Sous protection policière
Disclamer : Cette histoire est très inspirée du manga Cat's Eye de Tsukasa Hojo popularisé en France par le dessin animé Signé Cat's Eyes. J'en ai repris la situation initiale et les principaux personnages.
L'image de couverture est un montage à partir d'images récupérées sur le site universcatseye (permission accordée par Sutefanii)
Remerciements : Merci à Owlie Wood qui m'a soutenue quand je me demandais si cela valait le coup que j'écrive ça et qui s'est retrouvée alpha lectrice malgré elle. Comme toujours, Fenice a été là avec ses remarques pertinente et sa relecture attentive. Quant aux dernières fautes, elles ont été impitoyablement traquées par l'indispensable Monsieur Alixe.
XI : Le meilleur choix
Lyon
Septembre – novembre 2005
Alexia revint ravie de son stage de cheval. L'oncle Lucas avait appelé Quentin et lui avait demandé s'il était indispensable de terminer les vacances de manière aussi coûteuse – Quentin s'y étant pris à la dernière minute, il avait en effet payé le prix fort pour le voyage et le séjour.
— Si vous voulez, je vous donne le téléphone de ma mère et vous discutez avec elle de ce qui est bon pour les vacances d'une adolescente, avait répondu Quentin agacé. Vous avez vu son bulletin de notes ?
— J'ai vu, c'est assez satisfaisant. Je suppose qu'il y aura encore des frais pour la rentrée?
— Il y a des chances. Je vous ferai parvenir les listes de fournitures et les factures. A ce propos, êtes-vous d'accord sur le principe qu'elle ait une ou deux activités extrascolaires ?
— Encore un conseil de votre mère ?
— Oui, avait menti Quentin.
— Il parait qu'il faut gâter les enfants de nos jours. Par contre, pas de peinture, de théatre ou autre activité prétendument artistique, c'est bien compris ?
— Entendu. Je pensais plutôt à des activités sportives. Elle a besoin de se dépenser.
Quentin avait raccroché en se disant qu'il n'était pas le seul à avoir des blocages.
La rentrée se passa sans encombres. Quentin et Alexia firent ensemble les courses indispensables, et l'inspecteur se dit avec une certaine satisfaction que l'oncle allait bondir en voyant la note. Mais ils s'en étaient tenus aux listes qui leur avaient été remises par les professeurs, et Alexia avait besoin d'un nouveau manteau.
La seconde semaine, Alexia se plaignit de son professeur d'anglais :
— C'est un vrai con, assura-t-elle. Il a décrété que je me moquais de lui parce que je ne comprenais rien à ses questions et il m'a dit qu'il ne voulait plus me voir ailleurs qu'au dernier rang !
— Tu as été insolente avec lui ?
— Non, j'ai juste dit que je ne comprenais rien à son accent !
— Mais pourquoi tu as dit ça ? Tu ne comprends aucun accent, t'es nulle en anglais !
— Ah, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi !
Quentin réfléchit et dit :
— Alex, il faut qu'on résolve un jour ou l'autre ce problème. Tu ne peux pas arriver au bac en restant éternellement à dormir au fond de la classe dans cette matière.
— Qu'est-ce que tu veux faire ? Prendre rendez-vous avec l'autre abruti ?
— Ne parle pas comme ça de tes professeurs. Non, je vais attendre que tu aies de meilleures notes avant de le rencontrer. Et je sais ce que tu vas faire de tes mercredi après-midi.
— C'est officiel, grogna Alexia en comprenant où allait la conversation. Je hais ce prof !
ooOoo
Elle commença les leçons d'anglais auprès d'un organisme spécialisé dès la semaine suivante que Quentin avait trouvé en demandant auprès de ses collègues parents d'ados – avec qui il commençait à avoir des conversations aussi formatrices que déprimantes.
Pour encourager sa protégée, l'inspecteur l'aida au début à faire ses devoirs supplémentaires. Un soir, ils étaient plongés dans les verbes irréguliers anglais quand le téléphone de Quentin sonna. C'était Ruth. Il s'isola dans sa chambre pour prendre l'appel.
— Je crois que j'ai besoin de toi, fit la voix un peu pâteuse de son amie.
— Qu'est ce qui t'arrive ? soupira-t-il.
— Y'a des types qui me collent. Je suis au Smoking Dog. Hey, donne-moi ça !
L'appel fut brutalement coupé.
— Génial, murmura Quentin.
Il ne lui vint cependant pas à l'idée de ne pas y aller. Il s'y était rendu la première fois en reconnaissance pour les moments agréables qu'elle lui avait accordés mais n'aurait pas apprécié que cela devienne une habitude, il avait assez de ses propres problèmes. La situation avait désormais évolué : elle l'accueillait sans délai quand il se sentait submergé par la situation, lui prêtait une oreille attentive quand il avait besoin de lui parler de ses petits accrochages avec Alexia, le secondait quand il jugeait approprié qu'une femme intervienne auprès de la petite. Il trouvait donc normal d'être disponible si elle lui demandait de l'aide.
Du point de vue des sentiments, cependant, il restait mesuré. Il l'aimait bien mais n'était pas prêt à la laisser entrer dans son intimité. Il ne lui parlait pas de son passé et n'était jamais revenu sur sa déception sentimentale, considérant qu'il lui en avait révélé suffisamment quand il lui avait expliqué qui était Alexia. D'ailleurs, quand il arrivait chez elle le cœur à l'envers, elle lui ouvrait ses bras et son lit sans demander d'explications.
Parfois, il avait un peu honte de se jeter sur elle à chaque fois qu'il se sentait mal, mais elle ne semblait pas en être gênée. Il s'efforçait de son côté d'être un amant attentif – c'était la moindre des choses – et elle semblait tirer autant de satisfaction que lui des moments intimes qu'ils partageaient. Il n'ignorait pas qu'elle voyait d'autres hommes – elle ne faisait rien pour le cacher – mais il y était totalement indifférent. Il était même soulagé par la distance qu'elle maintenait entre eux en choisissant de ne pas lui accorder l'exclusivité de ses faveurs.
Quentin mit son téléphone dans sa poche et repassa dans le salon.
— Désolé, je dois sortir, expliqua-t-il à Alexia. Termine tes exercices et laisse-les sur la table si je ne suis pas rentré à onze heures.
— Tu vas où ?
— Un endroit qu'il vaut mieux que tu ne connaisses pas.
Il y avait beaucoup d'ambiance au Smoking Dog. Il repéra Ruth, encadrée de deux gorilles, qui semblait effectivement avoir du mal à les tenir à distance. Il avança en sortant sa carte professionnelle.
— Police, annonça-t-il. Cette dame vient avec moi.
— On fait rien d'illégal, protesta un des types.
— Vous non, mais elle oui. Sa spécialité, c'est de droguer ses victimes avec un somnifère et d'utiliser leur carte bleue quand ils sont dans les vapes. Vous voulez que je revienne demain quand votre compte sera à sec ?
Les deux cavaliers de Ruth jetèrent un regard à leurs verres.
— Espèce de salope ! s'exclama le premier.
— Fiche le camp ! clama l'autre en la saisissant par le bras et l'envoyant vers Quentin.
Le policier la réceptionna, récupéra le sac à main de son amie et l'entraîna vers la sortie. L'air froid lui fit reprendre ses esprits à moins qu'elle n'ait pas bu autant qu'elle voulait le faire croire.
— Du somnifère ? répéta-t-elle d'un ton incrédule.
— Si tu veux que je me batte contre tes soupirants, choisis-les plus petits, répliqua-t-il.
— J'y avais pas pensé, reconnut-elle.
— Je te ramène chez toi ?
— J'ai ma voiture pas loin.
— Tu sais bien que tu as trop bu.
— Pff ! t'es pas drôle ce soir.
— Désolé, j'ai pas fini mes devoirs, ça me rend nerveux. Allez, viens, tu vas prendre froid.
ooOoo
— Alex, mais qu'est-ce que tu as fait sur la table de la cuisine. J'ai du gras partout, maintenant !
— J'ai un peu bricolé.
— Pas possible !
— Dis, t'as qu'à un peu mieux entretenir tes machines, aussi ! T'imagine pas ce que j'ai retrouvé dans le lave-linge. Pas étonnant que ça fuyait. Ça fait combien de temps que tu l'as ?
— Je l'ai acheté aux précédents locataires.
— Ah, je me demandais aussi comment t'avais fait ton compte pour coincer une robe de Barbie dans le filtre !
ooOoo
— Qu'est-ce qui ne va pas, Quentin ?
— J'ai vu des choses moches aujourd'hui au boulot.
— Moches comment ?
— Moches, vaut mieux pas que je t'en parle. T'as rien d'amusant à me raconter ?
— Euh, je sais pas si ce qui nous fait rire va t'amuser toi... Tu ne veux pas qu'on fasse un jeu sur l'ordinateur ?
— Oui, bonne idée, dit-il, déjà réconforté par l'expression concernée de sa protégée.
ooOoo
— Tu me l'envoies pour les vacances de la Toussaint ?
— C'est pas une mauvaise idée, Maman. Je vais le lui proposer… Ah non, ça ne colle pas, y'a son samedi qui tombe au milieu.
— Quel samedi ?
— Le samedi où elle n'est pas libre.
— Comment ça, pas libre ?
— Elle va voir ses sœurs, révéla Quentin de mauvaise grâce.
— Elle ne peut pas le décaler ?
— Écoute, je te la passe, je ne veux pas m'occuper de ça.
— Laisse-moi te dire que tu es parfois complètement immature. Tu pourrais faire des efforts quand même. T'es un adulte, oui ou non ?
— C'est Alexia, Madame Chapuis.
— Ah bonjour petite ! Tu peux dire à mon malpoli de fils de ne pas filer à l'anglaise quand je lui parle ?
Quentin referma la porte derrière lui. Alexia lui rendit son téléphone quelques minutes plus tard, donna quelques coups de fil avec le sien et tout sembla s'arranger. Il la mit dans le train un samedi matin et la récupéra une semaine plus tard, le visage rougi par le bon air de la campagne et gaie comme un pinson.
ooOoo
Le samedi suivant, il était prévu qu'Alexia aille à Marseille —la visite avait été reculée d'une semaine pour qu'elle puisse aller chez Mme Chapuis pendant les vacances. La jeune fille se leva tôt, déjeuna et partit à la gare. Quentin s'arrangea comme chaque fois pour ne pas la croiser. Soit il était de garde et il était déjà parti, soit il attendait son départ pour sortir de sa chambre.
Alexia avait l'habitude de ce genre de compromis. Sylia feignait toujours d'ignorer Tam quand cette dernière partait voir Quentin. Il ne fallait pas non plus évoquer cette relation devant elle. Mais parfois, Alexia allait dans la chambre de Tam et cette dernière acceptait de lui parler de son amoureux. Son ton s'animait, ses yeux se mettaient à briller et elle lui confiait combien elle était pressée que tous les tableaux et les pièces maîtresses de la collection de leur père soient réunis. Elle pourrait enfin aller vivre avec Quentin dans une autre ville où Cat's Eye n'existerait pas. Alexia aimait bien ces moments là et rêvait aussi du moment où Quentin ferait officiellement partie de la famille.
Parfois, Tam racontait l'intrigue des vieux films qu'elle voyait chez lui. Alexia s'était d'ailleurs étonnée de ne trouver aucun DVD chez Quentin. Il ne semblait pas non plus aller au cinéma. Mais cela faisait longtemps qu'Alexia avait renoncé à comprendre comment fonctionnaient les adultes. Ils étaient bizarres, c'était leur nature. Quoique Madame Chapuis – qu'elle appelait maintenant Martine depuis qu'elle avait passé ses vacances chez elle – lui paraissait beaucoup plus normale que la moyenne. Ce séjour du mois d'octobre avait été extraordinairement reposant : pas besoin de surveiller ses paroles, pas de secrets à préserver, des voisins qui vous accueillaient avec le sourire… Ça avait été des moments chouettes. Malheureusement, elle ne pourrait pas en parler à ses sœurs.
Alexia attendait les jours de visite avec impatience, mais elle ressortait épuisée du parloir, du fait de la concentration nécessaire pour ne pas en dire trop, tout en trouvant suffisamment d'éléments à raconter pour les rassurer et leur prouver qu'elle allait très bien. Leur envoyer des lettres — ce qu'elle faisait chaque semaine — était plus facile, car elle pouvait se relire avant de les envoyer et retirer ce qui pouvait leur mettre la puce à l'oreille.
Par contre, depuis qu'elle avait quitté la maison d'oncle Lucas, elle recevait le courrier venant de la prison avec retard car il devait être réexpédié par le secrétaire de Monsieur Chamade. La première fois qu'elle avait reçu la grande enveloppe en papier kraft, Quentin avait paru surpris qu'elle ait des relations épistolaires avec son oncle. Puis il avait dû en comprendre le contenu car, les fois suivantes il les lui avait transmis sans la regarder dans les yeux. Très vite, il s'était arrangé avec le syndic pour qu'elle bénéficie d'une boite à lettre à son nom dans le hall de l'immeuble, qu'elle relevait elle-même, ce qui avait réglé le problème. Elle n'avait cependant toujours pas transmis son changement d'adresse à ses sœurs et n'était pas pressée de le faire.
Au bout du voyage en train, il y avait le métro, puis un bus et enfin le portail de la prison. L'avocat, Maître Masson, l'y retrouverait une demi-heure avant le moment qu'ils avaient réservé pour la visite. Sa présence était obligatoire car elle était mineure. Oncle Lucas le payait pour l'accompagner et gérer toutes les questions administratives – chaque visite devait être retenue à l'avance.
Enfin, ils furent admis dans l'établissement. Tous deux déposèrent leurs effets personnels dans un casier puis subirent une fouille avant d'être admis dans le box où Alexia rencontrait ses sœurs. Pour préserver leur intimité, Me Masson se mettait dans le coin opposé à celui où elles se tenaient et se plongeait dans un livre qu'il avait pris soin d'apporter.
Après les embrassades et les questions mutuelles sur leur santé, Alexia parla du lycée. C'était facile, il n'y avait pas d'interaction entre Quentin et ses camarades de classe. Elle avait attribué à Oncle Lucas l'initiative de ses cours d'anglais, – vivement applaudie par ses sœurs, tout le monde était ligué contre elle sur le sujet – ainsi que les cours d'été qu'elle avait suivis quelques mois auparavant. Elle raconta ses fous rires avec ses camarades, ses prises de bec avec les filles stupides, ses embarras avec les profs.
— Tu sors parfois le soir avec des camarades ? s'enquit Tam.
— Seulement le samedi parce que Quentin…
Alexia s'interrompit brusquement, furieuse contre elle-même. Mais c'était fait. Ses deux sœurs la fixaient soudain figées, Tam chavirée comme toujours quand il était question de Quentin, Sylia prête à s'emporter.
— Qu'est-ce que Quentin vient faire là-dedans ? interrogea enfin Sylia d'une voix dangereusement calme.
Alexia déglutit. Elle pouvait mentir, dire que sa langue avait fourché, assurer qu'elle voulait dire 'oncle Lucas'. Mais cela l'amènerait à enchaîner les mensonges, mois après mois, et elle ne savait que trop que ce n'était pas une solution valable sur le long terme.
— Écoutez, se lança-t-elle. Je sais que ça va être difficile à comprendre, mais, avec oncle Lucas, ça n'allait pas du tout. Il ne s'occupait pas de moi, je faisais n'importe quoi et… Enfin bon, maintenant, je suis avec Quentin, et ça va beaucoup mieux, annonça-t-elle tout de trac, consciente qu'elle s'y prenait mal, mais incapable de faire mieux sous l'effet de la panique.
— Tu es avec Quentin ? répéta Tam d'une voix mécanique, pâle comme la mort.
— Oui, ça peut paraître bizarre, mais…
— Tu vis avec Quentin ? réalisa Tam d'une voix aiguë. Comment peux-tu me faire ça ? hurla-t-elle en se levant et se penchant au dessus de la table qui les séparait.
Alors que la gardienne qui patrouillait pour surveiller les parloirs se précipitait pour maîtriser la prisonnière en appelant du renfort, Alexia balbutia :
— Mais qu'est-ce que tu… C'est seulement…
Une autre gardienne fit interruption dans le box et lança :
— La visite est terminée. Sortez ! Immédiatement !
L'avocat tenta de s'interposer mais déjà les deux prisonnières étaient entraînées hors de la pièce.
— Reviens samedi prochain ! eut le temps de crier Sylia. Tu entends ? Samedi prochain !
Alexia ne garda aucun souvenir de la manière dont elle était ressortie de la prison. Elle se retrouva sur l'esplanade devant le bâtiment, sanglotant à corps perdu. Me Masson se tenait à ses côtés.
— Voulez-vous que je vous inscrive pour une visite la semaine prochaine ? finit-il par demander.
Alexia ne put répondre, toujours secouée par les sanglots. Il la conduisit à la gare en voiture. Elle pleura encore tout le long du trajet, puis dans le train qui la ramenait vers Lyon. Une fois arrivée à destination, elle alla aux toilettes publiques et se regarda dans la glace. Elle avait les yeux gonflés et rougis. Elle ne pouvait pas se présenter avec cette tête devant Quentin. Mais il fallait bien qu'elle rentre… Elle se lava la figure à l'eau froide et finit par admettre qu'elle ne pourrait pas retrouver son expression habituelle.
Quentin regardait la télé quand elle pénétra dans l'appartement.
— Le dîner est prêt, annonça-t-il avant d'écarquiller les yeux. Mais qu'est-ce qui t'est arrivé ? On t'a agressée ?
— Non.
— Qu'est-ce qui ne va pas ?
— Tu ne veux pas le savoir, asséna-t-elle d'une voix cinglante, avant de se rendre dans sa chambre et de faire coulisser la porte derrière elle.
Il y eut un moment de silence pendant qu'elle se jetait sur son lit.
— Tu sais, finit par dire la voix de Quentin, si tu as vraiment besoin d'en parler…
— Non, j'ai besoin de rien ! déclina Alexia. Tout va bien. J'ai juste mal à la tête, je me couche.
Quelques secondes s'écoulèrent avant que Quentin ne réponde :
— D'accord. Je te laisse ton repas dans le frigo, si tu en veux plus tard.
Elle ne dormit pratiquement pas de la nuit. Par chance, Quentin était de garde le lendemain et elle put remâcher son désespoir sans être dérangée. Elle tenta de faire bonne figure à son retour, mais elle avait l'impression qu'une chape de plomb pesait sur elle et elle avait la gorge tellement serrée qu'elle ne pouvait ni manger ni parler. Il la regarda d'un air malheureux, mais elle refusa de répondre à ses questions.
Le lundi, Madame Chapuis tenta de la joindre, mais Alexia ne décrocha pas en voyant son nom sur l'écran de son téléphone. Elle savait qu'elle pouvait parler de tout avec la mère de Quentin, y compris de ses sœurs, mais elle avait l'impression que les mots ne pouvaient pas sortir et ne se sentit pas le courage de tenter d'exposer les raisons de son angoisse. Elle n'écouta même pas le message que lui laissa sa correspondante, sachant pertinemment que cette dernière l'invitait à la rappeler.
Le mercredi soir, elle reçut un sms de son oncle : "visite 30 min samedi prochain 14h30". Elle se précipita dans sa chambre en sanglotant. Elle savait que Quentin pouvait l'entendre, mais elle ne pouvait rien y faire. Le policier tenta de nouveau, sans succès, de l'inciter à lui dire ce qu'il se passait.
Elle ne le vit pas le lendemain matin, car il était déjà parti quand elle se leva. L'inspecteur était passé à la boulangerie et lui avait pris une tartelette au citron, sa pâtisserie préférée. Elle manqua d'en pleurer de nouveau en comprenant qu'il tentait de lui témoigner son affection. Se sentant incapable de manger le gâteau, elle le remisa dans le réfrigérateur.
En fin d'après-midi, elle tentait vainement de se concentrer sur ses devoirs quand on sonna à la porte. Elle alla ouvrir et découvrit Ruth.
— Quentin n'est pas là, commença-t-elle avant de comprendre et regretter d'avoir ouvert. Oh, c'est moi que tu viens voir.
— Exact.
— Tu ne peux rien faire pour moi, prévint Alexia.
— La première erreur qu'on fait quand on a des ennuis, c'est croire que personne ne peut nous aider, affirma la femme en pénétrant dans l'appartement. Il faut savoir demander aux autres.
— Je ne peux pas en parler.
— Tu ne peux pas en parler à Quentin, il l'a bien compris. Mais tu es certaine que tu ne peux pas te confier à moi ? Je ne répéterai rien, si c'est ce que tu veux.
— Et une fois que je te l'aurai dit, ça changera quoi ? opposa Alexia.
— Exprimer ce qui ne va pas aide souvent à faire le tri entre ce qui est réellement problématique et ce qui peut se résoudre, affirma Ruth.
Tout en parlant, elle avait ôté son manteau et était allée le poser sur une chaise. Alexia la considéra pensivement.
Elle éprouvait des sentiments mêlés pour l'amie de Quentin. Quand elle l'avait vue pour la première fois, la nuit où Ruth les avait hébergés, Alexia avait été brièvement choquée de voir Quentin avec une nouvelle femme. Mais elle était tellement obnubilée par sa propre situation — son oncle voulait se débarrasser d'elle en la collant dans une pension — qu'elle n'y avait pas trop réfléchi. Lorsque Quentin lui avait proposé Ruth pour l'accompagner pour faire ses courses, elle avait accepté, en partie parce pour éviter d'acheter ses vêtements avec lui, en partie par curiosité envers cette femme.
Elle avait été déroutée par leur manière de se comporter en présence l'un de l'autre. Cela n'avait rien à voir avec la façon dont Quentin et Tam avaient agi quand ils étaient allés tous les trois au parc d'attraction. Même au début de la visite, alors que sa sœur refusait de prendre la main de son amoureux, leurs regards et leurs sourires trahissaient leur connivence et leurs sentiments. Ils avaient pour habitude de dissimuler leur relation quand ils se voyaient au café, mais pour y parvenir ils prenaient soin d'éviter de se toucher ou de se regarder et se parlaient le moins possible. Au contraire, Quentin et Ruth avaient discuté et s'étaient même embrassés — une bise sur la joue quand elle était arrivée — mais aucune tendresse ou complicité particulières n'était ressorties de leurs échanges.
Quand plus tard Ruth avait évoqué Quentin — pour se demander ce qu'il penserait d'un de leurs achats — Alexia n'avait pas retrouvé dans son intonation l'émotion que contenait la voix de Tam quand elle prononçait le nom du policier. La jeune fille s'était du coup demandé s'ils n'étaient pas de simples amis. Elle n'avait évidemment pas posé la question et le bref échange des deux adultes à leur retour — Ruth avait décliné l'invitation à dîner — ne l'avait pas éclairée davantage.
Au cours des semaines suivantes, Alexia avait acquis la certitude que Ruth et Quentin avaient bien une liaison — les absences nocturnes du policier n'étaient pas toujours justifiées par ses nuits de garde — et elle ne savait pas trop comment gérer cette situation. Dans un sens, l'assistance sociale lui plaisait beaucoup : elle était drôle, simple, directe et gentille — Alexia avait beaucoup apprécié de parler des garçons avec elle quand elle était venue lui faire un cours sur la contraception — mais, d'un autre, l'adolescente avait l'impression d'être déloyale envers Tam en s'attachant à la nouvelle petite amie de Quentin.
Alexia n'était donc pas certaine de vouloir se confier à Ruth, mais elle se rappela du sms reçu la veille.
— Ruth, je dois aller voir mes sœurs après-demain. C'est pas le jour habituel, expliqua-t-elle en se tordant les mains.
— Tu as peur de le dire à Quentin ? comprit Ruth.
Alexia hocha la tête. Elle frissonnait rien qu'en imaginant la tête qu'il ferait à cette annonce. A chaque fois que le passé revenait malgré eux, il se figeait dans un masque de souffrance qui lui serrait le cœur.
— Tu peux prétendre que tu vas voir une copine, proposa Ruth.
Alexia considéra l'idée.
— Non, je ne peux pas. Je ne dois pas lui mentir.
— Tu veux que je le lui dise pour que tu n'aies pas à le faire ?
— Tu pourrais faire ça ? réalisa Alexia avec soulagement. Ça ne t'embête pas ?
— Non, aucun problème. Je lui en parle ce soir.
Alexia contempla la femme qui s'était appuyée contre le bras du canapé.
— Pourquoi tu fais tout ça ? demanda-t-elle.
— Faut-il une raison pour rendre service ?
— Oui, affirma Alexia.
Ruth haussa les épaules.
— Alors un peu pour remercier Quentin qui me donne un coup de main de temps en temps, un peu pour avoir l'impression de me sentir utile.
— Et ça ne t'embête pas que je vive avec Quentin ? en profita pour demander la jeune fille.
— Non, pourquoi ?
Alexia haussa les épaules, en se rappelant de la réaction à vif de sa sœur.
— Ça ne me plairait peut-être pas qu'une autre fille vive avec mon copain, déclara-t-elle. Même si elle est très jeune, ajouta-t-elle en songeant que Ruth ne la considérait peut-être pas comme suffisamment mûre pour être une rivale.
— Il est certain que Quentin a décidé de te voir comme une enfant, abonda Ruth d'une voix amusée. Mais ce n'est pas la raison.
Elle s'assit sur le canapé et fit signe à Alexia de s'installer près d'elle.
— Il faut que tu comprennes, continua Ruth, que ma relation avec Quentin n'est pas exclusive. S'il voyait d'autres femmes, ce ne serait pas un problème pour moi.
Alexia la contempla étonnée.
— Je croyais… que vous étiez ensemble.
— Nous le sommes, mais de façon assez relâchée.
Elle contempla sa cadette et ajouta gentiment :
— Je suis désolée si cela te choque. Mais il se trouve que ni moi ni Quentin ne souhaitons nous engager actuellement dans une vraie relation, mais pour autant nous apprécions d'avoir un partenaire plus ou moins régulier.
Voyant qu'Alexia restait perplexe, elle précisa :
— Je sais que cela peut paraître étrange, mais on ne peut pas toujours vivre une situation idéale. Moi aussi je rêvais d'un prince charmant et d'un beau mariage, mais je suis tombée sur un salaud et un divorce. Alors, pour le moment, je me dis qu'un ami c'est plutôt pas si mal.
— C'est triste, jugea Alexia.
— Pas forcément. Ce qui serait triste, c'est que je refuse Quentin sous prétexte qu'il n'est pas celui que j'attendais. La situation me convient bien, je ne suis pas à plaindre.
Comme la jeune fille ne répondait pas, elle fit remarquer :
— Toi aussi tu t'adaptes à la situation. Une gamine de quinze ans et l'ex-copain de sa sœur n'est pas précisément considéré comme étant une famille idéale. Pourtant, vous ne vous débrouillez pas si mal tous les deux. En tout cas, bien mieux que les familles prétendument idéales que je rencontre dans le cadre de mon boulot.
— Je vois ce que tu veux dire, reconnut Alexia. Tu penses c'est une bonne chose que je vive avec Quentin ?
— Qu'en penses-tu, toi ?
— C'est pas moi le problème. (Alexia déglutit avant de réussir enfin à formuler :) J'ai dit à mes sœurs qu'il s'occupait de moi, samedi dernier, et ça c'est très mal passé.
— Comment ça ? s'enquit Ruth.
— Tam a fait une crise de nerfs et on m'a fait sortir. Sylia a juste eu le temps de me dire de revenir vite mais, comme elle déteste Quentin, je sais parfaitement ce qu'elle en pense !
— Ça a dû être pénible, fit doucement Ruth.
— Assez oui, reconnut Alexia sans pouvoir empêcher ses larmes de couler.
Ruth passa son bras autour des épaules de la jeune fille.
— Elles vont finir par se faire à l'idée, tenta-t-elle de la rassurer.
— Ça m'étonnerait (Reniflement). Je ne sais pas ce que je vais devenir si je dois partir d'ici ! se désola Alexia, exprimant sa peur la plus profonde.
— Je ne pense pas qu'elles puissent t'y contraindre, assura Ruth après réflexion.
— T'es sûre ?
— Même si elles ont l'autorité parentale sur toi, comment peuvent-elles s'y prendre ? Elles ne vont quand même pas saisir le juge aux affaires familiales.
— Avec Sylia, rien n'est moins certain. Elle n'est pas du genre à se laisser faire. Et elle déteste tellement Quentin !
— Alexia, si ton oncle ne veut pas de toi et que Quentin est disqualifié, il reste qui ? Tes sœurs ne vont quand même pas te faire envoyer dans un foyer !
— Peut-être pas, non, reconnut-elle légèrement rassurée par cette analyse pragmatique.
— Alors tu n'as plus qu'à expliquer pourquoi tu as choisi Quentin et le leur faire accepter. Tu sais que c'est le meilleur choix pour toi.
— Mais pas pour elles.
— Et alors ?
— Je ne veux pas leur ajouter des soucis supplémentaires. C'est déjà pénible, la prison.
Ruth recula un peu pour capter le regard de la jeune fille.
— Alexia, je n'en sais pas assez sur la situation pour imaginer ce que vont exactement penser tes soeurs, ni pour comprendre les raisons qui les amèneraient à vouloir que tu retournes chez ton oncle. Tout ce que je sais, c'est que tu as besoin de quelqu'un pour veiller sur toi et que, ni tes soeurs, ni ton oncle n'ont la possibilité ou la capacité de le faire. Quentin, lui, est prêt à t'aider, alors ce serait contraire au bon sens que de t'empêcher de rester avec lui. Ce n'est pas un inconnu pour elles. Elles doivent bien savoir qu'il est parfaitement incapable de te faire le moindre mal !
— Tu ne comprends pas, fit douloureusement Alexia. Sylia a toujours détesté Quentin, elle ne pourra jamais concevoir qu'il puisse s'occuper de moi correctement. Quant à Tam, même quand elle aura compris que ne n'ai pas pris sa place, ce sera terrible pour elle de savoir que je le vois tous les jours alors qu'elle, qui l'aime tellement, s'en est fait détester.
— Mais ça, c'est leur problème Alexia, affirma Ruth d'une voix péremptoire. C'est gentil de ta part de vouloir épargner tes sœurs, mais tu dois aussi penser à toi. C'est normal que tu choisisses de rester avec la personne qui prend le mieux soin de toi. Ce n'est pas comme si tu avais tellement d'autres choix.
— Je peux rentrer chez mon oncle et me tenir correctement, reconnut Alexia d'une petite voix.
— Et y être très malheureuse, compléta Ruth. Et ça, je ne suis pas certaine que tes sœurs en soient conscientes. Et puis, sincèrement, si elles t'aiment vraiment, elles doivent être capables de supporter que tu ailles chez la personne chez qui tu te sens le mieux, même si ça ne leur plait pas. Si elles préfèrent que tu sois délaissée, alors tu n'as pas à les épargner.
— Elles ne veulent pas que je sois délaissée ! Elles m'ont élevée et aimée toute ma vie ! s'écria Alexia ne supportant pas qu'on remette en cause le dévouement de ses sœurs pour elle.
— Alors, même si aujourd'hui elles ne sont pas convaincues par ton choix, à long terme elles seront heureuse de te voir aussi bien accompagnée, assura Ruth. Tu as totalement raison de vouloir rester avec Quentin, Alexia, ajouta-t-elle d'une voix convaincue. C'est quelqu'un de bon et de généreux. Crois-moi, très peu de personnes ont la chance de tomber sur quelqu'un comme lui au moment où elles en ont besoin.
Alexia n'avait jamais vu Ruth aussi sérieuse. Le fard autour de ses yeux, les anneaux dont sa figure était criblée, les vêtements originaux s'effacèrent, et la jeune fille découvrit une femme qui n'avait pas eu de Quentin à un moment critique de sa vie. Elle eut confusément la certitude que le 'partenaire plus ou moins régulier' qu'avait évoqué Ruth était quelqu'un qui comptait pour elle beaucoup plus qu'elle ne voulait bien l'avouer. Elle sentit aussi que sous les propos désinvoltes il y avait une femme qui cachait ses blessures et sa fragilité. Alexia se sentit soudain très proche d'elle.
— Merci, Ruth, dit-elle doucement. Grâce à toi, je sais ce que je dois faire !
ooOoo
Lorsque Quentin arriva chez lui, les deux femmes qui partageaient sa vie étaient en train de préparer le dîner dans la cuisine. Alexia avait changé du tout au tout. Son expression torturée avait laissé place à un visage apaisé qui s'éclaira d'un sourire quand elle le vit. Éminemment soulagé, il se permit de l'embrasser, avant d'étreindre Ruth en lui glissant un discret 'Merci'.
Cette dernière resta avec eux pour le dîner, qui fut l'antithèse des repas précédents. Alexia avait retrouvé son appétit et termina son repas avec la tarte au citron que Quentin avait achetée pour elle le matin avant de partir. Elle alla ensuite se préparer pour se coucher.
Ruth demanda à son ami de la raccompagner à sa voiture et, sur le chemin, lui expliqua ce qui avait préoccupé sa protégée les jours précédents. Quentin resta un moment silencieux avant de conclure :
— J'ai été vraiment nul sur ce coup là.
— A ce point ? s'étonna Ruth.
— Je n'aurais pas dû lui interdire de me parler de ses sœurs. Elle doit pouvoir le faire, si elle en a besoin.
— Ecoute, c'est réglé, arrête un peu de te flageller, le rembarra-t-elle.
Mais Quentin c'était brusquement arrêté sur le trottoir :
— Tu crois que Sylia pourrait me reprendre Alex ? s'inquiéta-t-il.
— Il faudrait pour ça qu'elle convainque son oncle de la reprendre. Mais d'après ce que tu m'as dit du bonhomme, elle ne pourra pas le manœuvrer facilement, le rassura Ruth.
— C'est vrai. Merci encore, tu as été super, exprima-t-il en reprenant sa marche.
— Tu viens samedi ? demanda-t-elle alors qu'ils arrivaient à sa voiture.
— Avec plaisir.
— C'est l'idée, oui, confirma-t-elle en l'attrapant par le col de son blouson pour l'embrasser.
— Je ne sais pas ce que je ferais sans toi, dit-il gravement quand leurs bouches se séparèrent.
— Bah, tu te débrouillerais tout seul, fit-elle d'une voix légère. Bon sang, c'est pas vrai ! gronda-t-elle en regardant son pare-brise. J'ai encore eu une contredanse. Ils n'ont rien d'autre à foutre tes collègues, dans ton quartier ?
— Je la prends, fit-il en saisissant le papillon litigieux.
— Tu vas la faire sauter ?
— Non, la payer. Allez, rentre bien.
— A samedi, conclut-elle en s'engouffrant dans sa voiture.
Quand l'inspecteur revint à l'appartement, Alexia était dans sa chambre. La porte était tirée mais la lumière était encore allumée. Il s'approcha et appela :
— Alex ?
— Oui.
— Quand c'est vraiment grave, tu dois m'en parler. Je suis capable de t'écouter si c'est important.
— Tu m'as envoyé Ruth, et c'était très bien, répliqua Alexia. Et puis, merci aussi pour la tarte au citron.
— De rien. Dors bien.
— Bonne nuit.
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Le samedi matin, Quentin se leva en même temps qu'Alexia. Il lui prépara un solide petit-déjeuner et lui souhaita bon courage.
— Merci. T'en fais pas, ça va aller, répondit-elle en tentant de paraître sûre d'elle-même.
Il lui sourit nerveusement et la laissa partir. Quatre heures plus tard, elle retrouvait Maître Masson qui la dévisagea d'un air inquiet.
— Ça va mieux, Mademoiselle ? s'enquit-il.
— Oui, merci. J'étais sous le choc, l'autre fois, mais ça devrait mieux se passer.
Seule Sylia fut amenée dans le box.
— Tam est malade ? s'inquiéta Alexia après avoir serré sa grande sœur contre elle et l'avoir embrassée.
Sa sœur vérifia que l'avocat s'était éloigné avant de répondre d'une voix dégoûtée :
— Tu sais que lorsqu'il s'agit de l'inspecteur de choc, elle perd complètement les pédales. Il vaut mieux qu'on traite ça entre nous deux.
— Mhum, répondit Alexia sans se mouiller mais secrètement soulagée de ne pas avoir à gérer la sensibilité exacerbée de Tam.
Elles s'assirent de part et d'autre de la table.
— Bon, à nous, attaqua Sylia d'une voix sévère. Oncle Lucas m'a écrit que tu t'étais montrée absolument incontrôlable le temps que tu as passé chez lui. Alors quand un certain Chapuis s'est pointé chez lui pour lui dire comment s'y prendre, il s'est dit qu'il serait intéressant de voir comment il s'en tirerait. Ça te parait refléter la réalité ?
— Plus ou moins, reconnut Alexia.
— Mais pourquoi tu ne nous as rien dit ? explosa Sylia.
— Parce que je ne voulais pas vous inquiéter, justifia Alexia. Et puis ça aurait servi à quoi ?
— On aurait pu t'aider !
— Et comment ? contra la jeune fille. Vous n'aviez aucun autre endroit où m'envoyer. Même si tu avais écrit à oncle Lucas, ça n'aurait rien changé. Vous vous seriez fait du souci pour rien.
— Au moins, tu aurais pu en discuter avec quelqu'un, plutôt que de tout garder pour toi. On aurait pu t'encourager.
— Parce que tu me dis tout, toi ? s'insurgea Alexia. A vous entendre, la prison c'est une pension de famille. Tu crois que je ne sais pas que c'est pas la réalité ?
Sylia ferma les yeux. Son visage exprimait le découragement, ce qui bouleversa Alexia, habituée à une attitude plus sereine et déterminée de la part de celle qui lui avait servi de mère. Puis ses traits se recomposèrent dans un mélange de douceur et de volonté, et Sylia posa sur sa petite sœur le regard rassurant et affectueux qui l'avait accompagnée toute son enfance.
— Ma chérie, dit-elle d'une voix douce, c'est à nous de veiller sur toi, pas le contraire. Il faut que tu nous le dises, quand ça ne va pas.
— Je suis passée par de sales moments, mais maintenant ça va mieux, la rassura Alexia.
— En quoi être avec ce flic est mieux ? demanda aigrement sa sœur.
— Il se préoccupe vraiment de moi, m'aide pour l'école, surveille jusqu'à quelle heure je sors le soir, veille à ce que je dorme suffisamment... il s'occupe de moi, quoi. L'oncle, il s'en fichait. J'étais logée et nourrie, et le reste c'était mon problème.
— Mais pourquoi lui ? interrogea Sylia. Comment l'as-tu retrouvé, d'ailleurs ?
Alexia fit un bref résumé de sa première rencontre avec Quentin et expliqua comment elle l'avait appelé après avoir fugué par peur de la pension et qu'il avait obtenu de son oncle qu'il la garde en échange d'une conduite irréprochable.
— Et pourquoi tu habites aujourd'hui chez Super Flic ?
— Oncle Lucas lui a demandé de me prendre avec lui parce qu'il partait deux semaines en voyage. Après, je suis restée.
— C'est pas vrai ! T'es chez lui juste parce que c'est un mou qui ne sait pas dire non !
— Mais pas du tout ! Moi, j'étais à la ramasse, mais j'ai bien compris ensuite que tout avait été décidé entre eux depuis le début, même s'ils faisaient semblant du contraire. Quentin était réellement d'accord pour me prendre. Il s'inquiétait pour moi.
— Pff !
— Sylia, quand il s'agit de lui, j'ai l'impression que tu fais exprès de ne pas comprendre, s'agaça Alexia.
— Tu l'as dit ! Je ne comprends absolument pas comment fonctionne ce type ! Pas de mains baladeuses ou de regards bizarres ? demanda Sylia d'un ton inquisiteur.
— Mais non ! Arrête ! protesta Alexia gênée.
— Écoute, quand un célibataire accepte de loger une jeune fille, on est en droit de se poser des questions.
— Il a une copine ! révéla Alexia pour évacuer la question. Ça te rassure ?
Sylia marqua un temps d'arrêt.
— Tu l'as vue ?
— Oui.
— Elle vit avec lui ?
— Non, il va la voir chez elle.
— Il s'est déjà trouvé une femme, reformula Sylia d'une ton incrédule. Mais qu'est-ce que vous lui trouvez toutes ?
Alexia haussa les épaules, doutant que sa sœur soit réellement intéressée par la réponse à sa question.
— En tout cas, c'est une bonne nouvelle, enchaîna Sylia. Je pourrais dire à Tam que son précieux Quentin n'a pas mis longtemps à se consoler dans les bras d'une autre.
— Non, ce n'est pas vrai ! s'insurgea Alexia.
— Comment ça, c'est pas vrai ? Faut savoir !
— A t'entendre, on croirait qu'il l'a oubliée du jour au lendemain et que ses sentiments n'étaient pas sérieux. Tu n'as pas le droit de dire ça à Tam, c'est faux !
— Tu veux que je fasse quoi ? Que je la laisse dépérir pour un homme qui est passé à autre chose ?
Alexia soupira. Elle n'allait pas expliquer à Sylia combien Quentin était encore blessé par l'attitude de Tam, ni qu'il n'était pas vraiment amoureux de sa petite amie. Non seulement c'était compliqué à exprimer, mais les relations entre Quentin et Sylia étaient tellement tendues que ce serait une trahison de révéler à l'un les sentiments intimes de l'autre.
— Je suis d'accord sur le fait qu'on ne peut pas cacher ça à Tam, reconnut Alexia. Mais arrête de tenter de la persuader qu'il mérite ce qu'on lui a fait. Tu sais très bien que ce n'est pas le cas. Tu ne te rends pas compte qu'il m'aide autant qu'il peut, alors qu'il pourrait se venger sur moi ?
— Il n'est pas aussi gentil que tu le crois, réfuta Sylia. Il était prêt à t'envoyer en prison, le jour où il nous a arrêtées.
— Qu'est ce que tu racontes ?
— Ton Monsieur Parfait m'a fait un chantage, quand il m'a interrogée. Si je ne révélais pas où était notre dépôt, il t'envoyait devant un juge. Il m'a montré tout ce qu'il avait contre toi. Alors, excuse-moi si je me méfie un peu de lui !
— Ne me dis pas que tu l'as cru !
— Alexia, il l'aurait fait ! Pourquoi s'en serait-il privé ?
— Il est venu me chercher à l'école ce jour-là et, après m'avoir annoncé votre arrestation, il m'a dit que ce que ce qu'il avait dans son dossier n'était pas assez solide pour m'incriminer et que je devais nier catégoriquement avoir participé aux vols. Il m'a même expliqué qu'on ne pouvait pas me reprocher de ne pas vous avoir dénoncées, parce que vous êtes mes sœurs.
Sylia en resta de longs instants sans pouvoir parler. Son visage rougit et pâlit et elle finit par frapper brutalement la table du poing :
— Le fils de pute ! s'exclama-t-elle d'une voix furieuse.
Me Masson leva un regard alarmé.
— C'est bon, je me calme, je me calme, assura immédiatement Sylia en levant les deux mains en signe d'apaisement pour calmer la gardienne qui convergeait déjà vers elle.
Sylia inspira profondément puis reporta son attention sur sa sœur.
— Si j'ai bien compris, tu veux rester chez Saint Quentin.
— Oui.
— De toute manière, je ne peux pas vraiment t'en empêcher. Il t'a envoûtée comme les autres, regretta-t-elle amèrement.
Alexia respira mieux. Ruth avait raison, Sylia n'avait pas le choix.
— Par contre, continua son aînée, promets-moi que si un de ses gestes ou une de ses paroles te parait suspect, tu files chez notre oncle. Il n'est peut-être pas parfait, mais il te portera assistance si tu es en danger.
— Je comprends, assura Alexia du ton le plus sérieux qu'elle le put pour rassurer sa sœur.
—Fais attention à toi, ma chérie, ajouta Sylia d'une voix plus tendre.
— J'arrête pas, assura Alexia. Maintenant, je rentre directement après mes cours et je fais mes devoirs.
— Il va falloir qu'on parle de ce que tu faisais du temps où tu étais chez notre oncle, soupira Sylia. Je veux la vérité, cette fois.
— La prochaine fois, promit Alexia. Tu pourras dire à Tam que je suis vraiment désolée, mais que c'est la seule solution que j'ai trouvée ? Je lui écrirai.
— Entendu.
— Mademoiselle Chamade, intervint l'avocat qui suivait la conversation depuis l'éclat de Sylia, j'ai un document à vous faire signer.
Il le posa sur la table en fournissant un stylo. Alexia l'avait vu le soumettre à l'examen des gardiennes lors de la fouille, mais ne savait pas ce qu'il contenait.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? interrogea Sylia après avoir parcouru la feuille.
— Monsieur Chamade pense que c'est indispensable, assura Me Masson.
— Il veut surtout se couvrir s'il arrive quoi que ce soit à Alex, protesta la prisonnière d'une voix dégoûtée.
— C'est quoi ? demanda la jeune fille.
— Un papier qui dit que c'est moi qui ai demandé que tu habites chez ton Quentin, grinça Sylia. Il est hors de question que je signe une chose pareille.
— Je me verrai alors dans l'obligation de conseiller à Monsieur Chamade de reprendre Mademoiselle Alexia chez lui, remarqua l'avocat.
— Et bien qu'il la reprenne, répliqua sèchement Sylia.
Alexia se sentit complètement prise de court. Depuis sa discussion avec Ruth, elle s'était préparée à défendre son choix devant Tam et Sylia et avait affûté les arguments qui pourraient les convaincre. Mais elle n'avait pas un instant pensé que l'attaque puisse venir de son oncle. A l'idée qu'il puisse simplement lui ordonner de revenir chez lui, elle paniqua complètement :
— Non ! s'écria-t-elle. Oh ! non, supplia-t-elle un ton plus bas pour que la gardienne ne mette pas fin à la visite avant l'heure. Je t'en prie, Sylia, signe-le ! Je t'en supplie !
Elle sentait les larmes couler sur ses joues. Cela ne pouvait pas prendre fin de cette façon, alors que tout le monde s'était enfin mis d'accord !
Sylia regarda l'avocat avec rage :
— Vous l'avez fait exprès !
— Je suis désolée, Mademoiselle, s'excusa poliment l'avocat, mais Monsieur Chamade a beaucoup insisté pour avoir votre signature.
Sylia jeta un regard au visage en pleurs de sa sœur et saisit le stylo. Son trait rageur creva presque le papier et elle jeta le crayon quand elle eut terminé.
Les trente minutes étaient écoulées et Alexia – les joues encore baignées de larmes – put à peine dire au revoir à sa soeur avant de devoir partir. Elle avait cependant repris son calme le temps de se retrouver dehors. Si on oubliait l'intermède de l'avocat – qui n'était pas de son fait, elle s'était fait manipuler comme sa sœur – cela ne s'était pas si mal passé. Sylia ne s'était pas mise en colère contre elle et avait accepté qu'elle reste chez Quentin. Après l'angoisse qu'elle avait éprouvée à ce sujet tout le long de la semaine, elle avait presque envie de danser.
— Ça ira, Mademoiselle ? demanda Me Masson. Je suis désolé pour la fin mais je n'avais pas le choix.
— Oui, c'est bon. Sylia ne vous le pardonnera jamais, par contre.
— Ce n'est pas elle qui paie mes honoraires, rappela l'homme de loi avec pragmatisme.
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En arrivant chez Quentin, Alexia répondit par un sourire rassurant au regard interrogateur de ce dernier.
— Ça s'est bien passé ? demanda-t-il.
En voyant l'hésitation de la jeune fille, il précisa :
— On fait une exception ce soir, d'accord ? J'ai besoin de savoir.
Elle s'assit près de lui.
— Ok. Pour commencer, je n'ai vu que Sylia.
Il hocha la tête, sans doute soulagé lui aussi.
— Mon oncle lui avait écrit, donc j'ai pas eu besoin de lui exposer la situation. Elle m'a fait confirmer que c'était ce que je voulais, que tu te conduisais correctement avec moi et elle a dit qu'elle donnait son accord.
Au regard incrédule de Quentin, elle ajouta :
— Ça ne lui plaît pas du tout, mais elle sait qu'elle ne peut rien y faire. D'ailleurs, elle a commencé par refuser quand l'avocat de mon oncle a voulu lui faire signer un papier comme quoi elle acceptait de me confier à toi.
— Mais elle l'a quand même signé ? s'inquiéta Quentin.
— Oui. Parce que je le lui ai demandé.
— Ton oncle ménage ses arrières, constata-t-il.
— C'est ce qu'elle a dit.
— Arrête ! protesta-t-il d'une voix amusée. Si j'apprends qu'on est tombés d'accord sur un point, je ne vais pas en dormir de la nuit !
Alexia leva les yeux au ciel et continua, car la question l'avait turlupinée dans le train :
— Dans ton dossier, tu avais de quoi me faire arrêter ou non ?
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Parce que Sylia m'a dit que tu le lui avais affirmé.
— Je lui ai menti, avoua Quentin en haussant les épaules.
Alexia hésita à poser la question suivante, mais cela faisait trop longtemps qu'elle s'inquiétait à ce sujet et elle n'avait pas osé l'aborder avec sa soeur :
— Tu... vous vous êtes battus avec Sylia ?
Il eut l'air un peu gêné :
— Non, pas réellement, assura-t-il. Je l'ai menacée de t'impliquer et, en réponse, elle s'est jetée sur moi, ce qui a obligé Asaya et Bruno à la menotter à sa chaise.
— C'est elle qui t'avait griffé la joue ?
— Oui, et elle m'a craché dessus aussi. On était assez en colère tous les deux et on a pas mal hurlé l'un contre l'autre, mais elle n'a pas été maltraitée. Cela dit, c'était un interrogatoire, pas une discussion de salon. Mon boulot, c'était de la faire craquer et c'est ce que j'ai fait.
Le silence retomba entre eux pendant qu'Alexia digérait ces informations. Elle mourait d'envie de demander comment ça s'était passé avec Tam, mais elle savait que ce serait dépasser les limites. Finalement Quentin demanda :
— Tu lui as révélé que j'étais venu te chercher pour te dire quoi répondre ?
Alexia hocha affirmativement la tête.
— Et qu'est-ce qu'elle a dit ? demanda le policier avec curiosité.
— Je ne peux pas le répéter, révéla Alexia avec gêne.
Quentin renversa la tête dans un éclat de rire bref.
— Bon, au moins, les choses sont claires entre nous, commenta-t-il d'un ton ironique. Allez viens, on va manger.
Alors qu'il se levait pour se diriger vers la cuisine, Alexia resta pensive. Si le nom de Tam était toujours tabou, elle avait le droit de parler de Sylia, même s'il n'y avait aucun espoir qu'elle et Quentin puissent s'apprécier un jour.
On progressait !
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Note d'auteur : Voilà ! J'espère que cela vous a fait plaisir de retrouver Tam et Sylia (même si c'est un peu rapide).
Le prochain chapitre s'appellera 'Lui donner des cheveux blancs' (oui, on parle bien de ceux de Quentin).
