Alors, que dire sur ce chapitre ! Je crois que, malgré un ton léger, il s'y passe beaucoup de choses et j'ai pris énormément de plaisir à l'écrire. J'espère que vous en prendrez autant à la lire.
Je me suis vraiment amusée, particulièrement sur le brouillon de plan de Grell (que je dédis à tout ceux qui, comme moi, on souffert de ce genre d'obligation...).
Ensuite, je dois avouer qu'il y a tout de même une erreur mais que j'ai décidé de garder. J'étais persuadée que "Ô rage ! Ô désespoir !" et sa suite se trouvait dans "Hamlet". Or, c'est dans "Le Cid" de Corneille. Honte à moi (surtout que c'est ma pièce favorite...). Bref, ne me frappez pas parce que ce n'est pas du Shakespeare contrairement au reste, ou même une pièce anglaise. Mais je trouvais que ça collait bien au moment. ^^
Divers prénoms sont évoqués. Si la présence de deux est clairement facile à comprendre, les deux autres non. Reed signifiait "Rouge" en vieil anglais avant de devenir un prénom. Quant à Chani, ca a la même signification, mais en hébreux. Merci à Momo0302 pour me l'avoir trouvé !

De plus, pour celles et ceux qui ne parlent pas anglais :
Laws of Death - Les Lois de la Mort.
Stick of Death - La baguette de la Mort.
Je sais que je ne suis pas une adepte d'intégrer des mots étrangers dans une fics (sauf si ce sont des noms bien sûr, du genre Shinigami !), mais j'étais obligée dans le contexte. Je n'en dis pas plus. ^^

Voilà, après une longue introduction, je vous laisse enfin lire !

Bonne lecture !


LA FAUCHEUSE FANTAISISTE

Le nez en l'air, une adolescente à la courte chevelure rousse observait le ciel nocturne. Elle était assise sur une fontaine qui chantait doucement avec la voix cristalline de l'eau, au beau milieu d'une cours absolument déserte. Au-dessus d'elle, le ciel exempte de nuage dévoilait ses merveilles. Ayant l'habitude de Londres, la jeune fille ne voyait guère un aussi bel éther d'ordinaire. Et là, basse sur l'horizon, une superbe lune rousse se levait, abreuvant les étoiles de sa lumière écarlate.

Une goutte de sang dans l'immensité du noir. Une tâche de rouge dans le monochrome du ciel.

Elle sourit tristement en repensant à ce que son père lui avait dit à propos de l'astre nocturne, bien des années auparavant. Il lui avait dit qu'elle était comme la lune rousse.

Elle est féminine et flamboyante à sa manière : tout le monde peut la voir dans le ciel, elle attire les regards.

Oui, vraiment... Elle se sentait comme cette Lune ensanglantée. Elle savait très bien que son comportement toujours excessif, sa flamboyance vermeille lui valaient d'être toujours remarquée. Elle aimait ça, elle ne s'en plaignait pas.

Mais le seul regard qu'elle voulait attirer, elle ne l'attirait pas.

« Hey, Grell, tu sais que le couvre-feu est passé depuis un bail ? »

La rouquine sursauta et se retourna pour un grand blond lui sourire et la rejoindre.

« Éric ? Qu'est-ce que tu fais là ?

-J'ai vu que tu n'étais pas dans ton lit. Je me suis dit que tu étais partie prendre l'air pour te changer les idées. Tiens, prends ma veste, tu es frigorifiée.

-Je suis une Shinigami, je ne vais pas tomber malade...

-Non, mais ce n'est pas agréable d'avoir froid, plaisanta Éric. Et puis... T'es une fille, ça s'appelle de la galanterie. »

Grell se mit à rire.

« Si Will réfléchissait comme toi, ça serait sympa.

-Tu penses encore à ce qu'il t'a dit ?

-Oui.

-Écoute, l'année a commencé la semaine dernière. J'ai pas envie la passer entre vous deux qui ne faite que vous attirez et vous repoussez tout le temps.

-Il m'a affirmée qu'il me prenait pour sa petite sœur. Je veux dire, il me l'a confirmé.

-Déjà, rit Éric, il a dit frère, vu qu'on était à la bibliothèque. Ensuite, je t'avais prévenue de ne pas chercher à le rendre jaloux. C'est un juste retour des choses. Tu as voulu jouer, tu as perdu !

-T'es ignoble.

-Oui, mais j'ai raison. Maintenant, soit tu vas voir ailleurs, soit tu te concentres sur lui, mais dans tous les cas : ne joue pas de sa jalousie ou ça va mal finir.

-J'aimerais bien savoir ce qu'il pense de moi... soupira Grell.

-C'est impossible de savoir ce que pense Spears. En entendant, si on rentrait avant de se faire attraper ? En plus, t'as ma veste et je commence sérieusement à me les geler... »

Grell lui fit un sourire triste et se leva pour le suivre. Éric se tourna vers elle et fut surpris de voir le chagrin qui habitait son regard, elle d'ordinaire si joyeuse.

« Ça va ? »

Elle secoua la tête de droite à gauche en signe de négation.

« Je... Je veux pas qu'il me voit comme une sœur ! C'est pire que tout... Ça veut dire qu'il ne m'aimera jamais. Enfin, pas comme moi je l'aime ! Il... Il est tout pour moi ! Il... »

Éric se mit à rire et la pria de se calmer en la prenant contre lui. Avec les chaussures plates de l'Académie, elle lui arrivait à peine sous le menton. Il la serra en murmurant :

« Ne t'inquiète pas pour ça, s'il te considérait vraiment comme une sœur, il m'assassinerait pas du regard dès qu'on est un peu trop proche...

-Tu connais pas Will... Il dit toujours ce qu'il pense... S'il... S'il ne le pensait pas, il ne me l'aurait pas dit.

-Alors il est aveugle. A sa place, j'aimerais bien avoir une fille comme toi qui me court après ! sourit-il pour lui remonter le moral. Enfin... »

Il prit un air malicieux puis rajouta en la taquinant :

« Plus blonde et moins plate, ça serait mieux ! »

Grell se mit à rire, se sentant réconfortée. Elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa un léger baiser sur la joue de son ami en le remerciant.

« Tu sais quoi ma vieille ? Je crois que Spears aime bien te voir joyeuse : ça met un peu de fantaisie dans sa vie.

-Tu crois ?

-Il ne le montrera jamais... Mais n'en fais pas trop non plus, ça l'exaspère aussi. »

Grell pouffa. Bientôt, les deux étudiants retournèrent à leur dortoir, évitant de justesse le surveillant de nuit qui patrouillait dans les couloirs.

.oOo.

Grell sursauta en entendant la sonnerie de la cloche de l'Académie qui rythmait leur vie. Le matin, elle retentissait à sept heures pour les réveiller, puis à huit heures pour annoncer le début des cours et ainsi de suite toutes les heures, jusqu'à dix-huit heures.

La rousse grogna. Avec sa petite escapade nocturne, elle n'avait pas beaucoup dormi. Dire qu'elle était juste en train de rêver qu'elle était à un balcon surplombant une roseraie des plus enchanteresses et que William lui faisait d'en bas une déclaration enflammée...

Elle se tourna sur la droite pour regarder le brun qui était assis sur son propre lit. Voilà pourquoi elle aimait l'Académie et l'internat : la première chose qu'elle voyait le matin, c'était William. Elle lui adressa un petit salut qu'il lui rendit rapidement.

« Raaaah... souffla Éric depuis sa propre couche. Marre de me lever si tôt... Pfff... On commence par Éthique en plus...

-Ouiiii ! gloussa Grell en se levant enfin. Mais après on a Pratique jusqu'à midi ! Et ça, c'est teeeeellement bien !

-Hey, dis-moi ma vieille... commença le blond pendant que le brun disparaissait dans leur petit coin salle de bain. Ça a l'air d'aller mieux qu'hier soir, non ?

-Moui, faut croire. Je vais suivre ton conseil.

-Euh... Lequel ?

-Me concentrer sur lui. Et... Hu hu hu ! Mettre un peu plus de fantaisie dans sa vie. »

Éric soupira. Ce n'était pas tout à fait ce qu'il lui avait dire de faire et il doutait que William apprécie réellement d'avoir autant de fantaisie dans sa vie... Il ne fit cependant pas le moindre commentaire et partit s'habiller rapidement quand le brun revint.

Ils partirent ensuite déjeuner tous les trois avant de se diriger vers la salle accueillant le cours d'Éthique. Grell s'installa comme à son habitude à côté de William, Éric derrière elle. Avant même que Mr Lawford, le professeur, n'entre, elle était déjà les bras croisés et le visage perdu dedans pour finir sa nuit.

« Sutcliff, voudriez-vous avoir l'amabilité de ne pas faire qu'acte de présence aujourd'hui ? Nous allons aborder un point important et il vous sera certainement plus utile à vous qu'à n'importe qui d'autre, vu votre manque de sérieux. »

Grell grogna et releva la tête, la calant sur sa main, le coude sur la table. Ce n'était que le deuxième mardi de sa vie qu'elle passait à l'Académie, mais elle était déjà cataloguée dans les élèves indisciplinés. Mais bon, pour ce jour-là, elle consentait à ne pas faire qu'acte de présence. Il fallait mettre William de bonne humeur avant d'agrémenter son quotidien de quelques fantaisies. Elle était bien décidée à lui arracher un sourire avant la fin de la semaine.

« Bien puisque tout le monde est présent, physiquement comme mentalement, commença Lawford, je peux vous annoncer le début d'un chapitre très important. »

Ça, ils l'avaient tous compris, pensa ironiquement Grell.

« Les lois de la Mort ! »

Il claqua violemment sa baguette contre le tableau pour montrer ce qu'il avait inscrit préalablement. Laws of DEATH avec le dernier mot souligné plusieurs fois, entouré et écrit en grand pour lui donner toute son importance. Mais sa règle se brisa et le morceau vola et retomba sur le bureau d'Éric qui sursauta, après que Grell se soit baissée à temps.

Toute la classe éclata de rire au grand dam du professeur. La rousse se releva, se retourna et s'empara du bout de bois. Avec un large sourire moqueur, elle se tourna vers Lawford avant de lui agiter la baguette sous le nez en déclarant :

« Stick of DEATH ! »

Le fou rire redoubla, hormis du côté de William qui souffla un Vraiment ! exaspéré.

« Eh bien, puisque vous semblez tellement en forme, contrôle général sur ce que l'on a vu durant votre première semaine de cours, déclara Lawford. Quant à vous, Mr Sutcliff, vous aurez une retenue. »

Elle se retint tout juste de ne pas le reprendre pour le Mr Sutcliff au lieu de Miss, mais râla tout de même de la punition en prenant un air de chien battu.

« Monsieur ! Pitiéééé ! Ah pauvre de moi ! Je ne suis que...

-Vous en voulez peut-être deux ? »

Les ardeurs théâtrales de Grell furent aussitôt refroidies. La journée commençait bien pour elle.

.oOo.

Les trois heures qui suivirent furent consacrées à la Pratique. Cette fois, ce fut le professeur qui confectionna les équipes de deux et Grell se retrouva avec quelqu'un qu'elle ne connaissait que depuis la semaine dernière, Jesse Romans. Ils se dévisagèrent un moment, comme pour s'évaluer. Ils ne s'étaient pas encore adresser la parole jusqu'à présent.

Jesse était plus grand qu'elle. De toute façon, elle était la plus petite de la classe. Ses cheveux châtains foncés étaient plaqués vers l'arrière et coupés au niveau du menton. Pas un ne dépassait. Sa peau mâte faisait ressortir ses yeux de Shinigami. Son visage un peu rond se terminait par un menton fin. Comme la plupart des élèves de l'Académie, hormis William, il ne fermait pas sa veste d'uniforme, laissant voir le gilet qu'il portait dessous.

Ce dernier observait Grell avec la même minutie. Il finit par avoir un sourire moqueur et ironique mais ne fit pas le moindre commentaire.

Leur professeur entreprit alors à leur expliquer le but de la séance. Outre le travail de l'équilibre, ils commenceraient à apprendre l'esquive. L'exercice qu'il voulait leur faire faire mêlerait les deux. Grell soupira d'ennui. Undertaker lui avait appris depuis longtemps à faire ce mouvement. Elle préféra réfléchir à comment mettre de la fantaisie dans la vie de son cher William. Parce que, mine de rire, ce n'était pas simple. C'était certainement la personne avec le moins de fantaisie qu'elle avait jamais rencontré... Une voix la fit redescendre sur terre.

« Eh, Sutliff...

-Sut-cliff, reprit-elle en se tournant vers Jesse qui lui parlait pour la première fois.

-Ouais, ouais, c'est ça... Sutcliff... Tu commences par esquiver ?

-Ok.

-J'essaierais de ne pas y aller trop fort, railla-t-il. J'aurais peur de te casser quelque chose. »

Grell eut un large sourire dangereux, comprenant qu'il faisait référence à son apparence gracile, d'autant plus souligné par la finesse de sa taille. Normal, puisqu'elle s'évertuait à porter un corset pour paraître encore plus féminine... Elle s'y était tellement habituée qu'elle n'avait pas pu se résoudre à l'enlever à l'Académie, gênée de ne pas l'avoir.

Mais cela, Jesse ne pouvait pas le savoir.

« Je n'aime guère avoir de traitement de faveur... déclara-t-elle d'un ton provocateur et amusé. Alors je te conseille de donner le meilleur de toi-même.

-Tu sais qui je suis, au moins ?

-Oui, tu es le gars qui ne va pas me toucher une seule fois.

-Présomptueux Sutcliff ? Je suis Jesse Romans, l'héritier des Romans. Ça ne te dit rien ? »

Le sourire de Grell s'accentua.

« Alors je vais avoir l'honneur de ridiculiser le fils du régent ? Intéressant. Puisqu'on en est aux présentations, je suis Grell Sutcliff, la f... le fils d'Undertaker, se reprit-elle. Ça ne te dit rien ? »

Le professeur lança l'ordre de commencer. Jesse était sensé porter un coup à Grell en faisant un grand pas en avant sur les pointes. Cette dernière devait l'esquiver en se penchant en arrière, sans perdre l'équilibre. Rien de plus, rien de moins.

Jesse passa à l'attaque. Grell l'évita sans le moindre problème. Mais elle attrapa le poignet de son adversaire et s'en servit d'appui pour se redresser. Grâce à l'élan qu'il avait pris, elle le fit passer sur le côté.

Imparable, pensa-t-elle.

Il s'étala de tout son long dans la poussière, aux pieds de Grell. Elle éclata de rire. Il n'était pas le seul à être tombé, mais il était bien le seul attaquant.

« Comme dirait Lawford : DEATH ! » railla-t-elle en le voyant.

Sans trop savoir pourquoi et naturellement, elle s'amusa en même temps à prendre une pause, la main droite au niveau de son menton, le majeur et l'annulaire repliés sur sa paume. Elle sourit de toutes ses dents pointues à celui qu'elle avait humilié.

« Sutcliff ! » s'écria l'enseignant.

Jesse ricana, malgré la honte qu'il ressentait de s'être fait avoir ainsi. Grell allait se faire salement invectiver par le prof...

« Sutcliff, c'était excellent ! félicita ce dernier, surpris d'avoir un élève si en avance sur les autres. Vu la précision du mouvement, c'était fait exprès, n'est-ce pas ?

-Oui monsieur ! fanfaronna-t-elle sous le nez de Jesse qui était près à exploser de rage. Je pourrais faire ça les yeux fermés !

-Où l'avez-vous appris ?

-Mon père, monsieur.

-Ah ! Oui ! C'est vrai ! On m'a dit que le fils d'Undertaker serait dans cette classe et que ce dernier lui avait appris deux ou trois choses. Vous lui passerez le bonjour de ma part quand vous le verrez.

-Vous le connaissez ? s'étonna Grell.

-Bien sûr ! La plupart des professeurs ont été formé avec lui, durant les deux années de stage qu'on doit faire à la fin du cursus académique, expliqua-t-il avec un sourire nostalgique. J'ai eu l'honneur d'être parmi ses élèves : c'était un excellent Maître ! Bien que j'ai fait une overdose de cookie à la fin... »

Grell éclata de rire. Elle, elle ne pourrait jamais en faire une !

« J'aimerais bien tester vos capacités, déclara le professeur. Combattons, voulez-vous ?

-Avec plaisir monsieur. »

Elle jeta un regard dédaigneux à Jesse et déclara de sorte que seul lui puisse l'entendre :

« Ça me changera des incapables. »

Elle se tourna vers Éric, en duo avec Lysander, qui lui sourit et leva son pouce avec un petit clin d'œil, puis vers William qui eut un petit signe de tête comme encouragement.

« Quant à vous, Romans, faites un peu plus attention, recommanda le professeur. On aurait dit une poupée de chiffon. Je m'attendais à mieux du fils du régent : il paraît que vous aussi vous avez été initié avant d'entrer à l'Académie. »

Jesse ne fit aucun commentaire, mais lança un regard noir à Grell qui jubilait.

.oOo.

La cloche de midi sonna enfin. Grell, William et Éric se dirigèrent vers le réfectoire en même que le reste des étudiants. Voyant que la rousse boitillait et s'appuyait sur le brun pour marcher, le blond lui demanda si ça allait.

« Ouais, ouais... Ça va... Mais se battre contre le prof, c'est autre chose que contre les minables comme Romans. »

Le professeur avait pourtant été étonné favorablement des performances de Grell : elle l'avait impressionné pour quelqu'un qui venait juste d'entrer à l'Académie. Mais en attendant, elle ressortait du cours avec pas mal de bleus et une cheville enflée. Sûrement une petite entorse. Elle n'aurait plus rien d'ici le milieu de l'après-midi, mais elle souffrait pour le moment.

Cependant, tout cela n'avait pas été vain : elle pouvait se coller à William sans qu'il dise quoi que se soit. Et, comble du bonheur, leur enseignant lui avait donné une première idée de fantaisie pour le brun. Ça allait lui prendre du temps, mais elle était sûre d'y arriver une fois qu'elle aurait réuni tout ce dont elle avait besoin.

Pendant qu'ils mangeaient, elle réfléchissait à tout ce qu'elle pouvait faire d'autre et eut quelques idées, excellentes selon elle.

« Willou ? roucoula-t-elle.

-Combien de fois devrais-je te dire d'arrêter de m'appeler comme ça, surtout ici ? grommela-t-il.

-Tu voudrais bien me passer tes cahiers de cours pour ce soir, s'il te plait ? C'est pour ma retenue...

-Et que souhaites-tu en faire ?

-Oh, rien de bien méchant ! Je vais en profiter pour vérifier si j'ai pas des trucs qui me manquent dans les miens, surtout en Éthique.

-Je vous jure... Je ne vois pas pourquoi je ferais ça, tu n'as qu'à suivre en cours.

-Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? »

Éric la regarda réciter son texte, une main sur le front pour le côté tragique, la voix vibrante d'émotions, avant d'éclater de rire devant l'air exaspéré de William. Plusieurs personnes avaient tourné un regard étonné et curieux vers eux. Quand Grell déclamait du théâtre, c'était pour être entendu de tous. Ils n'étaient pas encore habitués à cela, à l'Académie ! pensa le blond.

« Vraiment... Ce n'est pas en récitant du théâtre que tu vas me convaincre de te passer mes cours.

-Il ne suffit pas de parler, il faut parler juste !

-Voudrais-tu bien arrêter ?

-Mon corps est jardin, et ma volonté son jardinier !

-Je crois qu'e... il a décidé de sortir des citations jusqu'à ce que tu acceptes, nota Éric. Remarque, c'est imaginatif...

-Le fou, l'amoureux et le poète sont farcis d'imagination.

-Et tu te situes dans quelle catégorie ? railla le blond.

-Être ou ne pas être ! Telle est la question !

-C'est particulièrement exaspérant... crissa William. Et tu ne m'enlèveras pas l'idée que je ne te les passerais pas. Un peu plus de sérieux de ta part serait le bienvenu et...

-Il est dangereux d'être trop zélé, protesta Grell.

-Vraiment... Je déteste quand tu commences comme ça.

-On peut faire beaucoup avec la haine, mais encore plus avec l'amour... » susurra-t-elle en lui lançant un petit clin d'œil.

.oOo.

Ils finirent les cours à seize heures et rentrèrent à leur chambre. Grell n'avait toujours pas réussi à convaincre son ami de lui prêter ses cours et avait parlé toute la journée par des citations théâtrales. A la fin, elle avait même fini par dire au professeur de Latin qui désespérait de leur faire apprendre la deuxième déclinaison :

« Les mots sans les pensées ne vont jamais au ciel... »

Mais pour le moment, elle n'y pensait plus. A cause de l'obstination stupide de William, elle ne pourrait pas concrétiser la première partie de son Génial Plan de Fantaisie à Mettre dans la Vie de Willou, qu'elle avait décidé d'abréger en GPFM2V. Au début, elle disait GPFMVW, mais c'était encore un peu long. Tant pis si ça fait ''Villou'' au lieu de ''Willou''.

Elle posa, ou plutôt jeta négligemment, ses affaires de cours sur son lit et ne garda que le strict minimum avant de se rendre à sa retenue.

« A ce soir ! salua-t-elle en sortant. Je vous rejoins à la cantine.

-Attends, Grell. N'oublies-tu rien ? la retint William.

-Huh ? Non, je ne vois vraiment pas...

-Tiens, prends mes cours.

-Qu... Quoi ?! s'écria-t-elle. Tu... Tu me les prêtes ?!

-Pour une fois que tu veux être sérieux, déclara-t-il sans émotion, autant en profiter.

-Mais pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt ? grogna-t-elle en les fourrant sans ménagement dans son sac, au grand dam de son ami.

-Je dois avouer que te voir réciter des extraits de pièces de théâtre était assez plaisant, avoua-t-il. Je me demandais combien tu en connaissais et si tu en aurais assez pour tenir jusqu'à ce soir. »

En vérité, il ne lui dirait jamais qu'il s'était... ''amusé'' (oui, c'était certainement le mot qui convenait le mieux, même si ce terme dans sa bouche n'avait pas la même valeur que chez une personne normale) à ses dépends. C'était pour toutes les fois où Grell le rendait fou par son comportement.

La rousse lui fit un petit sourire, lui fit un petit signe d'adieu de la main en chantonnant un By-bye ! joyeux et disparut de la chambre, surexcitée d'avoir pu avoir ce qu'elle voulait, même si son cher William s'était moqué d'elle toute l'après-midi.

« Slingby ? demanda tout à coup le brun en se tournant vers le blond.

-Oui ?

-Je croyais que Grell avait une entorse... Il court bien vite pour quelqu'un qui a la cheville fragilisée...

-Ah ! Oui ! Bah en fait, elle n'a plus rien depuis une ou deux heures, elle faisait semblant pour s'appuyer sur toi. »

L'air exaspéré de William fit éclater de rire Éric. Finalement, les deux amis d'enfance s'étaient manipulés l'un l'autre pendant plusieurs heures...

.oOo.

Grell arriva à la salle de permanence où se déroulerait sa retenue. Étant donné que c'était déjà sa troisième depuis le début de l'année, elle savait parfaitement comment le surveillant procédait : les élèves s'asseyaient, il faisait l'appel. Au fur et à mesure des noms qui défilaient, les collés allaient au bureau chercher le travail demandé par l'enseignant. Ce jour-là, il n'y avait que Grell et un étudiant qui devait avoir dans les quatre-vingt-dix ans, soit dix-huit ans humains.

« Tiens donc, Sutcliff ! remarqua le surveillant. Quelle surprise... Tenez, voilà ce que Mr Lawford à laisser pour vous. Vous resterez jusqu'à dîner pour le faire et ça comptera dans votre moyenne. Si vous avez fini avant, vous connaissez la procédure, je crois ?

-Oui, oui, soupira-t-elle. Je peux faire autre chose, tant que ça a un rapport avec les cours. »

Elle se laissa tomber sur une chaise et sortit ses encriers noir et rouge. Elle regarda le sujet et grommela.

De l'importance de l'Éthique dans le métier de Faucheur ou les lois de la Mort appliquées dans un contexte administratif.

Elle imagina un instant William lui dire que c'était un sujet des plus passionnants. Elle, elle comprenait tout juste l'énoncé. Pour elle, il était faux, point barre : les Faucheurs étaient sur le terrain, l'administratif n'étant que dans les bureaux. Ils n'appliquaient donc pas ce que le professeur avait magnifiquement nommé Laws of DEATH.

Bon, elle allait faire ce qu'elle pouvait : elle savait très bien que si elle rendait copie blanche après une retenue ou si elle ne le faisait pas avec un minimum de sérieux, elle serait collée à nouveau, et cette fois du vendredi après-midi au samedi midi. Ce qui l'empêchait de rentrer chez elle et il était hors de question de passer un weekend complet dans cette « foutue prison stupide qui sert à rien à part à torturer les élèves avec des matières inutiles » selon ses dires. Sans parler que vendredi soir avait lieu la première de Roméo et Juliette. Hors de question de rater ça !

Elle commença donc son travail pour sauver son weekend. Cependant, elle ne résista pas à la tentation d'écrire partout le mot death en lettres majuscules et avec son encre rouge. C'était bien mieux comme ça...

Elle finit au bout de deux heures ce qu'elle était censée faire en trois heures et demi. Une heure à trouver un plan bancal et une problématique inutile. Lawford avait précisé qu'un plan ne faisait rien d'autre que trois parties et trois sous-parties. Très bien, c'était déjà ce qu'elle avait fait, même si elle était sûre que William s'arracherait les cheveux en voyant ce qu'elle avait fait. Sans parler de sa problématique, Quelle est l'importance de l'Éthique dans le métier de Faucheur et à quoi servent les lois de la MORT dans un contexte administratif ?. Et puis, il ne valait mieux pas qu'il tombe sur son brouillon, pensa-t-elle, où figurait fièrement son plan en vermillon, avec quelques annotations de son cru.

I-Définitions.

1) Qu'est-ce que l'Éthique ?

Euh... Allez savoir !

2) Le métier de Faucheur

Ça consiste à faucher et à défoncer les Démons pour qu'ils soient plus beaux en sang (donc, c'est la Pratique qui compte).

3) Qu'est-ce que la MORT ?

La fin de la vie ! DEATH !

II-L'importance de l'Éthique dans le métier de Faucheur

1) Pourquoi le voit-on en cours ?

Pour torturer les élèves et parce que le prof est sadique !

2) En quoi est-ce important ?

Aha ! La bonne blague...

3) L'Éthique dans le quotidien d'un Faucheur

Je ne savais même pas que des gens pouvaient suivre ça tous les jours (à part mon Willou d'amour, mais lui, ça le rend sexy...)

III-Les lois de la MORT dans le contexte administratif

1) Qu'est-ce qu'un contexte administratif ?

Quand on fout rien dans les bureaux et qu'on s'ennuie. On peut toujours se remaquiller ou se limer les ongles.

2) Rappel des lois de la MORT

Ce qu'on doit faire ou pas faire. Pour plus de précisions, veuillez regarder les cours de mon Willou d'amour.

3) Pourquoi sont-elles inutiles dans un contexte administratif ?

Parce qu'on fout rien dans les bureaux et qu'on s'ennuie. Et accessoirement qu'on passe son temps à remplir des papiers inutiles et qu'on voit donc pas la moindre âme...

Bon, elle ne s'attendait pas à avoir une bonne note. ''C'' était certainement le maximum qu'elle pouvait atteindre avec un truc pareil, mais ce qui comptait était de ne pas être à nouveau en retenue le vendredi soir et le samedi matin.

Bien ! Maintenant qu'elle avait bazardé la ''chose'' sur une copie double entière, elle allait passer à ce qui était vraiment important : le GPFM2V. Et il ne fallait pas qu'elle chôme, elle n'avait qu'une heure et demi avant de rendre ses cours à William.

Elle s'empara ainsi des cahiers d'exercices de ce dernier qui se trouvaient avec tout ce qu'il lui avait prêté pour la soirée. Sur celui de Théorie, elle entreprit de dessiner sur toutes les pages des petits cœurs rouges et des petits bonhommes dignes des plus grandes créations de maternelles. Ceux qui étaient en rouge avec un triangle pour corps et de longs cheveux la représentaient, main dans la main avec d'autres, plus grands, rectangulaires et noirs, qui désignaient William. Elle faisait toujours très attention à représenter les lunettes. De temps en temps, des plus petits bonhommes suggéraient leurs futurs enfants, filles ou garçons, généralement carmins et en grand nombre. Très inspirées pour la toute dernière page, entièrement blanche, elle dessina toute une généalogie sur laquelle ils figuraient en-dessous d'Undertaker, Edward et Elena Spears. William était à côté de Thomas et tenait toujours Grell par la main. Tous les deux surmontaient une ribambelle d'enfants et de petits-enfants. Elle entoura le tout d'un immense cœur, lui-même encerclés par des cohortes entières de plus petits cupidons. En fait, ils étaient dessinés comme les autres personnages, à la différence qu'ils avaient des ailes, un arc et une flèche.

Elle sourit tristement en voyant la page surchargée de rouge et passa une main douce sur les Juliet, Reed, Chani et autres Romeo Spears qui constituaient leur descendance. Ce n'était qu'un rêve... Un beau et doux rêve, mais jamais elle ne porterait les enfants de William. Elle savait très bien qu'elle n'aurait jamais d'enfant, elle n'était pas bête. Mais elle ne s'était jamais rendu compte qu'elle aurait aimé en avoir, surtout ceux de celui qu'elle aimait. En même temps, pensa-t-elle amèrement, n'importe quelle femme voudrait enfanter...

Elle chassa rapidement ces idées : tout ce qu'elle voulait, c'était être avec son William. Ce serait déjà si merveilleux !

Ayant fini le cahier de Théorie, elle prit celui d'Éthique avec un certain dégoût. Comment aimer une telle matière ?! Elle tint sa plume un instant au-dessus du papier, cherchant l'inspiration puis sourit. Elle commença à écrire Je t'aime dans toutes les langues qu'elle connaissait. Ou du moins, dans toutes les langues dans lesquelles elle savait l'écrire. En effet, c'était la seule phrase qu'elle avait appris dans de très nombreux idiomes. Anglais, bien sûr, mais aussi Français, Italien, Espagnol, Grec, Latin, Turc, Russe... Japonais, Arabe, Chinois : elle n'avait jamais compris comment l'écrire. Dommage. Tant pis, elle le transcrirais en lettres latines. Euh... Ah ! Gaélique aussi... Portugais... Allemand ! Bien sûr, comment avait-elle pu oublier l'Allemand ?! Elle-même portant un prénom allemand, c'était la première langue dans laquelle elle avait regardé comment on le disait.

D'ailleurs, elle se demanda un instant pourquoi elle n'avait pas un prénom anglais. Elle savait très bien que ses géniteurs étaient de purs anglais depuis de nombreuses générations... Bah, ce n'était pas comme si elle en avait quelque chose à faire de ces deux-là. Seul Undertaker comptait, il était son unique famille. Elle se demanda alors comment il l'aurait appelée s'il l'avait eu à la naissance. Sûrement un truc en rapport avec la Mort. Elle frémit en imaginant qu'elle aurait pu s'appeler Proserpine. Pas très classe... Atropos ou Morta, peut-être... C'était mieux.

Elle secoua la tête : ce n'était pas le moment de rêver ! Elle avait passé toutes langues qu'elle connaissait. Et il restait tant de pages... Aha ! s'écria-t-elle mentalement. Elle allait donc compléter par des citations de Roméo et Juliette. Ça serait magnifique !

.oOo.

« Sutcliff, vous pouvez y aller.

-Hu hu hu ! Merciiii ! » gloussa-t-elle au grand étonnement du surveillant.

Elle rendit sa copie et fila aussi vite qu'elle put à sa chambre pour poser ses affaires et se rendre au réfectoire. William et Éric devaient déjà y être. En posant délicatement les livres de son meilleur ami sur son lit en prenant la peine de former un cœur, elle eut une nouvelle idée. Elle sourit : ça aussi, ça ne serait pas facile, mais ça en vaudrait la peine. Dès qu'elle aurait mangé, elle irait voir le surveillant général qui pouvait fournir aux élèves certaines choses s'ils en avaient besoin. Du fil rouge, une paire de ciseaux et une aiguille, c'était tout ce dont elle avait besoin. Pour le reste, il lui fallait forcer l'armoire de William, mais elle savait déjà comment faire.

Elle partit ensuite retrouver ses amis qui lui avait gardé une place.

« Merci pour tes cours, Will !

-Je t'en prie.

-Alors, ça s'est passé comment ? » interrogea Éric.

Grell leur raconta ce qui s'était passé, évitant cependant le passage décoration. Comme elle s'y attendait, le brun trouva passionnant le sujet qu'elle avait dû traiter. Quand il lui demanda quel plan elle avait fait, elle répondit vaguement que c'était quelque chose d'assez simple. Ils continuèrent à discuter tout en mangeant avant de retourner dans leur dortoir.

Quand William vit la manière dont Grell avait arrangé ses livres, il soupira :

« Étais-tu obligé de faire cela ?

-Hu hu hu ! Mon Willou ! C'est pour te dire combien je suis toute à toi ! Un mot de toi et je ferais ce que bon-te-sem-ble...

-Je vous jure... »

Grell poussa tout à coup un petit cri :

« Oh ! J'ai oublié un truc ! Attendez-moi, je reviens !

-C'est pas comme si on devait partir ! » rit Éric en la voyant partir en courant dans le couloir.

William leva les yeux au plafond, prit ses livres et les rangea proprement, par matières et par ordre alphabétique. Le blond demanda alors :

« Dis-moi Spears... Tu connais Grell depuis toujours...

-Oui.

-Elle court tout le temps autant ? Parfois, j'ai l'impression qu'elle ne sait pas marcher normalement.

-Croyez-moi Slingby : on ne s'y habitue jamais. »

.oOo.

Grell exultait. Elle avait absolument tout ce qui lui fallait ! Étant donné que le lendemain elle finissait à quatorze heures, elle aurait tout le temps pour préparer ce dont elle avait besoin.

Elle se coucha et fit semblant de s'endormir. En vérité, elle guettait le moment où William dormirait à poing fermé. Dès que ce fut le cas et qu'elle entendit les ronflements d'Éric, elle se leva à pas de loup et s'approcha de la table de chevet de son meilleur ami. Avec le plus de discrétion possible, elle ouvrit le tiroir et prit la petite clef à l'intérieur.

Avant d'aller vers l'armoire du brun, en face de son lit, elle lui lança un regard tendre et sourit. Mais ce n'était pas le moment de trainasser. Elle glissa la clef dans la porte du meuble et tourna. Un léger grincement. Elle grimaça. Heureusement, personne ne se réveilla. Elle trouva aussitôt ce qu'elle voulait. Contrairement à elle, William ne mettait pas toutes ses affaires en boule et n'importe où sur les étagères.

Elle prit donc sa cravate et repartit s'installer sur son propre lit où elle alluma la bougie pour avoir un peu plus de lumière. Très concentrée, elle entreprit de broder. Au début, elle avait l'intention de faire une vraie œuvre d'art : un cœur entièrement rouge surmontée de superbes roses.

Malheureusement, faire simplement les contour du cœur lui prit une partie de la nuit et elle préféra s'arrêter là. Elle avait besoin de sommeil. Remettant tout en place en prenant garde à remettre les choses à leur place exacte, elle se dirigea vers son lit puis eut une hésitation. Elle refit les deux pas qui la séparer de la couche de William et embrassa avec douceur sa joue. Il marmonna quelque chose et se retourna dans son sommeil, sans se réveiller.

Gloussant toute seule, elle se coucha et put enfin dormir.

.oOo.

Ce fut un véritable hurlement de rage qui réveilla Grell et Éric le lendemain matin.

« GRELL SUTCLIFF ! Qu'est-ce que cette horreur ?!

-Nié ? Qu'é qu'i y a ? bailla la rousse qui n'avait que peu dormi.

-Cette... Cette chose ! »

William brandit la fameuse cravate brodée sous le nez de son amie. Visiblement, il n'était pas content. Grell pouffa, tandis qu'Éric éclatait de rire.

« Eh bien mon Willou ! J'ignorais que tu savais si bien bro...

-Non mais vraiment ! Comme si je m'amusais à faire des immondices pareilles sur mes cravates ! Et je doute que Slingby ait l'esprit assez dérangé pour faire une telle chose.

-Ah, darling ! Oui, je suis folle ! roucoula-t-elle. Mais une folie amoureuse ! Hu hu hu ! Oh, my dear Willou ! Ça sera si beau sur toi...

-Ah parce que tu as vraiment cru que je pourrais porter ça ? C'est... un cœur...

-C'est le mien... minauda-t-elle.

-Qu'importe, je ne mettrais pas cette cravate.

-Will ! J'ai passé la nuit à le faire !

-Non. Hors de question.

-Si tu le mets dessous, personne ne le verra.

-Non.

-Tu n'as que celle-là.

-Alors nous échangerons les nôtres.

-Hu hu hu ! Pas de problème ! »

William haussa un sourcil. Pourquoi Grell acceptait-il si facilement de la lui céder ? Il y avait anguille sous roche. Le rouquin tendit d'un air innocent sa propre cravate. Le brun jeta un coup d'œil horrifié à la partie se portant vers l'intérieur. C'était rouge. Écarlate. Avec, encore une fois, des broderies, mais réussies. Sûrement Grell les avait-il fait faire. C'était surtout des roses, mais il y avait aussi une tête de mort noire. Il la lui rendit, dégoûté. Il préférait encore le petit cœur. Il regarda le troisième collègue de chambrée avec espoir, mais Éric comprit aussitôt où il voulait en venir :

« Ah non ! rit-il. Ne crois pas que je vais échanger ma cravate avec la tienne ! C'est ton problème Spears ! »

William soupira : il n'avait pas le choix. En revanche, il se serait bien passé du petit commentaire de Grell :

« Hu hu ! Ça mettra quelques fantaisies dans ta vie, mon Willou-darling d'amour... »

Le Willou-darling d'amour en question prit la première chose qui lui tomba sous la main –son bougeoir– et le jeta à la figure de la rousse qui se baissa à temps et gloussa.

La journée commençait bien pour William.

.oOo.

Les cours de l'après-midi étaient finis et Grell disparut sans un mot pour ses amis. Éric seul était dans la confidence : elle préparait une nouvelle surprise pour William. Il lui avait bien dit que c'était sûrement une mauvaise idée, même s'il ignorait ce qu'elle allait faire, mais elle n'avait pas voulu l'écouter.

Elle était donc partie s'isoler dans une salle vide afin d'être tranquille avec tout ce dont elle avait besoin. Quand elle l'avait demandé au surveillant général, il avait été très étonné, mais elle lui avait expliqué que ça lui occuperait l'esprit et que ça lui permettrait sûrement de se tenir tranquille plus facilement. Comme elle en était à sa troisième retenue en même pas deux semaines de vie à l'Académie quand la plupart passait leurs études sans en avoir une seule, il avait décidé de tenter l'expérience.

En y repensant, Grell eut un sourire ironique : quelle bonne actrice elle faisait ! Comme si elle allait se calmer pour si peu. Et puis, elle était celle qui mettait de la fantaisie dans la vie de tout le monde, même des autres élèves, des professeurs...

En résumé, elle se trouvait géniale.

Forte de ces convictions, elle s'assit à une table, croisa les jambes et s'empara des ciseaux. Par quoi devait-elle commencer ?

Elle finit par se décider et se mit à l'ouvrage. Si au début elle devait être extrêmement concentrée sur ce qu'elle faisait, son esprit se mit finalement à s'égarer dans des rêves empreints de romantisme. La plupart concernait les déclarations enflammées que William pourrait lui faire une fois qu'il aurait vu ce qu'elle lui préparait. Puis elle pensa à quelle fantaisie elle pourrait mettre le jeudi dans la vie de son futur époux.

Elle finit par se piquer avec une aiguille, ce qui la ramena aussitôt à la réalité. Jurant et pestant contre l'innocente, elle regarda un instant son sang. C'était beau.

Puis elle se rendit compte qu'elle allait tacher son œuvre. Elle suça un instant son doigt en râlant puis recommença ce qu'elle faisait précédemment avec plus d'attention.

Elle passa le reste de son après-midi perdue dans la couture, sans faire attention aux heures qui passaient. Elle finit par allumer une bougie sur les coups de dix-neuf heures, se disant qu'il lui restait trente minutes. Quand elle releva à nouveau la tête, il était près de vingt heures quinze. Elle grogna à nouveau. Le temps qu'elle range tout et qu'elle aille au réfectoire, elle ne pourrait plus manger. Si les repas finissaient à vingt-et-une heures, plus rien n'était servi à vingt heures trente. Avec un peu de chance, espéra-t-elle, William et Éric lui auraient gardé quelque chose...

Elle fourra tout dans son sac, bourra pour bien le refermer et enleva tout ce qu'elle avait mis par terre. Non qu'elle s'en préoccupait, mais leur premier cours du lendemain avait lieu dans cette classe et il ne fallait pas que William se doute de quoi que se soit.

Bientôt, elle put rejoindre le brun et le blond à la cantine. Comme elle s'y attendait, elle ne put rien se servir.

« Où étais-tu ? interrogea William alors qu'elle prenait place à côté de lui.

-Hu hu ! Avec mon amant secret... chuchota-t-elle.

-Ton quoi ? réagit aussitôt le brun.

-Serais-tu jal... Aïe ! »

Grell lança un regard noir à Éric, en face du brun. Il lui avait donné un coup de pied pour l'empêcher de partir dans ses délires. Elle ne devait pas oublier de se faire passer pour un garçon ! Inutile de se relâcher maintenant.

« Tu sais très bien pourquoi j'ai fait ça, ricana-t-il.

-Mais euh ! Je fais tout comme il faut, j'ai bien le droit à une petite récompense de temps en temps...

-Pas en public.

-Pff... Dites... Vous n'auriez pas quelque chose pour une... un pauvre affamé comme moi ?

-Tu n'avais cas arriver plus tôt, répondit son meilleur ami.

-Tiens, prends mes muffins, je ne les mangerais pas, fit Éric en les lui tendant.

-Oh merci ! T'es plus sympa que Will.

-Tu étais où ? répéta ce dernier.

-Tu me donnes tes muffins si je te le dis ?

-Oui »

La rouquine dévoila ses dents pointues dans un sourire qui exaspéra son meilleur ami. Non, pour la dernière fois, il n'était pas jaloux. Ni curieux. Il voulait simplement empêcher que Grell s'attire de nouveaux ennuis. Disparaître ainsi était toujours mauvais signe...

« Dans une salle de classe, expliqua-t-elle. J'ai fait un peu de couture, mais personne ne le verra avant que ça soit finie : je vous réserve la surprise. Ça te va ? Maintenant, passe-moi tes muffins.

-Tiens.

-Merci ! Ce seront les meilleurs que je n'aurais jamais mangés ! » rit-elle.

.oOo.

Grell fut très contente de voir que William avait décidé de se coucher tôt. Tant mieux ! Elle pourrait exécuter la suite de son plan plus tôt et ainsi dormir un peu plus que la veille. Dès qu'il fut dans les bras de Morphée, elle se releva.

« Qu'est-ce que tu fais ? » murmura une voix.

Elle se tourna vers Éric.

« Je continue à mettre de la fantaisie dans la vie de mon Willou !

-Arrête, ça va mal tourner, soupira-t-il. Je t'ai dit de rester comme tu étais, pas d'en faire des tonnes !

-Non ! protesta-t-elle. Je sais que c'est une bonne idée. Et puis ça m'amuse.

-Fais comme tu veux, mais je t'aurais prévenue.

-Je... Je veux juste le faire sourire un peu.

-C'est toi qui vois. Mais je ne pense pas que ça marche. »

Elle haussa les épaules et sortit de la chambre. Faisant attention à ne pas être repérée, elle se dirigea vers la porte et se retrouva bientôt dans les jardins. Elle se dépêcha d'aller tout au fond, là où un superbe rosier poussait. Elle coupa une fleur écarlate, respira son parfum qui embaumait puis alla dans le bâtiment principal. Sortant la clef qu'elle avait dérobé à William (comme si changer de place son trousseau l'empêcherait de le trouver...), elle ouvrit le casier de son ami. Il servait également de boîte aux lettres et chaque étudiants avaient le sien. Elle huma à nouveau la rose, puis enroula proprement la queue dans un papier où elle s'était efforcée de changer son écriture. Elle fixa le tout par un ruban de velours rouge.

Ah ! Comme c'était romantique ! Elle allait se faire passer pour une admiratrice secrète qui envoyait des messages à l'élu de son cœur... Elle gloussa à cette pensée, se préparant mentalement à jouer la carte de la jalousie le lendemain matin, quand son cher William découvrirait le cadeau.

Alors qu'elle avait refermé et qu'elle avait mis la main sur la porte, un surveillant de nuit l'interpella :

« HEY ! Vous là bas ! Venez un peu ici ! »

Au lieu d'obéir, Grell préféra fuir. Avec un peu de chance, elle ne serait pas reconnue. Le gardien se précipita à sa suite. Mais au lieu de tenter de regagner son dortoir, elle se cacha dans l'ombre de la grande arche d'entrée. Son poursuivant passa devant elle sans la voir. Elle ricana. Comme si elle n'avait pas l'habitude de sortir en douce ! Si son père ne l'avait jamais attrapée, ce n'était certainement pas un minable surveillant d'internat qui réussirait !

Quand elle fut sûre que tout danger était écarté, elle retourna tranquillement dans sa chambre pour dormir comme si de rien n'était.

.oOo.

Comme tous les matins après le petit-déjeuner, Grell, William et Éric se dirigèrent vers les casiers pour voir s'ils n'avaient pas de courrier. La rousse était tout excitée de voir la réaction du brun, mais ne laissait absolument rien paraître, plaisantant avec le blond.

Le plus sérieux des trois ouvrit la petite porte de fer.

« Qu'est-ce que... ? » s'étonna-t-il en voyant la fleur.

Grell et Éric se penchèrent en même temps vers lui.

« Qui c'est qui t'offre des roses ? grommela l'adolescente dans un jeu d'actrice parfait selon elle.

-Comment veux-tu que je le sache ?

-Il y a un mot avec. » nota Éric qui avait une idée sur l'identité de la personne.

William l'ouvrit, sans la moindre émotion. Dessus, une écriture noire.

Mon très cher William,

Je ne cesse de penser à vous depuis que mon regard s'est posé sur vous lors d'une douce nuit estivale. Vous souvenez-vous de celle-ci où vous étiez sorti pour je ne sais quelles merveilles ? Vous étiez alors accompagné de vos parents et d'un enfant, sûrement votre frère... Je n'ai alors pu m'empêcher de tenter de découvrir votre doux nom et de vous retrouver, ce qui s'est révélé une quête peu aisée. Mais l'amour triomphant, je parvins à mes fins et vous envoies ainsi cette lettre et cette modeste rose en guise de mon amour infini.

J'aurais été plus réservée, il faut que je l'avoue, si je n'avais pas été poussée par une force bien plus grande que ma volonté : pardonnez-moi donc et n'imputez pas à une légèreté d'amour cette faiblesse que la nuit noire a permis de découvrir...

Celle dont vous avez pris le cœur...

Grell allait lancer la réplique cinglante qu'elle avait préparé contre Celle dont William avait pris le cœur, mais ce dernier la devança :

« Non, mais je vous jure... »

Il lança un regard noir à son amie et partit sans ajouter quoi que se soit. Éric et elle se regardèrent, étonnés :

« Et ben ? Il n'aime pas les admiratrices secrètes ? demanda la rousse.

-Il ne jette pas la rose ? » dit en même temps le blond.

Ils ne rajoutèrent rien de plus et partirent à cours, où était déjà installé William, et s'assirent derrière lui. Il lisait un autre courrier, envoyé par ses parents. Étant donné qu'ils étaient encore seuls dans la salle, il posa la missive et se retourna vers la rousse :

« Je crois que cette rose est à toi, ainsi que cette... chose. »

Il tendit la fleur et la déclaration anonyme.

« Bien sûr que non ! répliqua-t-elle.

-Vraiment... Grell... Tu as beau tenter de cacher ton écriture, tu n'as jamais su faire normalement tes déliés. Je sais très bien que c'est toi. Sans parler de citer du Roméo et Juliette dans une lettre ''d'amour''.

-Ah ? Tu as reconnu ?

-Oui. Tu récites sans cesse la scène du balcon.

-Tu... Tu n'as pas aimé ?

-C'est stupide et particulièrement puéril. Te faire passer pour une admiratrice... Je vous jure... »

Il ne rajouta rien, puis reprit sa lecture et Grell fixa la rose à sa veste d'uniforme, espérant qu'on ne l'obligerait pas à l'enlever. A la fin, il soupira et se tourna vers elle :

« Dis-moi... Demain soir, tu vas toujours à la première de Roméo et Juliette avec Mr Undertaker ?

-Bien entendu ! Pourquoi ?

-Mes parents ont un empêchement, soupira-t-il. Ils ne peuvent pas s'y rendre. Ils me proposent de prendre un de leurs billets pour ne pas perdre les places. Je me disais que je pouvais y aller avec vous.

-OOOH ! s'écria-t-elle d'une voix suraiguë. Mon Willou ! Tu me proposes d'être mon cavalier ?! Hu hu hu ! C'est... C'est... DEATH ! »

Elle gloussa en prenant la pause qu'elle avait pris devant Jesse, sans trop savoir pourquoi. William haussa un sourcil mais ne fit pas le moindre commentaire en la voyant faire. En revanche, il tenta de modérer ses ardeurs :

« Non, je ne propose certainement pas d'être ton cavalier ! Vraiment... Je te propose simplement que j'y aille avec ton père et toi. Je vous rejoindrais chez vous et...

-Oui, bah, ça revient au même, on y va ensemble !

-Je vous jure... En amis, Grell, juste en amis. »

Il commençait à regretter sa proposition mais préféra se retourner du côté du tableau, des élèves commençant à entrer. Il n'aimait pas forcément le sourire rêveur qu'abordait Grell. Éric donna un coup de coude à cette dernière. Quand elle le regarda, il lui sourit et leva discrètement le pouce en l'air en signe de triomphe.

.oOo.

Le lendemain, vendredi, dernier jour de la semaine, Saint Graal de l'étudiant qui n'attendait que la délivrance, Grell se réveilla d'extrêmement bonne humeur. Premièrement, à quinze heures, c'était le weekend. Deuxièmement, elle allait à la première de Roméo et Juliette le soir-même, au bras de son cher William. Troisièmement, elle avait fini dans les temps l'ultime fantaisie de la semaine. Elle pourrait l'offrir à son meilleur ami. Et il serait très heureux. Et il l'embrasserait avec passion. Et il la demanderait en mariage sur le champ. Et ils seraient heureux pour la fin des temps en massacrant joyeusement des Démons en famille, en récoltant des âmes dans la bonne humeur avec leurs futurs enfants. Et il y aurait du sang de partout et ça serait beau et William serait magnifique, au milieu de tout ce rouge, et tout serait parfait. Serait DEATH !

Grell gloussa toute seule dans son lit en pensant à tous ses fantasmes. Elle répéta le mot DEATH ! dans un souffle inaudible, le visualisant avec la pause qu'elle avait pris naturellement. Ça sonnait tellement bien, DEATH. Ça lui correspondait bien. Ça sonnait comme un cri de guerre, tout en étant joyeux. Court et violent. Pourtant sensuel et doux sur la fin : par la... mmh... position de la langue, juste entre les dents, les lèvres entrouvertes... Comme un appel à un baiser passionné. C'était un cri d'amour et de mort. Un mot ensanglanté. L'exaltation de l'Amour, le désespoir de la Mort. AAAAH ! C'était un bien beau mot ! pensa-t-elle. Elle l'avait pourtant tant de fois entendu, en tant que Shinigami, depuis toujours. Comment n'avait-elle pu se rendre compte plus tôt de la splendeur de ce mot ?

Mais maintenant elle l'avait vue et elle comptait bien l'utiliser plus souvent encore, se l'approprier, le faire sien pour la représenter. Ça serait sa marque. Son mot à elle. Comme une devise sanguinolente qui montrerait toute la passion qu'elle avait en elle. Ce serait magnifique ! Ça serait la seule chose à laquelle l'Éthique lui aurait servi dans sa vie de...

« Dis poulette... Tu arrêterais pas de glousser un peu, s'il te plait ? »

La voix amusée d'Éric la coupa dans ses réflexions enflammées. Elle ne s'était même pas aperçue qu'elle pouffait depuis tout à l'heure.

« AH ! s'écria-t-elle théâtralement en rejetant ses draps sur le côté. Que ne suis-je pas comprise ! La vie est d'une telle injustice avec la pauvre fille que je suis... Une poulette ? Non ! Ô Éric, ami fidèle de toujou... Non, ami fidèle deux semaines, pardon ! »

Elle se leva et continua son monologue avec de grands gestes exagérés, dignes d'une actrice shakespearienne.

« Je suis le gracieux cygne contemplateur du monde, messager de l'Au-delà, l'oiseau qui chante la Mort ! Je suis le cygne, amoureux et fidèle ! Ah, Éric ! »

Elle s'approcha de lui, mit une main sur son épaule, l'autre sur son propre front : « Combien me blesses-tu en me qualifiant de poulette ! Je ne suis rien de cela, car, plus que le cygne, je suis le Soleil illuminant tes jours ! La Lune qui éclairera les nuits de William... »

Elle ne put s'empêcher de glousser légèrement avant de se reprendre, écartant les bras, comme prise par une immense passion :

« Je suis une actrice, celle qui jouera bientôt le dernier acte de la vie des Humains et qui mettra un terme à ce théâtre étrange, sombre ou lumineux ! Ah ! Tragédie ou comédie, j'y mettrais fin, je serais celle qui laissera tomber le rideau sur la scène de leurs vies... »

A ce moment, William revint dans leur chambre et haussa un sourcil en voyant Grell si en forme de bon matin. Si ça commençait ainsi, la journée promettait d'être longue...

« WILLOU ! » hurla-t-elle avec bonheur en se jetant sur lui.

Cette fois, il n'eut pas le temps de l'éviter et elle s'accrocha à son cou avant de déposer un baiser sur sa joue.

« Vraiment ! grogna-t-il en la repoussant sans qu'elle le lâche.

-Oh, darling ! Tu as raté mon improvisation ! Et... Hu hu hu ! J'ai un cadeau pour toi !

-Un... Un quoi ? s'inquiéta-t-il.

-Un cadeau ! Tiens ! Regarde ! »

Toute excitée, elle le délaissa enfin, se pencha sous son lit et en tira un paquet vermillon emballé à la va-vite. Se tortillant sur place, elle le lui tendit avec un large sourire radieux et fier.

« Aloooors ? Tu ouvres ? »

William décida qu'il valait mieux en finir de suite avec ce nouveau délire ou Grell ne le lâcherait pas avant longtemps. N'importe qui aurait déchiré sans compassion le papier, mais le brun fit ça proprement, impatientant un peu plus la rousse. Elle dut se retenir de ne pas le lui arracher pour le lui déballer à sa façon.

William en sortit une... une chose. A vrai dire, il n'arrivait pas à savoir ce que c'était. Ça... ressemblait à rien. Rien de connu pour lui en tout cas. Sûrement que ça avait une signification profonde et métaphysique pour le rouquin, mais pour lui, rien. Ce qui était sûr, c'est que c'était rouge. Très rouge même. Sur une énorme boule rose très pale étaient plantées de nombreuses tentacules de laine cinabre qui pendaient lamentablement. Au-dessus la boule où étaient cousus deux boutons verts et où avait été ''brodée'' une sorte de banane blanche cerclée de grenat, un... machin (oui, William ne voyait que ce mot pour décrire ce qu'il voyait) rectangulaire et pourpre laissait entrevoir quatre boudins du même rose que la boule. Deux étaient placés vers le haut (à supposer que ce qu'il tenait était bien le haut) et les extrémités étaient bordeaux. Deux autres, plus proches de la boule ne comportaient pas de rouge.

« Ça te plait, hein ? gloussa Grell. C'est beau, pas vrai ?

-C'est... particulier... répondit-il diplomatiquement.

-Non, mais là, c'est normal, tu le tiens à l'envers. »

Grell lui prit des mains le truc, le retourna et le lui rendit. William tenta de deviner ce que c'était. D'accord, il n'avait pas beaucoup d'imagination. Mais... tout de même. Enfin, il avait bien une idée, mais ça semblait étrange.

« C'est... une... poupée ? tenta-t-il.

-Ouiiii ! roucoula le rouquin. C'est moi qui l'ai faite ! Elle est chouette, hein ? Hu hu ! C'est pour que tu penses à moi même quand je ne suis pas là ! Elle...

-C'est immonde... marmonna William.

-... me représente. Hein ? »

Son excitation retomba aussitôt. Ses grands yeux vert jaune s'agrandirent un peu plus de surprise. Le brun se mordit les lèvres, comprenant qu'il avait parlé plus vite que ce qu'il n'aurait dû.

« Ça... Ça ne te plait pas, hein ? » demanda-t-il d'un ton déçu.

Il s'agissait plus d'une affirmation que d'une question et William ne sut que répondre. Grell soupira tristement et fit volte face pour se réfugier dans la salle de bain.

« Elle a passé une grosse partie de la semaine à la faire, nota Éric. Je sais que ce n'est pas trop réussi, mais bon... Elle voulait te faire plaisir.

-Je vous jure... »

Il jeta la poupée sur son lit et toqua à la porte par laquelle avait disparu Grell.

« Je peux entrer ? »

Il entendit un petit cri de surprise puis son ami déclara :

« Ou... Oui, enfin... N... Non, je... A... Attends, je... Euh... »

William, qui détestait ce genre d'hésitation, souffla d'exaspération et déclara qu'il allait entrer. Joignant le geste à la parole, il pénétra dans la salle de bain.

C'était une pièce toute petite et sans fenêtre. Dans le fond, un simple baquet pour se laver. Il y avait également un tabouret qu'ils utilisaient pour installer leurs habits. Les serviettes restaient généralement sur le bord de la baignoire de bois. Le roux tournait le dos à William qui referma la porte.

« Grell, écoute... Je... Pour une première poupée, elle est bien, essaya-t-il maladroitement.

-Tu as le droit de dire que tu la trouves moche, murmura-t-il sans se retourner.

-Tu ne voudrais pas me regarder en face ? interrogea-t-il.

-Oh, euh... N... Non, je suis bien comme ça, je...

-Je vous jure ! »

Il lui prit le bras et l'obligea à le regarder. Grell poussa à nouveau un petit cri et détourna la tête, mais William avait largement eut le temps de voir ses yeux rouges et ses larmes. Surpris, il lâcha son ami et demanda :

« Ça... Ça va ? Tu ne vas pleurer pour ça quand même ?

-Je voulais essayer de te faire sourire, dit-il chagriné. Je voulais te faire plaisir en mettant un peu de fantaisie dans ta vie. »

William s'était toujours senti très mal à l'aise avec les sentiments des autres. Surtout quand il s'agissait de tristesse. Il ne savait comment réagir, d'autant qu'il avait parfaitement conscience d'être toujours maladroit. La seule envie qu'il avait, c'était de quitter la pièce, d'échapper aux larmes de Grell qui, en plus, le rendait coupable. Il n'aimait pas le voir ainsi, surtout à cause de lui. Il n'avait fait que dire la vérité : la poupée était immonde. Il savait très bien que c'était l'intention qui comptait mais bon... William détestait l'hypocrisie.

« Désolé... » marmonna-t-il en remontant ses lunettes.

Il voulut mettre main sur l'épaule du roux pour le réconforter. Mais Grell le prit pour une invitation et se colla contre son torse, le nez dans sa veste d'uniforme.

« Sers-moi dans tes bras... supplia-t-il d'une voix brisée.

-Vraiment... »

William ne put s'y résoudre complètement, lui qui n'aimait pas les contacts physiques. Il ne fit cependant rien pour le repousser et resta droit comme un piquet, tapotant gauchement l'épaule de Grell qui s'était mis à pleurer contre lui.

« Je... Je voulais juste que... que tu penses à moi... un peu... quand tu... tu l'aurais regardée... finit-il par sangloter.

-Je n'ai pas besoin d'une poupée pour penser à toi. » répliqua-t-il en toute sincérité.

Le changement radical qui s'opéra chez Grell déstabilisa William. Presque trop rapide pour être naturel... Il arrêta en effet aussitôt de pleurer et releva un visage souriant vers son ami, sans pour autant quitter ses bras :

« C'est vrai ? demanda-t-il.

-Euh... Ou... Oui... Tu es m...

-Alors tu m'aimes ? coupa-t-il.

-Hein ?! Vraiment ! Je n'ai jamais dit ça !

-Tu as dit que...

-Je sais très bien ce que j'ai dit et je n'ai pas dit ça, arrêta-t-il aussitôt. J'ai dit exactement que je n'avais pas besoin de ça pour penser à toi. Et c'est parce que tu es mon meilleur ami. »

Ils s'affrontèrent un instant du regard. Pourquoi William se sentait-il autant pris au piège ? C'était stupide... Le sourire si proche de Grell s'accentua, gênant un peu plus le brun qui ne comprenait pas pourquoi. Et... Pourquoi ne pouvait-il pas se détacher du regard du roux ? Pourquoi se sentait-il si vide, si coupable ? Comme s'il avait été pris en plein mensonge... Ah si... Il avait menti. Pas son meilleur ami, son petit frère...

Puis tout à coup, William redescendit sur terre :

« Tu es toujours dans mes bras.

-Tu me tiens toujours dans tes bras, répondit malicieusement Grell.

-Hein ? Ah... Désolé. »

Quand avait-il arrêté de tapoter l'épaule de son ami pour l'étreindre si près de lui ? Quand celui-ci avait sourit un peu plus ? Vraiment... Il lâcha prudemment Grell et s'en détacha avec lenteur, comme par peur qu'il lui saute dessus et ne veuille plus le laisser tranquille. Le roux se mit à glousser joyeusement. On aurait pas dit qu'il pleurait quelques minutes auparavant ! C'était d'ailleurs suspect...

« Tu n'as plus l'air si triste que ça...

-Hu hu hu ! Comment pourrais-je être triste alors que tu m'as dit que tu pensais à moi et que j'ai passé un petit moment contre toi ?

-Tu es vraiment lunatique, Grell.

-AAAAH ! Tu ne comprendras jamais rien aux femmes, mon Willou ! »

Le rouquin voulut enlacer le cou du brun, mais celui-ci recula d'un pas en se rendant compte que ses mains étaient humides. Trop humides.

« Tu as les mains mains mouillées !

-Non, répondit Grell trop rapidement.

-Et... Regarde-moi... »

William observa son ami d'un peu plus près et se rendit compte que la cornée de ses yeux étaient redevenus blanche. Trop vite pour quelqu'un qui sanglotait autant peu de temps avant.

« Ne me dis pas que tu m'as fait croire que tu pleurais, s'exaspéra le brun.

-Jamais je ne ferais ça ! »

Devant l'air sceptique qu'afficha William, Grell se dit qu'il valait mieux avouer la vérité :

« Ok, j'ai un peu joué de la situation. J'ai mis de fausses larmes avec l'eau qui restait dans le baquet et j'ai frotté mes yeux pour te faire croire que je pleurais. Mon talent d'actrice à fait le reste ! »

Il gloussa, fier de lui. William hésitait entre se mettre en colère pour s'être fait avoir si facilement et étriper Grell sur place sans chercher plus loin.

« Mais ça ne veut pas dire que je n'étais pas déçue que tu n'aimes pas mon cadeau. » continua-t-il tristement.

Le brun chercha où était le piège, cette fois-ci, mais ne trouva qu'un abîme de sincérité dans le regard affligé de son ami.

« Vraiment... Tu sais bien que je n'aime pas ça, qu'on se moque de moi.

-Je ne me suis pas moquée de toi : je t'ai montré tout mon talent, tout en me servant de la réalité. »

Il y eut un court silence. Grell le rompit :

« Je... Je pourrais continuer à mettre de la fantaisie dans ta vie ?

-Non. »

La réponse de William était plus que catégorique. Du moins, c'était ce qu'il pensait. Le rouquin insista pourtant :

« Mais c'était marrant, non ?

-Non.

-Tu n'aimes pas la fantaisie ?

-Non. »

Avant même que Grell puisse demander à nouveau autre chose, il prit les devants, un très léger sourire dessiné sur sa bouche :

« Être ami avec toi me suffit largement. C'est sûrement la plus grande... hum... fantaisie, comme tu dis, dans ma vie. C'est bien assez crois-moi. »

Le roux éclata de rire, plus heureux que jamais : il avait fait sourire William.

« D'accord, accepta-t-il J'arrêterais. Mais... En échange, tu veux bien te laisser embrasser ?

-QUOI ?! Qu'as-tu avec le chantage en ce moment ?

-Allez ! Je suis tout le temps en train de te voler des baisers sur la joue, je veux juste t'en faire un sans que tu te dérobes pour une fois, taquina-t-il. Ce sera ma dernière fantaisie.

-Non. C'est hors de question.

-Pfff... Rabat joie ! grogna Grell.

-Non mais vraiment... »

Il amorça un mouvement vers la porte. Il y eut un gloussement. Son ami voulut se jeter sur lui pour l'embrasser malgré l'interdiction. William tourna la tête vers lui :

« Je ne t'ai pas donn... »

Sa phrase s'arrêta aussitôt. Les lèvres de Grell se posèrent sur les siennes. Ils furent aussitôt surpris l'un que l'autre. Le contact fut bref.

Une fraction de seconde plus tard, la rousse reculait violemment, le cœur battant. Le brun remonta ses lunettes. Elle sentit le froid du mur dans son dos. Elle n'avait jamais voulu ça. Les yeux écarquillés, elle se demandait encore comment ça avait pu arriver.

Enfin, dire qu'elle n'avait jamais rêvé d'embrasser William était faux, mais comme ça, sans qu'elle-même s'y attende, non.

Ils se regardèrent un instant puis elle chuchota :

« Dé... Désolée... Je... Enfin, je ne pensais pas que tu allais tourner la tête. »

Elle se mordilla les lèvres, attendant la réaction de son ami qui restait silencieux. Il allait la tuer.

« Ne recommence pas, Grell. Je sais que tu n'as pas fait exprès mais fais plus attention et ne recommence pas. »

Le ton étonna l'adolescente. Autoritaire, certes sec, peut-être froid, sûrement. Mais l'absence de colère étonna grandement la jeune fille. Elle n'allait pas mourir aujourd'hui alors ?

Il sortit sans lui accorder un regard de plus. Elle le suivit timidement. Éric leur jeta un regard interrogateur, mais aucun des deux ne parla.

« William... souffla Grell. Je...

-N'en parlons plus, veux-tu ? »

Elle acquiesça d'un signe de tête, sûrement plus gênée que lui. Elle regarda la poupée qui trainait encore sur le lit et déclara dans une tentative de détendre l'atmosphère :

« C'est vrai qu'elle n'est pas très réussie ! Je suis sûre que je peux m'améliorer.

-Une chose est sûre : je m'en souviendrais de cette... poupée de chiffon. »

Grell ne sut pas vraiment s'il plaisantait ou pas mais rit nerveusement. Il la regarda enfin en prenant ses affaires et rassura, replaçant ses verres :

« Je ne t'en veux pas, tu sais, je veux juste que tu ne recommences pas.

-Promis.

-Bien. »

Il sortit pour aller déjeuner. Éric se risqua alors à demander ce qu'il s'était passé, mais elle répondit qu'elle ne voulait pas en parler. Elle pensait en effet que William lui en voudrait vraiment, par contre, si elle disait qu'elle l'avait embrassé par mégarde.

« Au fait... ricana tout à coup le blond. Il a découvert tes petits dessins sur ses cahiers d'exercice ?

-Non, pas encore pourquoi ?

-Alors dépêchons-nous de le rejoindre pour manger, je ne veux pas qu'il arrive en cours avant nous ! Je tiens à être là quand il va les voir... »

Grell éclata de rire, tout à coup ragaillardie. C'était vrai ! Elle avait dit à son ami qu'elle ne mettrait plus de fantaisie dans sa vie, mais il n'avait pas découvert la toute première qu'elle avait faite.

A coup sûr, il la tuerait.


Le prochain chapitre sera particulier : fait en collaboration avec Crazy White Rabbit, sur ce site.
Et oui ! Petite infidélité à Chrystelle ! ^^ Mais nous avons, elle et moi, encore de très nombreux projets ensemble...