Quel que fut le plan initial, Stephen et Kyle n'avaient certainement pas imaginé qu'ils finiraient dans le salon, attachés sur une chaise, avec du chatterton sur la bouche. Ils avaient dû se représenter une autre image de ce qu'aurait été leur avenir : une retraite anticipée loin de New York, assurée par un agréable pécule. Au lieu de cela, ils se retrouvaient en tête à tête avec deux lieutenants de police, un guerrier bienfaiteur en costume et un coordinateur des opérations distingué. En reprenant connaissance, en réalisant qu'il était ligoté et en voyant les personnes qui n'attendaient que son réveil pour lui soutirer des informations, Stephen s'agita, paniqué. A l'inverse, à son réveil, Kyle ne parut pas du tout impressionné par le renversement de situation. Néanmoins, son regard trahissait sa honte d'avoir été pris au piège.
Harold Finch était devenu mon centre d'intérêt. Il s'était assis sur le canapé, le dos droit comme un i, et se concentrait sur un ordinateur portable qu'il avait sorti de sa sacoche et posé sur ses cuisses. Il dégageait quelque chose de mystérieux. Son visage et ses lunettes rectangulaires lui donnaient l'aspect d'un geek. Cependant, le cliché traditionnel du génie en informatique à lunettes portant un tee shirt à manches courtes estampillé d'une équation sur quatre lignes en prenait un sacré coup avec Finch. L'homme portait un costume trois pièces taillé sur mesure, de couleur terre de sienne, parsemé de rayures bleu foncé et brun sépia (excepté le veston), et une chemise blanche. Une cravate bleu nuit complétait cet ensemble, ainsi qu'une pochette de costume de la même nuance.
Le reste de l'équipe formait maintenant un arc de cercle devant Finch. Derrière l'équipe, Damian s'appuyait contre la cheminée, abattu. Je me tenais sagement assise dans un fauteuil, les yeux rivés sur ce Harold Finch. Kyle et Stephen prenaient leur mal en patience dans un coin reculé du large salon.
Le lieutenant Carter et John consultaient les enveloppes que Dean avait cédées à ses collaborateurs. Carter énuméra le contenu :
-Des faux permis de conduire, des plans de différentes villes, du liquide… Ces messieurs avaient de quoi tenir un bon moment…
-Deux semaines, pour être exact, indiqua John.
-Où étaient-ils censés se rendre ? demanda Fusco.
Carter replongea dans les documents, à la recherche d'une réponse.
-Ce n'est pas précisé. Cependant, au vu des divers plans, je dirai qu'ils avaient le choix entre Philadelphie, Chicago et Los Angeles… A moins que ce ne soit les trois.
-Il est temps que nous prenions connaissance de la suite prévue auprès de ces messieurs, annonça Finch.
-Avez-vous pu les identifier ? questionna Carter.
-Nos hôtes se prénomment Kyle O'Connell et Stephen Faggiarelli, répondit Finch en regardant son PC. Je les ai trouvés grâce à leurs photos sur leur profil en ligne. Les réseaux sociaux facilitent bien des choses…
-Ces deux lascars sont sur un réseau social ? commenta Fusco, éberlué.
-En effet. D'ailleurs, monsieur O'Connell met très régulièrement à jour son profil… (Finch s'arrêta et leva les sourcils, sans bouger le reste de son corps.) Il semble qu'il apprécie particulièrement les contenus osés impliquant des jeunes femmes…
-Quel pervers… marmonnai-je.
Ma remarque attira sur moi l'attention de Harold Finch. Un frisson me parcourut quand ses petits yeux globuleux me fixèrent.
-Cet O'Connell a tenté de profiter de Jordana, mais il n'a pas eu le temps d'aller plus loin, clarifia John.
-Vous m'en voyez soulagé, dit Harold en revenant vers John.
-Des criminels sur les réseaux sociaux… je ne comprendrai jamais… soupira Lionel.
-C'est pour cela qu'on en attrape certains plus facilement, dit Carter. Il va falloir qu'on les interroge séparément… Et s'il vous plaît, dans le calme.
Elle avait dit la dernière phrase en s'adressant spécialement à John. Au vu des capacités dont j'avais pu être le témoin, je devinai qu'il était plutôt du genre à tirer d'abord puis poser les questions ensuite. Méthode qui ne devait pas être pratique pour obtenir des informations, et encore moins recommandable pour un officier de police lors d'un interrogatoire sous peine de vice de procédure.
-Je vous promets de me tenir à carreau, dit John avec un léger sourire.
Carter, rassurée mais préférant ne pas crier victoire trop tôt, déposa l'enveloppe sur la table basse, prête à affronter O'Connell et Faggiarelli. John posa à son tour la pochette. A peine Carter s'était-elle retournée pour quitter la table qu'elle revint sur ses pas en me regardant.
-Il vaudrait peut-être mieux que nous vous raccompagnions chez vous, mademoiselle Mulkaney. Votre famille pourrait s'inquiéter.
-Oh non, ne vous en faîtes pas, je vis sur le campus de ma fac, alors ma famille ne m'attend pas… En fait, personne ne m'attend en ce moment… Je me sentirai plus en sécurité ici, avec vous tous.
Pur mensonge, pour la dernière partie. Il était vrai que personne ne m'attendait : à la base, j'étais supposée rester dans mon lit, sans rien faire d'autre. Il était vrai aussi que je me sentais en sécurité avec John et les lieutenants de police dans les alentours, donc au final, ce n'était qu'un mensonge à moitié. Cet argument n'était pas le premier qui me motivait à rester avec John et les autres. D'une part, je voulais connaître la fin de toute cette aventure, et d'autre part, je voulais poursuivre ma découverte de ce groupe de justiciers de l'ombre. Devant l'expression déterminée et censée de Carter à me mettre à l'abri, j'ajoutai une autre raison :
-Les hommes de Dean se sont évanouis dans la nature. Je fais comment si je les croise par hasard ? Et puis vous aurez besoin que je témoigne, quand vous aurez arrêté Dean, non ?
J'étais prête à sortir toutes les raisons possibles et imaginables. Quand on y réfléchit, j'avais un comportement dangereux à cet instant, je cherchais les ennuis. Toutefois, si une autre personne avait été à ma place, je suis sûre qu'elle n'aurait pas été indifférente à ce petit groupe de lutte contre le crime. Contre toute attente, Lionel Fusco m'apporta son soutien :
-J'avoue que ce n'est pas l'idéal, mais elle peut rester avec nous le temps qu'on en sache un peu plus sur les intentions de voyage de Dean et Isabelle Bellowes. Qui sait, si ça se trouve, il a donné des instructions à ses hommes de rester encore un peu à New York… Et tu sais qu'on peut rencontrer certaines personnes au moment où on s'attend le moins.
Fusco détourna furtivement son regard en direction de John et Harold. Je ne comprenais pas très bien à quoi il faisait allusion. Pour ma part, j'étais effectivement tombée par hasard sur John et cette situation délirante, et je n'aurais jamais cru cela possible.
-Je peux attendre ici avec Damian le temps que vous interrogiez les prisonniers… ?
J'avais fait cette proposition avec une toute petite voix et avait sorti le regard du chien battu.
-Je reste avec eux, annonça Harold Finch.
Carter regarda John en secouant la tête, ahurie par ma posture.
-Mais qu'est-ce que vous lui avez fait ?!
-Rien, je vous l'assure ! se défendit John.
Carter pensait sûrement que John avait dû, au cours de notre aventure, déteindre sur moi. Ceci lui faisait un peu peur, au vu de son expression pas convaincue. Elle aurait préféré me savoir loin de cette maison, mais elle finit par renoncer à poursuivre la discussion, devant l'absence de motivation des personnes présentes à me renvoyer chez moi. Le lieutenant Afro-américain s'en alla, suivie par John et Fusco, pour interroger O'Connell et Faggiarelli.
