Bonsoir,

hé non je ne suis pas morte au fin fond d'une ruelle sombre !

Je suis vraiment contente de poster ENFIN ! J 'ai eu quelques problèmes avec mon ordinateur, ce cher "ami" a bugé plusieurs fois (avec pertes de données en bonus) pour finalement rendre tragiquement l'âme. Pour faire simple j'ai du ré-écrire ce chapitre trois fois (techniquement quatre donc bouhou). Mes nerfs ont été mis à très rude épreuve et les quelques neurones qu'il me restait ont définitivement grillé sur le bûcher de mon intense frustration XD

Je ne vous embête pas plus longtemps avec ça et j'espère que vous aimerez au moins un peu ce chapitre ^^ Il se passe beaucoup de choses dedans, j'espère que vous ne vous y perdrez pas ^^

Merci beaucoup pour vos reviews et merci à DjinnAtwood pour sa relecture !


Chapitre XI

Chasse aux plumes et erreurs de calcul


D'ici vinrent les filles
Savantes en toutes choses,
Trois, venant de la mer,
qui s'étend sous l'arbre;
L'une est appelée Urd,
Verdandi l'autre
- elles gravaient sur le bois -
La troisième est Skuld:
Elles ont fait les lois
Elles ont fixé les vies
aux fils des temps
elles énoncent le destin.

Völupsà, Codex Regis

Forêt des Prophéties, Paradis –

Mebahiah pose ses escarpins sur un épais tapis d'herbe noire. Sous la pression de ses pieds, les brins moelleux s'illuminent d'un violet délicat. Elle s'avance avec lenteur, observant avec intérêt le violet s'allumer à chaque pas et s'éteindre dès que le contact disparaît. Elle n'est jamais venue à cet endroit, elle n'a jamais osé. C'est le domaine des Sœurs du Destin.

Des arbres immenses aux troncs argentés grimpent vers le ciel dans une atmosphère claire. Leurs feuilles adamantines s'agitent, bercées par un vent qui n'existe pas. Elles bruissent, enroulent le silence de murmures cristallins.

Intriguée, Mebahiah effleure l'une d'entre elle dans le creux de sa paume. La feuille carillonne une note pure et musicale avant d'embraser ses nervures de mauve. L'ange la lâche avec la plus grande douceur et le végétal retrouve sa couleur naturelle.

Plus elle avance au cœur de la forêt plus les arbres sont hauts et fournis. Les feuilles ne chuchotent pas. Les feuilles chantent. Les feuilles parlent.

Ce sont des voix. Des milliers. Des milliards de voix.

Elles s'entrecroisent, se mêlent, se confondent. Se répondent. Elles dansent un ballet sonore, une chorégraphie de sons. Tissent écheveaux et entrelacs de vibrations. Elles sont partout, viennent de partout. L'étoffe de l'air elle-même est habitée de voix. La forêt est voix.

La forêt est ondes. Ondes magnétiques.

Mebahiah finit par arriver dans une clairière au centre de laquelle miroite un petit étang. Trois silhouettes se tiennent devant l'eau scintillante. Mebahiah avance et redresse fièrement la frêle stature de son vaisseau, bien consciente de son insignifiance. Elle se sent tellement petite, tellement minuscule. Tellement jeune aussi. Surtout.

Tellement jeune devant les Sœurs. Une brindille emportée dans le maelstrom.

Trois regards inquisiteurs la scrutent fixement. Trois regards plus vieux que le temps lui-même. Qui la transpercent de part en part, qui la dissèquent jusqu'au plus profond de sa Grâce. Elle n'a aucun endroit où se cacher, aucun moyen de se soustraire. Rien n'échappe à ces yeux-là.

Un frisson désagréable roule entre ses omoplates.

Mebahiah se sent enfant.

Les Nornes ont l'apparence de femmes d'une trentaine d'années environ, l'une de type espagnol aux longs cheveux noirs, la deuxième porte une courte chevelure châtain et la dernière possède une peau sombre. Elles ne se ressemblent pas.

Elles ne se ressemblent pas mais pourtant elles se ressemblent, se ressemblent comme personne. Elles dégagent quelque chose qui gomme toutes leurs différences physiques. Quelque chose dans la rigidité monolithique de leurs visages figés. En superposition l'ange perçoit une aura argentée étrangement chahutée de lentes mouvances d'ombres. Un damier plus ou moins foncé selon les Sœurs.

En son for intérieur Mebahiah identifie la Sœur du Devenir, Skuld, comme la femme aux cheveux courts, celle dont l'Essence est la plus claire.

Un mince sourire affleure sur les lèvres de la jeune femme en question. « Ne te voile pas la face, ange. Le futur est plus obscur que le passé. » Comprenant sa méprise, Mebahiah s'incline de quelques centimètres. « Veuillez m'excuser Urd, je ne voulais pas commettre d'impair. »

Urd la Sœur De Ce Qui A Été accepte les excuses d'un gracieux port de tête. Un papillon lumineux se pose sur une mèche rebelle de sa courte chevelure. Urd ferme les yeux, un sourire extatique aux lèvres. Elle reste ainsi, parfaitement immobile, jusqu'à ce que le papillon reprenne son envol.

« Qu'était-ce ? » demande l'ange vêtue de bleu avec curiosité en suivant le fragile insecte des yeux. Elle n'arrive pas à s'en détacher. Il est magnifique. Comme une flamme d'eau.

« Une âme qui n'est pas encore née. »

L'espagnole intervient d'une voix cassée : « Tu es ici pour tout autre chose cependant. » L'Essence de celle-ci est diamétralement opposée à Urd : noire agitée de spirales d'argent.

L'espagnole est donc l'hôte de Skuld la Soeur du Devenir en déduit la Principauté en acquiesçant : « J'ai passé un marché avec la Mort - » Les Sœurs lui coupent la parole en achevant à l'unisson : « Et tu voudrais un fragment de nos Essences, tu voudrais briser le tabou de la connaissance. » Leurs voix se mêlent en chorale dissonante.

« Oui. »

La femme typée africaine, Verdandi, tend son poing en avant et l'ouvre, révélant une minuscule fiole « Une plume sacrifiée à la naissance des temps. » précise la Sœur de Ce Qui Est.

L'ange au tailleur saisit avec la plus grande délicatesse le fin récipient de verre perdu au milieu de la paume offerte. Immédiatement les deux Sœurs restantes révèlent deux flacons semblables qu'elles donnent à Mebahiha. Extrêmement étonnée de les avoir obtenus si facilement, la Principauté ne peut s'empêcher de poser la question qui brûle ses lèvres.

« Si vous me les avez concédés aussi vite, cela signifie que vous êtes d'accord avec ce que je fais ? »

Le visage de ses interlocutrices est illisible.

« Est-ce que je fais les choses bien ? Est-ce que j'ai raison ? » interroge-t-elle avidement.

« Est-ce que ça va marcher ? »

« Est-ce que je vais réussir ? »

Un trio de regards neutres est son seul retour.

« Est-ce que j'ai raison ? » insiste-elle. « Est-ce que j'ai raison ? »

Silence.

Verdandi finit par formuler une unique phrase « Cela a été écrit. » Et c'est tout. La sentence n'est même pas une réponse.

Les trois entités délaissent leur interlocutrice, déjà désintéressées, déjà passées à autre chose. Leurs yeux vident la voient sans la voir, comme l'on se détourne d'une fourmi dérisoire, d'un être tellement inférieur qu'il ne mérite pas la moindre once d'attention.

Une étrange mélopée à peine perceptible s'échappe de leurs lèvres entre ouvertes. Le damier noir et blanc des trois Essences ondule en vagues veloutées, la blancheur chassée par les ténèbres.

La Grâce de la Principauté frissonne et fourmille à l'écoute de ce murmure sauvage et chantant. Les feuilles des arbres raisonnent du même son étrange, de plus en plus fort. Le son devient obsédant, lancinant. Hypnotique. L'espace d'un instant Mebahiah croit apercevoir une écaille dans l'Essence de Verdandi et c'est cette seule vision qui lui fait reprendre ses esprits.

Il est temps de s'éclipser.


Opossum Motel , Detroit, Michigan –

« Une semaine. »

« Même pas en rêve. » rétorque Sam, il ne va pas se laisser faire même si sa marge de manœuvre est très réduite.

Gabriel sourit d'un air charmant. « Je ne crois pas que tu sois en position de négocier mon lapin. »

Le chasseur croise les bras. « Toujours non. »

« En fait tu n'es pas en position de quoi que ce soit. » ricane le plus petit mais son interlocuteur ne sourcille pas. « Très bien – face à ce mur Gabriel soupire à s'en fendre l'âme – Si tu insistes... deux semaines. »

Sam s'étrangle : « Quoi ?! T'avais dit une ! »

« Tu trouvais que c'était pas assez donc j'ai rajouté une semaine dans ma grande bonté. » ricane Gabriel.

Est-ce possible d'être aussi chiant …. Le chasseur proteste vivement. « Ni une, ni deux, ni rien du tout ! C'est hors de question ! »

L'ancien archange adopte une moue faussement ennuyée : « Bon très bien, comme tu as l'air d'y tenir ce sera trois. »

Sam lève les yeux au ciel. Il se fout de sa gueule là !? Il se fout de sa gueule !? Gabriel hausse les épaules et le chasseur voit très clairement qu'il s'amuse comme un petit fou.

« Mais si tu préfères, on efface tout. »

Sam fronce les sourcils, il n'y croit pas une seconde. « T'es pas sérieux ? »

« Aussi bizarre que cela paraisse, si je suis sérieux. On peut tout effacer je te dis. »

« Hum. » fait Sam, toujours pas convaincu.

Gabriel sourit : « On efface tout …...et je vais parler à Dean d'un certain petit tête-à-tête matinal. – son sourire s'élargit – Alors, ton choix ? Tu vois, je suis quelqu'un de conciliant. »

Sam le fusille des yeux : « T'es un enfoiré de première. »

Gabriel tapote l'épaule de Sam : « Yes Sir ! Trois semaines. Tu seras mon larbin-gorille pendant trois semaines. Et tu feras tout ce que je dis. TOUT. Sinon... » Il donne une tape sur l'épaule du Winchester en s'écartant « Bref pas besoin de te faire un dessin. Et soit convaincant Samichou ! Le top du top ou ma langue risque de fourcher par inadvertance. »


Sam observe discrètement Gabriel changer de chaînes télé à grande vitesse, cherchant des arguments pour contourner le « marché ». Trois semaines...il ne va jamais tenir.

« A la première occas' tu vas lâcher le morceau de toute façon. »

« Tout dépend de toi Sweety. » fait l'as de la zapette.

« Sweety …. » grimace le chasseur.

Gabriel se tourne vers Sam et lui assène une légère pichenette sur le front avec la télécommande.

« Tu vas prendre vingt ans de plus dans la vue à force de plisser le front avec cette tête de constipé. »

Sam roule des yeux. « Va chier. »

« Élégant. » le taquine Gabriel.

Le Winchester tente de lui arracher la télécommande des mains mais Gabriel l'escamote : « Ttttt pas touche. »

Le chasseur retourne au sujet premier de la conversation : « T'as vraiment intérêt à fermer ta grande gueule, mec. Et je plaisante pas. »

« Ça risque d'être difficile. Mais tu me connais. » L'ancien archange fait un geste de main pour minimiser ses propos.

« Justement ! »

Le ton de reproche du chasseur n'entame pas la bonne humeur de Gabriel. « J'aime vivre dangereusement, alors j'attends le claquement de talons et le « oui chef ! » au tournant ! »

« Il y a suffisamment de trucs à gérer comme ça, je ne veux pas qu'il le lâche. Si Dean l'apprend il - »

La porte claque.

« Si Dean apprend quoi ?» interroge justement Dean qui rentre à ce moment précis. Évidement. Mauvais karma, hein ? Gabriel et Sam échangent un bref regard dans lequel passe un éclair de compréhension immédiate. Sam lui laisse la main, priant intérieurement pour qu'il ne fasse pas la boulette d'entrée de jeu. Mais non, avec un naturel confondant, Gabriel se tourne vers le nouvel arrivant un air malicieux au bord des lèvres.

« C'est un secret. »

Dean hausse un sourcil incrédule.

« Sans déc ? Vous partagez des secrets tous les deux ? »

« Ouais. Un très sombre et noir secret. » ricane Gabriel.

Dean se tourne vers son frère, un brin largué par le revirement de situation.

« Euhh...Sam ? Vous êtes potes ? Vraiment ? Vous partagez des...secrets ? » Le mot paraît presque insultant dans la bouche de Dean.

Le cadet se racle la gorge tandis que Gabriel enroule un bras autour de son cou avec un grand sourire. « Yep pas vrai, Gigantor? »

Sam se force à sourire à son tour : « Ouais ouais. » Il retire le bras de Gabriel mais ce dernier le remet d'autorité en place. Sam oblige ses zygomatiques à ne pas flancher. Dur. Il le paiera, il le paiera.

« Ahaha » fait l'ancien archange et dire qu'il ne jubile pas en cet instant serait pécher. « Il est tout gêné comme c'est mignon » Il attrape la joue du chasseur et la tire gentiment devant un Dean ahuri qui s'attend à un retour de flamme immédiat de la part de son frère. Retour de flammes qui ne vient pas. Sam en rêverait, oh putain oui il en rêverait, mais il devrait dire adieu à sa couverture et ce n'est carrément pas envisageable, alors il subit courageusement son nouveau profil d'écureuil.

Il se tourne vers son soi-disant pote et ses yeux disent « Je te déteste », « Je sais et je trouve ça super drôle. » clament leurs jumeaux à quelques centimètres des siens. Sam lui ébouriffe consciencieusement les cheveux en guise de bien maigre vengeance : « Gab et moi on s'entend pas si mal en fait. » Il les arrange dans tous les sens et l'étincelle malicieuse pétille toujours dans le regard de Gabriel.

« Je dirais même super bien ! » claironne ce dernier en soufflant sur une mèche qui lui tombe sur les yeux comme un adolescent en guerre contre sa tignasse.

Dean est choqué. Choqué.

Gabriel et Sam gloussent légèrement d'une même voix : « Si tu voyais ta tête ! »

Dean se secoue, referme la bouche et se frotte la mâchoire en un geste pensif que son cadet connaît par cœur : « Ok ok. Dites-moi la vérité...Je viens de débarquer dans un univers parallèle c'est ça ?

Sam vire sèchement le gêneur pendu à son épaule tout en essayant de faire gober la pilule à Dean. « On est parti pour se le coltiner un moment alors autant essayer de plutôt bien s'entendre, non ? »

« Euh oui clair mais... mais... qu.. quand même ! »

Gabriel pouffe : « Quelle éloquence, mon vieux ! Un peu plus et tu te froisses un muscle. »

Dean lance un coup d'oeil de « comment tu peux supporter ce type» à Sam qui hausse les épaules.

« On s'y fait. »

L'ainé Winchester fronce les sourcils,

« Je vois... – chaque mot illustré d'un mouvement de tête que les deux autres suivent consciencieusement –Je vois... Je vois... Je voiiiis... je vois... pas. » Les deux interlocuteurs s'affaissent. « Et c'est quoi ce putain de secret ? » enchaîne Dean avec le ton tranchant de ceux qui ont trop souffert des cachotteries.

« Rien de grave, Dean » s'empresse de s'exclamer Sam. Mais il le dit trop vite, trop fort. Il le sent, il peut presque voir les alarmes de son frère s'allumer. Mais quel con. Il se donnerait des baffes. Il faut rattraper le coup maintenant, et vite. Pourquoi est-ce que c'est toujours si difficile de mentir à Dean ? « Rien, rien vraiment je t'assure. »

« Rien c'est quoi ? » insiste durement Dean, Sam ne détourne pas les yeux quand les iris verts débordants de méfiance scrutent son visage.

Gabriel intervient : « Sam on devrait lui dire, vraiment. »

« Me dire quoi ? » gronde Dean.

Sam tourne un regard paniqué et furieux vers l'ancien archange, il ne va pas le vendre si vite non ?! Quand même pas... Gabriel affecte le regret avec conviction. « C'est un secret bien trop lourd, je ne peux plus le supporter, je suis désolé Samuel, ça va trop loin. »

Dean s'assombrit de seconde en seconde. « Quel. Secret ? » martèle-t-il.

Sam voudrait étrangler Gabriel à mains nues. Quel pied ce serait, bon sang. Très très inquiet de la suite, il observe intensément l'ex archange, le suppliant de son meilleur regard de chien battu. Il se prépare mentalement à une énième dispute avec son aîné.

« Ahhh c'est trop dur... En fait pour dire la vérité Sam ne voulait pas t'en parler parce qu'il sait que tu l'aurais mal pris... mais il allait m'acheter une part de gâteau. »

Sam n'en croit pas sa chance et la saisit au vol : « Ouais, je voulais pas t'en parler parce que je sais que tu fais une différence entre tarte et gâteau alors je - » Son frère en est offensé. « Quoi ? Tu oses aller lui acheter un gâteau à lui mais pas de tarte pour moi ? Et tu te prétends mon frère ? »

Sam part d'un petit rire attendri et feint un soupir « Bon puisque t'es là, j'imagine que je vais devoir me ruiner en tarte aussi. »

« T'as intérêt ! Non mais, je suis ton frère ! J'ai la priorité sur les tartes. » s'indigne Dean avant de s'éclipser prendre une douche en grommelant avec une fausse mauvaise humeur.

Dès que le chasseur est hors de la pièce, Gabriel affiche une expression taquine : « Je viens de te sauver royalement les miches kiddo. Mais pour que ça reste crédible tu vas vraiment devoir l'acheter ce gâteau. » dit-il avec une innocence qui ne trompe pas Sam une seule seconde.

« Et tout ceci n'était absolument pas calculé ? »

« Absolument pas. Allez dépêche, j'ai faim moi. »

Sam soupire et attrape son manteau gisant sur le lit. Mais au lieu de l'enfiler directement, il tripote l'étoffe entre ses mains.

Le blond regarde la scène sans comprendre « Qu'est ce qu'il y a ? Si tu as envie de dire quelque chose, dis-le et va acheter ce gâteau en vitesse ! »

Sam baisse les yeux et se racle la gorge. Il mordille sa lèvre inférieure, il sait qu'il a tendance à bafouiller quand il est nerveux : « Je voulais juste euh...je... enfin...euh. Merci. »

Et voilà ça n'a pas loupé.

Gabriel ne répond pas tout de suite. Puis un sourire goguenard pointe sur son visage. « Ne me remercie pas Princesse t'en as encore pour trois semaines. Et après le gâteau je voudrais un massage, allez garçon hop hop hop. »

Sam roule des yeux et enfile sa veste. « Pourri-gâté » râle-t-il.

« Hey au fait Samantha ? »

« Mmm ? »

« Tu sais que t'as la joue douce ? »

Sam lui écrabouille un coussin sur le visage « Ta gueule ! »


Castiel apparaît brusquement face à Dean qui de surprise en perd sa part de tarte. « Wo ! »

L'assiette s'écrase au sol et le regard triste que le chasseur adresse à la pâtisserie éclatée sur l'imitation parquet n'échappe à personne. « Putain, Cas ! »

Mais toute protestation meurt devant le visage sombre de l'ange. « C'est l'heure. Elle va ouvrir la Cage. »

Un silence tombe sur la chambre.

Tombe dans l'estomac de Sam. De Dean. Froid et silence.

« Elle a réussi à avoir les Plumes alors. » marmonne Gabriel. « Bon on va chercher les lames ? Cas si tu veux m'avancer le carrosse ? »

Celui-ci hoche la tête et les zappe tous deux ailleurs.

Très rapidement pendant les discussions, il s'est avéré qu'ils auraient à palier un léger problème numéraire. A savoir qu'en tant qu'arme anti-ange il n'y avait que Castiel ce qui était loin d'être suffisant quand les poulets célestes infesteraient le cimetière. Alors que Sam allait proposer un système de sceaux pré-tracés tout prêts à l'emploi faute de mieux Gabriel avait fini par avouer qu'il possédait un petit appartement et un garage où il avait entreposé deux ou trois babioles au cours des siècles dans le cadre de son programme de protection des témoins. Y compris des réserves d'épées angéliques.

Quelques secondes s'écoulent et l'air se trouble. Gabriel et Castiel apparaissent exactement au même endroit que précédemment, à ceci près qu'ils ont les bras chargés de sacs.

« Merci qui ? »


Trinity Cemetery, Détroit, Michigan –

Accroupi derrière une stèle de marbre gris, Sam attend. Attend.

L'herbe mouillée imbibe le tissu de son jean de boue froide. Une pluie fine et glacée éclabousse ses cheveux et pique sa nuque.

Sam jette un œil à Gabriel posté plusieurs mètres en face, à moitié caché derrière une autre pierre tombale et un buisson. Ce dernier lui fait un brusque signe et lui désigne la gauche de son index puis se cache aussitôt, se dérobant au regard de Sam. Ils arrivent. Quatre silhouettes zigzaguent entre les tombes et la végétation, deux d'entre elles portent quelque chose.

Sam murmure dans son téléphone le plus bas possible :

« J'ai un caisson en visuel. »

Il étouffe la réponse approbatrice de son frère dans la paume de sa main. La voix grave de Dean a tendance à porter, même si les anges sont encore loin on est jamais trop prudent.

Les silhouettes se précisent, la frappe des chaussures sur la terre flasque se rapproche. Le chasseur resserre sa prise sur l'épée argentée.

Castiel s'assoit sur une chaise, observe ses trois amis autour de la table.

Gabriel dissimule son anxiété derrière une façade décontractée mais les frères Winchester sont de véritables boules de nerfs aussi bien l'un que l'autre.

Le genou de Sam tressaille, il se balance sur son siège avec malaise, remet toutes les deux secondes ses cheveux en arrière. Quant à Dean... sa mâchoire menace d'exploser, les tendons flirtent avec leur point de rupture. Ses épaules sont aussi rigides que des blocs de pierre sous sa veste, ses yeux sont durs comme des silex.

Ils meurent d'envie de passer à l'action.

Castiel démarre son briefing.

« Pour des raisons de sécurité élémentaires, les Plumes ne vont pas arriver au point de rendez-vous par le même côté. »

Sam acquiesce en repoussant pour la énième fois les mèches châtains qui lui retombent sur le front : « On va devoir se séparer. Il nous faut les trois sinon l'accord avec la Mort sera caduc. »

L'ange ajoute que Mebahiah a privilégié la discrétion.

« Ça veut dire peu de trouducs de garde ? Tant mieux qu'on en finisse avec cette saloperie de Dieu à la con » gronde Dean.

Gabriel paraît sceptique. « Peu d'effectifs ? T'es sûr que ta couverture d'espion n'a pas sauté Cassie ? »

Ce dernier hausse les épaules « Je pense que si c'était le cas je serais déjà mort. »

« Pas sûr. Mebahiah est une vicieuse à ce que j'ai entendu dire – dit l'ancien archange – …sur un plan strictement platonique avant que quelqu'un ne pose la question. »

« Personne n'allait poser la question » réplique Sam avec un demi sourire.

« Alors c'est que tu manques dramatiquement de curiosité. » ponctue l'ex-archange avec une œillade narquoise.

Mettant fin à l'échange Dean se lève souplement, trop content de bouger enfin : « Allez on s'arrache. Et Sammy... tu fais équipe avec notre guignol national. »

« Hey ! » proteste le guignol en question.

« On sait pas ce que tu vaux en combat. – Dean donne une tape sur l'épaule de son frère qui le fusille des yeux – me regarde pas comme ça Sammy, tu devrais être content non ? Puisque vous êtes super potes ! »

Le bruit des pas se rapproche encore. Sam ose un discret coup d'œil derrière le coin arrondi de la dalle grise. Ils ne sont plus qu'à quelques mètres. Le chasseur voit très distinctement le caisson blindé porté par deux des quatre anges. Ils n'ont pas le droit de louper leur coup, de laisser passer leur chance. Récupérer les Pluplumes c'est leur meilleure chance d'arrêter le projet débile de Mebahiah. Elles sont là, comme prévu. Il suffit juste de les prendre. Sam inspire un coup et laisse les anges dépasser sa cachette sans intervenir.

C'est au tour de Gabriel d'entrer en scène.

L'ancien archange se relève comme un ressort de sa planque, sourire sardonique à l'appui. Il se place directement devant le quatuor et leur précieuse cargaison.

« Bien le bonjour messieurs. Ça baigne ? » Gabriel se met en garde et lève sa lame céleste en avant, l'épée jette un bref éclair blanc. En réponse quatre poignards surgissent entre les mains des anges.

« Tout doux mes chatons – claironne l'ancien archange en reculant d'un pas – veuillez poser le colis suspect sur le sol et reculer les mains bien en évidence. Le service des Douanes vous remercie de votre coopération. »

Profitant de la diversion, Sam atteint un premier ange d'un coup rapide et bien placé dans le dos. Bruit mat. Gargouillis. Lumière.

Il retire la lame enfoncée jusqu'à la garde d'un geste brusque et le corps s'effondre à genoux. Grâce à l'effet de surprise de son arrivée, Gabriel se débarrasse d'un deuxième adversaire qui se retrouve avec une arme plantée dans le thorax sans voir le coup venir. Au sens propre.

Les deux ennemis restants se replient autour du caisson, dos à dos, poignards au clair.

« A plat ventre, bras et jambes écartés ! » s'exclame Gabriel.

Sam roule des yeux. Délire sur les douanes encore ?

Les deux anges échangent un regard dubitatif, et bien sûr ne se mettent pas à plat ventre, bras et jambes écartés. Ça aurait été trop beau.

« Quoi ? » se défend le blond face à la mine du chasseur « On peut toujours essayer. »

L'un des deux anges se matérialise devant Sam qui pare l'attaque de justesse. Les lames crissent l'une contre l'autre et se séparent.

L'épée revient à toute vitesse vers son ventre, le Winchester se jette en arrière pour l'éviter. Il se faufile dans la faille et tente un coup d'estoc mais son adversaire disparaît. Sifflement à gauche. L'instinct fait réagir Sam qui s'écarte. Pas assez vite. Le tranchant mord son épaule, laissant une estafilade rouge feu.

L'ange sourit avec arrogance. L'humain attaque, vise le torse. Son arme est arrêtée à mi-course par sa jumelle. Les deux poignards croisés sont engagés dans un rapport de pure puissance. Sam fait peser toute sa force mais il sait que c'est insuffisant. Il grimace, il va lui faire ravaler son petit sourire supérieur à ce trouduc ailé !

Les muscles de son bras tremblotent sous l'effort constant, les vibrations se répercutent et font teinter l'acier. Impasse du combat. Dangereux. Se dégager, vite. Sam assène un grand coup de pied dans le ventre de son opposant, l'éjectant plus loin. Il ne lui laisse pas le temps de retrouver son équilibre qu'il est déjà sur lui. Sur sa gorge. Mais la terre spongieuse se dérobe sous ses pas, il dérape et perd son avantage.

L'ange attrape sa tête et l'écrase avec violence contre son genou. Deux fois. Sa vision tangue et se brouille, ses oreilles bourdonnent. Sa langue métallique de sang.

« Dommage, j'ai ordre de ne pas te tuer – dit l'ange d'une voix grave – mais je peux t'abîmer sans problème. » Sans le moindre effort, il l'agrippe par le col et le remet sur ses pieds. En guise de réplique Sam lui crache sur les yeux le sang qui emplit sa bouche. L'ange jure et le lâche par réflexe pour ôter le liquide qui gêne sa vision.

Secousse. Les genoux de Sam fléchissent à la collision du sol mais il ramasse son épée et l'enfonce vivement dans l'abdomen du véhicule. Il appuie sur l'arme pour qu'elle entre plus profondément dans les chairs, arrachant un cri à son adversaire. La plaie béante grésille et un éclair de lumière noie le corps déserté par la vie.

C'est terminé.

Sam souffle et arrache le couteau au cadavre. Il cherche Gabriel, il avait suffisamment à faire avec l'ange pour se préoccuper de lui. Où est Gabriel ? Sam repère une large trace de sang sur une pierre tombale. Elle est fraîche.

« Gabriel ? » appelle-t-il.

Il entend un hurlement. Tout prêt. Inquiet, il se précipite vers le bruit. Un autre flash blanc illumine le cimetière et il aperçoit Gabriel qui se relève de derrière une stèle, du sang ruisselle de son épée.

« Hum je dois être un peu rouillé, mais le mien était coriace. Devait être un soldat de classe supérieure " dit-il en essuyant la lame sur son pantalon déjà généreusement taché de boue.

« Le mien aussi. Coriace. » répond Sam, la bouche enflée et brûlante. Il écarte le tissu de sa veste pour examiner rapidement la blessure sur son épaule. Rien de grave, elle est fine et nette. « Il a dit un truc bizarre. Je le sens vraiment pas. » Son expression est soucieuse.

« Il a dit quoi ? » interroge l'ex-archange.

« Qu'il avait ordre de ne pas me tuer. »

Gabriel plisse le front.

« Merde. »

« Je te le fais pas dire. Ce genre de trucs... »

« ….puent la mort. » achève Gabriel.

Ils retournent vers le caisson. Au moins ils ont une Plume.

Arrivés devant la boîte blindée ils froncent les sourcils de concert en remarquant ce qu'aucun d'eux n'avaient eu le loisir de voir auparavant. Le caisson est gravé de symboles minuscules.

Gabriel passe une main sur les runes glacées. « Le contenu est rendu invisible et intraçable à toute perception démoniaque ou angélique. »

Sam n'est pas sûr de saisir, Gabriel affiche une expression sombre qui ne lui dit rien de bon : « C'est une bonne ou une mauvaise chose ? »

L'ancien ange hésite une fraction de secondes.

« Ça dépend. Meby et sa clique de dingos ont sans doute des opposants, les symboles leur permettent donc d'escamoter la Plume et de la balader incognito, c'est sûr. Le problème c'est que si elle est cachée aux anges... »

«...elle est aussi dissimulée à Castiel. » termine Sam, l'estomac noué.

« Autrement dit... »

« Autrement ça pue la mort. »

« Peut-être. On va le savoir tout de suite. » fait Gabriel en désignant le coffre d'un mouvement de tête.

Sam pose un genou par terre, insère la pointe de l'épée dans l'anse du cadenas et la brise d'un coup sec accompagné d'un « clang » sonore. Gabriel babole et Sam n'arrive pas à déterminer si c'est du stress ou de l'excitation qui perce dans sa voix « Hey gamin, tu ne te sens pas une âme de pirate ? Le coffre au trésor et tout et tout ? »

« J'aime pas les perroquets. Ça pue, ça pince, ça insulte. Et je suis sûr que c'est fichu de t'assommer avec sa jambe de bois. »

« Mais t'aimes le rhum pas vrai ? Tout le monde aime le rhum. J'ai envie de boire du rhum. Quel goût ça a en vrai ?

Sam soulève le couvercle. Les propos de son interlocuteur s'assourdissent dans ses oreilles. Son visage se décompose.

Le caisson est vide.

Vide.

Absolument. Entièrement.

Vide.

[…..] " Alors Sam en tant que pirate, t'es plutôt moustaches filtre-bière, petites tresses à perles ou mono-boucle d'oreille comme les « vrais mecs ? »

Sam ne répond pas, Gabriel voit ses traits s'affaisser. L'ancien archange n'a pas besoin de voir ce qu'il y a dans le coffre, ou plutôt ce qu'il n'y a pas. Il le sait très bien, c'est qu'il craignait depuis le début. Pourtant il le fait quand même, il regarde quand même. Et ne dit plus rien. Lui non plus.

Retrouvant ses esprits, Sam compose le numéro de son frère avec empressement. « Dean ! Ils sont vides ! Les coffres sont vides ! » s'exclame-t-il.

« Je sais. Je viens de m'en rendre compte. » Et Dean raccroche sans préavis.

Sam range l'appareil dans sa poche et c'est sans surprise que Castiel flanqué de Dean apparaissent dans le vide une poignée de minutes plus tard.

« On s'est fait blouser comme des cons. » commente l'aîné Winchester.

Personne n'en rajoute, bien trop conscients que leur meilleure et sans doute unique chance d'empêcher Mebahiah de créer le Dieu des barjos vient de s'envoler. Dans tous les sens du terme sans doute. Alors qu'ils pensent de concert, les yeux rivés sur le caisson : « On est dans la merde. » l'air s'emplit d'un concert de froissements d'ailes.

Une douzaine d'anges en costumes-cravates noirs surgissent, aussi expressifs que des statues de granite. Ne jamais penser trop tôt, songe Sam avec amertume.

« Veuillez nous suivre. » dit un homme de taille moyenne à la voix pédante « Est-il utile de préciser que toute tentative de résistance sera vouée à l'échec ? »


Le comité d'accueil les conduit vers un endroit plus dégagé du cimetière, un endroit où les tombes sont un peu plus clairsemées et la végétation moins entretenue. Dix autres anges sont déjà là-bas.

« Allez, avancez. » Le contact froid et tranchant d'une lame se presse contre la gorge de Sam pour le forcer à marcher, Dean, Castiel et Gabriel sont dans la même glorieuse situation. Les anges les obligent à s'arrêter devant une grande étendue d'herbe vierge.

Un ange blond, plutôt grand, vient à leur rencontre. « Les Winchester n'ont rien ? » s'enquit le nouvel arrivant d'un ton de commandement.

« Non. Intacts. » répond celui qui pose son arme sur la carotide de Dean.

L'arrivant attrape le menton de Sam entre ses mains et examine la mâchoire sanguinolente, un peu dubitatif. « Mmm pas tout à fait ce que j'appelle intact. »

« Dommages mineurs. »

« Rien qui ne soit aisément réparable. » reconnaît l'ange blond en lâchant le menton douloureux du chasseur « Castiel, je savais que tu nous trahirais... tu es tombé bien bas, vraiment. Un déshonneur pour notre espèce toute entière. – il s'avise d'une présence inattendue – Oh mais ce ne serait-ce pas ce bon vieux Gabriel ? » ricane-t-il « Enfin...ce qu'il en reste c'est à dire plus grand-chose. Je pensais que tu avais grossi les rangs de la lie de l'Humanité qui s'entasse dans les caniveaux. »

Les yeux mordorés de Gabriel lancent des éclairs de rage. Il se jette en avant mais deux anges lui bloquent le passage avant qu'il n'ait pu avancer de deux pas. « N'oublie pas à qui tu t'adresses, Sariel ! » siffle-t-il.

« A qui je m'adresse ? Mais à personne, Gabriel. A personne. Tu n'es pluspersonne. Tu vas faire quoi ? M'agiter ton... humanité au visage ? »

Un rictus amer déforme le visage de Gabriel. « Mesure tes paroles. Il fut un temps où tu te traînais à mes pieds. Tu aurais préféré te trancher la gorge toi-même que d'oser proférer le moindre mot plus haut que l'autre en ma présence. »

« Il fut un temps, peut-être. Mais les temps changent. Il faut savoir s'adapter. »

Gabriel plisse les yeux. Si seulement il pouvait écraser cet immonde petit cancrelat et lui arracher les plumes à mains nues.

« Toi par contre tu ne changes pas, toujours le larbin de madame. On sait tout de suite lequel porte la culotte dans le couple...elle est plutôt quoi d'ailleurs ? »

« Elle est plutôt quoi quoi ? » L'air martial de Sariel vacille un instant, remplacé par une expression déboussolée nettement moins professionnelle.

Gabriel soupire avec exagération les lèvres arquées d'une moue goguenarde. « Elle est plutôt dentelles ? String ? Tanga ? Shorty ? Boxer ? » interroge-t-il sans y toucher. Il observe quasiment les information faire leur chemin dans le cerveau de l'ange. Les traits de Sariel se noircissent brusquement. Ah ça y est. Il a compris, triomphe Gabriel en poursuivant : « Kangourou ? Culotte parachute ? Slip italien ? »

Une lueur s'allume dans le regard de l'assistant. Colère.

Mais l'attitude de l'ensemble des anges s'altère brusquement.

Quelque chose qui vient de se produire. Quelque chose que les humains ne peuvent pas voir, ne peuvent pas sentir. Toute l'animosité émanant de Sariel s'éteint comme une bougie que l'on souffle, il ne regarde même plus son interlocuteur. Un frisson presque imperceptible parcourt l'assistance. Les anges pivotent d'un même mouvement vers la droite. Interloqués, Sam échange un regard avec Dean. Que se passe-t-il ?

Ils attendent, rien ne se produit. Rien du tout. Les anges sont figés comme des chiens de chasse. Immobiles. Dans un parfait silence.

Sam tire sur la manche de Gabriel pour capter son intention, n'osant pas briser le calme pesant.

« Il se passe quoi ? » articule-t-il silencieusement. Gabriel ne lui renvoie qu'une grimace en réponse. Soit il n'en sait pas plus que lui, soit il se doute de ce qu'il va arriver et ce n'est définitivement rien de bon. Castiel est sourd à toute tentative pour attirer son attention, dans la même attitude que ses homologues.

Et puis alors qu'ils attendent toujours, le cadet Winchester finit par discerner un bruit. Régulier. Spongieux. Quelqu'un approche. Les autres ont entendu aussi. Il voit son frère modifier légèrement ses appuis pour être prêt en cas de combat.

Le bruit résonne plus fort. Plus fort.

Et la source du bruit apparaît.

C'est un homme en costume noir. Son manteau bat contre ses genoux comme des ailes de corbeau. Un homme est émacié, pâle. Décharné. Un cadavre qui marche.

Son visage creusé et cave ne reflète pas la plus petite once d'émotions, ses pommettes tellement pointues qu'elles menacent de déchirer la peau. L'une de ses mains aux doigts osseux est solidement renfermée autour d'une canne d'argent. La canne s'enfonce dans l'herbe boueuse, soulève des mottes de terre à chaque impact. Pourtant les chaussures et le pantalon de l'homme sont étrangement immaculés.

La Mort darde ses orbites ternies sur le cimetière, sa cravate grise se balance au rythme de ses enjambées. Sa canne martèle le sol, implacable. Il passe devant les quatre hommes encerclés par une vingtaine d'anges sans leur accorder d'attention.

Ses phalanges effilées plongent dans l'une des poches de sa veste, comme un aigle fond sur sa proie. Il en ressort une veille montre à gousset aussi patinée et usée que ses yeux. Il s'arrête devant un large espace dégagé et observe la course de la trotteuse une fraction de seconde avant de la ranger.

« Je suis dans les temps. » dit-il pour lui même. Il repose la montre dans sa poche. Quand il retire sa main de la mâchoire de tissu il ouvre de nouveau ses doigts minces. Sur la paume blafarde sillonnée de rides reposent quatre chevalières agglutinées les unes aux autres.

Entrepôt, Douglas, Wyoming –

Mebahiah fixe l'horloge accrochée au mur de béton. Elle ne se laisse pas gagner par la nervosité de ses partisans. La nervosité qui dégouline de leurs postures, de leurs regards. De leurs Grâces.

Elle ne quitte pas les aiguilles des yeux, elle attend l'heure convenue. Tout doit être impérativement synchronisé à la perfection. La formule d'ouverture de la Cage et celle d'extraction des Grâces doivent être coordonnées et s'achever à l'instant précis où le Cavalier désolidarisera les anneaux. Une triple contrainte.

Moins d'un dixième de millimètre d'écart entre les bagues et moins d'un dixième de seconde de latence. Une brèche infime. Une brèche suffisante.

La Mort est seul capable d'un tel exploit en tant que possesseur de l'une des quatre bagues. Et même lui ne peut offrir qu'un entrebâillement d'une brièveté défiant toute concurrence. Ils ne peuvent pas faire mieux, ils ne peuvent pas faire plus. Et de toute façon ils n'ont pas besoin de plus. Ils ne veulent que les Grâces.

Ça va fonctionner. Il le faut. Mebahiah se force à respirer calmement. La stratégie a été longuement étudiée. Ça va aller. Elle fixe l'horloge accrochée au mur de béton. Ne pas être nerveuse. Non, ne pas être nerveuse. Attendre. Simplement attendre.

Trinity Cemetery, Détroit, Michigan –

La Mort consulte une nouvelle fois sa montre à gousset.

« Vous ne pouvez pas faire ça ! Vous ne pouvez pas ! » hurle Sam.

Dean renchérit de plus belle « Arrêtez tout ! Stop ! Cette Cage ne doit pas s'ouvrir !Arrêtez ! »

Ils ont beau crier à pleins poumons, La Mort ne les écoute pas.

« Mais laissez-nous passer, bordel ! » rage l'aîné Winchester aux anges qui leur barrent la route.

« Dégagez ! » « Hors de mon chemin bande d'enfoirés ! »

Les trois humains et Castiel essayent de se frayer un passage à coups d'épées et de poings mais c'est peine perdue. Ils sont impuissants, les anges les encerclent et ils sont beaucoup trop nombreux. Un mur de poignards et de costumes contre lequel ils ne peuvent lutter.

Sam rue en avant avec rage, Dean distribue des coups de poings à tour de bras, Castiel et Gabriel engagent des escarmouches perdues d'avance. Un ange exaspéré par les multiples tentatives finit par lâcher un avertissement d'une vois ennuyée : « On ne peut pas vous tuer mais un bras ou une jambe en moins devrait vous calmer ! »

Le Cavalier de l'Apocalypse porte son attention sur les quatre insectes qui s'agitent bien fort. Bien fort et bien inutilement. « Navré, un marché est un marché. Vous avez échoué. »

« On a été piégés ! » clame Sam.

« Un marché est un marché. » répète-t-il, implacable. « Je me dois de respecter ma part puisque vous n'avez su respecter la votre. »

« Vous ne devez pas ! – s'indigne Castiel – Vous savez quelle catastrophe cela amènerait, n'ouvrez pas la Cage !

« Le nouveau Dieu de Mebahiah est une pure abomination, vous ne voulez pas être complice de ça ? » ajoute Gabriel à moindre volume.

Les cris de Sam couvrent la voix de Gabriel : « Arrêtez ! Et si Lucifer sort ?! Vous ne pouvez pas ! »

Leurs protestations se mêlent en un brouhaha de vociférations indistinct.

La Mort range sa montre. « C'est l'heure. » mumure-t-il. Et ce simple murmure suffit à faire taire les vociférations. L'angoisse irradie les visages, coupe les respirations.

Le cavalier jette les anneaux dans l'herbe et ferme les yeux.

Il mobilise toute sa force de concentration et tend sa main vers les quatre bagues. Il inspire et souffle profondément. Avec une minutie et une lenteur extrême, le Cavalier accroche son mental à l'anneau qui était sa possession autrefois. Son anneau. Il s'accroche point par point, enveloppe le métal avec légèreté, sans peser sur la matière.

Il baigne les formes dans l'océan de son esprit. Dessine et glisse sur les contours. Douces vagues et caresses spirituelles. Quand il se juge prêt il annonce un sobre : « Allez-y. » Sariel lève à la hauteur de ses yeux son poignet muni d'une montre et récite l'exorcisme d'ouverture. La terre tremble.

Le Cavalier se concentre intensément. Son esprit se fait souffle. Se fait rêve. Il s'infiltre à la jonction des chevalières et imbibe l'interstice de sa présence. Lentement, lentement, il dilate l'espace. Avec la plus grande prudence il sépare les bordures des bagues. La manipulation est très délicate. Très fine. Trop d'écart et la Cage ne s'ouvrira pas, pas assez et les deux archanges s'introduiront par l'ouverture. C'est un travail d'orfèvrerie. Une dentelle fragile et imperceptible pour tout autre que lui.

Un lourd grondement sature l'atmosphère, Sam sent le sol vibrer sous ses pieds, jusque dans ses côtes. Le vent cingle l'air, voudrait écorcher sa peau. La terre se fait avaler par le vide vertigineux. Aspirée par le néant. Des souvenirs remontent à la surface.

La Cage. S'ouvre.

Sariel ne se détache pas du cadran de sa montre, le minutage doit être parfait.

Et le minutage est parfait. Il prononce la dernière syllabe à l'instant même où Mebahiah articule la sienne à 1 358 miles de là. A l'instant même où la Mort finalise l'écart les anneaux. L'espace infinitésimal crée une anomalie dans le processus, l'abîme se met à fluctuer sur lui même comme une mauvaise réception télévisée.

Sans la moindre seconde de répit, le Cavalier relâche la pression spirituelle et les chevalières se ressoudent. N'ont jamais été séparées. En simultané l'assistant entame l'incantation de fermeture pour s'assurer que les occupants de la prison ne puissent définitivement pas sortir.

Le gouffre tressaute toujours et ne disparaît pas. La clôture impulsée par Sariel n'est que théorique grâce à la distorsion engendrée.

Deux immenses colonnes bleutées s'échappent du vide déformé par intermittence. Deux tourbillons de lumière torsadée d'où fusent des lames de vent sifflantes. Deux cyclones miniatures. Leur lumière est bien trop éclatante, bien trop pure. Les trois humains chahutés par les bourrasques sont obligés de cacher leurs visages pour ne pas avoir les iris brûlées.

Ce sont les Grâces de Lucifer et de Michel vomies par la Cage.

Sam croit entendre la voix de Lucifer hurler dans la tourmente mais peut-être n'est-ce que le vent. Oui c'est sûrement le vent. Sûrement. Le découragement plombe le creux de son estomac. Il voit le même abattement sur le visage défait de Dean, sur celui de Gabriel encadré de mèches dorées bousculées en tous sens. Le même désespoir dans les yeux abattus de Castiel.

Ils n'ont rien pu faire pour l'empêcher, ils ne peuvent rien faire pour l'empêcher. Ils sont là, contraints d'assister sans intervenir, réduits à l'état contemplatif par une horde de mégalos ailés. Contraints à l'immobilité. Contraints de regarder sans agir, un goût de cendres dans la bouche. Amer. Un goût de bordel de merde ça n'aurait jamais du arriver.

Maintenant que Mebahiah possède les Grâces de quatre Archanges, comment vont-ils arrêter cette folle ? Comment ?! Ont-ils seulement l'ombre d'une chance ?

Les Grâces s'élèvent dans le ciel et les panaches de lumière finissent par disparaître. Aussitôt le vent et la terre se taisent, l'énorme trou béant se brouille une dernière fois et, brusquement, n'est plus là tout simplement.

Le calme est revenu aussi vite que le tumulte a commencé. L'air semble frais, lavé comme après l' orage. Jamais le silence n'a été aussi plaisant.

La sensation est cependant gâchée par une question qui tourne en boucle dans le cerveau de Sam. Comment vont-ils faire ? Comment vont-ils faire ? Un rictus cynique tord ses lèvres au milieu de la chape de découragement : au moins Lucifer est toujours enfermé, déjà ça de pris.

« Il s'est barré. » dit soudainement Dean.

«Hu ? »

« La Mort. Il a foutu le camp. »

Sam promène un regard circulaire sur les lieux, en effet la silhouette cadavérique est introuvable.

« Et si on foutait le camp nous aussi au lieu de bavasser comme des pies au salon de thé ? » glisse Gabriel à mi-voix. « Pendant qu'ils ne font pas attention à nous, on file à la Winchester. »

Ça paraît assez peu réalisable, Sam ne veut pas jouer au pessimiste mais ils sont toujours encerclés dans le sens littéral du terme et pas exactement par des enfants de chœur. Le blond semble lire le scepticisme sur son visage et s'apprête à rétorquer quelque chose mais il est devancé par une voix nettement plus féminine. Quoique atrocement froide.

« Vous n'irez nulle part. »

Une femme leur fait face, Sam ne la reconnaît pas. Elle est plutôt grande mais sa stature est très fine, très frêle à tel point qu'il a l'impression qu'elle se casserait comme une allumette au moindre contact. Les os de ses épaules saillent sous la veste de son tailleur bleu vif comme des épaulettes. Les angles de son visage mince sont encore durcis par l'éclat de ses yeux anthracite. Ses longs cheveux blonds sont montés en chignon sur sa nuque, elle ressemble à une femme d'affaire.

Un demi sourire étire les lèvres éclatantes de la femme. Un sourire qui ne remonte pas dans ses yeux, un sourire qui file la chair de poule à Sam.

La vision de Gabriel se voile de rouge, sa voix cristallisée de rage claque.

« Mebahiah ! On vient savourer sa petite victoire ?! » Il sort son épée angélique.

Sam réagit au quart de tour au nom de Mebahiah et se précipite sur Gabriel pour le ceinturer. Il referme ses bras autour du corps agité et l'écarte de la femme en le secouant un bon coup : « Gabriel ! Du calme ! »

« Lâche-moi, Sam ! Lâche-moi ! Je vais- » Gabriel se débat mais Sam resserre sa prise et frappe le poignet de l'ancien archange avec son genou. L'arme tombe à terre. « T'as plus tes pouvoirs ducon. » murmure Sam. « Calme-toi ! » Il imprime une autre secousse. Le voile rouge se délite, Gabriel cesse de se débattre, la colère afflue toujours mais elle est contenue. Le chasseur le lâche avec prudence.

Mebahiah ne se départit pas de son expression : « Bonjour Gabriel, tu as l'air d'aller plutôt bien depuis la dernière fois. J'en suis ravie. » Sam pose une main sur l'épaule du sus nommé au cas où. Mais Gabriel ne bronche plus. « Perdre ton sang-froid de cette manière ne te ressemble guère mais il est vrai que tu as quelques raisons de m'en vouloir. » poursuit-elle doucement.

Bel euphémisme. Sam surveille Gabriel et accentue la pression sur l'épaule pour le retenir. Il ne bronche toujours pas. Il recompose les morceaux de son masque d'impassibilité ironique et les plaque sur la chair de son visage. Mais le masque est découpé de fissures qui laissent entrevoir ce qui se cache dessous. Les fissures suintent de promesse de mort.

« Tu le regretteras – menace-t-il – d'une manière ou d'une autre je te ferai la peau. Tu aurais dû me tuer quand tu avais l'occasion, tu te mordras les doigts de ne pas l'avoir fait. »

Mebahiah hausse un sourcil. « J'ai besoin que tu restes en vie. – elle ne précise pas bien sûr que c'est uniquement dans le but de conserver sa Grâce. Elle promène son regard sur les autres – J'ai besoin que vous quatre restiez en vie. – elle fixe l'ange du jeudi – Même toi Castiel, malgré ta... trahison. »

« Tu savais – répond l'ange avec une moue de dégoût – tu savais que je n'étais pas de ton côté. Tu m'as mené en bateau depuis le début ! »

« Bien sûr que je le savais. »

« Mais les gardiens des caissons étaient de classe assez élevée pour de simples ...sacrifices ! » crache Castiel avec colère.

« Il fallait que tout paraisse crédible, n'est-ce pas ? Il ne fallait pas que ce soit trop facile, ni trop difficile d'ailleurs. Et puis, tu pensais vraiment que la transaction des Plumes allait se finaliser directement dans le cimetière ? Allons, Castiel, tu connais leur valeur... »

Un ricanement lui coupe la parole. Gabriel.

« Meby sérieusement à propos du cimetière tu n'as rien trouvé de mieux ? Trinity Cemetery ? Sans blague ? »

Une lueur d'amusement fugace traverse les yeux de la Principauté : « J'admets avoir hésité entre le Trinity et le Holy Cross Cemetery. Adapté, n'est ce pas ? Appelle ça un clin d'œil. »

L'ange au trench-coat ne relève les jeux de mots de mauvais goût et pose la question qui importe vraiment : « Qu'est ce que tu veux, Mebahiah ? »

« Exactement ce que tu m'as donné. » dit-elle tranquillement, la satisfaction infuse sa voix.

Castiel lui retourne un regard surpris.

La Principauté s'explicite.

« Oh, tu n'en as pas eu conscience mais tu as fait exactement ce que je voulais. »

« Et que voulais-tu ? »

Elle sourit.

« Les Winchester. »

Les deux frères aimantent leurs regards l'un à l'autre.

Mebahiah continue :

« Tu me les as livré sur un plateau d'argent, je t'en remercie tu étais le seul à pouvoir le faire. Vois-tu, Castiel il y a une information capitale que nous t'avions caché. Les vaisseaux que nous avons sélectionné pour contenir notre Nouveau Dieu, ce sont eux, les Winchesters. Plus particulièrement Sam pour diverses raisons, mais Dean ferait aussi l'affaire a priori. »

Sam et Dean dégainent leurs lames. « Pas touche poupée ! » s'exclame Dean.

Mebahiah s'approche vers eux, les deux mains tendues vers leurs fronts dans l'évidente intention de... « Non ! » rugit Castiel.

Il s'élance vers les Winchester et pousse la Principauté de côté de toutes ses forces. Elle vacille et Castiel se jette en avant. Il la précède d'un quart de seconde et pose ses index sur les têtes respectives des chasseurs. Il les zappe directement à l'intérieur du Bunker, suivi de près par Gabriel. L'ange n'enregistre qu'une seule chose avant que ses trois amis ne disparaissent. Les iris verts de Dean agrippés aux siens, gorgés de protestations et d'inquiétude.


Dans le Bunker, bien à l'abri grâce aux symboles anti-anges qui truffent le bâtiment et grâce aux marques gravées sur leurs côtes (Gabriel avait subi le même traitement quelques jours plus tôt) les trois hommes tournent en rond. Attendent fébrilement le retour de Castiel.

Mais Castiel ne revint pas.


Oui je sais je suis ignoble de terminer là XDDD

Un petit commentaire pour la pauvre auteur ?

Malheureusement je ne sais pas quand arrivera la suite : jusqu'aux vacances de Décembre j'ai mes matières non-partiels qui demandent une grosse somme de boulot (exposés, contrôles, commentaires, dissertes etc) et en Janvier j'ai mes partiels. Mais évidement je ferai le plus vite possible ^^