Chapitre 10
Le calme avant la tempête
Le repas fut servi dans la soirée et nous passâmes à table tout en discutant. J'étais reconnaissante à Timothy de ne pas trop rajouter de détail au sujet de mon passé. Bien sûr, il avait deviné qu'Ardeth était le père des jumelles. Mais il ne l'avait pas relevé devant Evelyn et O'Connell. D'ailleurs, avant de passer à table, les jumelles avaient rencontré tout ce beau monde.
- Vos filles sont adorables, sourit Evelyn. Comment arrivez-vous à les différencier ?
Je ne pus que sourire. Je ne la détrompais pas sur cette affirmation erronée au sujet de la paternité de Timothy. Il les avait accueillies et les aimait sans doute comme ses propres filles. En un sens, il était un peu leur père. Pour ce qui était du problème posé par leur resemblance, il était vrai que tout le personnel de la maison n'arrivait jamais à les différencier. Timothy y arrivait parfois, en se focalisant sur leur attitude, mais quand elles ne bougeaient pas, cela devenait compliqué. J'étais la seule à y parvenir vraiment.
- Je vais te donner ma botte secrète, souris-je. Les jumelles ont toutes les deux les yeux vairons, un oeil noisette et un oeil marron, expliquai-je. La différence est minime, mais elle est là. L'oeil gauche de Lotus est noisette alors que pour Nephthys c'est l'inverse.
Tous me regardèrent éberlués. Puis ils reportèrent leurs regard sur mes filles. Ils essayèrent de trouver par eux-mêmes, mais n'y parvinrent pas. Il fallait dire que, à la lumière artificielle, dans une pièce déjà peu éclairée, ce n'était pas facile de voir la nuance de couleur. Ils abandonnèrent assez rapidement au profit des mets savoureux de la table.
Après le repas, O'Connell et Timothy s'isolèrent pour discuter de choses qui les concernaient. Timothy n'avait pas vraiment d'ami homme à qui parler, ce n'était pas une mauvaise chose que O'Connell soit là. Ça lui ferait du bien. Evelyn et moi allâmes nous poser dans le salon avec un peu de thé pour digérer.
- Néféret... pourquoi t'es-tu mariée avec lui ? Ne le prends pas mal, Sir Vyne est un homme très charmant et de qualité... mais...
- Je sais, il a deux fois mon âge, souris-je doucement. Écoute, Evy. Timothy a été là quand j'ai eu besoin de lui. Notre relation n'est certes pas celle de deux amants, mais nous nous respectons et on s'apprécie mutuellement. Nous sommes amis.
- Tout de même... et Ardeth ?
Je détournais le regard, fuyant le sien. Que voulait-elle que je lui dise exactement ? Que je l'aimais toujours à en crever ? Que je ne pouvais pas me le sortir de l'esprit une seule seconde ? Que la nuit je ne cessais de l'appeler ? Oui, tout cela était vrai... mais qu'y pouvais-je ? J'avais pris un chemin différent de celui que j'avais espéré. Et ce chemin n'était pas celui qu'empruntait Ardeth. C'était sans doute mieux pour lui qu'il m'oublie et qu'il se marie avec sa fiancée... Mais mon coeur n'aimerait jamais qu'un seul homme, et s'était lui.
- Je ne te mentirais pas Evelyn. J'aimerai toujours Ardeth, jamais mon amour pour lui ne s'éteindra. Mon coeur lui appartiendra toujours et Timothy le sait et ne me le reprochera jamais.
Evelyn resta silencieuse un moment. Puis, comme pour m'assurer de son soutient et de sa compassion, elle me serra la main et me sourit. Pour changer de sujet, elle me parla de tout ce que j'avais manqué depuis ces dernières années. Son mariage avec O'Connell qui n'était pas dans la poche à première vue. Ils n'avaient pas grand monde avec qui le célébrer. Alors ils avaient fait au plus simple avec un seul témoin : Carnahan. Je ne savais pas encore si je devais essayer de la réconforter à ce sujet.
Pourtant, malgré le manque d'effusion et de festivité, leur mariage, même extrêmement basic avait été l'un des plus beau jour de sa vie. Le premier étant celui de la naissance de leur fils, Alexandre. Je ne pouvais m'empêcher de comparer ma vie à la sienne.
Son mariage avait été sobre et peu peuplé, mais elle en était heureuse. En revanche, mon mariage avait été plus que célébré. Les amis de Timothy n'avaient cessé de le féliciter de finalement prendre femme. Et de mon côté, les invités n'avaient cessé de vanter les mérites de cet homme que je connaissais à peine et que je venais d'épouser. Le mariage avait été bien mené, même magnifique, comme toutes femmes en rêveraient... mais je n'avais pas été la plus heureuse des femmes, au contraire, mon coeur pleurait...
Son fils avait été attendu et accueuillit avec joie et amour. Mes filles, elles, étaient arrivées sans que je ne les ai vraiment attendues et espérées. Jamais je n'aurais cru que, après ce seul moment intime passé avec Ardeth... que je puisse tomber enceinte si rapidement. Mes filles étaient arrivées et, malgré tous mes malheurs, je les avaient aimées dés leur premier cri. Mais elles... elles ne connaîtraient jamais leur véritable père.
- A quoi penses-tu ? s'enquit Evelyn.
- Au fait que les choses ne tournent pas toujours comme on l'avait espéré, soupirai-je. Je suis un peu mélancolique, je te prie de m'excuser...
Je faillis me claquer. Mon éducation de parfaite Lady commençait vraiment à déteindre sur mon véritable caractère. Et je n'aimais pas ça du tout. J'aimais la fille sauvage et fière que j'avais été en Égypte. Devant l'iminence d'une mort certaine, j'avais laissé libre court à mes instincts et ce que j'étais. J'avais osé être moi-même pour la première fois de ma vie. Et malgré le fait que j'en souffre maintenant, je ne regrettais rien, pas même d'aimer Ardeth envers et contre tout.
- Il faudra que tu viennes me rendre visite un de ces jours. Je suis sûre que ça te ferait du bien de passer du temps avec une amie.
- Je ne peux pas abandonner Timothy comme ça, Evy. Il est tout de même mon mari, et sans lui je serais une moins que rien...
- Je ne te parle pas de l'abandonner, juste de venir passer quelques jours avec nous quand tu sentiras le besoin d'être la vraie Néféret.
J'eus un petit sourire sans joie. La vraie Néféret... Si même elle se rendait compte que je n'étais plus que l'ombre de moi-même, c'était que mon état était plus lamentable que je le croyais. Certes, Timothy ne m'empêcherais jamais d'être moi-même quand je n'étais pas en société, mais je n'arrivais pas à être moi avec lui. Ce n'était pas comme avec Ardeth où je n'avais pas eu une seule fois à paraître, mais à juste être.
- Je te remercie, Evy, souris-je, cette fois sincère. Et puis cela permettra à mes filles d'avoir un compagnon de jeux.
- Je suis sûre qu'Alex en sera très heureux, approuva-t-elle.
La discussion n'alla pas plus loin cette nuit là et nous allâmes tous nous coucher. Une chambre avait été préparée pour les O'Connell et Alex dormait dans la chambre des jumelles avec elles. Ma chambre était voisine à celle de Timothy, tandis que celle attribuée à Evy et O'Connell se trouvait juste en face de la mienne.
Timothy me souhaita une bonne nuit comme chaque fois avant d'aller dans sa chambre. Je lui souhaitait de bien dormir et entrai dans ma chambre. Je me déshabillai et entrai dans mon lit sans prendre la peine d'enfiler une chemise. J'étais épuisée et ressasser mes souvenirs avaient été très épuisant et déprimant. Je fermai les yeux dans l'espoir de trouver un sommeil sans rêve. Mais comme chaque fois, ce ne fut pas le cas...
Comme toujours, mon rêve commença avec la présence d'Ardeth, ses bras m'entourant et sa peau contre la mienne. L'instant d'après, je revoyais Imhotep qui riait tandis que j'agonisais. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi je me trouvais habillée d'une si étrange façon dans ce cauchemar. Peut-être que ça n'avait rien de significatif... Toujours est-il qu'à chaque fois je mourrai et me réveillai en hurlant.
Haletant et en sueur, je me mis à pleurer, recroquevillée sous mes draps, mes bras entourant mes jambes ramenées contre moi, mon dos appuyé contre la tête de lit. La porte s'ouvrit et laissa entrer une silhouette qui vint s'asseoir sur le bord de mon lit. Une main se posa sur mon épaule et un soupire se fit entendre.
- Néféret... tu ne peux pas continuer comme ça. Tes cauchemars empirent, s'attrista Timothy. L'hypnose pourrait peut-être t'aider...
- Ma tête est suffisamment en bordel pour en rajouter, répliquai-je, à bout et oubliant toutes mes manières de femme du monde.
Je m'en voulus immédiatement de lui avoir répondu sur ce ton et cachai mon visage entre mes bras, honteuse. Il m'avait sauvée, me protégeait et faisait tout pour que ma vie soit belle. Pourtant, cela ne semblait faire qu'empirer mon mal être.
Il commença à se lever sans doute pour quitter ma chambre et retourner dans la sienne mais, prise de panique à l'idée de me retrouver à nouveau seule, en proie à mes cauchemars, je lui attrapai la main, tremblante. Il ne me repoussa pas et posa doucement son autre main sur la mienne qui tremblait comme une feuille.
Timothy s'assit sur le lit et vint appuyer son dos contre la tête de lit, lui aussi, avant de m'attirer contre lui et de me blottir dans ses bras. Ma tête trouva sa place dans le creux de son épaule et il me caressa les cheveux avec douceur. Il portait un simple pantalon de nuit et ne s'était pas glissé sous les draps, mintenant ainsi une barrière entre nous.
- Dors, je reste près de toi, tu n'as rien à craindre.
Apaisée, du moins suffisamment, je commençai à me détendre. Ce n'était pas la première fois que Timothy se réveillait en pleine nuit à cause de moi et finissait par me tenir companie pour me réconforter et me permettre de me reposer. Il se comportait parfois comme un père avec son enfant. J'avais l'impression d'être une petite fille fragile et pleurnicharde. Comment avais-je pu tomber si bas ?
Le lendemain, je me réveillais le dos tout enkilosé. J'avais trouvé le sommeil apparemment contre Timothy. Ma tête avait dû reposer sur son épaule dés le moment où il s'était installé à côté de moi. Il dormait, sûrement exténué d'avoir veillé sur moi cette nuit. Sans faire de gestes brusques, je me levai et quittai le lit pour enfiler ma robe de chambre en satin noir. Je souris bêtement en entendent encore Timothy se plaindre de mon peu d'enthousiasme pour les autres coloris. Je n'aimais pas les couleurs mise à part le noir. Il avait dû s'y résoudre.
Je sortis de la chambre et allai me promener dans le jardin. La fraîcheur de cette matinée de printemps m'aida à chasser tous les mauvais souvenirs de cette nuit. L'herbe était mouillée sous mes pieds nus. Dans quelques minutes, une domestique allait arriver et s'inquiéter de ma santée, de mon imprudence à persister à être pieds nus dés que je le pouvais.
Quand la vie commença à s'allumer dans le manoir, je retournai à l'intérieur et enfilai des pantoufles pour qu'aucune domestique ne s'iquiète au point d'en perdre le sommeil. Je n'avais qu'une hâte, comme tous les jours, me précipiter aux écuries pour m'occuper de mes chevaux. Mais, contrairement à mes habitudes, je restai dans le salon. Nous avions des invités au manoir et je n'allais pas laisser Evelyn toute seule à s'inquiéter.
Cette dernière ne tarda d'ailleurs pas à arriver, elle aussi vêtu d'une robe de chambre. Le sommeil se lisait encore sur son visage. Elle vint me dire bonjour et resta assise avec moi, baillant quelques fois avant d'être un peu réveillée. Nous nous mîmes à parler et je lui fus reconnaissante de ne pas aborder le sujet de mes cauchemars. Je me doutais que tout le manoir m'avait entendue hurler.
Lassées d'attendre les hommes, nous nous dirigeâmes vers la cuisine et prîmes le petit déjeuné préparé par le cuisinier. Nous nous assîmes à la table de cuisine sans plus de manière. Le cuisinier avait l'habitude de se retrouver en ma compagnie le matin puisque je descendais avant tout le monde, ne parvenant pas à dormir. J'avais lié une certaine complicité avec ce brave homme et nous parlions souvent tous les deux.
- Comment allez-vous aujourd'hui, Jack ? lui demandai-je en crooquant dans une tartine de pain grillée avec du beurre.
- Très bien Milady, sourit-il en continuant son travail.
Il ne s'offusquait jamais de mon manque de manières le matin dans les cuisines. A vrai dire, je pense que ça lui plaisait de me voir plus comme une femme ordinaire que comme une Lady que l'on ne pouvait approcher et qui vous regardait de haut. Contrairement aux femmes du monde, je n'aimais pas que les gens aient à lever la tête pour me parler, je préférais de loin la discussion d'égal à égal.
- Evelyn, que dirais-tu d'une petite balade à cheval tout à l'heure ? proposai-je.
- Pourquoi pas ? Un peu d'exercice ne peut pas faire de mal, sourit-elle.
Notre petite conversation fut interrompue par l'arrivée de deux petites furies pleines de vigueur et d'enthousiasme. Nephthys et Lotus étaient bien réveillées et vinrent quémander mes bras immédiatement. Je m'agenouillai et le câlinai un long moment avant de les embrasser dans le cou, les faisant rire.
- Aller, à table ! m'exclamai-je en les soulevant une par une pour les asseoir sur leurs chaises alors que Jack leur déposait gentiment leur petit déjeuné.
- Merci Jack, firent-elles en coeur.
- De rien mes petites demoiselles, répondit-il avant de nous laisser entre filles.
Une fois leur petit déjeuné englouti, Lotus et Nephthys suivirent la gouvernante pour prendre leur bain. Je n'appréciais pas souvent l'aide d'une gouvernante pour m'occuper de mes filles, si bien que les gouvernantes n'étaient appelées que lorsque nous avions des invités et que je ne pouvais pas m'occuper d'elles moi-même.
Après leur départ, Evelyn se tourna vers moi, le regard interrogateur. Ah... nous y étions. Je n'allais pas échapper, comme je l'espérait, à ses questions sur cette nuit. Dommage...
- Tu as hurlé pendant une bonne demi-heure, déclara-t-elle doucement. Tu appelais...
- Ardeth, la coupai-je. Oui, et c'est comme ça toutes les nuits, soupirai-je.
Elle eut un regard malheureux empli de douleur pour moi. Je bus une gorgée de café avec lenteur. Contrairement aux anglais, je n'appréciais pas le thé plus que ça. Je faisais l'effort d'en boire comme tout le monde, mais le matin, personne n'avait réussi à me faire boire autre chose que du café.
- Quand s'est-il fiancé ? demandai-je en me maudissant pour ma curiosité.
- Je ne sais pas exactement, répondit Evelyn avec honnêteté.
- Est-il heureux ?
Evelyn me regarda avec compassion. Je savais de quel dilemme elle souffrait. Me dire la vérité me ferait mal, et mentir tout autant. J'en conclus qu'il devait être heureux et, malgré la douleur immense que je ressentis dans mon coeur, je fus soulagée. Le savoir malheureux n'aurait fait qu'empirer les choses en vérité. Le sujet s'arrêta là tout comme notre petit déjeuné.
La journée passa assez vite finalement. Evelyn et moi fîmes une longue ballade à cheval, très revigorante. J'avais monté Shek qui restait ecore une monture très difficile à monter car il avait un très mauvais caractère. Evelyn avait donc dû chevaucher Shazaam, la douceur incarnée.
De retour aux écuries, je m'occupais immédiatement des chevaux tout en discutant avec Evelyn. J'entendais des petits soupirs de déprime de la part du palefrenier. Combien de fois m'avait-il dit qu'il était là pour s'occuper des chevaux ? Combien de fois m'avait-on dit que ce n'était pas le travail d'une dame de patoger dans la boue et le fumier ? Mais chaque fois qu'on me l'avait dit, je l'avais ignoré. Que m'importait tous ces détails ? J'avais pris soin de mes chevaux depuis mon enfance, je n'allais pas changer maintenant.
Les quelques jours avec Evelyn passèrent rapidement, trop rapidement. A leur départ, elle me fit promettre une nouvelle fois de venir passer quelques jours chez elle bientôt. Timothy ne s'offusqua nullement de cette promesse, il sembla plutôt... soulagé. Comme si quelque chose qui ne lui plaisait guère se préparait aux alentours. Si seulement j'avais pu découvrir l'ampleur de ce qu'il me cachait... peut-être les choses se seraient-elles déroulées autrement. Mais avec le recule... peut-être qu'il n'y avait aucune échappatoire en vérité...
Fin du Dixième Chapitre
