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BOOGEYMAN


Le bruit de ses pas résonnait, fort et clair, dans l'immense chaufferie silencieuse. Il y régnait une pénombre dense et surnaturelle que la lueur faiblarde des rares fourneaux vaguement actifs parvenait difficilement à percer. Un martèlement lointain faisait ponctuellement trembler la structure en métal sur laquelle semblait bâti tout l'endroit.

Aeon errait sans but, perdue dans le dédale d'acier, écrasée par la masse des engins cyclopéens qui peuplaient l'édifice. De temps en temps, un jet de vapeur s'échappait d'une canalisation vétuste et lui arrachait un petit cri de surprise. Tout semblait mort et laissé à l'abandon.

Malgré l'absence de vie, le sentiment oppressant d'être observée ne la quittait pas, et elle jetait de fréquents et fébriles coups d'œil derrière elle, persuadée à tout moment que quelqu'un – ou quelque chose – la suivait.

Parvenue à la limite de la passerelle sur laquelle elle évoluait, elle se résolut à monter les marches menant au niveau supérieur, appréhendant de revivre une scène d'épouvante semblable à celle qui avait précédé sa première rencontre onirique avec Jason. Pour une raison inexplicable, elle se trouvait bien plus en sécurité dans les étages du dessous. Elle avait l'étrange certitude que le mal viendrait d'en haut. Elle monta lentement les marches la séparant du palier suivant, la main crispée sur la rambarde, usant de ruses de sioux pour étouffer au maximum le son claquant de ses chaussures sur les épaisses grilles en fonte.

C'était grotesque et inutile. « Il » savait déjà qu'elle se trouvait ici.

Elle ignorait qui était ce « il » et n'était pas pressée de le découvrir, mais elle ne pouvait plus négliger son existence. Depuis le début, il était là. A l'observer. A l'attendre. Jason l'avait prévenue.

« Pourquoi moi… ? » soupira-t-elle, lassée d'être considérée comme un centre d'intérêt par des maniaques malsains.

Alors qu'elle gravissait les marches interminables la menant à l'étage du dessus, il lui sembla que la gigantesque chaufferie reprenait vie. Ici et là, des chaudières se rallumaient dans un grondement monstrueux, crachant des flammes démesurées par le trou béant des bouches aux portes arrachées. Le martèlement, désormais sourd et puissant, s'accéléra progressivement jusqu'à atteindre un rythme lancinant qui évoqua à Aeon les battements de cœur d'une créature colossale. Un peu partout, la surpression faisait éclater des tuyaux qui rendaient l'âme dans un sifflement suraigu.

L'atmosphère devint soudain lourde et étouffante et elle se mit à transpirer abondamment dans son gros jogging tandis qu'elle venait à bout des dernières marches. Trempée de sueur et à bout de forces, elle parvint au sommet de l'escalier. Elle tourna la tête pour évaluer sa taille, surprise de l'effort qu'elle venait de fournir, et eut un court moment de flottement en constatant qu'il ne devait pas compter plus d'une dizaine de marches. L'exercice lui parût complètement disproportionné. Ses cheveux humides se plaquaient sur son crâne et elle sentait la sueur dégouliner le long de sa nuque et de son visage. Elle s'essuya d'un revers de manche et reprit lentement son chemin, le souffle court et le pas pesant.

Sans comprendre exactement comment, elle se retrouva sur la plate-forme où se tenait Jason la première fois qu'elle l'avait vu se jeter dans le vide. Elle s'approcha de la rambarde et s'y appuya avec prudence. Se penchant en avant, elle contempla les abîmes insondables qui tournoyaient sous elle. La spirale interminable d'une brume opaque et lactescente, veinée d'écarlate, ondoyait paresseusement, aspirant son regard et l'attirant inexorablement vers le bas. Elle s'arracha à contrecœur à ce spectacle envoûtant et, repoussant la barrière, elle recula et rejeta la tête en arrière, les yeux fermés. Elle les rouvrit quelques secondes plus tard et tourna la tête vers la gauche. Elle tressaillit en apercevant Jason à ses côtés. Le visage tendu et les mains crispées sur la rambarde, il était concentré sur le gouffre comme elle quelques secondes auparavant.

Il parut tout à coup s'apercevoir de sa présence et tourna tout son corps vers elle. Ses stigmates étaient encore plus marqués que de son vivant et sa peau livide semblait presque luminescente à la lueur des flammes. Une nouvelle cicatrice informe balafrait sa joue droite jusqu'au front, traversant son œil boursouflé dont l'humeur blanchâtre et gélatineuse menaçait de s'échapper. Il la fixait de son œil valide, bleu étincelant au milieu de la face exsangue.

« Que s'est-il passé ? murmura Aeon, horrifiée.

— Il ne veut pas que je parte…, répondit-il de sa voix d'outre-tombe.

— Qui, Jason ? »

Sans répondre, il leva la tête vers une plate-forme située plus haut et y fixa son regard borgne. Aeon leva les yeux à son tour et scruta les ténèbres. Une ombre bougea, si vite qu'elle pensa l'avoir imaginée, jusqu'à ce qu'un bruit atroce et agressif brisât le silence relatif. C'était le son suraigu du crissement d'une craie contre un tableau, pénible et tétanisant. Il trouva son écho dans sa poitrine et fit résonner la boule d'angoisse qui s'y blottissait depuis la veille. Elle percevait la pulsation sourde et douloureuse de son cœur affolé jusque dans ses tempes bouillonnantes.

Elle serra les dents, meurtrie par le son déplaisant, qui monta en volume jusqu'à devenir insoutenable. Celui-ci stoppa brusquement et elle eut l'impression que son cœur manqua un battement dans le silence soudain.

Elle voulut regarder Jason et sursauta en voyant qu'à sa place se tenait un autre homme.

Nonchalant, il s'appuyait d'une main à la barrière du garde-fou, les jambes croisées dans une attitude décontractée. Un vieux feutre usé laissait son visage dans l'ombre, dissimulant ses traits à la jeune femme qui recula instinctivement. Elle avait reconnu le pull vert et rouge et regarda immédiatement la main droite de l'homme, qu'il ouvrit dans un cliquetis métallique. Elle ne put détacher ses yeux des lames longues et effilées qui prolongeaient ses doigts d'une façon presque harmonieuse. Conscient de produire son petit effet, l'homme les fit bouger langoureusement, avec une sensualité qui trahissait son habilité à les manipuler.

Aeon recula de plusieurs pas, lui arrachant un ricanement sinistre. De la pointe d'une griffe, il releva légèrement son chapeau et dévoila son visage à la jeune femme. Bouche bée, elle contempla la figure ravagée qui lui faisait face. Dans sa carrière, elle avait vu sa dose de grands brûlés, et son expérience lui souffla que cet homme-là aurait dû être mort. La peau de son visage avait fondu en noyant ses traits dans une masse de chair sanglante. Des cordes cicatricielles, dures et saillantes, se tendaient entre les plaies luisantes de pus et de lymphe et avaient monstrueusement transformé le dessin de son nez et de ses pommettes. Des bouts de chair manquaient au niveau de sa mâchoire et elle eut, de loin, l'impression répugnante de voir l'intérieur de sa bouche à travers les tendons nacrés et effilochés. Seuls ses yeux témoignaient d'une once d'humanité dans cette caricature de visage. Deux iris vert marbrés d'or entouraient des pupilles d'un noir profond que la lueur des flammes faisait luire d'un éclat sanglant. Ils brillaient d'une étincelle à la fois moqueuse et cruelle qui offrait un curieux contraste avec la raideur impavide de son expression.

« Qui êtes-vous ? » demanda Aeon en s'efforçant de garder un ton neutre.

Pour toute réponse, un sourire narquois vint illuminer ses lèvres ravagées, découvrant une dentition infecte, jaunâtre et pourrie.

Il la fixait avec l'intérêt serein d'un chat pour sa proie, sans faire le moindre mouvement.

Mal à l'aise, Aeon s'éloigna de quelques pas supplémentaires. Il éclata d'un rire dément dont l'écho retentit dans toute la chaufferie, se dilatant et s'amplifiant jusqu'à l'absurde avant de disparaître peu à peu, avalé par les parois sur lesquelles il venait juste de rebondir.

Elle fit demi-tour et se cogna contre quelque chose qu'elle prit pour un mur. Avant qu'elle puisse comprendre ce qui se passait, deux mains puissantes la saisirent par les bras et l'homme la tira brusquement contre lui en pivotant pour la plaquer contre la rambarde. Son dos heurta violemment la barre de métal, lui arrachant un cri de douleur. Étroitement collé à elle, il la maintenait avec une fermeté surhumaine. Il se pencha vers elle et enfouit son visage dans le cou de la jeune femme, la caressant brutalement. Elle l'entendit inspirer avec insistance. Ce taré reniflait ses cheveux avec un grognement d'aise.

Il puait la viande boucanée et la sueur rance. Sa chair était rugueuse et sèche contre sa peau nue et son odieuse proximité lui mit rapidement le cœur au bord des lèvres.

Il murmura son prénom d'une voix râpeuse et y mit un tel accent de prédateur qu'Aeon s'affola, soudain persuadée qu'elle allait mourir cette nuit.

Dans un ultime effort pour se dégager, elle lança son pied contre son tibia et sentit avec soulagement qu'il relâchait légèrement sa prise. Une douleur cuisante au bras gauche la fit grimacer mais elle n'en tint pas compte. Sans attendre, elle se jeta violemment contre lui et lui asséna un coup de boule impressionnant qui la laissa étourdie quelques secondes. Elle le vit tituber et se tenir le nez en grondant. Lorsqu'il reporta son attention sur elle, ses yeux brûlaient d'une haine féroce. Sa main partit et la gifla avec force, la projetant contre la rambarde. Elle percuta la barrière à hauteur des reins et, emportée par l'élan du coup, elle bascula et se sentit avec horreur tomber dans le vide. Une fraction de seconde plus tard, sa chuta cessa brutalement tandis qu'une douleur indicible emportait son bras droit, lui donnant l'impression horrible que son épaule allait se déchirer et se détacher du reste de son corps. Elle hurla et étreignit son bras de la main gauche. Des larmes de souffrance lui piquaient les yeux et elle sentit ses pensées s'effilocher alors qu'elle approchait de l'inconscience. Elle finit par comprendre qu'elle pendait lamentablement dans le vide, seulement retenue par son bras. En levant la tête, elle aperçut son agresseur, dangereusement penché par-dessus la rambarde, qui l'avait rattrapée en empoignant son avant-bras.

A la seule force du bras, il la fit remonter avec une facilité insultante. La traction constante sur son épaule démise provoquait des éclairs de douleur qui lui donnait la nausée et elle couinait et sanglotait faiblement, incapable d'émettre un son plus fort. Il l'amena à hauteur de son visage et, tout en la laissant dans le vide, suspendue à son bon vouloir, il la fixa intensément, avec curiosité. Elle se força à le regarder et le vit incliner la tête sur le côté, comme plongé en pleine réflexion. Son visage avait retrouvé la froideur hiératique d'une statue et il avait l'air vaguement ennuyé de quelqu'un qui vient de marcher dans une crotte et se demande où il va pouvoir essuyer sa chaussure. Ses yeux, calculateurs, la scrutèrent attentivement.

Un léger sourire étira ses lèvres calcinées. Puis, sans prévenir, il la lâcha.