Across The Stars

« C'est bon, Kyon, tu as fini de t'installer? »

La voix d'Haruhi résonna dans le communicateur. Je détournais mon attention deux secondes du casse-tête qui me servait de harnais pour jeter un oeil à l'autre cockpit, où Haruhi et Mikuru étaient déjà sanglées, caquées et visiblement prêtes à partir.

« Deux secondes! J'essaie de boucler la ceinture.

-Raaaah, mais tu es handicapé ou quoi? Le plus petit bout rentre dans le plus gros, fin de l'histoire!! Dépêche toi, je ne peux pas décoller tant que ton cockpit n'est pas sécurisé! »

Facile à dire... C'est la première fois que j'entre dans cet engin, moi!

Tout en essayant d'appliquer les consignes d'Haruhi, je fouillais distraitement du regard le tableau de commande. Des boutons, des cadrans, des indicateurs lumineux m'agressaient où que je pose mes yeux. Sauf à un endroit, où un petit écran noir, visiblement portatif et indépendant, était fixé sur la vitre. Un petit bouton noir était situé en bas à droite. J'appuyais dessus, et une succession d'images, apparemment des photos commença à défiler, la date et le lieu mentionnés à chaque fois dans un coin.

Je découvris donc l'école de la marine spatiale où j'avais fait mes classes, mon passage à l'escadron d'instruction sur Pluton, ma première mission d'escorte entre la Terre et le systême Proxima... Mon affectation en tant que copilote du premier Lieutenant Suzumiya, nos diverses missions, un petit paquet de photos de la vie quotidienne, plus une photo prise lors de notre arrivée sur Brigadoon, à côté de « notre » astronef, Haruhi venant apparemment de sauter depuis le cockpit sur mes épaules sans prendre la peine de me prévenir...

Pour un monde inventé de toutes pièces, je dois avouer que ça n'a pas l'air si mal que ça...

« KYON, ATTACHE TOI TOUT DE SUITE OU J'ACTIONNE L'EJECTION AUTOMATIQUE DE TON SIEGE!! »

Finalement, après quelques minutes encore de hurlements et de lutte sans merci avec une sangle coincée, nous fûmes enfin près à partir.

« Capitaine Suzumiya à Contrôle du Hangar... Demande autorisation de décollage scramble en secteur 35, codes décollage 505-D4N. J'emmène la Princesse Asahina hors de la station, au point de rendez-vous prévu. Répondez Contrôle!

-Ici contrôle, grésilla une voix nasillarde dans les écouteurs. Paramètres de vol vérifiés, fenêtre de décollage obtenue. La navette Tanabata Festival est clear pour l'éjection au sas numéro 3. Bonne chance, Capitaine!

-Merci, soldat! Comment sont les environs de la station? Demanda Haruhi en lançant les moteurs auxilliaires (je remerciais le petit écran interactif sur le côté de mon siège me permettant de suivre en temps réel, et avec explications, les manoeuvres de mon pilote), faisant décoller la navette avec une lenteur majestueuse, et lui faisant faire un pivot à 45° en direction de deux larges panneaux de métal qui venaient de s'ouvrir, révèlant une sorte de sas de lancement.

-Agités, Capitaine. Les forces Otaganiennes dominent l'essentiel de notre systême de défense, mais la chasse du Brigadoon les maintient suffisamment occupés pour que l'évacuation puisse se finir. Mais à cause des besoins en carburant et en munitions, ils décrocheront dans 6 Quadrans.

-C'est plus qu'il n'en faut. Nous nous faufilerons entre les lignes et essaieront de gagner la zone de saut. Identifiez le Tanabata Festival sur les ordinateurs stratégiques... Non, correction. Il est possible que nos systêmes soient infiltrés. À la place, transmettez aux pilotes le message codé suivant... »

Tout en discutant et en donnant ses ordres, Haruhi avait amené la navette dans le sas qui s'était refermé derrière nous dans un impressionnant claquement sourd.

« Tanabata Festival, paré au larguage!! annonça le Capitaine Suzumiya en triturant deux-trois commandes.

-Décompression du sas. Lancement dans 50 secondes, répondit la voix dans les haut-parleurs.

Le visage d'Haruhi apparut sur l'écran de mon communicateur, avec dans un coin une version plus réduite affichant celui de Mikuru.

-Tout va bien à l'arrière? S'enquit Haruhi, me regardant avec un drôle d'air.

C'est dans ce genre de situations qu'un homme se doit d'être rassurant et positif... Vas-y, Kyon! Ne pense au pas au fait que vous allez effectuer une manoeuvre très dangereuse, communément apellée « sortie désespérée des assiégés à bout de forces quittant leur refuge en feu/en train de s'écrouler/sur le point d'être anéanti en général pour se jeter dans les bras de l'armée adverse », au milieu de forces ennemies supérieures en nombre et avec à votre bord la cible prioritaire desdits ennemis, sans compter que la pilote est une tarée suicidaire de la pire espèce, que la copilote ne sait faire que couiner de façon certes charmante mais avec un intérêt stratégique assez limité et qu'enfin l'artilleur n'a pas la moindre idée de comment fonctionne son armement.

Tu peux le faire, mon vieux.

Je résistais à l'envie irrépressible de m'effondrer sur mon tableau de commande, et prit une grande inspiration. L'expression d'Haruhi, sur l'écran, était un mélange complexe d'excitation contenue et d'un fond d'inquiétude.

Je réalisais soudain qu'aux commandes de mon vaisseau se trouvait la personne la plus imprévisible, la plus déraisonnable et sûrement la plus incroyable que j'ai jamais rencontré.

Sans aucun doute, je n'aurais pas voulu avoir un autre pilote à ce moment critique.

-J'attends vos ordres, Capitaine Suzumiya, répondis-je le plus sincérement possible, la regardant droit dans les yeux. Paré à plonger dans la bagarre!

Haruhi fit un énorme sourire.

-Et comment! Tu as intérêt à te surpasser, parce que si tu ne démolis pas tous les vaisseaux ennemis qui croiseront notre route, je t'éjecte avec ta batterie, et tu resteras sur place pour couvrir notre départ!!

Pourquoi je ne sais pas quand me la fermer?

-Fin du compte à rebours. Ouverture du sas!

-LONGUE VIE A LA BRIGADE SOS!! » hurla Haruhi en lançant les machines à fond, propulsant la navette dans la bataille spatiale faisant rage au dehors.

Les minutes qui suivirent se fondirent en un tourbillon de couleurs aveuglantes et de bruits vrillants les tympans.

Je me rendis vaguement compte qu'Haruhi faisait vrille sur looping et tonneau sur piqué dans l'espoir de se frayer un passage au travers du tir de barrage instauré par de grands vaisseaux noirs qui devaient appartenir à le flotte Otaganienne; je dis vaguement parce que les jurons hystériques de la pilote et les gémissements pathétiques de la passagère n'aidaient pas vraiment à la concentration. Toutefois, au bout d'un petit moment, je réussis à dominer mon mal de l'air grandissant et à m'apercevoir vaguement de ce qui se passait dehors.

Même pour un novice comme moi, il apparut très rapidement que les forces du Brigadoon, composées de petits chasseurs rapides et mainables, ne se battaient pas pour la suprématie mais pour gagner du temps afin de permettre à leurs transports d'évacuer le plus de monde: si les gigantesques croiseurs Otaganiens ne semblaient pas se formaliser le moins du monde de leurs attaques, ils avaient en revanche bien plus de mal à ajuster les minuscules cibles qu'étaient les pilotes de la Brigade SOS. Et tout le temps que les croiseurs déversaient un déluge de feu dans le vide spatial, la station Brigadoon éjectait sans relâche des capsules de sauvetages et des convois en direction de la planête.

Mon communicateur crépita et une voix masculine résonna dans mon casque.

« Ici Leader Orgue, pour Escadron Orgue. Nous sommes chargés de couvrir votre manoeuvre, Capitaine Suzumiya.

-Ah, ce n'est pas trop tôt! Rétorqua Haruhi en faisant un virage serré pour se placer au milieu d'une formation d'une demi douzaine de chasseurs confédérés (qui étaient composés d'un cockpit en forme de bulle entouré d'une sorte d'anneau comportant l'armement et les moteurs). Kyon? Inclus l'escadron Orgue dans notre shéma d'attaque.

M-mais je fais comment moi?

-Dépêche toi! Ce n'est pas le moment de plaisanter! »

En désespoir de cause, je reportais mon regard sur mon tableau de commandes. Une sorte de grand écran tactile rempli de points scintillants et mobiles s'était déployé au moment du décollage, mais j'avais estimé plus sûr de ne pas y toucher. Redoutant le pire, je posais mon doigt sur le seul point fixe de l'ensemble, pensant que c'était la représentation de notre vaisseau.

A peine eu-je effleuré ce point que les couleurs de l'écran changèrent, en même temps que s'activaient un nombre assez incroyable de voyants dans le cockpit. J'appuyais sur une zone de couleur verte sur le côté de l'écran, puis entourait la formation de chasseurs alliés nous entourant. Un petit message s'afficha: « paramètres alliés enregistré ».

ça me rappelle la version 3 du jeu du club informatique...

Continuant de faire appel à mes faibles notions concernant ce jeu, je réussis à définir les appareils alliés, les ennemis, la zone à atteindre...

« Alors Kyon, tu es prêt? S'impatienta Haruhi.

-Oui, Haruhi. Tous les paramètres sont enregistrés... (je jetais un coup d'oeil au cadran au dessous de l'écran) Et l'armement paré. On est prêts!

J'entendis Haruhi prendre une profonde inspiration. Je vis du coin de l'oeil la Mikuru sur l'écran de communication me jeter un regard apeuré, mais avant que j'ai pu la rassurer, la voix de notre pilote résonna dans mon casque.

-Bien. Leader Orgue, préparez vous. Vous ferez une manoeuvre de diversions en face du croiseur le plus proche pendant que nous essaierons de le passer.

-Bien reçu, Capitaine Suzumiya. Escadron Orgue paré à la manoeuvre.

-Kyon, amuses toi tant que tu veux lors de l'approche en formation serrée, mais fais-nous oublier dès que nos anges gardiens seront parti faire leur petit spectacle.

-Compris.

-Escadron Orgue, en formation serrée! »

Notre escadrille fit un virage sur l'aile et mit le cap droit sur les croiseurs Otaganiens. Un véritable déluge de feu s'abbatit tout autour de nous, mais nous devions offrir des cibles bien trop petites et mouvantes vu que pas un d'entre nous ne fut touché.

Durant un temps qui me sembla infini, Haruhi s'échina à essayer de passer le barrage, multipliant les manoeuvres éclairs et contournements furtifs pendant que les chasseurs de l'escadron Orgue évoluaient pour ainsi dire juste devant les canons des croiseurs, mais rien n'y fit. Les croiseurs avaient toujours un coup d'avance, et bien que dans l'incapacité de nous toucher, ils faisaient un tir de barrage des plus efficace.

Le communicateur d'Haruhi résonna soudain.

« Capitaine Suzumiya, nous arrivons au bout de nos munitions et de notre carburant Nous devons nous replier, désolés.

-Oui, dépéchez vous de rejoindre la base de surface! Grogna Haruhi sans cesser de surveiller les positions ennemies. Quoiqu'il en soit, on a gagné assez de temps. Je tâcherais de profiter de la rupture de leur formation pour me faufiler au travers!

-Capitaine! S'écria soudain un des pilotes. Ils nous envoient leurs bombardiers! »

Je fixai mon regard sur le « ventre » des gigantesques vaisseaux: ça et là, des panneaux métalliques se soulevèrent, libérant des espèces d'orbes dotées d'un petit disque rouge brillant au milieu.

Une véritable nuée nous passa à côté, filant droit vers la station Brigadoon et tourbillonnant autour comme un essaim de guèpes enragées. Les orbes libérèrent des rayons d'énergie brute qui labouraient la surface de la station, menaçant de la détruire dans un laps de temps assez court.

« Haruhi, il faut faire quelque chose! Il y a encore des gens à l'intérieur! M'écriais-je.

-Pas besoin que tu me le dises! » fit Haruhi en virant de bord.

Nous fîmes plusieurs passages autour de la station, les batteries du Tanabata Festival semant la destruction parmis les orbes (je commençais à (re?)prendre le coup de main), de sorte qu'assez rapidement, les appareils ennemis se désintéressèrent de la station -qui continuait inlassablement d'éjecter des capsules de sauvetage- pour se lancer à notre poursuite. L'espace autour de nous devint presque instantanément rayé rouge et noir.

« Ils utilisent des rayons de concentration énergétique! Gronda Haruhi entre deux tonneaux destinés à nous offrir un peu d'avance. S'ils ont le temps de nous aligner, on va le sentir passer! Même les plus gros blindages ne peuvent rien contre ... »

Haruhi s'arrêta net et jeta un coup d'oeil aux croiseurs intacts qui nous barraient la route. Un grand sourire rigoureusement démoniaque s'afficha sur son visage.

Oh nooooooooooooooooooooooon...

« Eh si!! » s'exclama-t-elle, avant de remettre le cap droit sur les croiseurs, esquiver d'un cheveu une rafale de tir frontaux, toujours suivie par les bombardiers, remonter en rase motte toute la longueur du vaisseau spatial, et abandonner derrière elle la carcasse du croiseur ravagée par les tirs fratricides des orbes.

Le tout accompagné par les cris de la copilote, le rire du pilote et un silence estomaqué de l'artilleur.

Encore secoué par sa tactique suicidaire, je me rendis vaguement compte qu'on avait atteint la zone de saut, nom donné à une zone dotée de « balises de localisation hyperspatiales permettant l'utilisation des replis de l'espace temps pour le déplacement interstellaire à grande vitesse » (d'après mon ordinateur) et qu'Haruhi, avec un cri de victoire, enclenchait la procédure de saut.

Pendant que l'espace autour de nous se déformait en un tourbillon aveuglant, une question me vint à l'esprit:

Où sont les autres membres de la Brigade?