Chapitre 11
Le vol depuis Londres vers Los Angeles durait onze heures, à trente minutes près. Sherlock l'avait déjà subi un nombre incalculable de fois, et c'était toujours une épreuve de se maintenir occupé tout en restant coincé sur son siège. Le vol semblait d'autant plus interminable aujourd'hui, en sachant que John se trouvait à l'autre bout. Sherlock avait envie de sauter de joie à l'idée de le revoir, une joie encore augmentée par le fait que son arrivée n'était pas attendue. Il avait réussi à réorganiser son emploi du temps pour quitter Londres deux jours plus tôt que prévu, et il n'avait rien dit à John. Harry l'aidait à organiser la surprise; il mourrait d'impatience de voir la tête de John.
Il tenta de dormir sans succès. Il essaya de lire, mais il était trop distrait. Il envisagea de se saouler, mais il voulait être sobre et alerte quand il atterrirait. Finalement il se mit à écouter de la musique sur son iPod.
Lentement, cruellement, le vol passa.
Sherlock prit son bagage à main et son ordinateur. Il ne voyageait jamais qu'avec une petite valise; il avait plein de vêtements dans son appartement à Los Angeles et ça lui évitait de devoir attendre à la livraison des bagages et de risquer d'attirer l'attention des photographes. Il fit un signe de tête à l'équipage et descendit du Jet.
Harry l'attendait à la sécurité. Elle sourit et lui fit un signe de la main et Sherlock se surprit à lui rendre son sourire. "Bienvenue à la maison," dit-elle.
"Mon dieu, c'est bon d'être à l'extérieur de cette saleté d'avion."
"Viens, allons-nous-en. J'ai vu un camp de photographes près du terminal. On va s'échapper en douce."
Malheureusement, ils ne passèrent pas inaperçus. Deux photographes les repérèrent dès leur arrivée dans le hall. Ils prirent des photos, les flashes s'activant dans la figure de Sherlock tandis qu'ils criaient son nom, dans le but de l'obliger à se retourner ou pour attirer son attention. Certains photographes notoires hurlaient des insultes et des injures vraiment terribles, juste pour avoir un cliché d'une célébrité à l'air fâché ou hurlant en retour, mais ces deux-là se limitèrent à son nom. Ils ne le poursuivirent pas non plus tout le long du chemin, ce qui arrivait aussi fréquemment. Ils prirent quelques clichés et retournèrent à leur place.
"Pas si mal," murmura Harry.
"J'ai vu pire."
Ils parvinrent à la voiture de Harry sans incident. Sherlock déposa son sac sur le siège arrière et entra. Harry s'installa derrière le volant; Sherlock attendait qu'elle démarre la voiture mais elle resta immobile un moment. "Harry?"
"Bon, il faut que ça sorte," dit-elle, se tournant à moitié vers lui.
Oh mon dieu, c'est le discours du ne-fais-pas-de-mal-à-mon-frère. Je suppose que je devrai l'endurer un jour ou l'autre de toute façon. Autant que ce soit maintenant. "D'accord." Il resta calmement assis en attendant la suite.
Elle inspira profondément. "Je ne suis pas une fille émotive. Je suis une pétasse sans cœur pour être honnête. Mais j'aime mon frère plus que tout au monde. Il est la meilleure personne que je connaisse et que je connaîtrai jamais. Ça me brisait le cœur de le voir rester seul aussi longtemps, même si c'était en partie par choix. Il mérite tellement plus, il mérite de tout avoir. Alors tant que je t'ai sous la main, je voudrais te remercier."
Sherlock la regarda, surpris. "Me remercier?"
"Oui. Pour rendre John si heureux. Je ne l'ai jamais vu ainsi, c'est comme s'il avait enfin trouvé l'interrupteur." Elle sourit, et Sherlock fut ébahi de voir des larmes dans ses yeux. "Alors merci de pas avoir eu peur, de ne pas t'être enfui en courant."
Il soupira. "J'avais peur. C'est toujours le cas. Mais ton frère représente trop pour moi, Harry. Je ne pourrais pas lui tourner le dos maintenant, même si je le voulais."
Elle caressa son bras. "Probablement pas le discours auquel tu t'attendais, pas vrai?"
"Je l'avoue, j'ai cru que tu allais me faire un discours du style 'fais-lui du mal et je t'étranglerai dans ton sommeil'."
"Oh, Sherlock, nous sommes des gens intelligents. Tu n'as certainement pas besoin que je te rappelle ce détail." Elle démarra la voiture et ils se mirent en route.
John vivait dans les collines d'Hollywood. Sherlock n'avait jamais été chez lui, bien sûr, puisque John et lui n'étaient pas amis avant le tournage de Toronto. Il ne savait pas trop à quoi s'attendre. John n'était pas du genre à rechercher une maison tape-à-l'œil, bien que, s'il l'avait voulu, il aurait certainement pu s'offrir un manoir. Il imaginait quelque chose de confortable et pratique, comme John. Peut-être un ranch colonial, ou même une grande propriété.
Alors quand Harry bifurqua dans une allée escarpée le long d'un terrain boisé, Sherlock ne put s'empêcher de fixer la maison d'un air surpris.
"Sympa, n'est-ce pas?" Il pouvait entendre le sourire dans sa voix.
"C'est magnifique," dit Sherlock. C'était une grande maison de style pavillonnaire, tout en bois et en pierre de rivière. Elle n'aurait pas eu l'air déplacé dans une forêt de pins au sommet d'une montagne. Sherlock sortit de la voiture, interrompu dans sa contemplation par la vue de la voiture de John dans l'allée et par la réalisation subite qu'ils n'étaient plus séparés que par une porte.
"Viens," dit Harry en portant sa valise. "Je te fais entrer, puis je m'éclipse et je vous laisse seuls tous les deux."
"Harry, j'apprécie vraiment ton aide avec tout ça."
Elle sourit. "Il sera aux anges quand il te verra." Elle ouvrit la porte et l'introduisit à l'intérieur, un doigt sur les lèvres pour lui intimer le silence.
Sherlock la suivit à l'intérieur, et fut immédiatement accueilli par l'odeur de quelque chose de délicieux en train de se préparer. Ils avaient à peine passé la porte qu'il entendit la voix de John; le son suffit à lui serrer l'estomac. "Harry?"
"Oui, c'est moi."
"Tu as apporté les câpres?"
"Oui, ils sont juste ici." Elle tendit à Sherlock un bocal de câpres. "Je t'ai aussi apporté une surprise."
"Ah?" dit-il avec un petit rire. "J'espère que c'est alcoolisé. J'aimerais m'écrouler ce soir et dormir jusque vendredi."
Harry fit un signe de tête vers l'endroit d'où venait la voix de John. "Il est dans la cuisine," murmura-t-elle avec un petit coup de coude. "Vas-y." Harry battit en retraite vers la porte et lui fit un signe de la main avant de disparaître.
Sherlock redressa les épaules et marcha vers la cuisine. Elle était large et bien équipée, mais c'est tout ce qu'il put enregistrer, parce que son attention était rivée à la vue de John devant le four, le dos tourné à l'entrée.
Il avait été bien conscient en échafaudant son plan qu'il allait peut-être prendre John au dépourvu, le surprendre tout transpirant après l'exercice ou sale après le jardinage, avec son short en nylon le plus dépenaillé ou son maillot de corps troué. Mais pour autant qu'il pouvait en juger, John semblait parfait. Il portait un t-shirt assez ajusté et un jean bien coupé qui le mettait en valeur sous tous les angles. La vue engageante de John en tablier, cuisinant quelque chose qui sentait l'ail et le citron, suffisait presque à lui faire lâcher les câpres.
Il s'appuya sur l'encadrement de la porte, se contentant d'observer un moment. "J'ai bien peur de ne pas être alcoolisé," dit-il. "Mais si tu veux dormir jusque vendredi, je dois pouvoir trouver le moyen de te fatiguer."
John laissa tomber sa cuillère en bois avec un grand bruit et fit volte-face, les yeux grands ouverts. Il resta bouche bée en le voyant. Sherlock lui sourit désespérément, les coins de sa bouche s'étirant encore davantage et menaçant de dépasser les limites de son visage. "Sherlock!"
"Surprise!" dit Sherlock. Le sourire que John lui rendit illumina tout ce qu'il touchait; il bondit à travers la pièce et alors les bras de Sherlock furent pleins de lui, merveilleusement pleins de John. "J'ai pu..." réussit-il à dire avant que la bouche de John ne soit sur la sienne, insistante. Il se rendit sans hésitation et l'embrassa à son tour, entremêlant leurs langues; les bras de Sherlock s'enroulèrent autour du dos de John et sentirent cette splendide vigueur qui était la sienne; muscles, os, souffle et cœur battant. Les bras de John se promenèrent sur les épaules de Sherlock, une main se baladant dans ses cheveux pour l'empêcher de reculer, même s'il le désirait. John pressa des baisers sur les coins de sa bouche, sur sa joue, sa mâchoire, son cou, puis il s'immergea encore dans l'étreinte de Sherlock, appuyant son visage dans le creux de sa gorge. "John," fut tout ce qui vint à l'esprit de Sherlock.
"Je n'arrive pas à croire que tu sois réellement ici," dit John. Sa voix avait quelque chose d'obstrué.
Sherlock se dégagea et examina le visage de John, ses yeux humides. "John, est-ce que tu pleures?"
"Non," renifla-t-il. "Peut-être un peu," dit-il en rougissant. "Je suis seulement content de te voir. Comment se fait-il que tu sois là? Je croyais que tu n'arrivais que vendredi!"
"J'ai pu réorganiser mon emploi du temps pour venir quelques jours plus tôt. J'ai pensé te faire la surprise."
John rit, frottant les bras de Sherlock. "D'accord, tu m'as eu. La meilleure surprise de ma vie."
"Je n'en pouvais plus d'attendre." Il croisa le regard de John.
John acquiesça, soutenant son regard. "Eh bien, tu es ici maintenant. Plus besoin d'attendre."
Sherlock entoura le visage de John de ses mains. "Non. Plus besoin d'attendre." Il s'avança et l'embrassa à nouveau, en prenant bien son temps. John s'accrocha à ses avant-bras un instant, puis avança d'un pas et glissa ses bras autour de la taille de Sherlock. Sherlock les fit pivoter pour que John soit contre le mur; il le pressa tout contre, et John donna autant que ce qu'il recevait. Sherlock abaissa les mains vers ses fesses, le saisit et le souleva, pliant les genoux pour cueillir ses hanches. John noua ses jambes autour de la taille de Sherlock, se hissant lui-même plus haut avec ses bras autour de ses épaules. L'angle différent fit changer le ton de leur étreinte, ce qui permit à John de presser et de conquérir la bouche de Sherlock d'en haut. "Est-ce que ça va?" parvint à articuler Sherlock.
"J'ai l'air d'aller mal?" dit John en embrassant le visage de Sherlock.
"Tu ne te sens pas - je ne sais pas... Émasculé?"
La langue de John pointa, humectant ses lèvres. "J'ai l'air émasculé, selon toi?" Il agrippa la nuque de Sherlock et rua contre ses hanches; Sherlock sentit l'érection de John frotter contre la sienne.
"Non, au contraire."
"Bien. Tu ne demanderas pas si je suis émasculé tout à l'heure, quand je te baiserai," grogna John dans son oreille.
Sherlock gronda et repoussa d'un coup sec la tête de John en arrière, offrant sa gorge aux lèvres et aux dents de Sherlock. Il suça le point où son pouls palpitait et tira sur le col de son t-shirt pour atteindre sa clavicule. John se cramponna seulement à sa tête, basculant leurs hanches ensemble pendant que Sherlock redressait ses pieds et se portait vers l'avant pour pouvoir supporter le poids de John. John releva encore son visage et l'embrassa, profondément et consciencieusement, les mains sur le cou de Sherlock. Il s'arrêta pour reprendre son souffle et laissa reposer son front contre celui de Sherlock; ils restèrent ainsi quelques instants, reprenant leurs forces. "Mon dieu, tu m'as manqué," murmura Sherlock.
"Tu m'as manqué aussi, chaque seconde," souffla John. Il rabaissa les jambes et se laissa glisser jusqu'au sol. "Je préparais le dîner pour moi et pour Harry, mais je suppose qu'elle a filé. Tu as faim?"
"Oui, je crois bien. Qu'est-ce que tu cuisines? Ça sent bon."
John agita la main. "Rien de spécial. J'ai juste fait des crevettes avec de l'ail et du citron et - dis, où sont passés ces câpres?"
Sherlock sourit et secourut le pot qui était tombé et avait roulé sous l'armoire. "Tiens, les voilà."
John les prit, embrassant encore Sherlock au passage. Il retourna à la cuisinière et remua la nourriture. "Fais comme chez toi. C'est là que tu es, après tout. Chez toi, je veux dire."
Sherlock ouvrit le frigo. "On ouvre cette bouteille de vin?"
"C'est quoi, le Pinot gris? Oui, s'il te plait."
Sherlock déboucha la bouteille et retira les verres à vin de l'égouttoir. Il remplit deux verres et en tendit un à John, qui entrechoqua le sien contre celui de Sherlock. "Santé."
"Au retour à la maison," dit Sherlock.
John acquiesça, le regardant d'un œil tendre. "Tout à fait."
Ils parlèrent du vol et des plans de déménagement de Sherlock pendant que John cuisinait. L'attention de Sherlock était assez distraite par la vue qu'il offrait. Il y avait de l'efficacité dans la manière dont John évoluait dans la cuisine, ne gâchant aucun mouvement, n'hésitant jamais sur rien. Son t-shirt épousait son corps pendant qu'il bougeait et Sherlock se trouva captivé par cette compétence aisée. "Je ne savais pas que tu cuisinais si bien."
Il haussa les épaules. "J'ai cuisiné pour moi-même pendant la plus grande partie de ma vie d'adulte. J'en ai eu marre de la nourriture à emporter habituelle, alors je me suis mis à expérimenter. Je mets ensemble ce qui me passe par la tête, et parfois ça fonctionne et parfois non. J'ai fini par découvrir ce qui va avec quoi, et comment assortir les choses." Il leva les yeux et surprit Sherlock en train de le regarder. "Pourquoi me regardes-tu comme ça?" demanda-t-il avec un sourire en coin.
Sherlock se ressaisit, détournant le regard, un peu embarrassé d'avoir été pris sur le fait. "J'aime bien te regarder cuisiner. C'est - sexy."
"Vraiment?" dit John avec un petit rire. "Je ne me sens pas spécialement élégant pour l'instant, avec ce tablier et ces tâches d'huile sur ma chemise." Il s'approcha et l'embrassa vite fait, goûtant le Pinot gris. "Bien que ce soit plutôt génial, de cuisiner pour un petit-ami sexy." Il retourna à la cuisinière. Dans quelque minutes il mettrait la sauce à réduire sur le côté et ferait bouillir les pâtes. Il enleva le tablier. "Ça prendra plus ou moins dix minutes. Laisse-moi te montrer la maison." Il attrapa son verre de vin et conduisit Sherlock dans le salon. "C'est beaucoup d'espace pour une personne, mais j'adore ça."
"C'est tout à fait toi. Je ne te voyais pas dans une de ces maisons ultra-modernes toutes vitrifiées qui sont si répandues par ici."
"Mon dieu non. J'aime le bois, le cuir, la verdure et le confort." Il promena Sherlock à travers le salon, la salle à manger, l'abri à l'arrière, l'énorme porche envahissant, la salle audio-visuelle et les toilettes du rez-de-chaussée. "J'ai préparé quelque chose pour ton arrivée."
"Préparé? Parce que ta maison a besoin d'aménagements spécial-Sherlock?"
John rit. "Je voulais que tu aies ton propre espace. J'ai débarrassé une chambre d'ami à l'étage pour toi. Il ouvrit la porte et Sherlock entra, clignant des yeux avec surprise. "J'ai pensé que tu pourrais l'utiliser comme coin privé ou comme bureau."
John avait meublé la grande pièce de tapis et de fauteuils en cuir qui rappelaient à Sherlock ce qu'il avait à Baker Street. Des étagères avaient été installées, de même qu'un bureau et un ordinateur. "John," dit-il. "Je suis touché. Tu t'es donné du mal pour faire tout ça."
"Ne m'accorde pas trop de mérite, j'ai à peine levé le petit doigt. J'ai dit à Harry ce que je voulais, elle a passé des coups de fil et c'est arrivé."
"Mais tu y as pensé. J'avoue que je n'aurais peut-être pas fait pareil."
"Je sais que j'ai besoin de mon propre espace, Sherlock. Il est raisonnable de croire que c'est également ton cas. On ne peut pas être sans arrêt dans les pattes l'un de l'autre, ou on va se rendre dingues."
"Une supposition logique." Il se tourna vers John et sourit. "Mais si je veux passer le plus de temps possible avec toi?"
John sourit d'une oreille à l'autre. "Je n'ai aucun problème avec ça. Pour l'instant. Mais nous - nous vivons ensemble. C'est excitant pour l'instant, mais il viendra un moment où nous devrons respecter les limites de l'autre. Nous avons tous les deux vécu seuls pendant une longue période. Ce sera un ajustement, et nous devons être réalistes à ce sujet." Il vit probablement quelque chose sur le visage de Sherlock, car il tendit les bras et le tira par les hanches. "Mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas aux anges que tu sois ici," dit-il.
Sherlock lui sourit, puis tendit la main et peigna les cheveux soyeux de John avec ses doigts. "Le temps affecte la mémoire visuelle humaine suivant une courbe logarithmique," dit-il, en prenant cette voix grave qui, il le savait, excitait John. "Nos souvenirs s'évanouissent plus vite que le temps écoulé depuis notre dernier regard sur un visage familier."
John sembla un peu perplexe. "Ce qui veut dire?"
"Que tu es encore plus magnifique que dans mes souvenirs."
Les yeux de John s'assombrirent; ses pupilles se dilatèrent. "Et si je te montrais la chambre?"
"Tu veux dire notre chambre?"
"C'est exactement ce que je veux dire." John prit sa main et le mena à travers le hall jusqu'à une vaste suite. Sherlock jeta à peine un coup d'œil autour de lui avant d'avoir de nouveau John dans ses bras, les lèvres encastrées l'une dans l'autre et les mains sur leurs vêtements respectifs.
"John, le dîner."
"Oh, on s'en fout du dîner," grommela John en l'attaquant. Il tira Sherlock sur le lit et les fit rouler pour qu'il soit en-dessous. John fit descendre sa bouche sur le cou de Sherlock, ouvrant sa chemise et l'embrassant tout le long du chemin jusqu'à sa poitrine. La tête de Sherlock retomba contre le matelas, son cou se courbant au contact des lèvres de John sur sa peau. Il soupira. "Je ne mérite pas tout ça, tu sais."
"Le mériter? Il n'est pas question de mériter quoi que ce soit, espèce d'idiot. Je veux que ce soit ta maison, à toi aussi. Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas faire ce que je peux pour te mettre à l'aise?"
Sherlock le tira vers le haut pour pouvoir le regarder en face à nouveau. "Ce ne sont pas les choses que tu mets autour de moi qui me mettront à l'aise, John. C'est toi."
John sourit, ses yeux pétillant. "Alors je devrais annuler la jaguar que je t'ai achetée?"
Sherlock s'éclaircit la gorge, haussant un sourcil. "Eh bien, ne nous précipitons pas." Ils s'embrassèrent de nouveau, riant chacun contre la bouche de l'autre. Une Jaguar? Sherlock recula brusquement. "Tu blagues à propos de la Jaguar, n'est-ce pas?"
John leva les yeux au ciel. "Oui, Sherlock, je blague. T'acheter un canapé et un bureau est une chose, mais une voiture de deux-cent-mille dollars en est une autre."
John se réveilla le matin suivant à huit heures. La boule d'excitation qu'il avait dans le ventre était toujours là, celle qu'il avait eue pendant toute la semaine passée en attendant l'arrivée de Sherlock. Attends, est-ce que j'ai rêvé? Il se retourna et Sherlock était là, endormi à côté de lui. Il se détendit. Apparemment son subconscient n'avait pas encore été averti que l'attente était terminée.
Il leva un doigt et effleura doucement la joue pâle de Sherlock. Le voir se tenir là dans la cuisine la nuit précédente avait été un choc, un choc du genre très agréable. Il devrait remercier Harry plus tard, elle avait sûrement mis la main à la pâte pour arranger tout ça. Sherlock et lui avaient dîné ensemble sur le comptoir de la cuisine après leurs ébats improvisés dans la chambre. Il avait craint qu'une fois Sherlock arrivé, la gêne s'installe entre eux. Seraient-ils capables de se parler? Seraient-ils faciles à vivre l'un avec l'autre? C'était seulement la première nuit, c'est vrai, mais jusqu'ici ces peurs semblaient infondées. Il n'y avait eu aucune gêne, ils avaient parlé facilement et librement, et quand ils s'étaient retirés dans le petit salon pour regarder "Project Runway," se taquinant à propos du cliché, c'était comme s'ils avaient fait ça un millier de fois. En grimpant les escaliers pour aller au lit ensemble, les doigts entremêlés et l'anticipation flottant entre eux, John ne pouvait s'empêcher de penser que les choses allaient bien, que tout se passait bien: il avait l'homme qu'il aimait dans sa maison et dans son lit.
Sauf que ce n'était pas bien, rien n'allait bien, et seul le temps révélerait à quel point les choses étaient loin d'être parfaites. Mais il préférait ne pas y penser pour l'instant. Ils devraient affronter la réalité lundi, quand ils débuteraient leur travail de promotion pour Le passant inconnu et qu'ils se retrouveraient face à face avec leurs collègues pour la première fois depuis la fin du tournage. Il s'attendait à recevoir un appel de Jim Schamus, leur demandant de se fixer un rendez-vous sérieux pour discuter de La Situation. Ils savaient. Bien sûr qu'ils savaient. Ils savaient toujours tout. Sally leur avait décrit la manière dont Anderson était venu à leur recherche quand ils étaient dans le Sussex. Ils n'avaient plus eu de nouvelles depuis; il était assez facile d'ignorer le problème tant qu'ils étaient séparés par un océan. Mais maintenant qu'ils étaient tous les deux à Los Angeles et qu'ils vivaient dans la même maison, le studio aurait des soucis. Il y aurait probablement des exigences. Il se retrouva assailli d'angoisses à propos des demandes, des menaces et des cajoleries qu'ils allaient recevoir. John connaissait des acteurs qui avaient dû signer des closes leur interdisant de divulguer leur orientation sexuelle ou d'autres aspects de leur vie privée. Il ne savait pas ce qu'il ferait si on leur demandait, à Sherlock et à lui, de signer un tel document.
Comment puis-je lui demander de faire une chose pareille? Comment puis-je lui demander de se cacher? Comment puis-je me l'imposer à moi-même? Il est heureux, je suis heureux, pourquoi les choses doivent-elles toujours être tellement compliquées?
Leur bonheur importait peu. Ils étaient dans la merde, sans doute, mais il n'y avait rien à faire.
Il avait tenu sa promesse et avait baisé Sherlock les yeux fermés, l'acte encore adouci par la conscience que c'était maintenant leur lit, leur maison, et ça avait peut-être été rapide, mais ça semblait juste, comme si cette maison avait attendu pendant des années d'abriter une autre âme, la bonne âme, et que chacune de ses poutres et de ses solives soupirait de soulagement. L'acte avait aussi été nouveau d'une autre manière. Au cours des trois dernières semaines, ils avaient tous les deux passé de nouveaux tests et avaient échangé leurs rapports médicaux. Ils étaient tous les deux en parfaite santé. Alors la nuit précédente ils avaient été réunis sans aucune barrière entre eux.
Pauvre Sherlock. Il subissait le décalage horaire depuis plusieurs jours. Il n'avait pas besoin de beaucoup de sommeil, mais pour l'heure ses batteries semblaient vidées. John se glissa silencieusement hors du lit, alla aux toilettes et prit son ordinateur. Il le mit en route et lut les nouvelles du monde du cinéma pendant que Sherlock dormait à ses côtés. Il parcourut les nouvelles habituelles sur les gens qui changeaient d'agence, signaient de nouveaux projets ou envisageaient des livres jusqu'à ce qu'il tombe sur quelque chose qui capta son attention: une critique de For Where It Stands, le nouveau film d'Oliver Stone qui sortait le jour même. Il la lut anxieusement.
Le film dresse le portrait émouvant des procès de vétérans et de leur difficile réadaptation à la vie civile. La photographie à couper le souffle des espaces désertiques et l'écriture acérée sont très bien rendus par Stone, au sommet de sa force intime et émotive, mais ce qui élève réellement le film, c'est l'interprétation transcendante de James Moriarty dans le rôle titre du vétéran de marine invalide Toby McTeague. Moriarty, arborant un accent américain irréprochable et entièrement habité par la culpabilité, l'indignation et le stress post-traumatique de son personnage, est épluché comme un oignon à travers tout le film, révélant des couches de plus en plus profondes de secret et de honte. Moriarty est pressenti pour une nomination aux Oscars.
John soupira. Ça ne le remplissait pas vraiment de joie. John était sûr à cent pour cent que Sherlock serait aussi nominé cette année ( il en était moins certain pour lui-même, malgré ce que tout le monde disait ) et il n'était pas ravi par la perspective d'écouter Sherlock fulminer sur cette compétition avec Moriarty.
Sherlock remua et se retourna, se tortillant pour se rapprocher de la chaleur de John. Il roula jusqu'à ce qu'il soit collé au flanc de John, sa tête reposant sur son biceps. John baissa subitement la tête et embrassa ses boucles ébouriffées. "Mmmph," dit Sherlock.
"Bonjour."
"Qu'est-ce que tu lis?"
"La critique du nouveau film de Moriarty."
Sherlock leva le tête et scruta l'écran d'un œil trouble. "Qu'est-ce que ça dit?"
"Que c'est - attends, que je ne me trompe pas - un triomphe de la réalisation américaine moderne, Moriarty est transcendant et pressenti pour une nomination."
Sherlock fit un bruit mécontent. "Bien sûr qu'il l'est, ce film est l'appât à Oscars le plus flagrant que j'aie jamais vu de ma vie. J'ai lu le scénario. Il a environ quatre monologues longs et dramatiques dans lesquels il renverse des tables, la bave aux lèvres, après trois scènes de crises de nerfs larmoyantes. Et tout ça avec une prothèse. Assommant."
"Mauvaise nouvelle pour nous. Notre film est plus subtil."
"Cette ville n'a pas encore pardonné à Oliver Stone d'être - eh bien, Oliver Stone. Ils ne vont pas se précipiter pour récompenser son projet, surtout s'il est accusé d'avoir seulement remanié Né Un Quatre Juillet. Ce qu'il a fait."
"Ils pourraient récompenser Moriarty, cela dit."
Sherlock prit l'ordinateur et le déposa en bas du lit pour pouvoir se blottir plus près dans les bras de John, passant une jambe et un bras par-dessus lui. "Je ne veux pas penser à lui. Tu es plus confortable, et moins ennuyeux."
John glissa plus bas dans le lit et l'enveloppa de ses bras, avec un petit rire. "Pourquoi est-ce que vous vous détestez tellement tous les deux?"
"Il est insupportable et c'est un acteur atroce."
"Il dirait probablement la même chose de toi."
"Oui, mais il aurait tort et j'aurais raison." Sherlock soupira. "Nous étions à la RADA ensemble. Il utilisait des moyens pour faire avancer sa carrière qui n'étaient pas tout à fait corrects. Je l'ai démasqué et ça lui a coûté un rôle auquel il tenait vraiment beaucoup. Nous avons été en compétition pour le même rôle trois fois. Une fois c'est moi qui l'ai eu, une fois c'était lui, et une fois aucun d'entre nous. Le rôle qu'il a obtenu et qui m'est passé sous le nez était ce film de Russel, celui sur les missionnaires?"
"Mon dieu, c'était horrible."
"Oui. D'une certaine manière, c'était aussi ma faute."
"Quel était le rôle que tu as obtenu face à lui?"
"C'était Kanizsa. Et il m'en veut encore."
"Il n'aurait pas été bon dedans, pas comme tu l'étais."
"Terrence était d'accord. Mais nous sommes tous les deux dans ses petits papiers, il semblerait." Sherlock glissa une main dans l'entre-jambe de John, ses lèvres chaudes laissant des empreintes sur le cou de John. "J'en ai marre de parler boutique au lit. Je crois me souvenir de quelqu'un qui avait exprimé un penchant pour le sexe matinal, ou ais-je rêvé?"
John se rasait devant le miroir quand Sherlock émergea de la douche. Il renifla l'air. "C'est du café que je sens?"
"Je crois que oui."
"Harry est ici, alors?"
John sourit, mais d'un air suspect, conspirateur. "Non, ce n'est pas Harry."
Ils s'habillèrent et descendirent. Assise devant le plan de travail de la cuisine se trouvait une femme tirée à quatre épingles devant son Blackberry, buvant une tasse de café. "Tu t'es mise à l'aise, à ce que je vois," lui dit John. Les yeux de Sherlock recueillaient les données sur elle et sur les réactions de John face à elle. Femme d'influence à Hollywood, dans les coulisses, mariée mais garde le secret, originaire de la côte est, peut-être New York mais plus probablement New Jersey.
Ma nouvelle manager et publiciste, en d'autres termes.
"Eh bien," dit-elle en s'époussetant. "Regardez qui a décidé de se joindre à nous. Le reste d'entre nous s'est levé tôt pour faire tout le boulot. Dites-moi, lequel d'entre vous fait ce bruit très amusant de cerf en rut quand il jouit?"
Sherlock se tint immobile, subissant un état jusqu'alors inconnu: l'absence de voix. John gloussa. "Sherlock, laisse-moi te présenter ma - notre publiciste et manager, Irène Adler."
Elle se leva et serra la main de Sherlock, d'une poigne ferme et professionnelle. "Nous avons beaucoup de travail à faire, messieurs, alors j'ai pensé qu'on pourrait s'y mettre rapidement."
"Peut-on au moins avoir du café avant?" dit Sherlock, haussant un sourcil élégant. "Votre majesté?"
Elle afficha un sourire suffisant. "Je vous l'autorise. Seulement pour cette fois."
Ils se réinstallèrent autour du comptoir de la cuisine, John avec du café et un toast, Sherlock seulement avec du café. Irène tapait sur son Blackberry en regardant à peine les touches du clavier, un fait qui restait impressionnant même pour Sherlock, lui-même textoteur chevronné.
"D'accord," dit-elle. "Pour commencer, je pense que c'est assez malin de votre part de renforcer votre gestion. Avec toutes les manœuvres que nous allons effectuer ces six prochains mois, j'aurai passé la moitié de ma vie au téléphone avec votre manager et votre publiciste, Sherlock. Si je gère à la fois ton agenda et la presse, j'économiserai énormément de temps et ça diminuera les chances de laisser filtrer des informations."
Sherlock acquiesça. "C'était aussi notre logique."
"Deuxièmement, vous êtes aussi vraiment idiots."
John et Sherlock échangèrent un regard. "Nous sommes à la fois malins et idiots?" dit John.
"Ce n'est pas forcément contradictoire. La décision de renforcer votre gestion aura des implications pour ceux qui sont dans la confidence. C'est un arrangement très clandestin. Il est possible que j'aie le chic pour ce genre de choses. Mais je faisais plutôt allusion à ceci." Elle sortit son iPad et leur montra une photo de Sherlock à l'aéroport la veille.
"Moi à l'aéroport."
"Oui. Toi à l'aéroport partout sur le net."
"Et alors?"
Elle soupira. "Avec qui te trouves-tu, Sherlock?"
"Harry."
"Donc tu es arrivé à Los Angeles et la sœur de John Watson est venue te chercher."
John la dévisagea. "Ils savent qui est Harry?" Sherlock se gifla intérieurement. Bien sûr qu'ils savaient qui elle était. Il aurait dû le prévoir.
"Ils savent tout, John. Tu dois toujours partir du principe que tout le monde sait absolument tout. Tu seras plus en sécurité comme ça. C'est le genre de choses que nous ne pouvons pas nous permettre de négliger." Irène joignit les mains sur la table et les fixa tour à tour d'un œil sévère. "Si vous envisagez sérieusement de garder votre relation secrète jusqu'aux Oscars, je peux arranger ça. Mais vous devez faire ce que je vous dis de faire, quand je vous le dis. Si je vous dis de porter des cuissardes, vous me demandez quelle couleur. Je ferai ce que je peux pour m'assurer que vous meniez des vies normales, mais à partir de maintenant jusque mars, c'est votre job. Vous m'avez compris?"
Sherlock se hérissait malgré lui. Il reconnaissait la nécessité des ordres d'Irène, mais il se rebellait contre le fait de devoir rendre des comptes. C'était simplement dans sa nature. John lui saisit la main. "Nous avons bien compris," dit John, en devançant les objections de Sherlock.
"Bien. A partir de maintenant, vous ne quittez plus cette maison en même temps. C'est déjà assez compliqué que tu vives ici, Sherlock, mais si nous avons de la chance, ça ne deviendra pas un fait communément admis. Vous ne mangez pas en public ensemble, vous n'allez par faire votre jogging ensemble, vous ne prenez pas la même voiture, vous n'allez pas aux mêmes soirées. Les seuls endroits où vous pouvez vous montrer ensemble sont les rendez-vous et les événements liés au film où vous serez supposés être ensemble. Vu la nature de ce film, la plus grande partie de votre publicité et de vos conférences de presses se fera en duo. En dehors de ça, vous ne pouvez pas être vus ensemble, jamais, point final. Pas de shopping à l'épicerie, pas de sorties à la plage, rien. Votre relation doit rester entre ces quatre murs."
Le cœur de Sherlock sombra encore un peu plus. Il avait su ce qu'on attendrait d'eux, mais entendre Irène l'énoncer d'une manière aussi concrète était déprimant. Il était venu ici pour être avec l'homme qu'il aimait. Maintenant il semblait qu'ils allaient être maintenus séparés comme des adolescents en présence de leurs chaperons. John paraissait tout aussi malheureux. "Et si nous voulons - faire une petite virée?" demanda-t-il.
"Ça peut s'arranger. Je réglerai les détails et vous ne les remettrez pas en question. Je vous enverrai dans un lieu privé où vous ne serez pas dérangés ni observés. Je vous y enverrai aussi souvent que vous le désirez si ça vous aide à supporter le reste du plan, d'accord?" Elle soupira, et son visage s'adoucit légèrement. "Écoutez, je comprends à quel point ce sera pénible. J'essaierai de vous soutenir. Mais ma priorité sera de maintenir le secret jusqu'au moment où vous me direz que vous ne voulez plus vous cacher."
"Je crois que le studio sait déjà," dit Sherlock.
"Bien sûr qu'ils savent. Vous ne pouvez pas cacher ça à vos collègues ni aux journalistes. Votre seul but est de le cacher au public. Le mieux que je puisse faire est de vous promettre qu'aucun vrai journaliste ne vous posera jamais de questions sur les rumeurs, et qu'aucun d'entre eux n'imprimera jamais ces rumeurs. Je ne peux pas contrôler les paparazzi ni les blogueurs qui se prétendent journalistes; ils publieront ce qu'ils voudront. Mais vous connaissez la règle d'internet: pas d'images, pas d'événement. Un de mes assistants les plus rusés est en train de passer au peigne fin chaque poste d'observation duquel on pourrait éventuellement voir cette maison, pour vérifier si quelqu'un pourrait prendre une photo au téléobjectif. Tout ce qu'il trouve, on le bloquera." Elle inspira profondément, puis leur offrit un petit sourire. "Je ne veux pas rendre les choses plus pénibles pour vous qu'elles ne le sont déjà. Je suis heureuse pour vous, sincèrement. J'ai peut-être l'air d'une personne insensible qui renverse tout sur son passage, mais au fond du cœur je suis une grande romantique." Elle sourit. "Mon mari peut en témoigner."
John en resta bouche bée. "Je ne savais pas que vous étiez mariée!" Sherlock garda le silence. Irène avait été la publiciste et manager de John pendant cinq ans. Elle était visiblement douée pour dissimuler sa propre relation, bien qu'elle n'ait pas dupé Sherlock. Peu de gens le pouvaient.
"Non, c'est également le cas de tout le monde. Mon mari et moi préférons rester discrets. Donc si vous vous demandez si je suis capable de construire cette façade pour vous deux, rappelez-vous que j'ai réussi à empêcher les gens de savoir que j'étais mariée pendant huit ans." Elle les examina d'un air pensif. "Ce qu'il nous faudrait vraiment, c'est une petite amie pour Sherlock."
Sherlock se figea. La main de John se crispa sur la sienne. "Non, absolument pas," dit John, sa voix prenant une inflexion que Sherlock avait rarement entendue. "Hors de question."
"John, ça aiderait à décourager les questions sur le fait qu'il vit ici."
"Pourquoi moi?" demanda Sherlock.
"John est trop proche de sa rupture avec Sarah. Et il est - eh bien, pour être franche, il est connu pour être séduisant et apprécié des femmes. Toi pas. Si tu as une petite amie, les gens seront plus susceptibles de penser que c'est une chose sérieuse, parce que tu ne fais généralement pas ce genre de choses."
John secouait la tête. "On ne pourra jamais trouver quelqu'un dans un délai aussi court."
"Non. Il faudra que ce soit moi."
"Toi?" s'exclama John.
"Oui. Ça fournira aussi une explication sur la raison pour laquelle il a quitté son manager et son publiciste et a signé avec moi, une raison qui n'implique pas qu'il couche avec toi."
"Mais tu es mariée!"
"Tu l'ignorais jusqu'à maintenant, ce sera pareil pour les autres."
Sherlock était dubitatif. "Toi et moi ensemble? Personne ne marchera."
"Ils accepteront ce que je leur mets sous le nez, et ils apprécieront." Elle les regarda, et sembla les prendre en pitié. "On s'occupera de ça plus tard. Vous êtes tranquilles jusque lundi. Vous avez rendez-vous au studio ADR à neuf heures et ensuite Focus veut vous rencontrer à cinq heures. Je suppose que c'est à propos de ça," dit-elle en faisant un mouvement vague de la main dans leur direction. "Je serai à la réunion aussi, alors essayez de ne pas vous inquiéter."
John ricana. "Bonne chance."
"Je n'ai pas besoin de vous dire de rester à l'intérieur ce week-end, n'est-ce pas?"
"Non."
"Si vous voulez sortir en ville, appelez-moi et je peux vous l'arranger en moins d'une heure." Irène jeta un œil à sa montre. "Je dois y aller. On dirait qu'Entertainment Weekly veut faire un gros article sur le film, avec vous deux en couverture. J'organiserai une interview groupée et une séance photo, probablement pour fin septembre."
John acquiesça. Il avait l'air en état de choc. Sherlock compatissait. Ils se levèrent et raccompagnèrent Irène à la porte. "Merci pour tout, Irène," dit John. "Je sais que c'est une énorme épine dans le pied."
"John, c'est pour ça que tu me paies. C'est juste du business. C'est bien pire pour toi, il s'agit de ta vie." Elle passa du visage de John à celui de Sherlock. "Je dois l'admettre, je déteste être obligée de faire ça. Vous aviez l'air si heureux tous les deux quand vous êtes descendus des escaliers, et maintenant - plus tellement."
"Comme tu le dis, l'obligation est décourageante," dit Sherlock, reprenant John par la main. "On s'en sortira."
"D'accord, appelez-moi si quelque chose se passe, sinon profitez bien de votre week-end, et souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit. Je vous revois lundi." Elle décampa.
Ils se tinrent immobiles dans l'entrée pendant un moment. Sherlock lâcha la main de John et s'éloigna de quelques pas, se frottant le visage. Le besoin de se coller quelques patchs de nicotine était puissant, mais il résista. "John, je crois - j'ai besoin d'être un peu seul."
"Moi aussi."
"Est-ce qu'il y a une salle de gym?"
John prit sa mallette et tendit à Sherlock une carte de membre avec son nom dessus. "Harry t'as inscrit à mon club de gym. Prends ma voiture."
"Je vais appeler un taxi. Je ne devrais pas être vu en train de conduire ta voiture."
"Mon dieu, ils ne peuvent quand même pas connaître ma voiture."
"Ils le peuvent et ils le font. Souviens-toi de ce qu'Irène a dit. Partez du principe que tout le monde sait tout." Il se surprit même à souhaiter être inscrit dans un club de gym différent de celui de John.
"Très bien, alors." John tourna les talons et s'en alla dans le salon.
Sherlock rassembla ses vêtements de sport, appela un taxi, et en moins d'une demi-heure il se retrouva sur un tapis roulant, déchargeant sa frustration, les Beastie Boys beuglant dans ses oreilles et le rendant insensible à ce qui l'entourait. Il courut jusqu'à ce que ses cuisses brûlent, puis il descendit du tapis roulant et fit deux circuits de lever de poids jusqu'à ce que la sueur dégouline sur lui.
À un certain moment le directeur vint vers lui pour lui souhaiter la bienvenue. Sherlock jeta un œil autour de lui et vit que tous les autres clients - clairement des gens aisés du coin, y compris quelques autres acteurs qu'il reconnut - l'observaient du coin de l'œil depuis le début sans qu'il ne s'en aperçoive. Il échangea les plaisanteries requises avec le directeur et fit ses excuses, appelant un taxi pour venir le récupérer dans vingt minutes tandis qu'il se dirigeait vers les douches.
Il retourna chez John (chez eux) plus concentré, prêt à discuter, prêt à gérer les soucis.
Il avait à peine refermé la porte derrière lui que John l'appela. "Sherlock?"
"Oui, c'est moi."
Quelques bruits de pas précipités, et John apparut dans l'entrée, l'air surexcité. "Ils ont envoyé la première bande-annonce."
"Tu l'as regardée?"
"Non, je t'attendais. Viens!" John tourna les talons et repartit en courant. Sherlock lâcha son sac et le suivit vers le bureau de John. Il s'assit à côté de John dans sa chaise et regarda l'écran tandis que John lançait la bande-annonce.
Ils s'immobilisèrent totalement tous les deux. Les logos des Studio Universal, puis de Focus Features apparurent et s'effacèrent.
Il n'y avait pas de dialogue parlé. La musique était un enregistrement dépouillé de guitare et de violon; Sherlock ne la reconnut pas, mais ça ressemblait au travail d'Andrew Bird, le chanteur-compositeur qui avait fait la bande originale tout aussi dépouillée du film. La photographie était encore plus époustouflante qu'il ne l'avait espéré. Chaque prise de vue était un chef d'œuvre de lumière et d'ombre, de couleurs sobres et d'austérité. Le visage de John dans chaque prise était une étude en silence, en jeu subtil d'expression. Son propre visage était anguleux et étrange.
L'histoire était résumée en une série de clips très courts, de cinq à dix secondes chacun. Benjamin et Mark se rencontrant dans la salle d'attente, aux deux extrémités opposées d'un canapé. Un coup de téléphone dans un parc. Une accolade, un réveil ensommeillé, une mère en colère, un enterrement. Une éclaboussure de sang saisissante, étonnement vive sur le mur.
Sherlock retint son souffle pendant que les deux minutes de film s'écoulaient. La mention du titre à la fin, en lettres minuscules, flottant dans le bas, puis leurs deux noms dérivant l'un vers l'autre depuis les deux coins opposés de l'écran. Décembre 2011.
La vidéo arriva au bout. Sans un mot, John la redémarra pour la regarder à nouveau.
Quand elle s'acheva une seconde fois, John resta assis en silence. Sherlock se retourna et s'assit sur le bord du bureau. John leva les yeux vers lui, avec quelque chose de brut dans le regard. "C'est pour ça qu'on fait ça, John," dit Sherlock.
Il acquiesça. "Nous avons une dette envers ce film. Nous lui devons tout."
Sherlock tendit le bras et prit sa main. "Ça ne va pas nous briser. Nous allons y arriver."
John se pencha en avant, les deux mains de Sherlock maintenant dans les siennes, les yeux baissés vers leurs doigts serrés. "Sherlock, je sais que tu ne veux pas te cacher. Je sais que tu le fais pour moi. Je ne sais pas comment me faire pardonner, mais je vais te faire une promesse très sérieuse." Il leva les yeux et croisa son regard. "Si je devais jamais faire un choix entre garder le secret ou te garder toi, je n'y réfléchirais pas à deux fois. Tu passes en premier. Nous passons en premier. Toujours."
Sherlock sentit le nœud à l'intérieur de lui se desserrer légèrement. "Je sais cela, John."
"Bien. Je voulais juste que tu m'entendes le dire à haute voix."
"Merci."
John jeta un regard au moniteur. "Ce film va être spécial. Il faut croire qu'il en vaudra la peine."
Sherlock acquiesça. "Je le crois aussi."
John se leva et le prit dans ses bras. "Je t'aime," dit-il à l'oreille de Sherlock.
Sherlock le serra étroitement. Il ne lâcherait pas. Pour rien ni personne. "Je t'aime aussi, John. Plus que je ne peux le dire." Il espérait que ça ne sonnait pas comme un lieu commun; c'était la pure vérité. Il pouvait pérorer sur n'importe quel sujet imaginable et structurer une explication éloquente sur une variété d'opinions, de phénomènes et de théories, mais il découvrit que la maîtrise du langage lui faisait plutôt défaut lorsqu'il s'agissait d'articuler ses sentiments pour John Watson. Son expérience de la vie ne l'avait pas du tout préparé à cela, et il se trouvait souvent soufflé par l'intensité de ce qu'il découvrait.
Mais Sherlock Holmes n'était pas sans ressources. S'il ne pouvait pas dire à John ce qu'il ressentait, il devrait simplement se conduire de manière à ce que John le comprenne.
Note de l'auteure: J'ai écrit ceci longtemps avant la sortie de A Scandal in Belgravia, donc le personnage d'Irène est entièrement de mon invention et n'est pas supposé refléter le personnage de la BBC.
