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B.E.L.L.A.M.Y


Nous marchons depuis si longtemps que la clairière où nous avons passé la nuit n'est plus qu'un lointain souvenir. Il nous avait fallut la matinée pour traverser la forêt et lorsque nous avions atteint la route, j'avais cru avoir fait le plus dur.

Charlotte s'était réveillée en fin de matinée et nous nous étions arrêtés pour boire un peu d'eau et manger les quelques baies que Clarke avait cueillies sur le chemin.

La jeune fille que nous avions sauvée marchait désormais à nos côtés, silencieuse et toujours choquée par ce qu'elle avait traversé la veille.

Passer à deux doigts de la mort fait cet effet.

La blessure de ma jambe se manifeste à chaque pas, transformant cette promenade printanière en véritable traversée de l'enfer. J'ai chaud, j'ai mal, j'ai faim et soif. La Princesse n'avait pas prononcé un mot à mon égard depuis notre échange animé du matin et cette soudaine animosité provoque de drôles de choses dans mon esprit.

Sans doute suis-je plus embrumé par la fièvre que ce que j'imaginais car mes pensées ne cessent de naviguer entre ma douleur, ma colère et ma culpabilité.

Un pas. C'est comme si on enfonçait un tison brûlant dans ma cuisse encore une fois.

Un autre pas. Qu'ai-je bien pu dire ou faire pour que son attitude soit si froide et qu'elle daigne à peine me regarder ?

Encore un pas. Peut-être devrais-je m'excuser et tenter de réparer les choses avant que nous arrivions au château ?

À peine avais-je inspiré pour prendre la parole que la souffrance se manifestait à nouveau. Si cette migraine continue de frapper sous mon crâne, je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer à marcher à ce rythme.

Puis, mes pensées me ramènent à elle, encore. Ai-je été trop familier avec elle ?

Il s'agit de la Princesse d'Arkadia après tout, et nous nous connaissons à peine. Pourtant, j'aurai cru que survivre à la mort ensemble nous aurait rapproché. Et puis, n'était-ce pas justement mon entêtement à ne pas outrepasser le protocole qui l'avait amenée à se fermer en premier lieu ?

Soudain, mon épaule se rappelle à moi et je me mords l'intérieur de la joue pour ne pas geindre de douleur. Je n'aurai pas dû m'obstiner à porter Charlotte ce matin. Pourtant, ça avait été plus fort que moi. Je me pensais assez fort et je voulais sortir de cette forêt au plus vite.

— Tu n'aurais pas dû porter Charlotte ce matin, déclara Clarke, comme directement reliée à mes pensées. Voilà tout ce que ton entêtement t'apporte.

Elle s'arrête de marcher et attrape mon bras pour m'examiner. Elle manipule mon poignet, mon coude, puis mon épaule, et chaque contact de ses doigts sur moi déclenche de ridicules frissons sur ma peau, uniquement dus à la douleur que réveille chacun des mouvements qu'elle m'impose bien entendu, tenté-je de me convaincre sans réel succès.

Je suis tellement plongé dans mes pensées que je ne comprends que nous nous arrêtons pour nous reposer que lorsqu'elle me guide doucement vers le tronc d'un arbre en bordure du chemin.

Du coin de l'œil, je vois Charlotte avancer sur quelques mètres, puis s'allonger à l'ombre d'un grand pin non loin. Clarke me fait asseoir et je lui obéis sans broncher. Je devine la surprise dans ses yeux bleus lorsque je ne trouve rien à rétorquer à l'attention qu'elle me porte.

Alors, je raille :

— Je ne suis pas toujours un patient difficile, Princesse.

Elle tressaille devant le titre et je peine à comprendre pourquoi. Elle n'a pas à avoir honte de ce qu'elle représente. Elle devrait assumer entièrement la personne qu'elle est, tant l'héritière en elle que le médecin doué, tant la survivante forte et têtue que la femme magnifique et généreuse.

Elle a raison, elle n'est pas qu'une Princesse et je l'ai compris au moment même où mes yeux se sont posés sur elle sur ce pont de bois, au moment même où j'ai compris que cette blonde décoiffée et farouche, habillée de souillons boueux, était l'héritière du royaume d'Arkadia.

Comme hier soir dans la clairière, je laisse mon regard se perdre dans les profondeurs abyssales de ses prunelles. Mes pensées m'emportent tandis que ma tête tourne et je sens que je suis sur le point de me laisser gagner par la fièvre.

— Bellamy ? m'appelle-t-elle en posant ses paumes fraîches et douces sur mes joues.

Ce contact me fait rouvrir les paupières. Je n'avais même réalisé les avoir fermées.

— Je t'interdis de me lâcher maintenant, m'oblige-t-elle. Nous ne devons plus être loin. Quelqu'un va finir par arriver. Reste avec moi, d'accord ?

L'inquiétude dans sa voix a quelque chose de touchant et je me demande ce que j'ai bien pu faire pour mériter sa gentillesse après avoir provoqué sa colère presque toute la journée.

— Si on m'avait dit que le Royaume d'Arkadia était si perdu, je ne serai pas venu.
— Je vois que tu n'a pas perdu ton sens du sarcasme, c'est plutôt bon signe.

Elle sourit et je me sens tout de suite plus léger. Elle porte à mes lèvres un peu d'eau et je ne veux même pas réfléchir à comment elle s'est procuré le liquide tant je suis soulagé de sentir les gouttes sur ma langue et mon palais. Je déglutis. Je me sens déjà mieux.

— Encore quelques minutes et je serai à nouveau d'attaque.

— Je suis sûre que c'est ce que tu promets à toutes tes conquêtes, répond-elle du tac au tac.

Le rire qui s'échappe spontanément de ma gorge la fait sourire et je décide à cet instant précis que je veux revoir ce sourire plus souvent. Je repose mon dos et l'arrière de ma tête contre l'arbre derrière moi et lui fait un peu de place lorsqu'elle s'assoit près de moi.

— Pourquoi être venu, alors ? me demande-t-elle, soudain timide.

Je mets quelques secondes à comprendre que sa question est en rapport avec ce que j'ai dit plus tôt, à propos de son royaume perdu, et hausse nonchalamment les épaules.

J'ignore ce qu'elle attend de moi, alors je me contente de répondre la vérité :

— J'honore mon Royaume et ma Reine. Je suis un enfant d'Azgeda et Azgeda a besoin de moi. Je ne reculerai devant aucun sacrifice pour mon peuple.

Elle déglutit lentement et je lis dans ses yeux que ses pensées sont à l'aune des miennes, comme elles semblent l'être la plupart du temps. Elle hoche la tête, à la fois pour me dire qu'elle me comprend, et pour m'encourager à continuer.

— Quoi-qu'être coincé avec la Princesse d'Arkadia ne consiste pas en un immense sacrifice en soi.

J'ai prononcé cette dernière phrase pour alléger l'atmosphère soudain pesante et tendue entre nous, mais la pointe de tristesse que je lis dans son regard m'indique que j'ai échoué.

— Bellamy... soupire-t-elle. Je t'ai déjà dit...

— Je sais Clarke, je sais.

Son prénom sur ma langue est un remède à lui tout seul et j'en savoure chaque lettre, chaque syllabe avant de continuer :

— Tu n'es pas que la Princesse d'Arkadia. Tu es une battante, une survivante. Une jeune femme splendide et étonnante. Un médecin aguerri et prévenant. Tu peux prendre soin toute seule… par tous les dieux, tu peux prendre soin des autres toute seule... Tu sais nager dans les rapides, prendre des décisions désespérées, te situer grâce aux étoiles, te diriger grâce au soleil. Je suis même persuadé que tu aurais su faire du feu et chasser s'il y en avait eu besoin. Je sais que tu n'as besoin de personne dans ce monde. Je sais qui tu es, Clarke.

Mon esprit est embrumé et pourtant très clair. Mes pensées tournoient et sont pourtant affutées. Je crois rêver, mais je sais que ce que je vis à cet instant précis est réel. Je sais que ce que je ressens est réel. Ses yeux sont embués des larmes qu'elle contient. Dans le bleu de ses iris, je peux lire à quel point elle est émue par les mots que je viens de lui dire, mais aussi toute l'inquiétude qu'elle éprouve pour moi.

C'est cette inquiétude si vivace qui déclenche la mienne et je demande :

— Est-ce que je vais mourir, Princesse ?

Ma voix est enrouée par toutes les émotions qui me traversent. Je me sens comme si j'allais mourir en tout cas. Chaque partie de mon corps brûle dans un brasier de douleur, et l'incendie prend ses sources dans mon épaule et ma cuisse meurtries. Cependant, elle ne répond pas à ma question.

À la place, elle saisit ma main et murmure :

— Tu m'as sauvé la vie, Bellamy. Dans cette rivière. Tu n'as pas hésité, pas une seule seconde, et tu nous as sauvés. Tu m'as sauvée.

Je déglutis. Et dire que pendant tout ce temps je n'avais eu l'impression que d'être une épine dans son pied.

— Alors, tu vois, continue-t-elle la gorge serrée, même si tout ce que tu as dit est vrai et que je sais me débrouiller toute seule la plupart du temps, j'ai besoin de toi, Bellamy. Et je sais qui tu es, moi aussi.

Mon coeur enfle et la souffrance s'estompe. Ses paroles et sa voix sont le remède à tous mes maux et leur vérité résonne en moi en milliers d'échos. Je sais qu'elle ressent ce que j'éprouve à cet instant précis, car je le vois dans ses yeux et je le lis sur les traits de son visage soudain à quelques centimètres du mien.

Elle me connaît, comme je la connais, comme si nous nous étions rencontrés il y a déjà plusieurs années, plusieurs vies. Comme si nous nous étions connus le long de plusieurs existences. Et même si tout semble nous opposer, tout nous retenir, c'est comme si nous ne cessions de retourner l'un à l'autre, comme deux aimants qui se repoussent et s'attirent à la fois.

C'est cette attraction qui rapproche nos visages et nos corps l'un de l'autre. C'est la gravité qui scellent nos lèvres dans un baiser. Ce dernier n'est ni passionné, ni fougueux, ni désespéré. Ce sont juste mes lèvres, posées là, sur les siennes, presque immobiles le temps de graver dans ma mémoire leur chaleur, leur douceur, leur saveur.

Je n'ai pas à espérer ou à attendre qu'elle me rende mon baiser, car il s'agit d'une impulsion mutuelle, mais lorsqu'elle entrouvre ses lèvres et que je sens son souffle sur ma peau, quelque chose se brise à l'intérieur de moi. Nos lèvres se retrouvent et j'oublie tout.

J'oublie qu'elle est appartient à Arkadia et moi à Azgeda. J'oublie où nous sommes, j'oublie ma fièvre et mes blessures, j'oublie les dernières 24 heures infernales que nous avons traversées et le fait que je vais sans doute y passer.

Et je sens dans son étreinte et dans la façon si douce et lente, presque timide, dont sa bouche épouse la mienne qu'elle oublie tout aussi.

Dans cette instant parfait, nous ne sommes plus que Clarke et Bellamy.

Notre baiser ne dure que quelques secondes, à peine le temps d'une dizaine de battements de coeur. Le mien bat si vite dans ma poitrine... Je ne réalise que le raffut qui résonne à mes tympans ne provient pas du sang qui circule à toute vitesse dans mes veines, mais du galop des cavaliers qui approchent au loin toutes bannières brandies, que quand Clarke sépare brutalement ses lèvres des miennes et regarde dans leur direction.

Nous sommes sauvés.

C'est ce que je devrais penser à cet instant, mais tout ce que j'ai en tête, c'est le souvenir du corps de Clarke contre le mien, de sa main dans la mienne et de ses lèvres qui dansent sur ma bouche. Alors, tout ce qui me vient à l'esprit, c'est que j'aurai aimé rester perdu plus longtemps avec elle.

Encore un peu plus longtemps...


Posté le 27.09.2018


Est-ce que ce chapitre excuse mon absence de ces deux derniers jours ? *_*

Des Bizouzou