La tête bourdonnant furieusement, Kili tenta de séparer les paupières collantes d'un œil encore endormi. Sa vision était floue, mais il remarqua immédiatement qu'il n'était ni dans sa chambre à la citadelle, ni dans ses appartements de l'aile royale.
Tout en se rendormant, il marmonna quelque chose qu'il ne comprit même pas, à propos du fils de chien qui avait fait venir un baril d'un alcool frelaté, normalement interdit à Erebor, et de ces jeux crétins dont les tristes vainqueurs sont les pauvres âmes qui parviennent à en boire quelques gorgés sans
défaillir – sans parler de sa foutue fierté qui l'eut forcé à en ingurgiter une demi-choppe de plus que Légolas-.
— Faut admettre, c'est plutôt une boisson d'homme…
Kili s'était rendormi, pourtant, il passa en moins d'une seconde de la position allongée à verticale, avant de se retrouver plier en deux par un haut le cœur puissant.
— Ça va aller, petit ?
Kili acquiesça vivement avant de se tourner vers le grand nain qui le sondait, adossé contre l'ouverture de la porte :
— Dizir, qu'est-ce que tu fais là ?
— Je suis dans mes appartements, Kili… La question serait plutôt ce que toi tu fais là. Mais comme tu n'as pas l'air d'être apte à y répondre, je peux le faire à ta place…
Il lui lança un sourire grivois et Kili sentit une chape de plomb lui compresser soudainement la poitrine et, pâle, il eut du mal à trouver ses mots :
— Tu… Nous… On a-
Il vit Dizir hausser un sourcil, continuant de le sonder intensément, et pas de manière véritablement chaste, et Kili se rendit compte qu'il n'avait pas son armure sur lui. Qu'il n'avait rien du tout, d'ailleurs. Il rougit fortement en ajustant les couvertures qui le couvraient, l'esprit à l'agonie.
Il se souvenait plutôt bien de la soirée, du moins, de tout ce qu'il s'était passé avant que cet escroc de Bifur, que Kili ne se rappelait pas avoir invité, ne s'amène avec son vieux tonneaux d'eau de vie « A l'ancienne ».
Ensuite, c'était le flou total.
Dizir avait sans aucun doute profité de son taux d'alcoolémie indécent pour le ramener ici, et Kili, n'ayant aucun souvenir, se sentait très mal à l'aise par apport à ça.
Depuis leur première discussion dans la mine, il était tenté par l'idée de noyer tous ses doutes et ses craintes dans les bras de son lieutenant, mais certainement pas de cette manière, il ne voulait pas n'être qu'un coup d'un soir, pour qui que ce soit.
— Hé bien, si j'avais su que te réveiller dans mon lit te dégouterait autant, je n'aurais pas insisté pour que tu restes dormir ici…
Kili se rendit alors compte que son visage devait exprimer le désarroi extrême dans lequel il se trouvait, et il se reprit en se raclant la gorge.
— Excuse-moi… Je… Je pense que je vais y aller…
Rouge pivoine, il ramassa ses affaires pour se rhabiller, oblitérant le regard du plus vieux qui caressait son corps.
— Tu es certain de vouloir partir comme ça ?
— Oui. Merci. Et… J'aimerai que ça reste entre nous…
— Ça, ça va être difficile… Beaucoup de convives nous ont vu partir ensemble…
Kili se figea un instant, sentant son cœur se compresser dans sa poitrine, et l'esprit vide, il s'assit sur le lit en baissant les yeux. Connaissant maintenant certains aspects de son lieutenant, il n'avait aucun doute que celui-ci ne cherchera pas à cacher qu'il a possédé le petit capitaine, glorieux neveu de Thorin, l'espace d'une nuit, et il déglutit.
— Dizir. Je suis désolé… Je n'étais pas vraiment maitre de moi, hier… Ce… Ce n'est pas contre toi, mais il n'y aura pas d'autre fois. Je préfère en rester là.
A sa plus grande surprise, le plus grand leva les yeux au ciel en retenant un ricanement narquois :
— Je sais, petit, tu me l'as déjà dit…
Le capitaine fronça les sourcils en sondant le regard du plus grand, légèrement désarçonné :
— Quand ça ?
— Hier soir… Juste après t'être déshabillé de la manière la plus chaude qui soit… Et juste avant de m'offrir ce petit cadeau…
D'un doigt nonchalant, Dizir montra sa pommette violacée et Kili resta sans voix.
— Je t'ai frappé ?
— Ouais… Je concède que j'avais peut-être besoin que l'on me remette les idées en place. J'avais beaucoup bu moi aussi et tu étais sacrément bandant…
— Mais… Que s'est-il passé ensuite ?
— A peu près ce que tu viens de me dire, en plus larmoyant : Que tu m'aimes bien, mais que tu ne supportes pas que l'on te considère comme un simple corps à fourrer et que si je te veux, il me faudra te mériter… Blablabla… T'es vraiment un sacré casse-couille…
Le brun écarquilla les yeux et il se sentit subitement plus léger, soulagé.
Dizir pencha la tête sur le côté pour admirer la manière dont son visage reprit ses couleurs. Il était frustré, très, de voir ce petit capitaine lui glisser continuellement entre les doigts, trop sensible, trop délicat… Inaccessible au commun des mortels.
Mais, finalement, il ne parvenait pas à être réellement mécontent contre Kili, qui l'avait chauffé, certainement dans l'espoir d'oublier l'attirance qu'il ressentait inconsciemment pour Fili, puis qui l'avait rejeté au meilleur moment, avant de lui confesser ses états d'âmes les plus enfouies, révélant des choses, des doutes ou des souhaits, dont lui-même n'avait certainement pas idée, l'alcool aidant à les faire surgir.
Kili était touchant, vraiment, même pour le mercenaire réputé sans cœur qu'il était. Et, plus il apprenait à le connaître, plus Dizir ressentait l'envie d'être cette épaule qui lui manquait cruellement, c'est pourquoi il s'approcha du lit sur lequel il s'assit en parlant d'une voix envoutante :
— Maintenant que tu es lucide, on pourrait peut-être…
D'un geste nonchalant, il enroula autour de son doigt l'un des lacets de l'armure sombre que Kili venait de mettre et, d'une pression, il attira le plus jeune à lui en le couvant d'un regard de braise.
— Reprendre où nous en étions resté hier…
Pris dans ce petit jeu sensuel, rassuré en sachant que Dizir n'avait pas abusé de son ivresse, les coins de ses lèvres s'étirèrent dans un sourire charmeur et il susurra sur le même ton :
— Et où en étions nous restés, exactement ?
— Tu ne te souviens pas ?
Mutin, le brun attrapa sa lèvres entre ses dents et il secoua négativement la tête :
— J'ai bien peur que tu ne doives me le rappeler…
L'autre eut un sourire séduit et sa main tira une nouvelle fois sur le lacet de l'armure pour le rapprocher de lui :
— Je te laisse chercher tout seul, Kili…
Le brun eut une brève hésitation, puis son regard devint provocant, tentateur, et il combla la distance qui les séparait pour donner ses lèvres au plus grand, qui attrapa sa nuque avec une douceur ferme afin d'approfondir immédiatement le baiser.
La douce sensation d'enfin exister pour quelqu'un, de ne plus être l'héritier, le capitaine ou l'archer, mais simplement Kili, un nain désirable et intéressant, se répandit en lui, attisé par la main qui parcourait son corps et par la langue qui découvrait sa bouche.
Mais, alors que Dizir, continuant de l'embrasser, s'attaqua aux lacets de l'armure qu'il dénoua prestement, Kili se souvint brusquement, et avec une acuité aiguisée, du jour de la présentation du régiment des chasseurs, celui où Fili lui avait offert ce vêtement au cuir d'une qualité incomparable. Ce moment où, malgré tout, il s'était déshabillé face à son frère pour accepter son présent, le laissant poser ses mains sur lui afin de couvrir son corps de cette armure sensationnelle qui lui avait, plus d'une fois, sauvé la vie.
— Fatal…
— Pardon ?
Sortant de ses pensées, Kili se rendit compte qu'il était totalement déconnecté de la réalité et qu'il venait de souffler à voix haute l'un des rares compliments que Fili ne lui avait jamais fait.
Sans même penser à s'excuser, il posa sa main sur le torse de Dizir qu'il repoussa gentiment, mais fermement en assurant avec une certitude inébranlable :
— Une seule personne à le droit de me retirer cette armure…
Le plus grand écarquilla les yeux, mais il n'eut pas le réflexe d'intercepter le capitaine qui prit la fuite sans se justifier d'avantage. Bouche bée, le mercenaire regarda la porte par laquelle Kili venait de disparaître et il serra les poings.
— Décidément… Quel gâchis vous êtes, tous les deux…
oOo
Il n'avait pas pu. Dizir, le mercenaire dont la renommée s'étendait au delà des sept royaumes nains, ne cachait pas l'intérêt qu'il lui trouvait, au contraire, il était prêt à lui proposer quelque chose qu'il avait toujours désirée, sans jamais y croire : de l'attention, du réconfort et, peut-être, de l'amour. Mais Kili l'avait rejeté, et il savait pourquoi, ou plutôt, à cause de quoi.
De qui.
— Fili… Par Mahal, tu ne cesseras donc jamais de me pourrir la vie !?
Maugréant entre ses dents serrées, ses pas le conduisirent naturellement aux appartements royaux, seulement accessibles à Thorin, Dis et ses fils, ainsi que quelques serviteurs triés sur le volet.
Il avait envie de s'isoler, de réfléchir et de calmer la tempête qui tambourinait en lui, due à la frustration d'avoir été si proche d'obtenir, enfin, quelque chose qu'il se désespérait de posséder, à la colère, contre Fili, de voir que cet arrogant nain blond était celui qui dictait, encore, sa vie et ses choix, et, surtout, à la déception.
Une lourde et intense déception, cruelle et lucide, une peine incommensurable qui grandissait en lui à chaque pas qu'il faisait, à chaque seconde qui passait, alors que ses pensées étaient obnubilées par le premier héritier de Thorin, Fili, qui se révélait, à la lumière de ces dernières révélations, être son âme-sœur.
Il avait tellement été persuadé d'avoir trouvé en Tauriel son Unique, après la déferlante de sensations qu'il avait ressentie lorsqu'il l'avait rencontrée, qu'il n'avait encore jamais pris conscience, jusqu'à maintenant, de la manière dont Fili faisait vibrer toutes les fibres de son corps.
Ce qui expliquait certainement la raison pour laquelle il était, depuis toujours, si sensible à ses remarques et à l'attitude qu'il avait envers lui.
Une boule d'amertume enflait dans sa poitrine et il se sentait proche de verser une première larme. C'était trop injuste, il ne voulait pas ça.
Il avait déjà souffert une fois de ressentir une passion interdite pour une personne qui lui était inaccessible, d'abord par les lois de leur monde, puis par la mort. Et, maintenant que son cœur lui révélait enfin l'identité de celui pour qui il battait, il découvrait qu'il allait de nouveau être condamné à regarder de loin la personne qui était censé le rendre complet. Car, non seulement il lui était absolument hors de question de donner à Fili ce qu'il venait de refuser à Dizir, mais, en plus, il y avait des lois…
D'humeur sombre et maussade, il pénétra dans l'aile royale d'une démarche lugubre mais, passant près du dojo privé qu'il partageait avec son frère et son oncle, il entendit le bruit mat caractéristique des armes de jet en acier qui s'enfoncent dans les cibles de paille et il s'immobilisa.
Le rythme des lancés était furieux et méthodique, si bien que le plus jeune se mordit la lèvre en ralentissant. Puis il hésita un bref instant, avant de s'approcher de la porte entrebâillée pour espionner son frère.
Si ses sentiments étaient bien réels, et, au vu de sa possessivité, Fili était certainement à l'agonie en ce moment, en imaginant le capitaine dans les bras d'un autre que lui. Pas seulement un autre, mais un rival, en plus.
Kili ne voyait que son dos contracté, ainsi que la danse de ses mouvements parfaitement maitrisés, plantant couteau sur couteau dans la cible avec une régularité de métronome, et il croisa les bras sur sa poitrine en s'adossant à la porte, immobile et silencieux. Et, une nouvelle fois, la sensation brulante revint dans sa gorge et ses yeux, annonce de larmes imminentes.
Ce Fili… Son frère ainé l'aimait, c'était flagrant, tout le criait. Sa jalousie, son instinct protecteur, son regard… Sans oublier cette discussion que le jeune capitaine avait surprise. Et, pourtant, même en sachant ça, le blond continuait de le rejeter, de le mépriser et de se jouer de lui. Même Dizir, considéré comme une brute à l'intelligence animale qui ne vivait que de combats et qui ne ressentait pour lui qu'un simple attrait d'ordre physique avant tout, savait se montrer parfaitement galant, patient et courtois envers lui.
— Fils de troll…
Il avait soufflé son insulte du bout des lèvres, mais ce fut suffisant pour que les sens affutés de Fili captent sa présence et il se retourna, mais la salle était vide.
Kili avait fait demi-tour en serrant les poings et il comptait se rendre dans sa chambre où il s'enfermerait pour une durée indéterminée, du moins, il le voulut, car il sursauta violemment lorsque la voix de son oncle se fit entendre dans le couloir :
— Justement, Kili, je te cherchais. Au vu de l'effectif actuel de chasseurs, il faut mettre en place des mesures de recrutements de masse. Daïn m'a fait savoir que quelques dizaines de combattants des Monts de Fer, mercenaires, soldats ou guerriers, souhaiteraient rejoindre la citadelle, c'est déjà ça, mais pas suffisant…
— Je m'en occuperai, mon oncle.
— Très bien, n'hésites pas à me demander si besoin. Mais on verra ça plus tard, car maintenant, nous devons discuter de ce que nous allons faire pour retrouver ces deux chefs orcs.
Le jeune brun hocha la tête et Thorin vint ensuite toquer à la porte du dojo avant de l'ouvrir pour s'adresser à Fili :
— Nous allons certainement en avoir pour quelques heures… Fili, j'aimerai que tu parles en mon nom au conseil ce matin. Tu connais ma position au sujet des taxes sur l'importation, je te fais confiance pour trouver les arguments nécessaires pour leur faire comprendre qu'elles ne nuiront pas au commerce, au contraire. Et tu nous rejoindras ensuite lorsque ce sera terminé, nous serons dans le petit salon.
Le jeune brun avait détourné le regard pour être certain de ne pas croiser celui de Fili et il entendit simplement son frère acquiescer d'une voix atone. En temps normal, il aurait été heurté et jaloux de voir la confiance aveugle que mettait Thorin en Fili, au point de lui céder sa voix et ses pouvoirs sans même prendre la peine de lui expliquer clairement ce qu'il désirait. Mais, cette fois-ci, il ne se rendit même pas compte de l'honneur qui venait de tomber sur son aîné, à l'instar de ce dernier, certainement et, la mâchoire crispée, il suivit son oncle dans le petit salon, salle sobrement meublée utilisée pour les réunions en petit comité.
Gandalf et Bard étaient déjà installés et discutaient de la reconstruction de Dale, écoutés distraitement par Thranduil, avachi dans son siège, qui lança aux nouveaux arrivants, en particulier à Thorin, un long regard indéchiffrable que le roi nain fit mine d'ignorer.
Ils entrèrent immédiatement dans le vif du sujet et, même si les avis convergeaient sur la nécessité de faire vite et bien, tout le monde ne s'entendait pas sur la manière, et le débat s'éternisa. Fili arriva au moment ou Thranduil exposait son point de vu sur la gestion des frontières et, sans un mot, il vint s'asseoir à la place qui lui était réservée, entre Gandalf et Kili.
Silencieusement, il se pencha vers son frère, qui retint inconsciemment sous souffle, pour chuchoter discrètement :
— Il y a du nouveau ?
— Ils sont en train d'évoquer la possibilité de créer un corps d'armée commun… Nous sommes en sous-effectif à la citadelle et… Il se peut que les rangs soient comblés par des elfes et des humains… Mais Thorin refuse, car cela signifie que le fonctionnement du régiment sera remanié pour mettre un nain, un elfe et un humain à la tête, vu qu'ils ne sont pas capables de se mettre d'accord sur une seule personne…
— Je vois…
Troublé par la proximité, Kili se sentit rougir et il s'agaça de réagir ainsi. Il côtoyait Fili depuis sa naissance et, jusqu'à maintenant, jamais il n'avait autant été troublé par sa présence, sa voix ou son regard. Il expulsa un souffle nerveux, pas forcément surpris de remarquer que le visage de son frère était sombre et fermé.
Bard prit la parole à ce moment, ne s'adressant qu'aux deux héritiers de Thorin et à Gandalf, car le roi elfe et celui d'Erebor étaient forts occupés à se houspiller sur la localisation exacte de la frontière qui séparait le royaume sylvestre d'une petite mine isolée appartenant à la famille royale d'Erebor.
— Si Thorin préfère se garder l'exclusivité d'un tel régiment, dans ce cas, que les chasseurs restent une unité propre aux nains et mettons sur pied une garnison commune aux trois royaumes du Nord.
— En quoi cela nous intéresserait ? Puisque nous avons déjà les chasseurs et ils sont en sous-effectif. Si nous avons de bons soldats, ils iront en priorité servir à la citadelle, sous les ordres de Kili.
Fili avait répondu d'une voix nette et Thorin, qui s'était détourné de Thranduil pour écouter son argument, hocha la tête pour acquiescer. Bard retint un soupir, à l'instar de Gandalf qui se demanda si une véritable union sera un jour possible entre ces trois là.
— Le plus important est d'avoir une force de frappe soudée qui ne se fragmentera pas à la première prise de décision importante. Donc soit vous restez chacun de votre côté, soit deux d'entre vous acceptent de mettre quelques soldats sous les ordres d'un autre, le temps que la menace soit évincée… Et dans la mesure où le régiment de Kili fonctionne et est, justement, organisé et battis pour servir la cause qui nous concerne actuellement, il semble être la personne la plus appropriée pour prendre la tête d'une force qui regroupe les membres de vos trois royaumes.
— Mon fils serait bien plus efficace, il a quelques centaines d'années d'expérience de plus dans la traque, la gestion de troupe et les situations de combat que ce nain. Et, de part son immortalité, il pourrait conserver ce titre plus longtemps, organiser une véritable armée sur le long terme…
Thranduil avait parlé en plongeant son regard sans âge dans celui de Kili, et le jeune brun sentit, à côté de lui, Fili se raidir, prêt à prendre sa défense. Thorin aussi se redressa, pour assener qu'aucun nain ne servira sous les ordres d'un elfe, mais Gandalf répondit à Thranduil d'une voix sage, son regard brillait étrangement sous ses sourcils broussailleux :
— Mon ami, Legolas ne peut s'acquitter d'une telle mission aujourd'hui. J'ai le pressentiment que son nom sera bientôt appelé pour une quête secrète dont l'enjeu est le devenir de l'ensemble des peuples libres de cette terre. Il se doit d'être prêt à prendre le départ lorsque l'heure viendra et un tel titre l'enchainera ici.
Tous froncèrent les sourcils, sans comprendre les paroles du magiciens, mais ce dernier reprit sans leur laisser le temps de se questionner :
— Peut-être devrions nous lever le conseil pour aujourd'hui, que chacun rentre chez soi pour réfléchir à la meilleure manière d'agir tous ensemble.
Ils acquiescèrent et, après avoir échangé les formalités de politesse d'usage, ils se levèrent. Kili pensa sortir rapidement, mais Thorin les rappela :
— Fili et Kili, les chasseurs ne seront pas employés ces prochains jours. Tant que les rangs ne seront pas plus importants, vous resterez à la citadelle pour vous entrainer, et, à moins qu'il y ait vraiment une situation d'urgence, personne n'ira sur le terrain. Quant à moi, j'ai beaucoup de choses à régler encore, et je ne serai pas beaucoup disponible prochainement. En attendant, vous pouvez continuer de vous exercer avec Dwalin, il m'a confié que vous avez tous les deux fait de grands progrès, mais il faut persévérer... Si ta main te le permet, Kili, vous devriez vous rendre maintenant dans sa salle d'entrainement.
Les deux frères hochèrent la tête et Kili manqua de défaillir intérieurement, hésitant à utiliser, justement, l'état de sa main pour manquer cette séance. Il ne voulait plus avoir de contact avec son frère.
Mais la vie suivait son cours et il se rendait compte, maintenant qu'il était exacerbé par sa présence, qu'il côtoyait, finalement, énormément Fili, tous les jours, et qu'il ne pourrait pas le fuir indéfiniment, il devait réapprendre vivre avec lui.
Ils sortirent tous les deux, laissant Thorin en tête à tête avec Thranduil, qui patientait nonchalamment dans la pièce, comme s'il désirait s'entretenir personnellement avec son homologue, et le roi nain prit soin de fermer soigneusement la porte une fois que ses neveux eurent disparu.
Marchant à côté de Fili, dont le regard était toujours aussi sombre et la démarche extrêmement raide, Kili se sentait nerveux et, pour briser le silence lourd, il parla d'une voix un peu plus rauque qu'à l'accoutumée :
— Tu penses qu'il officialiseront ça, un jour ?
— Tu rigoles ? Ils préfèreraient tous les deux s'entretuer pour de vrai plutôt que d'avouer une chose pareille à leur peuple ou à leurs proches…
— Pourtant, ils ne font rien de mal… Il n'existe aucune loi elfe ou naine qui désigne la personne que l'on peut aimer ou non…
Kili déglutit en se rendant compte que sa réplique ne concernait pas Thorin et Thanduil, du moins, pas seulement... Fili sembla tiquer à ses mots, mais il haussa les épaules et, d'une voix dure, il répondit en serrant les poings :
— Pour Thranduil, ça n'a aucune importance, ce n'est qu'un jeu éphémère qui se terminera avec le déclin de Thorin… De plus il a déjà un héritier pour son trône, il n'a donc aucune obligation…
Fili n'en rajouta pas, mais Kili sentit sa rancœur à l'encontre de Thorin et il répondit avec douceur pour défendre son oncle :
— Thorin aussi a un héritier… Il n'a pas besoin de prendre une épouse pour donner un fils à Erebor… Lui aussi à le droit de choisir celui qu'il veut et cette union ne nuit pas à nos peuples, au contraire.
Le blond plissa la lèvre, ruminant ses propres pensés, puis il parla en soupesant ses mots :
— Tu es bien le seul à être suffisamment naïf pour croire en ce genre d'union impossible entre deux races…
— Non… Je pense simplement que, tant que l'on ne fait pas de mal, nous avons le droit d'aimer la personne… De notre choix…
Kili déglutit nerveusement, parlant autant des deux monarques que de ce qu'il ressentait pour Fili, ayant peu envie de culpabiliser pour cet aspect là alors que le reste le minait déjà assez, et il lui lança un regard en coin.
Il ne savait pas s'il avait véritablement «choisi » son frère, il ignorait qui décidait pour eux, s'il existait bien une main du destin, quelque part, ou bien si, inconsciemment, il était tombé sous le charme du premier héritier, malgré tous les tords qu'il lui reprochait, jusqu'à ce que ça devienne irrévocable. Il essayait de comparer ça avec ce qu'il avait ressentit pour Tauriel, mais il se rendait compte que les choses n'avaient rien à voir.
Il avait été subjugué, touché et attiré par l'elfe, au point de sérieusement songer à rejeter son sang pour elle. Mais les choses étaient différentes avec Fili, c'était… Indéfinissable. Il pensait le haïr, il se sentait révulsé par son attitude hautaine et cruelle, consumé de jalousie face à ses prouesses et ses dons et constamment déçu par ses mots et ses actes. Pourtant, d'un autre côté, plus que de quiconque, il voulait son regard, qu'il refusait de partager, il voulait le rendre fier tout en lui confiant aveuglément ses craintes, qu'il connaissait déjà, des choses que jamais il ne dirait à d'autres, et d'autres, plus profondes, qu'il n'aurait pas besoin de définir… Et, pourquoi pas, s'assoupir sur son épaule lorsque la fatigue le prenait, ou simplement, mêler ses doigts aux siens, pour ne plus les lâcher...
Il se rendait peu à peu compte de ça et il en eut le tournis, mais Fili s'arrêta brusquement pour se tourner vers lui, plantant son regard dur dans le sien :
— Kili… Les choses en allaient de même pour ton elfe… Ce n'est pas interdit par la morale ou bien par les lois de nos peuples, certes, mais peu d'immortels acceptent de se compromettre ainsi et ils ont bien raison… L'un de vous deux devaient souffrir, Kili, que ce soit toi ou bien elle, votre futur ne pouvait que se finir dans les larmes, car l'un de vous deux était condamné à rester seul… Et estime toi heureux de l'avoir perdue avant de réellement gouter au bonheur de partager un amour réciproque…
— C'est bon, Fili, on a déjà eu cette conversation… Et puis parler d'elle ne la ramènera pas, donc j'aimerai ne plus l'évoquer. Tout ce qu'il me reste de Tauriel sont des souvenirs, et je souhaiterai ne pas les ternir.
Kili avait parlé sèchement et il hésita à continuer la discussion, mais il préféra se taire et ils marchèrent en silence jusqu'à la salle d'entrainement de Dwalin. Toutefois, Fili se figea lorsque, pénétrant dans la salle, il remarqua que le premier général des armées d'Erebor n'était pas seul : Dizir était avec lui, et les deux frères, sans un mot s'immobilisèrent pour regarder ce qui était certainement un spectacle unique.
Une fine pellicule de sueur couvrant son torse nu, le regard voilé par la concentration et l'effort, Dwalin faisait tournoyer autour de lui la monstrueuse Ogresse des Batailles, sous le regard de Dizir qui lui prodiguait quelques conseils pour un maniement optimal de la hache légendaire. Il s'agissait certainement d'un très grand honneur que lui faisait le lieutenant, car, depuis qu'il avait mis la main sur cette arme, après l'avoir arraché au cadavre de l'orc qu'il avait mis à terre, peu d'autres personnes avaient eu le privilège de la manier.
— Méfie-toi, cette garce ne supporte pas les changements d'inclinaisons trop rapprochés. Tu dois savoir où tu vas frapper avant même de la lever et tu n'ajoutes de la vitesse que lorsque tu es certain de ton coup. Elle est déjà très lente à être manié, si en plus tu te loupes, ça peut être fatal en combat.
Sans faire mine d'avoir entendu, avec dextérité, Dwalin donna de l'élan à la lame, sur une trajectoire nette et franche, et, dans un fracas assourdissant, le mannequin fait d'acier, de paille et de bois qui était sur son chemin vola en éclat, déchiqueté par la puissance du coup. La hache, à peine ralenti par l'obstacle, continua sa course et fracassa le sol de pierre qui se fendit. Essoufflé, Dwalin haussa un sourcil, son regard rayonnant caressa les cornes d'os et d'ivoire qui cernaient l'acier de la lame et il souffla d'un air subjugué :
— Cette arme est sensationnelle, jamais je n'en ai eu de telle entre les mains…
— Elle demande simplement énormément de puissance et de précision pour être utilisée efficacement… Nous ne sommes pas beaucoup à pouvoir la soulever… Et tu es l'un des premiers à qui je la fais essayer qui se montre capable d'en tirer quelque chose.
Fili fit la moue et, la mâchoire serrée, il marcha avec son frère jusqu'au centre de la pièce lorsque Dwalin leur fit signe de s'approcher.
— Kili, peux-tu utiliser ta main ?
— Pas pour tenir une arme…
— Le moment est donc venu pour que tu apprennes à utiliser la gauche… Perdre la mobilité de notre main la plus adroite en plein combat est une possibilité qu'il ne faut jamais négliger, tu viens toi même d'en faire les frais… Et, par chance, nous avons justement avec nous un spécialiste en la matière !
Dwalin posa une main su l'épaule de Fili qui eut le genre de sourire en coin qui horripilait Kili, mais le grand guerrier continua :
— Fili, tu commences à être amené à entrainer toi même des guerriers, de tout niveau. Ton statut et ton rôle te demandent aussi des compétences en pédagogie... Entrainer un disciple qui part de zéro est extrêmement facile, surtout que tu peux en faire un combattant à ton image… Mais, le plus difficile, pour un maitre d'arme, est d'apprendre quelque chose de nouveau à quelqu'un qui sait déjà, qui a des réflexes, des connaissances, sa propre expérience... Un bon enseignant doit être capable de s'adapter correctement, déceler les lacunes qui empêchent la progression et valoriser les points forts… Je reviens dans trois heures pour un combat au poignard, s'il n'est pas capable de se défendre correctement, tant pis pour lui…
Sans ajouter un mot, Dwalin rejoignit Dizir, qui patientait prêt de la porte, sa hache dans la mains. En partant, l'ancien mercenaire fit un discret clin d'œil à Kili, que le blond ne manqua pas, même s'il ne montra aucune réaction, et les deux grands guerriers passèrent dans le dojo voisin pour continuer de travailler avec Ogresse des Batailles.
Une fois seul avec son frère, Kili déglutit nerveusement lorsque ce dernier se tourna vers lui en lui tendant un poignard dont le manche était convexe :
— Idéale pour une bonne tenue dans la main gauche.
Le blond fut surpris du regard noir que lui envoya le plus jeune, mais Kili, sans un mot, prit l'arme qu'il soupesa machinalement, plutôt légère et bien équilibrée, sa colère gonflant soudainement face à l'indifférence totale que son ainé lui témoignait : C'était donc à ça que ressemblait son amour ? Pourquoi il ne se battait pas pour lui ? Pourquoi Fili se contentait de le trucider du regard lorsqu'il était avec Dizir, sans même chercher à tenter sa chance ? Ils étaient seuls, tous les deux, et l'autre agissait envers lui comme un étranger, pire même. Kili voulait bien croire qu'il y avait entre eux une barrière non négligeable et que l'ainé était plutôt respectueux des lois, mais l'archer, qui n'avait pas hésité à tourner le dos à son peuple pour une elfe, avait toujours estimé que l'amour était quelque chose qui méritait que l'on se batte pour.
Toutefois, ses pensées et sa colère se gelèrent lorsque la main de Fili se referma sur la sienne et il oublia presque de respirer quand le blond s'approcha sensuellement :
— La manière dont tu tiens ton arme est très importante, car la prise n'est pas aussi assurée dans la main faible que dans l'autre…
Gentiment, il fit danser ses doigts sur ceux de son frère pour les placer correctement sur le manche, d'une manière qu'aucun professeur n'aurait utilisé pour aider une jeune recrue, puis il lui confia la gaine que Kili accrocha rapidement à son flanc droit avant de ranger le poignard.
Mais il n'alla pas plus loin et, méthodiquement, il lui fit faire une série d'exercices d'échauffements et d'étirements qui firent travailler son côté gauche en priorité, assouplissant les muscles les moins sollicités, centrant son équilibre et ses points d'appuie. Il lui enseigna ensuite une gamme d'enchainements rapides visant à dégripper son bras le moins utilisé, suffisamment exigeants pour que Kili ne pense plus à rien d'autre.
— Ce bras n'est pas encore assez fort pour manier une épée… Il n'est pas assez adroit non plus pour réellement inquiéter un adversaire de l'acabit de Malbech, ou même Dwalin. Le mieux, pour l'instant, est de continuer comme tu l'as toujours fait : cacher tes lacunes en améliorants tes points forts. Lorsque tu changes ton arme de main, ton équilibre est modifié et tu auras besoin d'un peu de temps pour t'y habituer, mais tu as encore ton adresse et ta rapidité pour toi…
L'adresse et la rapidité...Ça, c'était quelque chose qu'il ne lui avait jamais dédaigné, au contraire, Fili était parfaitement conscient que, grâce à ces points-forts, Kili avait toutes ses chances en combat individuel contre lui, et il ne l'avait jamais caché.
La séance alla en s'intensifiant et, après avoir demandé au plus jeune de dégainer une vingtaine de fois, jusqu'à ce qu'il soit capable de sortir son arme en un clin d'œil tout en prenant la garde adéquat, en appuie sur son pied droit et non sur le gauche, son arme tenue correctement d'une poigne ferme, Fili sortit à son tour un petit poignard similaire et se mit en position de combat.
— On commence par la défense. Tu dois inverser tous tes mouvements tout en restant cohérent dans tes points d'appui.
Suffisamment concentré pour ne penser qu'au cours, déjà fourbu avant même que ça n'ait réellement commencé, Kili acquiesça, juste avant de parer de justesse la première attaque de Fili. Patient et attentif, le blond attaqua le plus jeune avec des bottes régulières, de manière à instaurer des réflexes mécaniques dans son fonctionnement, dérouillant peu à peu tout ce côté qui n'avait jamais été utilisé.
Prenant peu à peu de l'assurance, ce fut à son tour de passer à l'offensive et, encore une fois, il s'agissait avant tout de mécaniser ses gestes par une répétition d'enchainements maitrisés, pas de réel combat.
Mais Kili se rendait compte que l'exercice était extrêmement difficile et, à voir de quelle manière Fili passait d'une main à l'autre avec une facilité déconcertante, il se demanda combien de temps le plus vieux avait travaillé pour en arriver à ce résultat là.
Fili proposa une pause deux heures plus tard et Kili s'assit en soupirant, essoufflé et la paume gauche en feu. Du coin de l'œil, il regarda Fili boire à sa gourde, la gorge dévoilée, ses longs cheveux blonds chutant dans son dos nu, caressant la peau. Son avant-bras droit était couvert par un bandage blanc, couvrant les traces de lacération de Malbech.
Kili remarqua que, ces derniers mois, sa musculature s'était considérablement développée, plus fine, mais plus puissante, semblable à celle de ces félins sylvestres toujours prêts à bondir et il détourna brusquement les yeux lorsque ceux de Fili vinrent sur lui.
Nerveux, il demanda à ce que la séance reprenne et le blond ne discuta pas, reprenant exactement où ils en étaient restés.
Lorsque Kili se montra plus à l'aise, Fili commença à devenir plus intransigeant et ils quittèrent la régularité et la propreté des exercices pour débuter un véritable combat.
Toutefois, il ne fallut pas moins de trois passes au plus vieux pour désarmer son frère une première fois, puis une deuxième. Kili n'était pas encore rodé et ne parvenait pas à gommer les réflexes qui étaient trop ancrés en lui avec lesquels Fili jouait impitoyablement.
Petit à petit, Kili sentit l'agacement monter en lui, à force de se faire dominer sans réussir à lutter et, frustré, il se montra de plus en plus combatif, parvenant parfois à mettre Fili en danger.
Lorsque celui-ci attaqua son flanc gauche, Kili ne parvint qu'à contrer maladroitement, perdant son équilibre, Fili en profita pour enchainer rapidement en crochant sa jambe de la sienne, le jetant au sol, terminant son mouvement en plaquant son poignard sur la blessure proprement pansée qui ceignait son torse, là où Malbech avait planté sa griffe, sans s'occuper de son exclamation outrée :
— Hey !
— T'es mort…
— Ce n'est pas en me jetant par terre que tu vas m'aider à m'améliorer.
— Si. Parce que j'illustre les lacunes de ta défense…
— Dans ce cas, laisse moi t'aider à discerner les tiennes !
Mauvais joueur, Kili attrapa l'avant-bras de Fili, le prenant par surprise, et il passa sous sa défense pour le faire tomber au sol et l'immobiliser. Mais le blond contra d'un coup à l'épaule qui lui fit lâcher prise et il se jeta sur ses pieds.
Voyant de quelle manière le plus vieux, répondant à la provocation, prit appuie sur sa jambe droite en basculant en arrière, Kili eut le réflexe de se jeter au sol. La jambe du premier héritier passa au dessus de lui dans un coup qui aurait été suffisamment puissant pour lui fêler une côte et, voyant qu'il n'avait pas l'air de se retenir, le brun en fit de même, ses deux mains ancrées dans le sol, oblitérant la douleur de sa paume blessée, il fit tournoyer ses jambes de manière à faucher celles de Fili qui se réceptionna souplement sur son coude. Kili termina son mouvement en se jetant sur ses pieds, en même temps que Fili, et ils se firent face une brève seconde, avant de passer à l'attaque.
Conscient que la défense de Fili était trop solide pour qu'il cherche à la percer, Kili décida de jouer sur son propre terrain et de le pousser à la faute en enchainant les attaques rapides, agiles et précises, sans lui laisser le temps de riposter, sachant qu'il n'aurait, lui, aucun mal à trouver une faille.
Toutefois, même s'il n'était pas dominé alors que Fili, grisé, se battait sérieusement, il ne parvenait toujours pas à prendre le dessus et les deux combattants peinaient à faire pencher la balance. Peu à peu, ils s'évertuèrent à mettre tout ce qu'ils avaient dans ce combat, déterminé à jeter l'autre au sol le plus rapidement.
Jusqu'à ce que, sans crier garde, alors qu'il initiait un nouveau coup, Fili stoppa son geste en plein mouvement et, moins d'une seconde plus tard, le blond se retrouva jeté au sol avec une facilité déconcertante. Kili se redressa, le souffle court, le corps recouvert d'une fine pellicule de sueur et les sourcils froncés.
A terre, Fili se redressa partiellement sur un coude, ses yeux écarquillés étaient rivés sur son flanc couvert d'un sang frais qu'il recueilli du bout des doigts avant de se tourner vers Kili qui leva sa main droite à ce moment.
Son bandage était imbibé du liquide carmin qui coulait sur son avant-bras et, immédiatement, Fili fut à côté de lui pour retirer avec douceur le tissus épais.
Sans un mot, Kili se laissa faire, surpris de cette volte-face inattendue, découvrant que Fili était ainsi capable de passer rapidement du conflit à une attitude complètement protectrice et attentive au moindre signe de mal-être.
Le plus vieux attrapa ensuite l'une des bandes qu'ils utilisaient habituellement pour couvrir les phalanges lors des combats à mains nues et, après avoir rapidement nettoyé les plaies sur le dos et le creux de la paume, il les couvrit proprement, sans un mot.
— Merci…
— On n'aurait pas du aller aussi loin…
— J'ai bien aimé, moi… Il faudrait que l'on remette ça… Tu es vraiment un excellent comba-
— Je sais… Et il était temps que je me trouve un adversaire à ma taille…
La réplique avait été soufflée d'un ton faussement vaniteux et ils eurent un sourire complice, sentant l'adrénaline du combat quitter peu à peu leur corps tandis qu'ils reprenaient leur souffle. Puis aucun des deux ne parla, chacun très proche de l'autre et Fili ayant encore la main de son frère dans les siennes.
Kili put apercevoir le regard de son ainé muer doucement, devenir plus opaque, plus intense, le même qu'il avait eu deux jours plus tôt, à son réveil dans l'infirmerie, et il eut conscience de la proximité que partageaient leur corps, leur souffle et, surtout, leurs lèvres. Le temps était comme suspendu et, lorsque Fili approcha doucement son visage sur celui du plus jeune qui écarta les lèvres pour amorcer les prémices d'un baiser, il sembla soudain se rendre compte de ce qu'il se passait et, raide, il s'écarta brutalement du plus jeune.
Une sensation glaciale les prit tous les deux, se mêlant à la chaleur insoutenable qui se mouvait en eux et en silence, Fili ramassa les affaires de Kili qu'il lui tendit, sans le regarder dans les yeux :
— Je dirai à Dwalin que tu ne seras pas apte à combattre avant quelques jours. Tu peux travailler les gammes que l'on a faites en début de séance pour améliorer ton côté gauche, une trentaine de minutes par jours, ça suffira. Retourne à l'infirmerie, certains points ont sauté, tu as besoin d'une nouvelle suture…
Kili acquiesça en silence et il sortit du dojo rapidement, l'esprit en ébullition. Il devait admettre qu'il avait adoré ces deux heures passées avec son frère, que ce soit l'entrainement sans rivalité corrosive, pour une fois, ou bien ce combat dans lequel ils avaient tout donné, puis ce moment de tendresse qui venait de frôler les limites de l'interdit. Un instant, il s'était sentit prêt à tout pour le mettre à terre, lui faire mordre la poussière et l'humilier, et, la seconde suivante, il se désespérait de sentir ses lèvres sur les siennes, d'entendre ses louanges et de partager son sourire.
Décidément, Fili lui faisait réellement tourner la tête et il n'arrivait plus à savoir s'il le détestait, le jalousait, le désirait ou l'admirait. C'était peut-être tout en même temps, un enchevêtrement de sentiments aussi puissants que contradictoires.
De son côté, Fili, lui, se laissa tomber au sol en se prenant la tête entre ses mains tremblantes. C'était une calamité, il ne pouvait plus côtoyer Kili sans manquer de devenir fou.
Le plus jeune l'étourdissait à chaque fois d'avantage et ces deux heures avaient été particulièrement éprouvantes. Diriger son corps, frôler sa peau, prendre le contrôle de ses mouvements et s'enivrer de son odeur intoxicante lui donnaient le vertige et, encore une fois, il avait failli en perdre ses moyens.
Être en présence de Kili n'était même plus une nécessité, comme il l'avait ressenti ces derniers mois. C'était devenu une torture, une souffrance inconditionnelle qui lui rongeait les tripes et qui ne cessait de croitre avec violence depuis qu'il avait constaté le rapprochement entre Kili et Dizir. Il se sentait mourir à petit feu et était conscient qu'il venait d'atteindre la limite du supportable, que le plus jeune était devenu néfaste pour lui et qu'il n'avait plus les moyens de se battre contre une telle attirance.
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Mili, gracias por los reviews :), ça me fait toujours plaisir de recevoir ton commentaire à chaque chapitre ! J'espère que la suite continueras de te plaire.
