NOSTALGIE
- Tu es bien silencieux, Kili. Ca ne va pas ?
- Si, marmonna le gamin sans lever le nez de son assiette.
Thorin adressa un regard interrogateur à Dis, qui prit un air un peu trop innocent pour être naturel. Le prince n'insista pas. Pourtant, il était presque pesant ce repas, sans le babillage habituel des enfants et leurs constantes chamailleries. Fili lui aussi arborait un air… pas très naturel. Comme s'il avait craint de lâcher un mot de trop.
- Eh bien, fit Thorin au bout de dix minutes de ce régime, c'est plus gai dans un cimetière !
Aucune réaction.
Le prince soupira et ajouta :
- Allez-y, racontez ! Je suis prêt à tout entendre.
Il regarda alternativement ses deux neveux et acheva :
- Qu'est-ce que vous avez encore fait ? Quelle nouvelle catastrophe vous avez à m'annoncer ?
Grand silence. Fili et son frère échangèrent un regard embarrassé avant de se replonger dans l'étude approfondie de leurs assiettes respectives.
- Laissez-moi deviner… Vous avez mis le feu aux écuries ? Versé –par inadvertance bien sûr- du soufre dans l'eau de source ? Teint en vert la barbe de Balin ?
Malgré lui, Kili pouffa de rire, mais ce fut bref.
- Oh, tu exagères ! murmura Dis. Vraiment, à t'entendre….
- Quoi, c'est encore pire que ça ? demanda Thorin d'un air mi-figue, mi-raisin.
La princesse haussa les épaules et se leva de table pour débarrasser. Thorin surprit le regard par en-dessous que lui lançait Fili mais fit comme si de rien n'était et alla s'installer dans un fauteuil avec sa harpe. C'était un magnifique instrument, presque aussi haut qu'un nain adulte, et tandis que ses mains pinçaient les cordes, la gêne latente parut se dissiper. Dis finit par s'asseoir dans un autre fauteuil et prit un ouvrage de broderie. Kili s'assit devant la cheminée avec un jouet et Fili entreprit d'aiguiser la courte dague que son oncle avait forgée pour lui quelques mois plus tôt. Au bout d'un moment, il leva les yeux et demanda :
- Thorin, chante-nous la chanson d'Erebor.
Accompagnée de la musique, la voix grave s'éleva, égrenant les strophes du royaume perdu et de l'or longtemps oublié. Dis s'essuya les yeux. Fili écoutait, rêveur. Kili souriait, à demi endormi.
- Il faut aller vous coucher, les garçons, fit Dis lorsque la dernière note eut retenti.
Les deux frères se levèrent à regret et vinrent l'embrasser.
- Bonne nuit, Mère.
- Bonne nuit, Fili. Bonne nuit, Kili.
- Bonne nuit, Thorin.
- Bonne nuit, Fili.
- J'ai soif, dit Kili.
- Toujours des prétextes de dernière minute ! bougonna la princesse.
Elle lui servit un verre de lait. Personne ne parut remarquer le regard d'avertissement de Fili à son cadet.
- Dépêche-toi, fit Dis. Bonne nuit, mon frère.
- Bonne nuit, Dis.
Thorin continuait à jouer en sourdine. Fili s'attardait. Il lançait à Kili des regards anxieux et paraissait nerveux. Leur mère parut sur le point de dire quelque chose, se ravisa et quitta la pièce avec une expression fataliste.
- Kili ! tenta Fili dans un dernier effort pour sauver ce qui pouvait l'être. Je t'attends, dépêche-toi !
Kili vida son verre et s'apprêta à le rejoindre.
- B'nuit, Thorin, marmonna-t-il.
- Bonne nuit, Kili.
L'enfant trottina vers la porte. Fili se détourna, manifestement soulagé.
- Fili, Kili ?
L'aîné se figea, le cadet se retourna, un peu interdit.
- Vous n'avez rien à me dire ?
- N-non…
- Vous êtes sûrs ?
Le plus jeune des garçons se mit à danser d'un pied sur l'autre. Fili se retourna lentement, l'air résigné. Il y eut un moment de silence, troublé seulement par les crépitements du feu et les accords de la harpe qui continuait à répandre sa mélodie dans la pièce.
- Alors ? demanda Thorin sans quitter son instrument des yeux.
Il entendit les garçons se rapprocher de lui mais ne fit pas mine de s'intéresser à eux.
- En... en fait... commença maladroitement Fili. Il y a eu... c'est à dire... mais ce n'est pas grave, d'ailleurs Mère a dit que ce n'était pas la peine de... de t'ennuyer avec ça...
- Ah, dit seulement Thorin.
Il joua un nouvel accord et ajouta, l'air de rien :
- Donc il ne s'est rien passé ? Je n'entendrai rien là-dessus de personne demain ou les jours suivants ? Aucune surprise à redouter ?
Les deux frères se regardèrent et parurent pareillement inquiets.
- Tu... tu vas te fâcher si on te le dit... souffla Kili.
Thorin eut un sourire sardonique, sans jamais cesser de faire courir ses doigts sur les cordes de son instrument.
- Quelle drôle d'idée ? Vous ne faites jamais rien qui puisse me fâcher, pourtant ! Non ?
Grand silence embarrassé. La harpe continuait à jouer tout doucement, préservant l'atmosphère paisible de la soirée.
Fili et Kili se regardèrent à nouveau. Le plus jeune se mordillait les lèvres, réfléchissant à la meilleure manière de tourner les choses.
- C'était pas de notre faute... commença-t-il.
- Tiens donc ?
- Non, renchérit Fili, c'est parce qu'Ori a... eh bien, tu sais qu'il est un peu maladroit, Thorin...
Thorin leva brusquement les yeux :
- Ori ?! Ne me dites pas que vous avez ENCORE entraîné ce pauvre Ori dans vos bêtises ?
- Pourquoi "pauvre Ori" ? protesta aussitôt Fili. Il n'est pas si bête que ça ! Si il vient avec nous, c'est parce qu'il veut bien !
- Oui... enfin, il se laisse quand même facilement influencer... et Dori en fait à chaque fois une maladie !
Fili n'osa pas répliquer mais son expression disait clairement ce qu'il pensait des "maladies" de Dori. Thorin repoussa son instrument et regarda ses neveux :
- Allez-y, dites-moi ce qui s'est passé... que je sache à quoi m'attendre quand Dori va venir me voir demain, ajouta t-il dans un soupir.
- Tu vas nous gronder... fit Kili, mal à l'aise.
- Vraiment !
Une dernière fois, les deux frères se regardèrent.
- Qu'est-ce que vous avez fait à Ori ? soupira Thorin. Il n'est pas gravement blessé, j'espère ?
- Oh ! s'exclama Fili, le rouge de l'indignation lui montant aux joues. C'est... c'est injuste, mon oncle !
- Comment le saurais-je ? demanda innocemment Thorin. Puisque ni l'un ni l'autre d'entre vous n'a le courage de me dire ce qui est arrivé ?
Piqué au vif, Fili lâcha abruptement :
- Il est tombé à l'eau !
- Hein ?
- Ben, on a été pêcher... et Ori... il s'est emberlificoté dans le fil, et...
Réellement effrayé, Thorin se redressa brusquement dans son fauteuil :
- Mahal ! Vous n'avez pas noyé ce petit ?!
- Oh ! répéta Fili. Tu... tu nous crois capables...
- Assez, Fili ! Trêve de faux semblants ! Où est Ori ?
- Ben chez lui... répondit Kili.
Thorin poussa un soupir de soulagement.
- Il est juste tombé à l'eau... et il s'est blessé avec un hameçon... expliqua Fili.
- Tant de mystère pour si peu ! dit Thorin.
- Mais... c'est que...
Le prince s'assombrit aussitôt :
- Vous ne dites pas tout, apparemment...
- C'est ses cheveux... dit Kili d'une petite voix. Le... le fil s'est pris dans ses cheveux... avec l'hameçon... il a paniqué et c'est en essayant de l'enlever qu'il a trébuché et que... mais avec l'eau, le fil s'est emmêlé encore plus et...
- Oh non ! gémit Thorin, anéanti.
- Il a... juste fallu couper un peu... pas beaucoup, je te jure... quelques mèches... ça ne se voit presque pas...
- Et c'est tout, cette fois ?
Les deux frères se regardèrent.
- Quoi d'autre ? demanda Thorin, résigné.
- Mon oncle, c'est Dori... il a juré que...
- Qu'il allait vous écorcher vifs ?
- Non... que TU allais nous écorcher vifs...
- Il avait raison, répondit Thorin.
Il tendit la main en agitant les doigts :
- Donne-moi mon couteau !
Devant l'air effaré des garçons, il se mit à rire.
- Allez vous coucher, sales gosses ! Je m'occuperai de Dori demain.
Les deux frères amorcèrent un mouvement de retraite. Puis Kili, l'hypersensible, se retourna et courut se jeter dans les bras de son oncle.
- Oncle Thorin...
- Quoi encore ? Qu'est-ce que tu as encore fait que je ne sais pas ?
- Rien...
- Alors va dormir !
- Je veux que tu me portes...
- Va te coucher, Kili, dit Thorin sur le ton de l'avertissement.
Comme le gamin hésitait en faisant la moue, il ajouta :
- Gare à toi si je me lève !
L'enfant comprit qu'il atteignait la limite à ne pas dépasser et fila sans insister.
Demeuré seul, Thorin soupira. Dori allait encore se plaindre pendant des heures et gémir pendant des jours ! Le prince espérait qu'Ori n'était pas défiguré... comment avait-il réussi à se retrouver avec un hameçon dans les cheveux ?! Il ne faisait jamais rien comme tout le monde non plus, celui-là ! Thorin bâilla. D'ennui. Il en avait parfois tellement assez de passer son temps à arbitrer des conflits sans intérêt entre les uns et les autres ! Il y avait eu une époque où il pensait être né pour autre chose. Oui... une époque lointaine et surtout révolue, songea t-il, amer. Il ne servait à rien de ressasser le passé, bien entendu, mais parfois il se sentait très las. Las de cette existence étriquée et d'un rôle qui... manquait tellement d'envergure ! A ses yeux, en tous cas.
Thorin reprit sa harpe et recommença à jouer, pour essayer de se débarrasser du goût de fiel qui lui envahissait la bouche et pour distraire son esprit de pensées qui ne le menaient nulle part.
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La semaine prochaine : "Le défi"
