― Etes-vous bien sûre que c'est ce que vous voulez, très chère ? demanda Gold de sa voix nasillarde.
Regina avait profité de son week-end de relâche pour le rencontrer. Il s'agissait après tout d'un changement d'orientation majeur dans la gestion de son image, et elle était curieuse de voir ce qu'en penserait son agent. Gold lui avait tout appris, et même si elle ne lui faisait pas entièrement confiance, il possédait un instinct imparable pour repérer où se trouvait son intérêt. Il était dans son intérêt de faire prospérer les carrières de ses clients.
― Eh bien, cette photographe n'a pas tort, répondit-elle. D'une part, il s'agit du cliché le plus prometteur du lot, et d'autre part, il faut bien reconnaître que cela sert mon personnage.
Gold, l'air pensif, parut méditer quelques instants sur sa déclaration.
― Je suis heureux que vous ayez enfin décidé de tourner cette page, très chère, déclara-t-il. Je n'ai jamais douté que vous finiriez par le faire. Après tout, depuis vingt ans que vous vous débattez avec l'idée de cette cicatrice, si vous vouliez vraiment la cacher, vous auriez remué ciel et terre pour qu'on vous la camoufle au maquillage. C'est fou tout ce qu'on peut faire de nos jours avec un petit bout de latex et un bon fond de teint. Toutefois…
Regina qui s'attendait à une objection écouta celle que son mentor avait à formuler. Qu'est-ce qu'un vieux renard du show-business comme lui pouvait bien y trouver à redire s'il était d'accord sur le fond ?
― Toutefois permettez-moi de m'étonner, très chère, que vous laissiez une vulgaire photographe de plateau décider de votre image…
― Elle ne décide de rien du tout, objecta sèchement Regina. Je suis assez grande pour décider toute seule lesquelles de ses photos servent le mieux mon image !
Gold sourit, exhibant une dent en or.
― Vous en avez congédié une quantité pour bien moins que ça, très chère, souligna-t-il, une lueur sceptique dans le regard. Et voilà que soudain vous écoutez cette va-nu-pieds sortie d'on ne sait trop où ?
― Va-nu-pieds ? répéta Regina, étonnée par cet angle d'attaque inhabituel de la part de son agent, lui-même issu d'une famille modeste. Y aurait-il quelque chose que vous ne me dites pas, Gold ? Vous connaissez Emma Swan ?
Gold esquissa une grimace de dénégation en rajustant sa cravate Armani, l'air de trouver l'idée même infiniment déplaisante.
― De réputation seulement, très chère. Je me méfierais d'elle si j'étais vous. Il ne peut rien vous arriver de bon à trop vous y intéresser, je vous aurai prévenue.
Regina connaissait assez son mentor pour se douter qu'il en savait plus qu'il ne voulait bien le dire, mais n'insista pas davantage. On n'obtenait rien de Gold de cette façon.
― Je ne m'intéresse à rien d'autre qu'à ses photos, déclara-t-elle froidement. Pour en revenir à notre discussion initiale, vous êtes donc d'accord avec mon choix pour les affiches ? Vous me soutiendrez face à la production le cas échéant ?
― Naturellement, très chère. Après tout, vous avez quarante-et-un ans, il est temps de mettre en avant votre vécu si vous voulez continuer à obtenir des rôles.
― Tiens donc, sourit Regina, amusée par l'opportunisme à toute épreuve de son agent. Je suis ravie que vous pensiez déjà à la suite de ma carrière. (Elle évita de se dire que quarante ans était une limite d'âge fatale pour la plupart des actrices). Mais quand elle verra cette affiche, ma mère va me tuer !
Gold émit un petit gloussement ravi.
― Laissez-moi m'occuper de Cora, très chère, j'en fais mon affaire !
Regina, qui redoutait sa mère plus que tout au monde, en ressentit un certain soulagement. Cora avant elle avait été l'élève de Gold, un brillant acteur de théâtre qui n'ayant pas fait fortune assez vite à son goût, s'était prestement reconverti en agent artistique. S'il y avait une personne capable de raisonner sa mère, c'était bien lui.
Et moi, qui donc me raisonnera ? pensa Regina en remontant dans sa Mercedes pour regagner seule son appartement situé à Vancouver ouest, le quartier chic de la ville. Quelque chose l'attirait vers Emma Swan, même si elle ne parvenait pas exactement à savoir quoi.
Ca doit être l'esprit de contradiction, pensa-t-elle en prenant par habitude l'escalier pour regagner son quatrième étage. Pour une fois qu'un photographe ne montrait aucun signe de prendre ses rêves pour des réalités, ne prétendait pas jouer les jolis cœurs pour tenter de la séduire, et gardait ses mains pour lui quand il fallait, voilà que c'était elle qui… Ou bien était-ce de la fierté mal placée ?
Cette fichue pomme, se dit-elle en cherchant ses clés. Quand la photographe avait croqué dedans ce jour-là, elle était si focalisée sur son idée au lieu de voir Regina que celle-ci avait failli l'attraper par le revers de son affreux blouson rouge pour goûter la saveur du fruit sur ses lèvres. Elle avait mis cette impulsion sur le compte de sa susceptibilité – il était si rare que quiconque parvienne à voir quoi que ce soit d'autre quand elle se trouvait nue sous une robe pareille. Elle en avait tout simplement été vexée.
Mais voilà qu'elle avait récidivé. Quand Emma Swan, semblant lire sur son visage comme dans un livre ouvert, avait si bien résumé en quelques mots l'histoire de sa vie, elle en avait été bouleversée. Et au lieu de réagir comme elle l'aurait fait en temps normal, en la plantant là sans un mot, non seulement elle était restée, mais en plus elle avait laissé – non, elle avait encouragé cet incident à se produire. Ce curieux moment d'intimité partagé avec une quasi-inconnue.
L'intimité était un piège. O combien tentant quand la solitude lui pesait, mais il ne s'agissait pas là uniquement de sexe récréatif comme avec ce benêt de Graham. Non, il s'agissait de la porte ouverte à un possible attachement. Et Regina redoutait l'attachement. Les deux personnes qui avaient œuvré pour la former, Gold et sa mère, le lui avaient assez répété : l'amour est une faiblesse. Rien ne servait d'y prêter le flanc quand on pouvait l'éviter. Il valait toujours mieux l'éviter. Après tout, le seul amour qu'elle avait laissé entrer dans sa vie, son fils Henri, n'était-il pas depuis toujours une source infinie d'inquiétude et de tourments ?
Tout en déposant ses affaires dans l'entrée de son appartement, Regina soupira et se dit que quoi que ce vieux forban de Gold puisse avoir à reprocher à Emma Swan, au fond il avait peut-être raison. Il était sans doute préférable à l'avenir de garder ses distances avec elle. Pour une raison quelconque la photographe, si elle ne cessait d'encourager Regina à montrer au public un visage plus humain, s'obstinait en revanche à ne la regarder que comme une œuvre d'art en puissance. Et pour une raison tout aussi mystérieuse, lorsqu'Emma emportée par son inspiration ne voyait en elle que les clichés qu'elle pouvait faire, Regina n'avait de cesse de vouloir lui rappeler qu'elle était bel et bien une femme de chair et de sang.
C'est stupide, conclut Regina en s'emparant du script du prochain épisode pour apprendre son texte. Si je voulais vraiment la séduire, ce serait déjà fait !
