Philtra Temporis
4. L'opportuniste (3/3)

L'Imaginis était une réussite.

Severus, installé dans le meilleur fauteuil de sa bibliothèque personnelle, avec le souffle régulier et un peu ronflant d'une Hermione Granger endormie comme seul fond sonore, s'appliquait à transférer tous ses souvenirs de la potion dans une pensine. Il la dissimulerait plus tard dans la salle secrète du fond des donjons: il aurait sans aucun doute besoin d'une copie des travaux effectués dès que les responsables de l'université auraient posé les yeux sur le projet de Granger.

Une fois le transfert de souvenirs effectués, il rangea la pensine dans une des armoires de la pièce, et poussa son fauteuil devant le feu avant de s'y rasseoir, préoccupé. Oh, pas par les répercutions désastreuses qu'aurait la remise du projet sur son apprentie, et pas non plus par les résultats de l'Imaginis, qui étaient parfaits: ils avaient continué à en tester les effets tout au long de la soirée, Granger subissant tant bien que mal les questions posées. Ils s'étaient repliés dans la bibliothèque au début de la nuit, et la jeune femme avait pris des notes sur l'action du philtre jusqu'à finalement s'endormir, vers trois heures du matin. Elle s'inquiétait particulièrement d'éventuels effets secondaires, mais Severus n'avait ressenti aucun malaise, pas même après qu'elle se soit assoupie. De plus, grâce au pouvoir de l'Imaginis, il parvenait toujours à deviner le moindre mensonge avec une parfaite acuité.

C'est ainsi qu'il avait eu la totale certitude que la visite de Draco Malfoy ne concernait pas son projet d'étude. Pas qu'il ne s'en soit pas douté directement en voyant le jeune sorcier arriver. Mais l'aura violette de plus en plus épaisse qui avait entouré Draco tandis qu'il expliquait sa présence et son besoin soudain d'une importante quantité de sang de harpie avaient été les preuves manquantes. Ca, et la lueur de réalisation et d'intérêt dans ses yeux lorsqu'il avait posé le regard sur le chaudron d'Imaginis. Severus calculait mentalement la probabilité que son ancien élève ait mis la main sur la copie de la formule en possession des Malfoy lors de ses fouilles de la bibliothèque paternelle.

Elle était plus qu'élevée, sans doute.

Cette petite vermine avait toujours eu trop de chance.

Il planifiait sans doute déjà quelque chose - Espionnage? Dénonciation au ministère? C'était impossible à deviner, mais il valait mieux, dans le doute, le prendre de vitesse... En empaquetant dossiers, potion et recherches de Granger et en les envoyant droit à l'université pour validation, par exemple.

Evidemment, cela impliquait de couper court aux tests et de pousser son apprentie à faire l'essai sur elle-même avant d'avoir acquis la certitude que le produit était sûr. Poussé par un squelettique reste de conscience, il se décida à au moins faire de son mieux pour quelques heures encore, et appela un des elfes de l'école.


Hermione fut réveillée, en partie, par le babil léger d'une voix fluette, murmurant à quelques mètres d'elle, mais surtout par la sensation horrible qu'on lui avait plongé un pic a glace entre deux vertèbres, accompagnée de frissons et tremblements dûs à son état proche de l'hypothermie. Elle laissa échapper un soupir, s'étira, ajouta "voile du palais en manifeste état de décomposition avancée" à la liste de ses maux du moment, et chercha à prendre une position moins douloureuse pour sa colonne vertébrale malmenée.

Ensuite, elle ouvrit les yeux.

Rogue était confortablement installé dans son fauteuil, qu'il avait poussé au coin du feu, un verre en main et une couverture sur les genoux. A ses pieds, un jeune elfe terrorisé s'excusait à profusion tout en se tordant les mains devant le visage.

- "Je ne suis pas certain que tu sois tout a fait honnête, Lokky. Alors, que penses-tu de moi?", demanda doucement Rogue, un sourire sadique aux lèvres.

La petite créature, prise entre son obligation de dire la vérité et celle d'être fidèle à son maître, se griffait nerveusement le dos des mains.

- "Lokky trouve le maître..."

- "PROFESSEUR ROGUE!"

Ce dernier se tourna vers elle, un sourcil haussé, mais un coin de lèvre relevé par un rictus d'amusement.

- "Miss Granger, enfin. Je me demandais si vous daigneriez revenir parmi nous avant le repas du soir. J'ai du vous trouver un remplaçant pour la fin des tests: l'effet de l'Imaginis termine de se dissiper."

Hermione jeta un regard désolé - et encore passablement vitreux - vers l'elfe, qui couinait des excuses presque inaudibles.

- "Tu peux disposer, Lokky", accorda négligemment Rogue, qui ignorait manifestement n'éviter une mort affreuse que grâce à l'état lamentable du dos de son apprentie.

Cette dernière lui dédia un regard assassin. Rogue l'ignora, et glissa ses notes vers elle.

- "Il n'y a eu aucun problème avec l'effet du philtre", commença-t-il, d'un ton assuré. "Je pense que les derniers effets devraient s'être dissipés d'ici quelques minutes. Tout a fonctionné comme prévu, donc."

Elle feuilleta les parchemins, un récapitulatif heure par heure des effets de la potion, et tests entrepris. Rien ne sortait de leurs prévisions.

- "Je pense que nous pouvons entamer la dernière partie du test, Miss Granger", continua Rogue.

Hermione sursauta. La suggestion avançait les plans d'une semaine, et n'était pas tout à fait dénuée de risques. Prendre la potion elle-même, sans être certaine que ses effets s'étaient totalement dissipés chez Rogue?

- "Je n'ai aucun doute quant à la qualité de la potion, mais autre chose m'inquiète", reprit Rogue. "J'ai la certitude que Draco Malfoy travaille sur le même projet."

Hermione se figea.

- "Mais..."

- "Mais quoi, Miss Granger? Rappelez-moi où vous vous êtes procurée les deux carnets sur l'Imaginis?"

- "Chez Antonin Dolohov et..."

- "Et chez les Lestrange", compléta l'enseignant. "Deux des plus anciennes familles de sang pur. Il est plus que probable que le carnet ait été reproduit bien d'autres fois par des copistes à l'époque de sa rédaction et dans les siècles suivants, c'était un moyen fort employé pour accroître les bibliothèques des grandes familles."

- "Et il est probable que les Malfoy aient aussi une copie", dit Hermione, un peu vexée de ne pas y avoir songé d'elle-même.

- "C'est même certain", affirma Rogue.

L'apprentie l'écouta expliquer comment Draco avait semblé reconnaître la potion en passant au laboratoire, et cherché à se procurer un des ingrédients principaux.

- "Le sang de harpie est rare, mais il existe beaucoup d'alternatives tout aussi efficaces et moins coûteuses. Il n'y a que peu de potions qui nécessitent absolument ce sang en particulier."

Hermione resta pensive à ces paroles.

- "Vous êtes certain que vous n'avez pas eu le moindre symptôme anormal?"

Rogue roula des yeux.

- "Je sens poindre une migraine, mais je la pense due à la tessiture naturelle de votre voix. Bien entendu, que je suis certain. J'ai passé sept ans à sauver votre misérable peau et celles de vos amis, j'ai eu amplement l'occasion de vous tuer sans risquer la moindre accusation, je ne vais pas vous mettre en danger aujourd'hui."

Elle hésita un instant, puis acquiesça.

Les dix minutes suivantes se passèrent dans un silence religieux, tandis qu'ils retournaient au laboratoire, et préparaient une des bouteilles de potion.

- "Prête?", demanda Rogue en tendant une cuillère et le flacon à Hermione.

Elle hocha la tête, prit les deux objets, et se servit la dose juste d'Imaginis, auquel elle ajouta un peu de son sang. Ensuite, elle rassembla toute sa détermination, se fourra la cuillère en bouche, et pria tous les dieux pour sa survie. Le liquide avait le goût d'une usine de traitement chimique. Elle grimaça, et ajouta "garder dans l'estomac" à la liste de ses prières. Elle prit quelques instants pour se remettre de la nausée, puis se tourna vers Rogue.

- "Bien... Je... Je suppose que je dois vous poser des questions pour vérifier que ça fonctionne, maintenant."

- "Avant ça, est-ce que vous vous sentez bien? Pas de symptômes anormaux?"

Hermione secoua la tête.

- "A part le goût qui me donne la nausée, non, rien de spécial." - Elle se tut un moment. - "Très bien. Commençons. Quels sont vos projets à propos de l'Imaginis?", questionna-t-elle.

Rogue s'entoura aussitôt d'un épais nuage violet, et ouvrit la bouche pour répondre. Quel que soit le mensonge qu'il était sur le point de prononcer, Hermione ne l'entendit pas: elle perdit brusquement toute sensation, vit le carrelage se rapprocher à une vitesse prodigieuse de son visage, puis tout vira au noir.


Sybille était assise devant le bureau de Dumbledore, et le vieux sorcier, devant elle, semblait prendre un malin plaisir à faire adopter à leurs tasses de thé le comportement d'enfants de deux ans. Elle murmura quelque chose de peu flatteur à propos d'un certain film de Disney, et essaya de saisir sa tasse, qui courait sur la table en projetant son contenu partout à la ronde. Pour empirer les choses, il faisait une chaleur intolérable dans la tour, avec le soleil au zénith qui frappait directement les fenêtres. Toutes les fenêtres. Nord, Sud, Est, Ouest. Sans discrimination.

Brusquement, l'horloge de la pièce marqua un coup, et Fumsek se mit a hurler, décollant de sa perche pour se mettre à tourner autour du bureau avec des trilles stridentes. Les anciens directeurs avaient disparu de leurs portraits, eux-mêmes devenus entièrement noirs.

Et, détail nettement plus perturbant, les murs sifflaient

La pleine lune, à la fenêtre, donnait à la pièce des ombres noires épaisses, et des reflets grisés. Il faisait sombre, froid, et, entre les cris d'alerte du phoenix, les sifflements saccadés de l'architecture, et un grondement audible en bruit de fond, le vacarme était assourdissant.

Un cliquetis métallique attira l'attention de Sybille, et elle releva la tête, pour voir l'épée de Godric Gryffondor trembler sur son support. Elle était agitée de secousses violentes, et finit par se détacher et tomber au sol, lame vers le bas, pour atterrir derrière Dumbledore.

La voyante, terrorisée, posa les yeux sur la figure habituellement paternelle et rassurante du vieux sorcier.

Remus Lupin était assis devant elle, les lèvres étirées en un horrible rictus plein de crocs. Ses mains, posées sur le bureau, se couvraient rapidement de fourrure pâle, ses ongles se changeaient en griffes, tandis que ses cheveux poussaient et s'ébouriffaient en une crinière flamboyante.

Son rictus s'élargit, en effrayante imitation d'un sourire.

- "C'est un mauvais présage", annonça-t-il.

Sybille s'agita dans son lit, grognant, tirée trop tôt de son sommeil.

- "Ski y avait dans ce fichu sherry?", marmonna-t-elle avant de se rendormir.


Harry avait réussi à se trouver un joli petit coin de forêt entre les centaures, les acromantules et les il-préférait-ne-pas-savoir. Il était arrivé dans la forêt le soir précédent, et regrettait un peu de ne pas avoir pu saluer ses amis avant d'y être catapulté par l'académie des aurors - mais il avait été obligé de garder sa présence secrète auprès des habitants de Poudlard, hormis Minerva - pour n'avoir à craindre aucune accusation de tricherie.

Tout se passait bien. Il avait réussi à ne pas croiser de créatures dangereuses, ne s'était encore brisé aucun membre, et s'était assuré un endroit où dormir relativement protégé des vents et de la pluie: il avait construit une tente de branches et de feuilles, consolidée par magie.

Le seul problème était qu'il n'avait rien trouvé de comestible dans un rayon de trois kilomètres. Ca expliquait sans doute l'absence d'animaux et autres créatures plus ou moins sympathiques dans le périmètre.

Assis misérablement sous sa tente, l'estomac gargouillant, il se demanda si les acromantules étaient comestibles. On ne savait jamais, en les grillant bien?


Il n'allait pas exactement voler la potion. Voler aurait impliqué emporter le stock complet de Rogue et Granger. Voler aurait impliqué qu'ils s'en rendent compte.

Il allait juste emprunter un petit échantillon dans un but innocent d'analyse et de reproduction. Ce n'était pas bien grave, il donnait juste un petit coup de pouce à l'avancement de ses propres travaux.

Le laboratoire de Rogue était désert, et la porte par chance entrouverte. Draco entra avec prudence dans la salle, vérifiant n'avoir manqué la présence de personne, et fouilla les armoires et les étagères à la recherche de l'Imaginis. Il dénicha rapidement les fioles, et sortit un petit flacon de la poche de son manteau. Transvaser une quantité similaire de chaque fiole dans le récipient ne lui prit que quelques instants, après lesquels il referma soigneusement le tout, vérifia avoir disposé le contenu de l'armoire correctement, et repartit aussi discrètement qu'il était venu.