La nature en colère rappelle toujours à l'homme sa place dans l'univers. Pauvre petit être balloté par le vent, terrifié par l'orage et abattu par le froid. Impuissant, il est réduit à subir et souffrir le temps que la tempête s'achève, à se tapir dans un abri le temps que la nature s'apaise.
Mais Aiolia et Vénus ne l'avaient pas ce temps.
Ils s'acheminaient difficilement le long d'une pente raide. Tout autour d'eux la nature grognait et se révoltait. La pluie tombait à grandes trombes, le vent de face soufflait de plus en plus fort et les ralentissait.
La végétation ne parvenait plus à retenir l'eau qui coulait avec force tel un torrent le long de la pente vers la vallée où se tenait le refuge qu'ils avaient quitté une heure plus tôt.
Aiolia avait bon espoir d'atteindre les falaises de l'autre versant de la montagne avant que les spectres ne les rejoignent, mais pour cela il fallait grimper et vite.
Jean-Sébastien plissait les yeux. Cela faisait plus de six heures qu'il n'avait pas prit de pause. Il s'étira, repoussa son fauteuil à roulettes et se leva pour se préparer une tasse de café. C'était encore ce qu'il y avait de plus potable dans la station.
Il se dirigea dans le couloir. Des grincements inquiétants l'accueillirent. Le vent soufflait contre les parois en plastique du préfabriqué. C'était la fin de l'été et déjà les températures avaient chuté proche du zéro. Bientôt, la neige tomberait et recouvrirait la toundra de son manteau blanc pour les neuf mois à venir.
Dans la cuisine, il retrouva Vasily qui préparait sur le réchaud à gaz un bortsch à base de betteraves, la soupe rose comme il l'appelait. C'était bon et l'odeur sucrée envahissait toute la pièce. Jean-Sébastien ouvrit le placard au dessus de l'évier.
— Y'a plus de café si c'est ce que tu cherches. Pavel a tout fini cette nuit. Enfin quand je dit nuit… je parle juste de tout à l'heure. Il reste du thé si tu veux.
Jean-Sébastien se dirigea alors vers le grand samovar qui trônait au centre de la cuisine, actionna le petit robinet, se remplit une tasse et s'assit à la table face à la fenêtre. Le thé n'était pas très goûtu, il avait été préparé avec parcimonie. Jean-Sébastien en conclut qu'ils seraient bientôt aussi en rupture de stock.
—Vivement que le ravitaillement arrive !
Il contempla le paysage pensif pendant que Vasily de bonne humeur chantait de sa voix de baryton une comptine de son enfance. Une histoire d'un petit garçon et d'un accordéon.
Le soleil commençait à décliner dans le ciel. C'était la fin de cette si longue journée qui au delà du cercle polaire s'étend sur la moitié de l'année. Une fin lente et délicate où le couchant dévoilait sur des semaines ses nuances d'orange, de rose et de rouge. Un spectacle incandescent qui se reflétait à l'infini sur les cristaux de glace et de neige lorsque les nuages le permettaient. Puis la longue nuit venait où la lune éclairait la neige dans un halo surnaturel et où les aurores boréales étiraient leurs fils lumineux verts et fantomatiques.
Pour l'heure, le soleil était toujours une boule jaune bas dans le ciel qui déployait des ombres surdimensionnées. Chaque arbuste chétif, chaque petit rocher étalait une longue trainée violette sur la plaine et remplissait la steppe déserte de silhouettes difformes et longilignes.
Jean-Sébastien aimait ce paysage absurde où le temps ne s'écoulait pas, où le jour et la nuit ne rythmaient pas la vie des hommes, où les saisons se confondaient à la lumière et aux ténèbres.
La nuit ne commandait plus le sommeil et le jour ne déclenchait plus l'éveil. Chaque individu, homme ou bête gérait son organisme comme il le pouvait. Profitant au maximum de l'été pour s'engraisser avant l'hibernation.
De la fenêtre, la plaine s'étendait à l'infini, une rivière d'eau grise zébrait le paysage et rappelait aux hommes que la mer n'était pas si loin. Les plantes ratatinées par le vent et le gel ne dépassaient pas la hauteur des chevilles. Pas un arbre, pas un bosquet pour arrêter la course folle du vent.
Parfois un troupeau de rennes ou de bœufs musqués traversait la plaine et brisait la monotonie. Parfois un vol de cygnes ou d'oies sauvages.
Mais la plupart des animaux se cachaient, lièvres, renards, lemmings camouflés par leurs fourrures brunes l'été dans la végétation et blanches l'hiver dans la neige.
C'était un univers binaire qui convenait bien à Jean Sébastien. Vert le jour, blanc la nuit. Un seul jour, une seule nuit. La vie, la mort. L'activité, l'hibernation.
Vasily laissa mijoter sa cocotte sur le petit feu et prit place à la table. Il se roula une cigarette, passa sa langue sur le papier qu'il referma méticuleusement pour ne pas perdre une miette de tabac. Le tabac aussi était rationné.
— Ça avance ? marmonna t-il la clope au bec alors qu'il fouillait ses poches à la recherche de son briquet.
— Oui, je vais passer au carbone 14.
— Bien ! On va pouvoir comparer avec… Vasily trouva finalement son briquet dans sa poche arrière et tenta d'allumer sa cigarette. Ah ! Merde…
Il n'y avait plus d'essence dans le Zippo.
— Pff ! T'as pas du feu, Jean-Séb ?
— Non, je t'ai déjà dit cent fois que je ne fume pas.
— C'est vrai, c'est vrai… Vivement que le ravitaillement arrive !
Vasily se leva et s'approcha du réchaud pour allumer la clope. Après avoir aspiré pour bien démarrer la combustion, il retourna sur sa chaise.
—Ahhhhhh ! souffla-t-il d'aise comme s'il venait de courir un marathon. La fumée lui sortait de la gorge et l'entoura d'un nuage de volutes grises s'enroulant dans sa moustache et ses boucles poivre-et-sel qui dépassaient de son bonnet.
— Je disais… Oui ! On va pouvoir comparer avec la datation des carottes dans le permafrost.
Pavel entra dans la pièce. Il se dirigea directement vers la cocotte et souleva le couvercle.
—Humm. Ça sent bon.
— Hé bien ça te fera ton petit déj ! Tu viens de te lever ? Non ?
— Oui.
Pavel leva les yeux sur l'horloge. Il était 14h. Du moins à Vladivostok, par ce qu'en ce lieu 14 h ne représentait rien. Ce n'était qu'une vague indication pour se coordonner entre collègues. Il saisit une assiette creuse et une cuillère sur l'étagère et se servit avec la louche.
— Ça risque d'être encore croquant, ce sera prêt dans une heure. lui remarqua son chef d'équipe.
— Ça ira bien, j'ai trop faim. Il rejoignit les autres à la table.
— Ça a donné quoi l'échantillonnage ?
— J'y ai passé un temps fou. Comme j'étais lancé, j'ai préféré faire tous les poils d'un coup. Oh la la ! Merde !
Pavel s'était brûlé. La soupe était bouillante et il s'arrêta de parler la bouche en rond en aspirant pour apporter de l'air frais, comme une femme enceinte lutant contre les contractions de l'accouchement imminent. Il attrapa le verre de Jean-Sébastien et le vida pour apaiser sa langue. Soulagé, il reprit son rapport.
— J'ai tout répertorié : poils de queue, de dos, de pattes, d'oreille, de trompe… Tout ça, tout ça… J'ai coupé en lamelles et j'ai tout rangé au frigo.
— Parfait ! Demain, on passe au microscope.
Vasily était content, le projet se passait bien. Pendant leurs recherches sur le terrain deux jours plus tôt, ils avaient trouvé un mammouth congelé et momifié dans la tourbe glacée.
Au départ, l'expédition avait pour but d'analyser les sols à la recherche d'énergie fossile exploitable. Ce n'était pas la préoccupation première de Vasily mais c'était ce qui avait permit de débloquer des subventions. En tant qu'archéologue et paléontologue, il avait également orienté l'université pour organiser la recherche de fossiles de dinosaures. Il n'avait pas encore trouvé le Stegosaurus sulcatus tant espéré, mais il n'allait pas cracher sur la découverte d'un jeune mammouth. Quelle histoire ! C'était fascinant tout ce qu'on pouvait trouver dans cet endroit gelé et hostile. Il y avait, emprisonnés dans le sol de la Sibérie, les traces d'anciens mondes où la végétation, les animaux et le climat n'avaient rien en commun avec le présent.
Ils étaient des explorateurs du temps et découvraient à chaque nouvelle carotte prélevée, des univers nouveaux et pourtant déjà disparus.
Pour monter son équipe, il avait dû faire appel à une entreprise pétrolière qui avait, dans le cadre d'une coopération internationale, dépêché un jeune géologue prometteur.
Il avait eu quelques doutes sur ce jeune homme, il craignait qu'une personne inexpérimentée à ce genre de climat et de mission où l'on était coincé de longs mois les uns sur les autres sans aucune autre occupation que le travail, ne fasse une dépression et bousille l'expédition que Vasily avait eu tant de mal à lancer.
Mais ce Jean-Sébastien s'était bien adapté à l'équipe. Il parlait russe couramment et avait déjà prospecté dans des régions polaires en Norvège, au Groenland et au Canada.
C'était un acharné du travail et il était très efficace. Une bonne recrue mais pas très loquace. Ah poli, oui ! Mais pas très enclin à alimenter une conversation.
Vasily sortit le calendrier sur la table et compta les jours.
— Alors après-demain, on change de secteur pour la prospection. J'ai eu la météo par radio, nous devrions pouvoir sortir la foreuse sans problème. Pavel, tu vérifieras avec le mécano si on peut emmener des pièces de rechange pour éviter une panne sur le trajet.
— Entendu.
—Jean-Sébastien, tu comptes venir avec nous où tu préfères rester ici pour finir l'examen des derniers échantillons ?
— Je vais venir, ça me semble plus judicieux de m'assurer que la récolte n'est pas contaminée pendant le forage.
— Bien, prépare toi un sac de couchage et tout le matos. Tu partageras la tente de Pavel, OK ?
— Pas de chance Jean-séb ! Je ronfle et je sens des pieds ! Hé hé !
Jean Sébastien eut la politesse d'esquisser un sourire. Pavel quant à lui riait aux éclats de sa propre blague et s'auto-imitait,
— "Je sens des pieds" hé hé hé !
Il se servit une tasse au samovar, gouta son thé effectua une grimace très expressive et se leva à la recherche de la boite à sucre. Il l'ouvrit.
— Oh ! Non ! Plus de sucre. Vivement le ravitaillement !
Au même instant un bruit de moteur se fit entendre au loin. Les trois hommes levèrent la tête.
— Le ravitaillement ! s'écrièrent-ils tous en même temps !
Rien de tel que l'appel du ventre.
….
L'avion survola le camp et effectua un grand arc de cercle pour bien se positionner et se poser sur la zone qui avait été aménagée en piste d'atterrissage, une longue bande de terre débroussaillée dont on avait rebouchée les nids de poules. C'était un vieux coucou des années soixante, un ancien avion de troupes avec deux uniques sièges pour les pilotes et un grand espace remplis de sangles et de liens divers qui servait aussi bien à transporter des parachutistes que de la marchandise. L'atterrissage s'effectua sans subtilité mais sans casse. Brute mais efficace.
— Ça doit être Tatiana ! On reconnait son style ! ricana Vasily.
L'avion ralentit sur toute la longueur de la piste et d'un dernier coup de frein sportif stoppa net au niveau des trois chercheurs.
En effet une silhouette carré, trapue, engouffrée dans une grosse parka et à la coiffure en pétard reconnaissable entre toute se dessina dans l'embrasure de l'écoutille.
— Allez les gars ! la voix rauque de Tatiana retentissait tel un ténor à la Scala de Milan, augmentée par les parois en métal. Je vous envoie les balluchons ! Attentions les têtes !
Et de ses bras puissants comme ceux d'un bucheron, elle balança un par un des gros sacs de jutes au sol sans même prendre la peine de s'inquiéter où et dans quel état ils atterrissaient.
Avec prudence, les trois chercheurs attendirent qu'elle ait fini de tout larguer avant de s'approcher. Les sacs s'entassaient dans des bruits de casseroles qui s'entrechoquent.
—Il y a encore une caisse ! leur parvint enfin la voix de Tatiana. Ça m'a l'air fragile, faudrait que vous montiez.
Avec sa douceur habituelle, elle déploya l'échelle télescopique qui s'écrasa dans un grand crack sur les sacs.
Les trois hommes eurent un mal de chien à les dégager de la piste, ils pesaient leurs poids ! Une substance huileuse coulait de l'un des sacs et tachait l'herbe d'un jaune pisseux.
Après quelques allers retours, ils gravirent les échelons.
Tatiana les attendait devant une caisse en bois où était inscrit au tampon les indications : fragile, haut et bas.
— Ah ! s'écria Vasily. Les nouvelles lentilles et le bras mécanique !
Avec hâte, ils ouvrirent le couvercle de la boite à l'aide d'un pied de biche.
— Hé hé ! C'est bien ça !
Pavel et Jean Sébastien se penchèrent et sortirent un outil emballé dans du papier bulle. Leurs yeux brillaient comme ceux des enfants devant le sapin au petit matin de Noël.
— Doucement, doucement les gars !
Ils posèrent le paquet précautionneusement et soulevèrent délicatement les morceaux de ruban adhésif. L'axe principal du bras mécanique fut dévoilé.
— Oh ! Trois voix émerveillées résonnèrent en chœur !
Toutes les pièces furent soigneusement déballées par leurs mains fébriles d'excitation. Jean-Sébastien avait hâte d'apprendre à se servir de ce nouveau matériel qui l'emmènerait encore et encore vers la précision et l'infiniment petit. Ce bras mécanique bien plus précis que la main humaine lui permettrait de découper la matière en lamelles minuscules et d'obtenir une analyse extrêmement précise au microscope. Alors s'ouvriraient à lui les mystères des molécules et des atomes, les secrets de la structure de l'univers.
— Vous me signez le reçu, Vasily ?! Tatiana interrompit sans vergogne leurs rêves éveillés.
Elle s'approcha, une liasse de papiers attachée par une pince à une tablette dans une main et un stylo dans l'autre. Vasily signa sans même prendre la peine de lire.
— Merci ! Ah oui ! Il y a un message pour le géologue français !
En effet sous la pile de papiers, il y avait une enveloppe au nom de Jean-Sébastien.
— Un télégramme !
— Pour moi ?
— Bin oui ! Pas pour la reine d'Angleterre.
Jean-Sébastien, tout étonné, déchira l'enveloppe. C'était bien la première fois qu'il recevait un télégramme, tout d'abord parce qu'il s'agissait d'un procédé désuet et ensuite parce qu'il n'y avait jamais vraiment d'urgence dans aucune de ses missions. Le message lui en prouva l'inverse.
" Contactez d'urgence M Vartel. Stop. Attend votre appel au siège au plus vite. Stop."
C'était tout ! Et c'était bien énigmatique.
Maxence plissait les yeux. Cela faisait plus de six heures qu'il n'avait pas prit de pause. Il s'étira, repoussa son fauteuil à roulettes et se leva pour se préparer une tasse de café. C'était encore ce qu'il y avait de plus potable dans la cafétéria.
Il se dirigea dans le couloir. Il était vide, la rentrée à l'université n'avait lieu que dans trois semaines et seuls quelques étudiants perdus dans leurs démarches administratives montraient parfois le bout de leur nez. Dans un mois, surtout en début de semestre les salles de TD se rempliraient et les labos tourneraient à plein régime.
La cafétéria était vide elle aussi. Le comptoir géré par le syndicat étudiant n'avait pas encore ouvert, Maxence n'avait pas d'autre choix que le café lyophilisé du distributeur. Il introduisit une pièce dans la fente et appuya sur « allongé » en faisant bien attention de préciser sans sucre.
— Cinq francs pour cette soupe !
Maxence ne pouvait s'en prendre qu'à lui même, il aurait pu depuis longtemps ramener une cafetière dans son bureau, personne ne lui aurait rien reprochait. Mais connaissant ses collègues, cela aurait été le bon prétexte pour venir se servir toutes les cinq minutes et lorsqu'il avait décidé de se mettre au boulot, Maxence ne supportait pas d'être dérangé. Il avait besoin de solitude pour se concentrer.
C'est pour cela qu'il ne prenait jamais de congés en été. Ses collègues partaient à la plage ou à la montagne se retrouver en famille, lui restait.
Juillet, Août et Septembre étaient ses mois préférés où il avait tous les labos à sa disposition et pouvait gérer ses horaires comme il le souhaitait. Cela lui arrivait de ne pas quitter le campus pendant des semaines. Un matelas gonflable dans son bureau et une douche dans les vestiaires suffisaient à son bonheur.
Dans trois semaines, le temps béni se terminerait et il devrait reprendre un rythme moins studieux. Mais pour l'heure, le calme régnait dans le bâtiment des sciences et il se sentait le maître des lieux.
Maxence attendit quelques instants perdu dans ses pensées que son gobelet refroidisse. Puis l'avala quasiment d'une traite, le jeta dans la poubelle où s'entassaient tous ses derniers gobelets vides du mois car les agents d'entretien étaient également en vacances, et se dirigea vers le labo de recherche de chimie.
La climatisation gardait la pièce à une température de dix degrés maximum. Ici, l'été n'existait pas et les travailleurs qui y passaient la journée, enfilaient des pulls en laine et des chaussettes chaudes comme si les trente degrés extérieur n'existaient pas. C'était le fief de Maxence ce labo ! Le froid ne le gênait pas, il le fascinait. Ici il avait effectué ses meilleures trouvailles sur la surgélation et des avancées majeures pour la congélation et la cryogénie.
Ses recherches avaient des répercussions aussi bien dans le milieu médical que géologique, astronomique, aéronautique, agroalimentaire ou industriel.
Dans la pièce du fond, ses deux assistants testaient l'effet de l'azote liquide sur les cellules de bactéries escherichia coli.
L'azote qui sortait du bidon réfrigéré à chaque manipulation formait une fumée blanche givrante. Maxence attendit patiemment qu'ils aient fini.
— Bon, on se fait un petit topo ?
C'était formulé comme une question, mais il s'agissait d'un ordre.
Tous les trois prirent place sur la petite table dans la pièce continue aux paillasses.
Pablo, le plus jeune des assistants qui préparaient leurs thèses sous la férule de Maxence, sortit son paquet de cigarette et le lui tendit les sourcils levés avec un petit coup de menton pour signifier " tu en veux une ? "
— Non, je t'ai déjà dit cent fois que je ne fume pas.
Il les aimait bien ces deux étudiants mais comme la plupart des génies enfermés dans leur travail et leurs idées, il les trouvait un peu lents à la détente. Pour dire vrai, Maxence n'était pas très pédagogue. Il détestait devoir expliquer à autrui ce que lui-même comprenait en cinq secondes et n'avait pas la patience d'attendre les quelques milliards d'êtres humains qui n'avaient pas sa vivacité d'esprit.
Il attendit tout de même qu'ils aient allumé tous les deux leurs cigarettes même si cela lui coûtait. Les pauses clopes n'étaient que du temps perdu et une excuse de fainéant.
— Alors ? Des surprises ?
— Pour l'instant non. Tout se déroule exactement comme la première fois. Tous les résultats nous le confirment.
— Parfait ! Une fois fini, vous recommencerez avec une nouvelle souche mais chacun de votre côté, séparément, toute la procédure depuis le début.
— Encore ?
— Oui. Encore ! La voix de Maxence tonnait comme un tambour.
— Mais ça va nous prendre des semaines…
— Oui. Et ?
— Notre soutenance est fin octobre… se plaignit Pablo
— On va jamais avoir le temps de tout refaire et de préparer notre oral… surenchérit son collègue.
— Et bien, il va falloir mettre les bouchées doubles ! Car sans un peu de rigueur scientifique, je ne vois pas comment je pourrais valider quoi que se soit de vos expériences.
— Mais tout est exactement la même chose…
— Refaire tout le protocole pour obtenir les mêmes données… Quel boulot !
— Hé bien ! Il semblerait que vous ne soyez pas si consciencieux après tout !
Maxence se leva.
— Ne me faites pas regretter d'avoir pris deux amateurs dans mon équipe et prouvez moi autant de fois qu'il le faudra que ces résultats sont identiques quelques soit la source d'escherichia et que vos tests sont reproductibles dans n'importe quel labo par n'importe qui !
Sur ce, il claqua la porte au nez des deux jeunes hommes qui venaient de voir disparaitre leur dernier week-end de congé où ils auraient pu profiter un peu du soleil et de l'été qui se prolongeait.
Dans le couloir Maxence préparait déjà mentalement la suite de son projet lorsqu'il croisa la directrice de l'administration.
— Professeur ! Le doyen souhaiterait vous voir le plus vite possible. Il semblerait que ce soit urgent !
— Mouais… Il semblerait surtout que tout le monde n'a pas la même notion d'urgence… J'ai mieux à faire je pense …
Parfois Maxence ne réalisait pas toujours qu'il ferait mieux de se taire. Il dépassa la directrice sans même la regarder.
— Dois-je vous rappeler professeur, que nous sommes sensés travailler en équipe et que vous avez, comme tout le monde, des comptes à rendre de temps en temps !? Vous considérez peut être un peu trop vite ce labo comme un terrain conquis. Votre poste est toujours sujet à caution tant que le conseil d'administration ne l'aura pas voté.
Maxence s'arrêta.
Elle sourit.
— Le doyen vous attend dans son bureau.
…
Monsieur Descamps, le doyen n'était pas, comme son titre l'indiquait, né de la dernière pluie et il en avait vu passer des jeunes hommes ambitieux et fougueux, il en avait même enterré quelques uns. Aujourd'hui encore, il allait devoir remettre les pieds sur terre à un jeune chercheur bouffi d'orgueil par l'importance de sa mission scientifique et perché dans ses rêves de découvertes bien loin des contingences matérielles.
Le doyen allait pouvoir un peu s'amuser. C'était le privilège d'être en haut de la hiérarchie et de ceux qui connaissent bien les codes depuis longtemps !
On frappa à la porte.
M Descamps attendit quelques instants pour le faire mijoter avant de répondre. Puis au moment propice où il lui semblait qu'on allait frapper pour la seconde fois, il répondit :
— Entrez, je vous attendais.
Maxence n'avait pas quitté sa blouse blanche de laborantin et hocha du chef en refermant la porte derrière lui. Il y eut les salutations d'usage, serrage de main et le petit signe pour inciter à prendre place sur le fauteuil en face.
M Descamps actionna le petit mécanisme décoratif qui trônait sur son bureau. Cinq petites boules de métal suspendues en ligne qui lorsqu'on balançait la première, répercutaient la force du contact jusqu'à la cinquième qui alors se balançait en prenant de l'élan et percutait de nouveau les boules qui répercutaient la force jusqu'à la première et ainsi de suite de la première à la cinquième jusqu'à ce que toutes retrouvent l'équilibre.
Cette pendule de Newton était un petit gadget sympathique mais aussi un objet de curiosité un peu irritant pour son petit bruit de tic tic. En cela il avait beaucoup plu à M Descamps pour tester la patience des gens qui entraient dans son antre.
Le doyen décida d'aborder le nerf de la guerre sans ambages.
— L'université a besoin de trésorerie !
Maxence le fixait d'un oeil rageur qui signifiait que les recherches pécuniaires n'étaient pas dans ses préoccupations. A quoi pouvait bien servir la flopée de secrétaires et d'administrateurs, sinon ?
—Vos demandes pour la continuation de vos travaux, aussi prometteurs soient-ils, nécessitent un prêt auprès de la banque ou du moins un gros découvert...
Descamps prit une pause pour bien capter le regard et l'attention de son interlocuteur.
— … et nous n'avons pas le budget nécessaire.
Un petit sourire furtif s'était étiré sur le visage ridé de M Descamps et des fossettes cruelles s'étaient dévoilées un bref instant. La réaction qui se dessinait sur le visage du jeune chercheur valait son pesant de cacahuètes.
— Hé bien, se reprit Maxence, ça doit pouvoir s'arranger. On doit bien pouvoir répartir les subventions entre les services ! argumenta-t-il.
— Mouais… C'est ce que chaque chef de service me dit toujours, mais jamais aucun d'entre eux n'est disposé à lâcher quoi que ce soit !
Descamps s'adossa dans son fauteuil, prit une grande inspiration et jubila en son for intérieur avant d'annoncer :
—De toute façon la répartition a déjà était votée pour les trois prochaines années ! Vous n'aurez pas un sou de plus avant l'année scolaire 1994-1995.
— Quoi ?
Encore cette expression d'ahuri ! Si la décence le lui permettait, le doyen aurait bien immortalisé l'instant avec son polaroïd. Mais même à l'abri, tout en haut de la pyramide hiérarchique, à l'abri du chômage et à l'abri de sanctions financières avec ses cotisations retraites déjà atteintes au maximum, il y avait malheureusement encore des petits plaisirs que l'on ne pouvait jamais se permettre.
Maxence était déconfit : encore trois ou quatre ans sans pouvoir avancer dans son projet ! Que de temps perdu ! Que de gâchis ! Mais le Monde ne comprenait-il pas l'importance de ses expériences et les conséquences dont il pourrait tirer profit ? Par la science, c'est l'humanité qui était en marche. Et Maxence en était l'éclaireur.
Le doyen devinait aisément le cheminement de pensée de son interlocuteur. Il prit un ton paternaliste un poil méprisant de l'homme d'expérience attendri devant la détresse exagérée d'un novice.
—Allons, allons. Inutile de se faire des cheveux blancs ! ( Elle était pas mal celle-là, il devrait la garder en mémoire pour la prochaine fois qu'il recadrera encore un jeunot ) Avez vous seulement pensé à du mécénat privé ?
— C'est que je préfère garder mon indépendance face à des lobbies industriels…
Ah ces jeunes ambitieux ! Toujours aussi naïfs ! De génération en génération, c'était toujours les mêmes rêves de pureté de la Science, avec un S majuscule, face à la rapacité du système marchand.
Le doyen était tout proche de briser les dernières illusions de ce jeune Maxence quant à l'autonomie de la recherche face au monde des affaires.
— Vous préférez peut être passer votre hiver à remplir des projets de subventions publiques et d'appels d'offre ? Hé, ça en mange du temps et de l'énergie ! Croyez moi !
Maxence faisait une tête de six pieds de long, il avait bien conscience du travail que cela représentait et qu'on en revenait de toute façon à attendre aussi trois ans, le temps que les nombreuses commissions votent et que les services comptables débloquent les fonds. Tout cela, sans être à l'abri d'une nouvelle élection régionale, départementale ou autre qui relancerait le processus depuis le départ et ferait perdre encore bien des mois. Passer plus de temps à trouver des financements qu'à effectuer réellement des recherches n'était pas un avenir qu'il appréhendait avec joie.
Maxence frustré, soupirait bruyamment, le regard perdu dans l'horizon à travers la fenêtre et les voilages blancs qui paraient les rayons du soleil mais laissaient apercevoir les toits et conduits de cheminées des nombreux bâtiments du campus.
Il était à point. M Descamps tira sa flèche maitresse.
— J'aurais bien une solution pour régler vos soucis cette année…
Et il actionna de nouveau sa petite pendule. Les boules s'entrechoquèrent en rythme.
Elles agirent sur le mental de Maxence comme le décompte d'un chronomètre avant le lancement de la fusée Ariane.
Son regard se tourna de nouveau vers le doyen.
— Je vous écoute.
M Descamps savoura longuement le silence avant de continuer.
— J'ai été contacté par la fondation Graad. Vous connaissez surement ?
— Oui, elle a été fondé à la mort d'un milliardaire je crois…
— C'est cela, Mitsumasa Kido. C'était un homme vivement intéressé par les sciences et notamment l'informatique.
Selon l'expression de Maxence, cela ne lui disait rien du tout.
—En bref, la fondation Graad, selon ses volontés testamentaires contribue souvent au financement des universités.
— Et vous pensez que je pourrais les contacter ?
Le doyen sourit.
— Vous avez de la chance ! Ils ont déjà entendu parler de vous.
— Ah ?
— Nous avons reçu hier de leur part, une proposition très intéressante. Une donation qui boucherait pas mal de trous dans notre comptabilité et surtout financerait votre labo pour toute l'année à venir.
— Parfait ! Pourquoi ne pas me l'avoir annoncer plus tôt ? Au lieu de me faire imaginer le pire.
— C'est qu'il faut que vous compreniez qu'il va falloir que vous donniez un peu du votre !
—Comment cela !?
— La fondation Graad ne nous donnera cet argent qu'à l'unique condition que ...
—Que...?
— Que vous donniez une conférence la semaine prochaine sur l'avancée de votre travail. Lundi précisément.
— Comme ça ? Une conférence au pied levé ! Pour dans trois jours ! Ils se rendent compte un peu du travail que ça représente ! La préparation des documents, les diapositives et j'en passe….
— Vous avez deux assistants à disposition, vous saurez bien en faire usage….
— Ils n'ont pas que ça à faire, je les occupe déjà avec quelque chose de bien plus important qu'une conférence devant… Devant qui d'ailleurs ?
— Les responsables et les spécialistes de leur organisation. Sur une petite île en Méditerranée, dans un parc naturel en Grèce.
— Ah ! J'imagine bien ce séminaire sur la plage ! Le genre de colloque à la mode devant ressouder la cohésion de l'équipe mais qui au final n'est qu'un prétexte pour se dorer la pilule au soleil et boire au bar sans payer. Des congés payés en groupe quoi !
— Surement, mais ce n'est pas à moi que cela pose un problème Maxence ! Vous aurez beau râler, à moins de donner cette conférence devant ces messieurs dames qui jouent les touristes au bord de mer, vous ne toucherez pas un kopeck avant 94.
Maxence, les sourcils froncés, semblait intensément réfléchir. Descamps sentait bien qu'il avait gagné. Maxence allait mettre son petit égo de côté cinq minutes et allait donner cette pseudo conférence devant ce parterre de hauts cadres en goguette plus intéressés par le menu et la sangria du soir que par la surgélation des bactéries en milieu stérile. Et surtout il allait la rapporter cette donation à l'université !
— Je suppose que je n'ai pas vraiment le choix. annonça Maxence sur le ton dramatique d'un jeune appelé qui part au front.
— Très bien ! Je les contacte tous de suite pour organiser le vol. je vous ferai suivre les détails par ma secrétaire. Il décrocha son téléphone.
Avant que le jeune chercheur dépité et la tête basse, ne referma la porte derrière lui, il lui lança un dernier conseil.
— Essayez de voir les choses autrement Maxence: ça vous fera des vacances. Et honnêtement ça nous en fera aussi !
La pluie tombait toujours à grandes eaux. Le sol terreux était devenu un amas de boue qui s'accrochait aux pieds, dans lequel il était difficile de courir.
Aiolia affaibli, dégageait un chemin parmi les ronces et les broussailles en tirant Vénus par le bras. Derrière lui, elle chutait et se cognait. Elle ne distinguait rien devant elle avec l'eau qui ruisselait dans ses cheveux et sur son visage, le plaid qu'elle portait s'imbibait et pesait de plus en plus lourd au niveau de son cou où elle l'avait noué et l'étranglait à moitié. Des galettes de boue s'accumulaient sous ses pieds nus et la retenaient au sol à chaque pas avant de la libérer dans un bruit de ventouse qui lâche. La blessure de sa jambe se réveillait.
Elle s'essoufflait et n'arrivait pas à suivre la cadence d'Aiolia. Elle pleurait et le suppliait de ralentir mais la main qui l'agrippait fermement ne faiblissait pas et le bruit de la tempête couvrait ses cris. Les ronces la griffaient, les cailloux la blessaient et les branches parsemaient ses bras de bleus et d'ecchymoses. Des épines se plantaient sous les ongles de ses pieds.
Impitoyables, La tempête et la nature la rossaient de tous côtés. Le vent soufflait de plus en plus fort et soulevait des feuilles et des branchages sur les deux fuyards.
Vénus abrutie par la situation, se surpris à regretter la chaleur et la sécurité du refuge dans lequel elle avait été enfermée de si longs jours. Elle qui ne souhaitait qu'à en sortir à tout prix. A l'extérieur, la nature se vengeait et lui faisait payer son inconscience, son insouciance d'alors.
Et surtout son acte, son pêcher.
Elle avait empoisonné Aiolia et le monde le lui faisait payer. La nature telle une divinité vengeresse la punissait, lui faisait payer son audace, son crime.
Trop de choses venaient de se passer en si peu de temps. Tout tournait dans sa tête et sa culpabilité et la nature en colère n'arrangeait rien.
Aiolia s'arrêta tout d'un coup. Le corps secoué de violents soubresauts, il lui lâcha le bras et vomit presque sur ses pieds. Son estomac était vide et il n'en sortait plus que la bile acide qui lui brulait l'œsophage. Il commençait sérieusement à se déshydrater.
Vénus n'en pouvait plus, fatiguée, transie de froid et abrutie par tout ce qu'il venait de se passer, elle tomba à genoux. Ses larmes indiscernables de la pluie qui lui coulait sur le visage, repartirent de plus belle.
Aiolia se tenait le ventre et haletait. Quand il repris son souffle, il se redressa, s'essuya la bouche avec sa manche et tendit la main vers Vénus, invitation muette à reprendre l'ascension.
— Je n'en peux plus, je reste là chuchota-t-elle. Les bras ballants, trop lasse, elle ne leva pas même les yeux.
— On a pas le choix, nous n'avons pas pris assez d'avance.
— D'avance pour quoi ?
— Les spectres arrivent, je les sens …
— Oh ! La paix avec vos spectres ! J'en ai marre ! J'en ai marre de vous, de vos spectres et de toutes vos conneries !
— Vénus, c'est pas le moment de flanch…
— Foutez moi la paix ! Foutez moi la paix ! Des sanglots entrecoupaient ses cris. Je reste là, je reste là !
Comme un misérable animal acculé, elle se tapit sur elle même, recroquevillée dans la boue et dans la flaque d'eau qui s'accumulait autour d'elle.
— Vénus…
Aiolia s'accroupit à ses côtés, les genoux dans la flaque et lui pris le visage de ses mains sales qui sentaient la mousse et le vomi. Trop fatiguée et trop amochée dans sa dignité, elle le laissa faire sans protester.
—On ne peut pas rester là. Les spectres vont nous tuer !
— Je m'en fiche ! Si vous saviez comme je m'en fiche...
— Vénus, je suis désolé. J'aimerais avoir la force de vous porter jusqu'à un abri… Mais je suis trop malade... Je dois aussi porter l'armure…Je … Il faut y aller… Il y a des grottes dans les falaises. Ce n'est plus très loin. Nous pourrons y faire une pause le temps que la tempête cesse. Si nos cosmos ne s'embrasent pas, nous avons encore une chance de leur échapper.
Elle était trop lasse pour répondre. A cet instant, elle aurait voulu que tout s'arrête. La douleur, le froid, la fatigue. La vie. Tout lui était indiffèrent.
Aiolia la releva en lui tirant les épaules et la plaqua contre son flanc et lui enroula le bras autour de la taille comme on aide à marcher un compagnon qui s'est tordu la cheville.
Vénus soupira de lassitude. De toute façon, il était inutile de lui résister. Ses jambes reprirent la marche par automatisme car sa tête et sa conscience étaient bien trop lasses et usées pour prendre une seule décision, aussi infime soit elle que de mettre un pied devant l'autre.
A peine les deux fuyards avaient-ils fait trois pas qu'une explosion assourdissante retentit dans la vallée et se répercuta en écho sur les montagnes environnantes tel le grondement du tonnerre. Mais ce n'était pas le fracas de la foudre qui frappe. Non ce n'était pas un bruit naturel, c'était un bruit de catastrophe, de détonation, de guerre.
Entre les pins qui leur bloquaient la vue, ils se tordirent le cou pour tenter de déterminer d'où cela provenait. Une fumée brune et des flammes émanaient d'une clairière en bas de la pente.
La cabane brulait.
Les flammes étaient si hautes et si violentes qu'elles surpassaient la pluie et le vent.
— Ça y est ! Les spectres nous ont localisés. Ils vont nous suivre à la trace ! Vite !
Et Aiolia repartit dans la montée en courant.
— Quoi ? Mais... Mais…
— Vite Vénus ! Vite !
La peur qui transparaissait dans la voix du Lion lui donnait un regain de force. Il soulevait quasiment Vénus du sol et franchissait les buissons et les racines dans un train d'enfer.
— Mais … C'est quoi ça ?…
Le cerveau de Vénus reprit le contrôle. Un frisson glacé lui parcourut l'échine, préparant son corps à la vigilance, à faire face au danger. Un déclic se produisit comme un homme ivre qui dessaoule brusquement sous un jet d'eau froide et Vénus réalisa pleinement toute la gravité de la situation. La tempête n'était pas le pire, Aiolia qui la malmenait n'était pas le pire. Il y avait après eux un danger bien plus grand.
— Les spectres…Ils ont des armes ? Des bombes ?
— En quelque sorte. C'est tout comme !
Les spectres, de quoi qu'il puisse s'agir, existaient. Et pour Vénus, cela changeait tout !
Sans prévenir un tremblement et un bourdonnement terribles leur parvinrent et les jetèrent à terre. Tel lors d'un séisme, le sol vibrait et les pins aux alentours oscillèrent sur leurs bases.
Lorsqu'ils se relevèrent, ils observèrent avec effroi le désastre.
Entre la cabane et le début de la montagne, il n'y avait plus rien. Plus un seul arbre n'était debout. Plus un sapin, plus un buisson, plus rien. La forêt de fiers pins centenaires était amputée, rasée sur une bande d'un demi-kilomètre.
Quelque chose avait massacré la nature. Tel un charnier de cadavres après la bataille dans les tranchées de la première guerre mondiale, les arbres étaient tombés ensembles, impuissants face à une destruction aveugle et impitoyable. Ils gisaient sur le sol, dans la boue, méconnaissables, leurs troncs et leurs branches enchevêtrés, leurs vies réduites à néant en un instant.
Aiolia saisit de nouveau Vénus et reprit sa course folle vers le sommet.
— Impossible de faire demi-tour !
Un nouveau tremblement les projeta à terre pour la seconde fois. Horrifiée, Vénus entendit le terrible grondement qui se rapprochait. Aiolia la releva d'un coup sec et reprit leur course folle.
Vénus eut à peine le temps d'apercevoir ce qui se passait, dans leurs dos, une deuxième vague mortelle venait de déraciner la forêt sur la moitié de la pente.
— Ils veulent nous acculer ! criait Aiolia.
Ils tombèrent pour la troisième fois. Le genou sensible de Vénus chuta sur le bord d'un rocher. Elle hurla de douleur. Le grondement retentit encore plus fort et ils sentirent sur leurs peaux mouillées un souffle puissant venir d'aval.
La forêt tombait, les arbres arrachés dévalaient la pente et finissaient leur chute, fracassés dans le vallon en contrebas. Le sol trempé ne retenait plus rien et le terrain commençait également à glisser dans une avalanche de coulée de boue.
Leur ancien refuge, la petite cabane de rondins, disparut, engloutie sous un amas de terre et de bois.
Aiolia la tirait toujours sans faillir. Vénus terrifiée le suivait sans rechigner et courrait aussi vite que ses jambes le lui permettaient.
Ils tombèrent encore, le sol tremblait de plus en plus fort, le grondement se rapprochait d'eux. Affolée, Vénus était submergée par le vacarme des arbres emportés, de la tempête et des cris d'Aiolia.
— Vite, vite, vite !
Il atteignirent l'orée du bois et déboulèrent dans une prairie d'alpage au sommet de la montagne. Sans protection face aux vents puissants provenant du Pacifique, seule l'herbe jaune et quelques espèces de fleurs parvenaient à pousser jusqu'au sommet pelé.
Le sol trembla encore mais cette fois-ci Aiolia parvint à les maintenir debout car l'herbe haute retenait la terre et gardait le sol stable.
— Nous ne devons pas rester à découvert ! Les falaises sont juste de l'autre côté du sommet, sur l'autre versant. Il y a des grottes pour nous cacher !
Ils accélérèrent comme des dératés. En aval, le désastre continuait et se rapprochait. Le grondement s'amplifiait encore et encore, le souffle des explosions s'intensifiait.
Une envolée d'oiseaux les entoura de toute part. Affolés, des myriades d'étourneaux chassés de leur refuge, fuyaient vers le sommet. Dans un essaim gigantesque de plumes noires, ces milliers d'oiseaux piaillaient et battaient des ailes bloquant la vue devant et derrière. Les oiseaux les rasaient, les frôlaient, les percutaient, leur passant presque entre les jambes. Aiolia et Vénus courraient à l'aveugle. Toujours droit devant eux. Ils courraient encore et encore. La main d'Aiolia serrait celle de Vénus comme un étau, à lui broyer les doigts, pour ne pas la perdre au milieu de cette nuée.
Encore retentit le terrible grondement. Encore le sol trembla.
Le nuage noir d'oiseaux s'envola haut dans le ciel lorsque le souffle infernal leur parvint.
Puis le calme survint d'un coup. Sans prévenir.
Les oiseaux étaient envolés, le grondement s'était tu, les craquements des arbres arrachés s'étaient arrêtés, la tempête s'était calmée. Le vent s'était posé et seule la pluie qui maintenant tombait en une fine averse troublait par de petits clapotis le silence.
Ce silence glaça le sang de Vénus. Il lui paraissait aussi surnaturel que la tempête et tout aussi menaçant.
La vue dégagée, elle réalisa qu'ils avaient atteint le sommet du mont. Encore quelques pas et ils atteindraient de gros rochers gris et puis c'était le vide. Le Half Dome tombait à pic.
La rivière en bas des falaises avait sur quelques millions d'années, creusé la montagne, l'érodant verticalement sur plusieurs centaines de mètres.
Aiolia ne la lâchant toujours pas, la tira pour continuer. Un sentier sur leur gauche descendait au milieu des rochers le long de la paroi. Mais au bord du vide, juste avant de l'emprunter, il stoppa brusquement.
— Trop tard ! soupira-t-il dans un étrange râle de désespoir.
Il prit une grande inspiration qui souleva sa poitrine. Son visage prit une expression dure et déterminée, il lâcha la main de Vénus, posa sa boite dorée au sol et se retourna prêt à affronter l'ennemi.
Vénus impressionnée par la gravité de son compagnon, suivit son regard.
La forêt était éventrée tout de long de la montagne. Une faux invisible et géante avait coupé les arbres comme un moissonneur fauche les blés à la fin de l'été. De leur ancienne cabane jusqu'à eux, quelque chose s'était frayée un chemin, dévastant tout pour mieux les atteindre. Et une fois débusqués, elle allait venir les cueillir.
Etait-ce cela les pouvoirs des spectres dont Aiolia avait si peur ? Vénus ne comprenait toujours pas ce dont il s'agissait exactement mais elle était déjà terrorisée.
Un éclat brilla.
Une lueur oscillait sur le coté, entre les troncs et se rapprochait doucement. Puis une silhouette se détacha au milieu de la trouée.
Alors c'était ça un spectre !
C'était la forme d'un homme. Un homme étrange recouvert d'une carcasse noire et luisante qui absorbait sur sa surface lisse et sculptée, le peu de lumière qui sortait des nuages gris, et qui à la fois, réfléchissait l'obscurité, comme la carapace d'un scarabée dont les reflets bleu et vert en approfondissaient la noirceur.
Cependant sa carrure impressionnante rappelait plus l'ours que l'homme. Des pointes sortaient de ses épaules et deux grandes cornes ornaient sa tête tel un taureau.
Sous ce qui semblait être un casque, brillaient deux pupilles braquées dans leur direction.
Une aura ténébreuse opacifiait l'atmosphère autour de lui.
Il émanait de ce personnage une force violente et incommensurable.
Vénus trembla de tout son être. De la peau jusqu'à la moelle des os.
Un monstre !
Elle avait sous les yeux un monstre.
Une peur primaire provenant des plus anciennes angoisses de son enfance où les monstres étaient bien réels, refit surface.
Extirpé du plus profond de son être, son instinct animal lui intima l'ordre de fuir le plus loin possible.
Mais le monstre bouchait le chemin et derrière elle, c'était le vide ! Le précipice !
Aiolia se plaça devant elle tel un bouclier humain.
Le spectre avança. Le corps d'Aiolia se mit à luire d'une lumière dorée et chaude et la sculpture de Lion sortit d'elle même de sa boite et le recouvrit en un instant.
De le voir ainsi dans cette armure de lumière, Vénus comprit alors ce qu'il entendait par chevalier d'Athéna lorsqu'il lui racontait ses délires. Une bouffée d'espoir monta en elle, ainsi revêtu, Aiolia ressemblait à un héro de légende, au chevalier qui tel St Georges sort vainqueur contre le dragon.
Mais malheureusement, elle savait également qu'Aiolia était malade. La tête bien droite et la posture arrogante, il tentait de le cacher au spectre.
Puis tout se passa très vite ! Trop vite pour que Vénus ne comprenne quoi que se soit à ce qui se déroulait.
Un flash lumineux sortit tel un éclair du bras d'Aiolia. Tout vibra. L'air, le sol, l'herbe et même les troncs des sapins arrachés au bout de la prairie. Lorsque Vénus leva les yeux, le calme était revenu et la silhouette du spectre était tombée en arrière.
— Raté murmura Aiolia qui se rapprocha encore d'elle.
Un rire retentit.
Le spectre se releva et parla en grec, malgré la distance Vénus n'en perdit pas un mot.
— C'est donc cela la puissance d'un chevalier d'or ? Hé hé hé ! Pas de quoi fouetter un chat… ou un Lion.
Indemne, il s'épousseta les épaules où de la boue s'était incrustée entre les jointures de son surplis. Aiolia ne se laissa pas démonter. Il n'avait pas réussit à emmètre un cosmos assez puissant pour atteindre la vitesse de la lumière, et bien il recommencerait ! Encore et encore !
— Si tu sembles si bien me connaître, pourrais-je savoir à qui ai-je affaire ?
— Gordon du Minotaure, de l'étoile céleste de la prison.
— Et ton acolyte ? Il me semblait bien que vous étiez deux. Se cache-t-il ?
— Tu ferais déjà mieux de t'occuper de qui se tient devant toi. GRAND AXE CRUSHER !
Le spectre bougea ses bras comme s'il manipulait une grande hache et un vent destructeur se leva accompagné du terrible bruit de grondement et de tonnerre. Telle une lame acérée, le vent tranchait tout sur son passage. Les herbes hautes de la prairie s'arrachèrent, la terre se souleva en mottes qui furent propulsées telles des projectiles en direction de Vénus et d'Aiolia. Puis des roches se soulevèrent également et volèrent dans tous les sens.
Vénus cria et par réflexe se protégea la tête de ses bras.
Le corps du Lion se mit à luire à nouveau d'une aura dorée et une bulle de lumière les encercla tous les deux. Les débris et le vent rebondissaient sur sa surface comme un champ magnétique protecteur.
Tout s'arrêta. Ils étaient indemnes.
— Surtout ne vous éloignez pas de moi. chuchota Aiolia entre deux respirations laborieuses.
Un conseil bien inutile car Vénus était si effrayée qu'il lui était impossible de bouger. Son cerveau essayer de comprendre ce qui se tramait devant ses yeux. Mais tout cela dépassait tellement la logique et le rationnel. Comment cela pouvait-il arriver dans sa vie ? Comment le surnaturel avait-il pu surgir dans son train-train quotidien ? Comment des êtres dans cet univers pouvaient-ils réaliser de telles choses ?
Le spectre se mit en route en courant vers eux et lança un nouvel assaut.
— GRAND AXE CRUSHER !
Le vent se leva, toujours aussi dévastateur. Aiolia reforma son champ protecteur mais il brillait moins fort. Aiolia respirait difficilement. Il avait peur car en temps normal, il n'aurait fait qu'une bouchée de son adversaire, aujourd'hui il se contentait d'endurer.
La vague passée, le spectre continuait toujours sa course vers le sommet et enchaina les attaques sans discontinuité.
— GRAND AXE CRUSHER !
— GRAND AXE CRUSHER !
— GRAND AXE CRUSHER !
Le chevalier parvenait à encaisser chaque charge mais s'épuisait. Il tomba à genoux.
— GRAND AXE CRUSHER !
Aiolia encaissait encore mais le cosmos noir parvint à érafler son armure d'or. Vénus derrière lui sentait le vent lui fouetter le visage comme les embruns d'une violente tempête.
— GRAND AXE CRUSHER !
Le Minotaure n'était plus qu'à quelques mètres. Aiolia se recroquevillait.
— GRAND AXE CRU…
Alors qu'il allait les atteindre, le chevalier se releva d'un coup et concentra dans son poing tout le cosmos qu'il était capable d'embraser dans son état.
Il y eut un éclair aveuglant et le corps du spectre vola en l'air.
Aiolia prit de l'élan pour lancer une deuxième offensive et achever le spectre.
— NON ! cria une voix sur sa droite.
Le second spectre se tenait tout près de lui et l'attaqua au corps à corps pour protéger le Minotaure. Le chevalier occupé par les attaques de la hache ne l'avait pas sentit approcher et les contourner. Sous les pieds d'Aiolia et de Vénus, des tentacules sortirent de la roche en la fissurant et la broyant. Elles entourèrent le corps du Lion en un instant et commencèrent à se contracter et à se resserrer autour de lui comme un boa en action autour d'un petit macaque malchanceux.
Les rochers sur lesquelles ils se tenaient tous les trois, se fendirent en deux et sous l'effet du choc les morceaux brisés basculèrent dans le précipice entrainant tout ce petit monde avec eux.
—AH ! Vénus hurla mais eut le réflexe d'agripper le bras d'Aiolia. Ses phalanges se coincèrent dans les replis de l'avant-bras de l'armure.
Ils se retrouvèrent tous les trois pendus dans le vide comme des jambons serrano au plafond d'un bar à tapas traditionnel.
Vénus priant de toutes ses forces que les muscles de ses bras ne lâchent pas, Aiolia et le spectre enchevêtrés l'un l'autre dans un amas indiscernable de bras, de jambes et de tentacules, leurs trois vies ne tenaient qu'à une tentacule encore incrustée dans la paroi de la falaise. Le chevalier et le spectre continuaient leur lutte pour prendre l'avantage.
Leurs deux corps collés l'un à l'autre se balançaient dans le vide dans un tango infernal, une étreinte macabre où se mêlaient leurs souffles erratiques et leurs sueurs aigres de stress. Têtes en bas, ils tentaient maladroitement de reprendre leur équilibre.
Comme le pendule dune vieille horloge, ils viraient de gauche à droite mais à chaque fois trop loin de la paroi pour espérer pouvoir s'y agripper. Vénus en bout de chaîne se ballotait dans tous les sens.
Aiolia lutait contre la constriction, ses poumons se resserraient doucement bloquant sa respiration, et bientôt s'il ne réagissait pas, ses côtes allaient céder et lui perforer les bronches.
Il se souvint alors qu'il l'avait déjà rencontré ce spectre avec cette attaque et se cosmos si reconnaissables. C'était durant l'attaque des troupes d'Hadès au Sanctuaire, devant la Maison du Lion : le spectre du Ver. Il avait réussit à l'époque à s'en débarrasser facilement. Il avait trouvé le talon d'Achille de son surplis, au niveau des articulations des tentacules. S'il réussissait à concentrer son cosmos sur ces points faibles, il remporterait le combat. Aiolia embrasa alors sa cosmo-énergie.
— Aïe, Oh ! Nonnnnnnnnn !
Malheureusement, la chaleur dégagée fit lâcher prise à Vénus qui tomba.
Aiolia n'avait plus une seconde à perdre, il amplifia encore son cosmos et l'éjecta en piques de plasma sur chaque jointures des tentacules qui le ceinturaient. Le surplis se brisa en morceaux et le Ver blessé, relâcha sa proie.
Libéré, Aiolia pivota sur lui même, prit élan avec ses jambes sur la paroi de la falaise et fonça dans le précipice récupérer la pauvre Vénus qui hurlait toujours dans sa chute.
