viennoiseries d'outre-manche.
Même la vaisselle n'était pas celle de d'habitude, leurs bols et leurs tasses ébréchées et dont les couleurs avaient pâli avec le temps, et qui avaient parfois vu des yeux ou des phalanges les garnir. Les couverts semblaient être de l'argenterie, les verres en cristal, et les assiettes en faïence.
- Waoh, fit écho Sherlock à John.
Ce dernier rougit de nouveau.
- Je voulais te réveiller gentiment dans peu de temps avec tout ça, et te préparer tes tartines, marmonna-t-il.
- Alors je n'ai rien vu et je retourne au lit, promit Sherlock en battant en retraite.
John eut un merveilleux sourire, et retourna aussitôt s'affairer aux derniers préparatifs. Sherlock, tentant de cacher le sourire qui fleurissait sur ses lèvres, retourna aussitôt se rouler sous la couette. Son cauchemar paraissait si loin, désormais.
Peu de temps après, temps que Sherlock utilisa activement pour réchauffer les deux côtés du lit en roulant d'un bout à l'autre, John fit son entrée, portant l'énorme plateau porteur du petit déjeuner gargantuesque qu'il leur avait concocté. Sherlock ne savait même pas qu'ils avaient un plateau à pied, spécialement conçu pour ça.
Délicatement, John le posa devant Sherlock, lui souriant largement.
- Tu ne t'imagines quand même pas que je vais manger tout ça tout seul ? Viens avec moi, ordonna le détective.
- Pourquoi tu crois que je me suis levé si tôt pour tout ça, si ce n'est pas pour en profiter avec toi avant d'aller bosser ? répliqua le médecin en se débarrassant de sa robe de chambre et en se glissant sous la couette.
Lentement, dans le silence et dans le noir qui disparaissait peu à peu au profit de l'aube se profilant par la fenêtre, appuyés l'un contre l'autre, mangeant dans les mêmes assiettes et avec les mêmes couverts, les deux hommes profitèrent de leur petit déjeuner.
Prochain chapitre - 11/12 - Mariage
