Cela faisait deux semaines qu'Hermione vivait chez Hepzibah. Sa vie était désormais réglée comme du papier à musique. Elle se levait, prenait son petit déjeuner avec la vieille qui, dès le matin, était déjà un vrai moulin à paroles. Ensuite, elle montait et se laissait préparer par Hokey qui lui apportait chaque jour des robes plus belles les unes que les autres. Puis elle descendait rejoindre la vieille dame dans le salon. La journée semblait interminable jusqu'à ce qu'Hepzibah aille faire sa sieste, c'était là le moment qu'elle attendait à chaque instant. Pendant ces quelques heures qui lui étaient propres, la jeune femme pouvait faire ce qu'elle souhaitait mis à part sortir toute seule – Hepzibah semblait vraiment croire que les rues de Londres n'étaient pas faites pour elle. La plupart du temps, elle se rendait dans la bibliothèque pour y lire avidement. Quand la vieille se réveillait, elle reprenait le cours de cette vie en attendant la prochaine et si attendue sieste.
William venait presque tous les jours et il ne lui avait plus jamais semblé antipathique, ça n'avait dû être qu'une passade de sa part. Quand il arrivait, l'attention de la vieille se détournait souvent d'Hermione pour s'intéresser à son neveu, ce que la jeune femme trouvait tout à fait normal et agréable. Elle lui demandait souvent comment s'était passé sa journée et l'homme racontait les mésaventures qu'il avait rencontrées au Ministère, ce qui passionnait toujours Hermione qui l'écoutait avec attention. Le Ministère de la magie était en quelque sorte le dénominateur commun à ces deux époques si différentes.
Souvent, Hermione était réveillée pendant la nuit par d'atroces douleurs fantômes, venant sans cesse lui rappeler le supplice qu'elle avait enduré pour finalement se retrouver ici, loin de tout. Quand cette abominable douleur la meurtrissait, elle se contentait de rester seule dans sa chambre plongée dans le noir, laissant les larmes couler sur ses joues en attendant que cette infâme torture la quitte. Ensuite, elle essayait de se rendormir mais n'y arrivait que très rarement. Elle repensait sans cesse à ses amis, Ron, les Weasley, qu'étaient-ils devenus ? Là d'où elle venait, Harry n'était plus, comment pourrait-elle avoir envie d'y retourner ?! C'était la litanie qu'elle se répétait sans cesse, encore et toujours, jusqu'à se sentir voguer dans des songes qui la renvoyaient toujours devant le corps mort d'Harry – au pied de cette chose néfaste tenant une sphère noire. Elle revoyait aussi Ron, ici, il n'était pas encore né, ici, personne ne souffrait.
Plus d'une fois, la jeune femme avait pensé rendre visite à Dumbledore mais cette perspective la dépassait plus que tout. Elle ne voulait pas qu'il lui pose des questions, qu'il la fixe avec ce regard perçant qui vous donne l'impression d'être passé au rayons X. Elle ne voulait pas qu'il essaye de l'aider. S'il lui disait qu'il savait comment la ramener chez elle, elle ne le supporterait pas. Même s'il savait la ramener plus tôt afin de lui donner une marge de manœuvre, elle savait que tout se passerait de la même manière. Le destin est cruel, il se joue des personnes qui ne croient pas en lui. Hermione ne voulait pas revivre la mort de son ami, Voldemort était imbattable ; ils avaient été fous d'y croire. Hermione sentait que son courage de Gryffondor avait déserté les lieux, il l'avait laissé dans cette grande demeure qui lui paraissait chaque jour un peu plus familière. Le sentiment de se terrer en ces lieux la rongeait ; cette lâcheté qui, elle le savait, habitait son être et la poussait à conforter cette nouvelle situation. Quand la jeune femme était dans un demi-sommeil et que la raison laissait place à l'irrationnel, elle sentait et entendait une voix vaporeuse murmurer au creux de son oreille ces paroles échappées de la sphère brisée.
Voldemort était venu leur rendre visite, une fois, depuis le fameux jour où ils s'étaient retrouvés seuls. Hermione se souvenait de ce jour, il faisait gris même si le printemps était là. Voldemort était arrivé à l'improviste, Hepzibah ne l'attendait pas. Toujours aussi charmant, il était rentré dans le salon et était venu s'asseoir à côté d'elle. Comme la dernière fois, il s'était placé trop près d'elle ; ce qui ne lui avait pas plus mais, telle la jolie poupée qu'elle était devenue, elle était restée assise à quelques centimètres de la chose qu'elle méprisait plus que tout. Il avait posé ses yeux noirs et brulants sur elle et elle s'était contentée de lui faire un petit sourire qui ne signifiait rien. Ce jour-là, il ne lui avait pas adressé la parole mais Hermione n'avait pu que percevoir que l'attention du jeune homme était entièrement tournée vers elle. Il y avait quelque chose dans ses gestes, dans ses regards qui lui démontrait que, bien qu'il n'adresse la parole qu'à Hepzibah, seule Hermione l'intéressait. Cet intérêt, Hermione ne l'avait pas vu d'un très bon œil, elle n'en voulait pas – que lui voulait-il ?! Voldemort souhaitait quelque chose et Hermione saurait bien vite de quoi il pouvait s'agir. Cependant, elle sentait qu'elle n'aurait pas la force de lui tenir tête. Elle ne s'était sentie forte dans sa vie que lorsqu'elle était entourée de ses amis. Quand Harry ou Ron s'éloignaient d'elle, elle se sentait perdre toute vigueur et s'écroulait toujours. Survivre était facile mais agir l'était beaucoup moins.
Un jour, William était passé pendant que sa tante faisait la sieste. Il avait trouvé la jeune femme dans la bibliothèque, toujours aussi jolie. A chaque fois qu'il venait, il s'étonnait de la trouver plus belle davantage. Quand il avait ouvert la porte, il l'avait vue relever les yeux de son ouvrage et les poser sur lui. Il avait quelque chose dans ce regard de fascinant, des sortes de lueurs mortes qu'il voyait se raviver d'un éclat superbe quand il la distrayait. William avait cru, dans un premier temps, qu'elle portait de l'intérêt à son travail par pure politesse mais ce jour-là, il s'était rendu compte que ce n'était pas vrai. Sa femme, Katherine, ne s'était jamais intéressée à son travail – ce qui ne l'avait jamais vraiment dérangé mais, ces derniers temps, il avait pris conscience de l'agréable sensation que cela procurait. Il n'avait jamais vraiment eu l'habitude d'être écouté, ni sa tante ni son épouse n'étaient de ce genre. Sa tante semblait s'intéresser à ses affaires mais son irrépressible égotisme la ramenait sans cesse au même point. Il ne la blâmait pas pour ça, Merlin seul savait ce qu'il serait devenu si elle n'avait pas été là.
Parfois, à certains moments de sa vie, il essayait de se remémorer le souvenir de sa mère. Elle était morte quand il était jeune ; il avait pourtant 13 ans mais sa mémoire ne lui apportait que de vagues bribes floues et dénuées de couleur. Il se souvenait pourtant que les yeux de sa mère étaient emprunts de cette chaleur qui flamboyait dans les yeux de l'inconnue qui lui faisait face. Quoi qu'il ait pu ressentir aux côtés de son épouse les brèves années qui lui furent accordées par la faucheuse, c'était son image de poupée qui l'avait séduit à Poudlard. Il retrouvait dans la jeune femme inconnue cette vision de jolie petite chose. Pourtant, toutes deux étaient différentes. Katherine était plus grande, elle avait les cheveux noirs et les yeux gris, elle était d'une beauté froide et fragile. Cependant, cette femme de porcelaine – qu'il aimait encore – lui avait brisé le cœur en tombant. La jeune femme en face de lui était plus petite, elle semblait moins fragile et son âme irradiait, alimentée par quelque chose de chaud et rassurant. Toutefois, il s'en voulait plus que tout de tant penser à elle. Un sentiment de trahison et de culpabilité l'envahissait quand ses yeux se posaient sur elle ; elle était une flamme qui le brûlerait sans doute.
Le lendemain, il était revenu à la même heure afin de pouvoir la voir en l'absence de sa tante. Il l'avait de nouveau trouvée dans la bibliothèque, vêtue d'une robe tout aussi belle que la veille. Aujourd'hui, elle portait du rouge à lèvres – comme la fois où il l'avait vue au bras de Jedusor. Tandis que la jeune femme semblait emportée dans un monologue enflammé, il ne pouvait s'empêcher de poser ses yeux sur cette bouche rouge. William fut sorti de ses pensées et ramené brutalement à la réalité comme elle lui posait une question – qu'avait-elle dit, il n'avait pas écouté.
- Excusez-moi ?
Hermione avait été surprise de voir William entrer dans la bibliothèque et la rejoindre. Il était déjà venu à cette heure la vieille pour constater que sa tante dormait. La jeune femme lui avait tenu compagnie et elle avait adoré parler avec lui. Cependant – quand il était parti – elle avait eu le sentiment qu'il s'était un peu ennuyé et qu'il avait pris note de l'heure à laquelle sa tante se retirait afin de ne plus arriver quand elle n'était pas là. Pourtant, tandis qu'elle lisait un livre d'Histoire de la Magie, elle avait vu cet homme revenir le lendemain et la rejoindre dans la bibliothèque. Quand il s'était approché d'elle et lui avait souri, Hermione n'avait pu s'empêcher de le trouver très beau. Il s'était assis à côté d'elle et la conversation avait repris très naturellement. Apparemment, elle s'était trompée, il ne s'était pas ennuyé avec elle. Tandis qu'il l'observait, Hermione remarqua pour la première fois que ses yeux étaient verts. Elle savait que ses pupilles étaient claires mais elle n'avait jamais vraiment pris la peine d'en analyser la couleur. Les yeux de cet homme ressemblaient un peu à ceux d'Harry mais ils avaient quelque chose de différent. Occultant avec force le souvenir de son défunt ami, Hermione s'était efforcée de reprendre leur conversation et tandis qu'elle lui parlait, une question lui vint soudain à l'esprit. Quel âge avait-il ? Elle savait qu'il était plus vieux que Voldemort, Hepzibah l'avait dit au dîner – le jour de son arrivée. A bien y repenser, Hermione avait l'impression qu'il s'était écoulé une éternité depuis ce fameux soir et déjà, elle avait l'impression de ne plus être la même personne. Elle se souvenait de l'âge de Voldemort, il avait 19 ans ; presque le même âge qu'elle. Chassant bien vite la pensée de ce monstre, elle prit la parole pour masquer le son de cette voix vaporeuse qui semblait vouloir s'élever dans sa tête.
- Dites-moi, quel âge avez-vous ?
Hermione vit que l'homme en face d'elle semblait surpris. Pensant qu'elle avait été indiscrète, elle sentit le malaise l'envahir et n'osa plus reprendre la parole.
- Excusez-moi ?
Il n'y avait, dans le ton de William, aucune animosité ; aussi, osa-t-elle réitérer sa question après quelques secondes d'hésitation.
William ne voyait pas pourquoi il mentirait sur son âge à la jeune femme assise en face de lui.
- J'ai 24 ans, pourquoi cette question ?
Hermione ne fut pas surprise par la révélation de cet âge ; elle sentait qu'il avait quelques années en plus qu'elle car il émanait de lui une sorte de maturité naturelle – et non pas acquise par le drame comme l'était la sienne. Hermione ouvrit la bouche pour répondre quelque chose mais elle fut arrêtée par la porte de la bibliothèque qui s'ouvrit comme à son habitude : en grinçant.
Tom avait décidé de rendre une nouvelle fois visite à la vieille et la fille. Il avait senti la dernière fois que la fille semblait peu à peu tomber dans ses filets. Il savait que personne ne pouvait lui résister et elle n'aurait pas su lui manquer de respect bien longtemps. Laissant un sourire mauvais apparaître sur ses lèvres fines, il repensa à son plan : quand la fille sera entièrement sous son charme, il prendra emprise sur ses fils de marionnette et la manipulera à sa guise. Elle lui apportera bientôt les reliques et sera condamnée – à sa place – pour ce vol. Dans un premier temps, il avait changé son plan concernant la vieille car la perspective de voir cette fille à ses pieds lui plaisait. De plus, la séduire, elle au lieu de la vieille folle, s'avérait plus agréable – Voldemort savait reconnaître les jolies choses. Puis, il s'était rendu compte que l'imbécile de neveu avait un faible pour sa marionnette. Tom s'était davantage enfoncé dans ce plan astucieux à la perspective de voir le neveu s'effondrer quand la fille le délaisserait pour Lord Voldemort.
Comme à son habitude, Tom avait sonné à la porte de la vieille en attendant que son elfe minable vienne lui ouvrir. L'elfe en question lui avait annoncé que sa maîtresse dormait, ce qui n'avait pas étonné Tom – qu'avait-elle d'autre à faire. Quand Tom avait fait mine de rebrousser chemin, la chose lui avait dit que le neveu et la demoiselle de compagnie étaient présents et disponibles. En retenant un rictus méprisant, Tom était entré dans la maison, légèrement énervé d'apprendre que la fille passait du temps seule avec l'idiot. Il ne fallait pas qu'il essaye de la séduire – même s'il n'avait aucune chance face à sa personne – il ne devait pas prendre de risque. Sans hésitation, il avait suivi l'elfe qui l'avait mené devant une porte en bois foncé qui avait émis un grincement quand Tom l'avait poussé. Son masque d'impassibilité et de politesse sur le visage, il vit la fille et le neveu assis sur le même fauteuil – trop proches l'un de l'autre à son goût.
William releva la tête quand il entendit la porte grincer. Pensant qu'il s'agissait de sa tante, il fut quelque peu surpris de constater que c'était Jedusor qui, bien qu'essayant de le cacher, ne semblait pas très content de les voir ensembles. Hepzibah devait avoir raison, ce Jedusor avait un faible pour la jeune femme assise à côté de lui. Au souvenir de la réaction de celle-ci quand il lui avait demandé si elle souhaitait se rapprocher de Jedusor, William esquissa un sourire : il allait se faire un plaisir d'aider Victoria à se débarrasser de lui.
