14.
Même si elle et le cadet de ses fils ne représentaient plus Skendromme Industry, Karémyne et Hoby portaient toujours leur nom prestigieux et à ce titre, le nombre d'invitations à des événements divers n'avait absolument pas diminué depuis qu'ils avaient perdu leur empire.
- Comme si j'avais envie d'aller à un concert philarmonique ! râla Hoby en finissant néanmoins de s'apprêter.
- Ne fais donc pas ton ronchon, pria Sophèle qui l'avait regardé s'habiller. Tu adores la grande musique. Pour une fois ta mère sera heureuse d'avoir à ses côtés un garçon qui apprécie ce genre musical et qui ne passera pas les deux parties de la représentation sa console de jeux entre les mains et les écouteurs dans les oreilles.
- Oui, avec un petit « yeah » des plus inconvenants dans le silence solennel du lieu quand il passe les niveaux, gloussa Hoby.
- Tu es beau tout plein, fit-elle en venant comme à son habitude lui faire son nœud et lisser les revers de son smoking. Passe une bonne soirée, amour de ma vie.
- Et toi veille bien sur vous deux, fit-il tendrement, sa main sur le ventre de son épouse. Il me tarde qu'Aldie soit parmi nous pour que nous l'annoncions à tous.
- Je crois que Sky et Delly s'en doutent, remarqua Sophèle. Ils ont été très attentionnés l'autre soir quand ils nous ont invités à dîner.
Elle passa la langue sur ses lèvres.
- En parlant d'enfant, il y a une solution pour Ayvi et les gamins ? Le duplex était quand même au nom d'Aldéran et au sien. Elle ne peut pas s'en faire chasser ! ?
Hoby fit la grimace.
- Il est peut-être à leur nom, mais il est référencé dans la liste du patrimoine immobilier familial. Tout comme pour le divorce, Aldéran a donc le droit de prendre unilatéralement la décision, avec sa nouvelle épouse. Mais vu que nous connaissons désormais la vérité, tout cela est l'œuvre exclusive de Tervysse Nol !
- Tu vas aider Ayvi.
- Je trouverai toujours à la reloger, mais cet appart, Aldie et elle l'ont choisi la première fois qu'elle a été enceinte, après qu'ils se soient mis en ménage. Cela représente plus que les murs et le mobilier. On verra, chaque jour qui passe est gagné pour Aldéran, il faut y croire. Bonne soirée à toi, ma beauté.
- A toi aussi.
Hoby était passé prendre sa mère à son propre appartement et ils s'étaient rendus au Grand Opéra de Ragel.
Une corbeille était réservée à l'année pour les descendants de Dankest Skendromme aussi ce fut selon leur habitude que Karémyne et Hoby la gagnèrent pour s'installer confortablement en vue du concert.
Le premier étage de la grande salle était uniquement composé de vastes corbeilles qui étaient destinées aux spectateurs de marque qui y disposaient d'une vue imprenable et d'une tranquillité absolue à l'abri d'indiscrets photographes ou de simples badauds.
Sur son programme, Karémyne avait constaté avec plaisir que les solistes annoncés se présenteraient bien sur scène et elle s'apprêtait à passer une excellente soirée.
En dépit de l'épaisseur des portes, elle perçut l'agitation soudaine dans le couloir.
- Vas voir, Hoby.
Il se leva, entrouvrit le battant, jeta un coup d'œil et revint s'asseoir.
- Rien de particulier. Juste une bonne femme en manque de reconnaissance médiatique et qui avait fait venir quelques photographes. Ils sont partis dans la direction opposée. N'y prêtes pas attention, maman.
Le calme revenant, Karémyne allait accepter l'explication du cadet de ses fils quand elle vit, presque de l'autre côté de la salle, un couple prendre place dans une corbeille quasi identique à la sienne.
En robe bleu électrique, magnifique, et comme à l'habitude surchargée de ce qu'elle appelait « ses colifichets chéris » mais qui étaient loin d'être faux, Tervysse s'était posée dans l'un des deux fauteuils, désignant l'autre à son époux roux portant une longue veste d'un vert émeraude par-dessus des pantalons crème.
- Aldie…
Les lumières s'éteignant, elle reporta son attention et ouvrit grand ses oreilles à la musique, sachant cependant qu'elle n'allait plus autant apprécier le concert.
Après l'entracte, la représentation avait repris, dans le silence respectueux d'une assemble de connaisseurs.
Peu avant les dernières mesures, sa mère conquise par la virtuosité des deux violonistes, Hoby avait repris ses jumelles et les avait dirigées vers la corbeille occupée par Aldéran et Tervysse.
Il les avait observé un petit moment et allait les abaisser quand il vit Aldéran tourner la tête dans sa direction et en dépit de la distance le fixer avec curiosité.
15.
- Ca prend trop de temps, grogna Skyrone, le nez dans son microscope préféré.
- Quoi, tu n'es pas content qu'il manifeste quelque chose qui ressemble à une réaction ? ! protesta son cadet.
- Cinq semaines au lieu de trois pour qu'il commence à émerger, poursuivit Skyrone en encodant ses observations de la plaquette avant d'en poser une autre dans son appareil.
- Mais je t'assure que ce n'était pas innocent s'il s'est tourné vers nous ! insista Hoby.
- Aldie a souvent été dans cette salle. La réaction que tu m'as décrite tient davantage du : je ne suis pas à ma place habituelle et il a dirigé son regard vers notre corbeille.
- Cela signifie bel et bien que des sensations et des souvenirs lui reviennent, martela Hoby. Je te trouve bien réservé, froid, sur ce coup !
- Je suis un scientifique, Hoby. Je ne me réjouis jamais quand je n'ai pas tous les éléments entre les mains.
- Tu parles d'Aldéran comme d'une de tes expériences ! grimaça son cadet.
- Il y a de ça. Je tente avec quelque chose qui m'est totalement inconnu et je n'ai aucune certitude quant à l'issue de tout cela.
- Comment peux-tu parler ainsi, Sky ? se lamenta Hoby. Finalement, tu es pire qu'Aldie quand tu considères professionnellement ce qui t'entoure avec un tel détachement !
A la stupéfaction des scientifiques présents dans la salle de laboratoire, Skyrone empoigna son cadet par les épaules et le colla au mur.
- Et toi, tu t'es entendu ? siffla-t-il en le foudroyant de ses prunelles marron. En trois mois, tu as fait passer Aldie de son piédestal au sol où tu l'as foulé aux pieds à chaque occasion avant d'à nouveau prendre sa défense. Et quand on se lance dans une option de folie pour gagner sur tous les plans, tu arrives encore à n'être satisfait de rien ! Aldéran, Eryna et moi ne nous sommes pour ainsi dire jamais mêlés de ta façon de diriger SI, laisse-nous agir dans notre domaine et patiente avec nous.
Il relâcha son cadet.
- Et ne t'avise pas de la moindre imprudence qui trahirait notre espoir ou qui mettrait la puce à l'oreille de Nol quant à l'évolution d'Aldéran. Tiens-toi à carreau, un point c'est tout !
- Mais, je dois bien pouvoir faire quelque chose ?
- Oui, rentre auprès de ta femme et attendez paisiblement votre bébé.
- Sophèle se doutait que Delly et toi… Pas d'autre conseil, Sky ? fit Hoby qui s'était lui aussi apaisé.
- Cherche-toi un nouveau boulot ! Tu as une Maîtrise en Gestion, tu devrais rapidement trouver dans une grande entreprise.
- Rien n'aura la saveur de SI, mais il faut effectivement que j'en fasse le deuil. Désolé, Sky, je me suis laissé emporter – mais si tu avais idée de ce que j'ai ressenti quand j'ai constaté qu'il était à nouveau capable d'une réaction dans le dos de cette Nol.
Le visage de Skyrone se détendit, s'attrista aussi.
- Nous tous n'attendons que ça, mais ne croyons pas non plus aux miracles. Aldéran a une partie extrêmement fine à jouer et il lui manque presque tous ses moyens habituels ! Et ne t'avise plus de venir galoper ici.
- Comment suivras-tu son évolution ?
- Grâce aux insectes espions de Toshiro et aux micros de Talvérya. Allez, file chez toi.
- Où est mon époux ? ! glapit Karémyne quand une image noire apparut son écran.
- Quoi que tu aies pu croire comme infos récentes, il pisse son sang dans une de mes caches, tout comme tes deux gamins aînés dorment pour un bon moment dans une autre.
- Quoi ? Hoby ? Cette voix m'est inconnue ? Je ne reconnais aucun membre du CA, de mon temps, ou du tien ?
- Synthétiseur de voix, fit celle d'un autre clone mémoriel de Toshiro, uniquement affecté à Skendromme Industry. Très pointue technologie, j'aurai besoin de temps pour l'isoler et la rendre identifiable.
- Avec les micros placés dans La Citadelle, Toshiro a pu opérer le recoupement avec une totale certitude : celui qui te parlait, c'était Jorhel Nol.
- L'âme damnée de sa sœur, fit Karémyne à l'adresse de son mari. Voilà qui verse une pièce de plus au dossier que je monte contre elle.
- Alors, on finira bien par la coincer ? fit Albator qui se sentant inutile dans cette partie avait regagné l'Arcadia depuis un moment.
- Si on n'y arrivait pas, je te laisserais utiliser ta méthode, laissa-t-elle froidement tomber.
- Vraiment ?
- En qualité d'assassin, tu es le meilleur !
- Il est exact que c'est la seule chose que j'aie jamais su faire, admit-il avec amertume.
Karémyne serra alors fort son bras.
- Ca et de magnifiques enfants !
Albator sourit alors, apaisé une nouvelle fois par l'amour absolu de sa femme.
Le cœur serré, Ayvanère considéra ses trois fils debouts dans le hall du duplex.
- On doit vraiment partir ? chuinta Alyénor.
- Oui, nous ne sommes plus chez nous.
- C'est papa qui l'a dit ?
- Pas lui, une femme qui ne nous aime pas.
- Où on va ? interrogea Alguénor.
- Hoby nous prête l'île de sa famille, pour un temps.
- Alors, on va revenir ici après ! se réjouit Albior. Oh oui, j'en suis sûr ! Et papa aussi !
Ayvanère caressa tendrement les boucles couleur d'acajou de l'intuitif garçonnet.
- J'espère que tu as raison. Allons-y, le taxi nous attend.
