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Notes: c'est quand même drôle, mais je ne me suis posé la question que très récemment. Y a-t-il des garçons dans la salle? Juste par curiosité.
Ah, et prévoyez un ou deux mouchoirs, il y a dans ce chapitre un passage qui me fait toujours verser ma petite larme.
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Chapitre 11
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Sherlock avait porté son tout premier coup quand il avait treize ans. Il avait été acculé par une bande de brutes qui le narguaient sans merci depuis des semaines. Le plus grand du lot lui avait arraché son sac à dos sur le chemin du retour, puis lui avait donné un coup de pied derrière les genoux, riant bruyamment alors qu'il s'effondrait. Il avait rudement atterri sur les pavés, pouvait toujours se souvenir du goût du sang sur sa langue, la sensation des gravillons entre ses dents. Sa vision avait presque été voilée par une sorte de rage primale, et il avait bondi du sol et pivoté sur lui-même, le poing prêt. Il avait atterri sur la joue du garçon avec le satisfaisant son de peau contre peau, la douleur naissante dans ses jointures, vive et franche. Ç'avait été là que les deux autres s'en étaient mêlés. Sherlock s'était retourné et tortillé et débattu, mais quand ils l'avaient laissé, il était rentré à la maison avec une lèvre en sang et deux yeux au beurre noir.
Son père lui avait donné un paquet de petits pois congelés pour l'enflure, sa main douce mais ferme sur l'épaule de Sherlock alors qu'il l'aidait à le tenir en place. Sa mère avait fait des histoires, et Sherlock l'avait suppliée de ne pas appeler les parents des autres garçons. Elle n'avait plié qu'après que son père lui eût eu jeté un regard en biais, une conversation entière échangée sans un mot. La semaine suivante, Sherlock avait suivi son père à l'école d'arts martiaux et attendu sagement pendant que son père l'inscrivait pour des cours.
Ses leçons lui avaient bien servi au fil des années – contre des caïds de cours de récréation, des junkies défoncés, des voleurs sans importance, et des criminels psychopathes. L'entraînement avait permis à son corps de faire ce que son esprit pouvait déjà accomplir : voir les choses dans leur ensemble – prédire, réagir, frapper. Les mots et l'intelligence, c'était bien beau, mais il y avait des moments où un coup bien placé dans le plexus ou une attaque rapide au rein était le seul langage. Il était presque toujours prêt.
Pas cette fois, cependant. Sherlock ne vit pas ce qui l'envoya au sol avant que Bowen n'eût déjà surgi du placard. Les portes l'avaient heurté au parfait endroit pour presque déboîter ses genoux, et quand il s'effondra, son corps n'était pas sous le bon angle pour lui permettre de rebondir. Il lui semblait lutter contre des sables mouvants, forçant ses articulations et ses muscles à bouger où il le voulait. Quand la lame du couteau plongea dans le flanc de Sally, Sherlock sentit son souffle quitter ses poumons. Il devait bouger plus vite.
Il y était presque, mais il ne fut pas encore assez rapide – le second coup envoya la tête de Sally contre la table, et en cet instant, toutes les formations que Sherlock connaissait étaient étouffées par cette même envie irrépressible de frapper qui l'avait saisi sur ce pavé, ce jour, quand il avait treize ans. Ses mains se tendirent aveuglément. Ses doigts trouvèrent du tissu, et se refermèrent. Il ignora les élancements dans son genou gauche alors que ses épaules et son dos et son cœur même se mirent en marche, arrachant presque Bowen du sol par le col de sa chemise. Sherlock entendit le cri de John juste à temps pour éviter le tranchant de la lame, et il avait maintenant peu de temps pour réfléchir. Son corps fit le travail pour lui. Désarmer. Soumettre. Faire mal.
Bowen était coincé sous le genou de Sherlock, et les mains de Sherlock étaient pleines de peau moite et de cheveux bruns. Il murmurait du charabia psychotique, mais Sherlock ne se donnait pas la peine d'écouter.
_ Est-ce qu'elle va bien ? Demanda-t-il à John.
La réponse était évidente, Sally ne bougeait pas, et Sherlock ne pouvait pas bien voir de là où il était. Il ne pouvait pas bouger, ne pouvait pas s'approcher, pouvait juste regarder John s'activer. Bowen ne cessait pas son babillage, et il avait fait ça.
_ Ferme la, grogna Sherlock entre ses dents serrées.
Il savait qu'avec ça comme pressure en plus, il briserait certainement une des côtes de Bowen. Il l'exerça.
Il y avait du sang. Beaucoup de sang, et il savait que John devait étancher le saignement rapidement s'il voulait avoir la moindre chance de sauver Sally et le bébé. Sherlock lâcha la tête de Bowen pour défaire les boutons de sa chemise aussi vite qu'il en était capable. Il la jeta à John et téléphona à Lestrade pour alerter l'ambulance. Il luttait contre la panique. Chaque seconde passant pendant laquelle Sally restait immobile et silencieuse, pendant laquelle la tâche de sang sur sa chemise s'élargissait, durait une éternité. Il n'existait aucun mot ni aucun autre langage pour permettre à Sherlock d'exprimer l'inquiétude profonde qui minait le creux de son estomac, raclait le fond de sa gorge, le rendant presque malade. Sa fille était mourante. Sa fille était mourante.
Le palais mental de Sherlock n'aidait pas, était inutile, avait pris le large. Il n'y avait aucune réponse, aucune épiphanie qui pouvait résoudre ça. Il n'y avait qu'un radeau solitaire et une tempête rageuse – si similaire à celui dont il se rappelait des mois auparavant, assis sur une chaise à Speedy's, les yeux de Sally sombres et déterminés alors qu'elle tripotait son mug d'infusion de camomille.
_ Sherlock, l'appela la voix de John, par-dessus la tempête, le ramenant au présent.
Ses yeux soutinrent ceux de Sherlock tels une étreinte. Ce n'était pas comme du réconfort, mais Sherlock savait que c'était le mieux qu'il pouvait faire sur l'instant, alors il fit ce qu'il put pour garder sa respiration sous contrôle.
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Il n'y avait pas de place pour lui dans l'ambulance, et John avait dû le malmener pour l'installer à l'arrière de la voiture de Lestrade. Sherlock avait vaguement conscience de la main de John sur son genou, de la plainte répétitive de la sirène, des crachotements intempestifs de la radio, mais son attention était focalisée sur les feux arrière devant eux. Il revint encore sur les calculs – temps et perte de sang et statistiques sur les accouchements à cause traumatiques (pourquoi n'avait-il pas fait plus de recherches là-dessus ?)
Sherlock était hors de la voiture avant même que Lestrade ne l'eût complètement arrêtée. Il se précipita vers le parking des ambulances, désespérément en besoin d'informations. Il fut repoussé sur le côté alors qu'ils soulevaient le brancard et dépliaient les roues. Le visage de Sally était pâle, sans expression. Elle était clairement de nouveau inconsciente. L'une de ses mains tomba mollement dans le vide alors que les roues heurtaient le sol. Elle pendit confusément jusqu'à ce qu'un ambulancier ne la replaçât le long de son corps.
La tête de Sherlock pulsait en rythme avec la syncope des feux clignotant de trop de véhicules – bleu, blanc, rouge, jaune. Des médecins en blouse blanche se ruèrent à leur rencontre. Il saisit des bribes d'informations. Hémorragie stabilisée. Possible rupture des membranes. Elles ne répondraient pas à ses questions, et John était en train d'essayer de lui expliquer, mais Sherlock ne pouvait rien assimiler. Il ne pouvait pas réfléchir.
Dans la salle d'attente des urgences, il y avait du vomi par terre empestant dans toute la pièce. Des enfants qui pleuraient, des chevilles et des bras cassés, des parents et partenaires inquiets… Une variété stupéfiante de misère et de peine. Sherlock entendit l'appel pour une consultation en cabinet d'obstétrique. Il ne savait pas si c'était rassurant ou profondément incommodant. Toutes ces émotions, toutes ces sensations… Tout se mélangeait au point que Sherlock ne pouvait plus rien différencier. Lestrade était au téléphone, demandant le contact d'urgence de Sally qu'il communiqua à la femme derrière le bureau. Sherlock entendit son propre nom. Il entendit le mot père.
Quelqu'un (un médecin ? Une infirmière ?) vint les retrouver dans la salle d'attente. John hochait la tête à-côté de lui, posant des questions, parlant calmement de césarienne en urgence et de complications potentielles. Sherlock demanda à savoir où était Sally. Il hurla. Il déprécia. Il déduit une liaison. Il tenta de franchir d'un pas raide les doubles portes derrière. Les mains de John le tinrent fermement aux épaules, gardant ses pieds au sol. Il était supposé être là pour la naissance, même si. Même si… Ils furent conduits dans deux longs couloirs, jusqu'à la salle d'attente du service chirurgical. C'était plus calme ici, sans vomi. Il n'y avait rien qu'il pouvait faire.
Alors il attendit.
Cinq minutes. Il y avait sept autre personnes dans la salle d'attente. Ils le fixèrent tous du regard alors qu'il entrait d'un pas raide, mais la plupart retournèrent rapidement à leurs livres ou leurs téléphones ou peu importe ce qu'ils faisaient avant. La télévision était allumée sur une chaîne culinaire, le son coupé, les sous-titrages courant en bas de l'écran. Des téléphones sonnaient au loin, venus de différentes directions. Quelqu'un rit dans le couloir. L'homme au pantalon vert éternua. Le tissu de son siège lui démangeait le dos, il s'en pencha alors loin. Sherlock frissonna, réalisant qu'il était toujours torse nu.
John lui fourra un thé dans un verre en plastique dans les mains. Le sang de Sally maculait sa chemise, mais il s'était lavé les mains. Sherlock posa le verre sur une pile de vieux magazines sur la table basse et tira ses cheveux avec ses coudes sur ses genoux. John resta muet, se contenta de s'asseoir à-côté de lui. Lestrade lui apporta un t-shirt. Il était deux tailles trop grand et sentait la sueur renfermée et la boue séchée. Sherlock l'enfila.
Dix minutes. Sherlock prit une gorgée de son thé, maintenant tiède.
Onze minutes. Il jeta le thé contre le mur, quelque chose entre un pleur et un gémissement s'arrachant spontanément de lui-même du plus profond de ses entrailles. Il gicla spectaculairement, s'écoulant du cadre d'une peinture hideuse représentant un homme dans un canot. Le thé dessina des traînées sombres le long du mur beige, s'aggloméra en petites flaques sur le linoleum, s'infiltra dans les joints.
Une femme avec un badge de l'hôpital intervint pour l'avertir de se calmer ou de se faire escorter dehors par le grand et effrayant service d'ordre. Il lut sa toxicomanie dans la coloration autour de ses yeux, le tic de ses doigts. La déduction était sur le bout de sa langue, mais il se rendit compte que ça n'en valait pas la peine. Il hocha la tête. Elle partit.
_ Sherlock, intervint John, la voix posée mais résignée.
Il le guida à une chaise. Ses jambes s'agitaient. Ses doigts refusaient de se calmer. Il se leva à nouveau et fit les cent pas. Tout dans sa tête était tonnerre, houle écumante de rage et de futilité.
Dix-huit minutes. Une autre infirmière passa la porte.
_ Sherlock Holmes ?
_ Oui. Tout va bien ? Comment va-t-elle… comment vont-ils ?
_ Mademoiselle Donovan est toujours en chirurgie. Il y a des chances qu'elle…
_ Le bébé ? L'interrompit Sherlock, la voix brisée bloquée par l'éclat de rire dans le fond de sa gorge.
_ Elle est là et en bonne santé, lui annonça-t-elle en souriant.
Sherlock sentit ses genoux commencer à le lâcher. Il n'avait pas réalisé que John était à ses côtés avant qu'il ne sentît le contact familier de sa main contre son dos. Sherlock se tourna immédiatement vers lui, enfouissant son visage dans le creux de l'épaule de John en l'encerclant de ses bras. Après un moment, Sherlock sentit la pression des mains de John sous ses épaules alors qu'il le repoussait. Pourquoi John le repoussait-il ?
_ Peut-il la voir ?
Oh. Oh !
_ Elle est à l'unité de soins intensifs néonatals, maintenant. Ils vont devoir contrôler sa température et sa respiration jusqu'à ce qu'ils soient certains qu'elle est stable.
Ses yeux se posèrent sur le t-shirt crasseux qui pendait comme une chemise de nuit mal ajustée presque jusqu'aux genoux de Sherlock par-dessus son pantalon, puis elle sourit.
_ Je vais vous donner une tenue propre et vous pourrez y aller. Suivez-moi, Papa.
Sherlock regarda John qui lui tendit un sourire plein et entier qui emplissait chaque partie de ses yeux et chaque ligne de son visage. Sherlock sentit son propre visage le retourner avant que le reste de la situation ne lui revint.
_ Et Sally ? S'enquit-il, son esprit s'éclaircissant un peu. Vous avez dit que son état était toujours critique.
Le visage de l'infirmière était professionnellement stoïque, ni sombre ni joyeux.
_ Ils ont stabilisé la plaie par arme blanche, mais la blessure à la tête est ce qui les inquiète le plus pour le moment. Nous en saurons plus quand ils l'auront mise en salle de réveil.
_ Bien sûr, se soumit Sherlock.
Elle lui fit signe de le suivre, et il regarda John.
_ Le docteur Watson peut-il venir avec moi ?
_ Je crains que non. Les parents uniquement pour le moment.
John lui tendit un petit sourire, et Sherlock tendit la main vers lui. Il avait besoin qu'on lui rappelât que tout était réel. La peau sur le cou de John était chaleureuse là où Sherlock l'effleura des doigts, le pouce juste sous la joue. John s'y abandonna, et Sherlock se pencha pour l'embrasser sur le front. Il savait qu'il devait la vie de sa fille, du moins en partie, à John… Il pensait les mots je t'aime si fort, il n'était pas entièrement sûr de les avoir réellement chuchotés dans l'oreille de John. Il espérait que oui.
_ Moi aussi, lui répondit John quand ils se séparèrent. Je te verrai bientôt.
Il serra le bras de Sherlock qui hocha la tête et se retourna pour emboîter le pas à l'infirmière.
Il la suivit à-travers la porte et le long de plusieurs couloirs. Ils passèrent la nursery, une suite de fenêtres qui devaient être lumineuses et spacieuses à la lumière du jour, des portes décorées de ballons joyeux et de bannières, des cigognes annonçant de bonnes nouvelles de leurs becs : C'est une fille !
Ils passèrent tout cela, vers une autre porte marquée Soins Intensifs Néonatals. Elle scanna le badge qu'elle tira d'un cordon rétractable à son revers, et la porte s'ouvrit, les laissant passer. Il faisait meilleur de ce côté-ci de la porte, et c'était calme, à part le son distant de voix étouffées. Un bébé pleurait quelque part, et il se demandait si c'était sa fille.
_ Par ici, lui indiqua l'infirmière, le menant à une pièce hors du couloir principal.
Elle lui tendit une tenue de soin bleue et le chargea de la revêtir et de se laver les mains. Il y avait une petite salle de bain attenante sur la gauche. Il passa la tenue de soin. L'infirmière lui enseigna ensuite comment se récurer les mains (ce qu'il devrait dorénavant faire à partir de maintenant avant d'entrer dans l'unité). Elle le regarda alors qu'il se rinçait puis, remarquant la pellicule de sueur, il nettoya également ses bras jusqu'aux coudes, son cou et son visage.
_ Angie sera là dans une minute.
Sherlock hocha la tête.
_ Merci.
Elle eut un petit sourire, puis partit. Il réalisa n'avoir même pas demandé son nom. C'était le genre de chose que John se serait souvenu de faire.
Il regarda autour de lui. C'était un petit espace où il faisait un peu plus chaud que dans le reste de la salle. Un mur était recouvert d'injecteurs et de branchements, quelques écrans de contrôle actuellement éteints. Les murs étaient peints en une nuance de mauve qui avait probablement pour but d'être apaisante. Sur l'un d'entre eux, il y avait une télévision murale et un tableau blanc qui lui disait que Angie (écrit de sa main, marqueur effaçable vert, smiley) était l'infirmière en service jusqu'à sept heures le lendemain matin. Les autres murs avaient des images encadrées représentant des animaux du zoo, des girafes et des éléphants, et des lions à l'allure sympathique. Il y avait un fauteuil à bascule capitonné, une chaise standard pour visiteur, et un canapé à l'allure inconfortable qui devait se déplier en un tout aussi inconfortable lit.
On toqua doucement à la porte.
_ Entrez, grommela-t-il, et la porte s'ouvrit.
Une infirmière entra, poussant un lit d'enfant transparent devant elle. Il était recouvert d'un dôme avec deux ouvertures sur le côté.
_ Bonsoir, salua-t-elle en branchant l'un des câbles du lit au mur. Vous devez être Mr Holmes. Je m'appelle Angie.
Sherlock tendit la main pour serrer la sienne, et c'était tout ce qu'il pouvait faire pour ne pas complètement l'ignorer alors que ses yeux tombaient sur le petit lit.
_ Sherlock, se présenta-t-il avec absence.
Elle sourit.
_ Eh bien, faites connaissance avec votre fille, Sherlock, annonça-t-elle doucement. Deux kilos cent quatre-vingts grammes, née à 19h48.
Sherlock fut sur le lit en un instant, posant les mains sur le sommet du dôme. Il avait très envie d'effleurer sa joue minuscule de la main. Il leva les yeux sur Angie, qui demanda :
_ Vous vous êtes lavé les mains ?
Sherlock hocha la tête, et elle lui indiqua le distributeur de gel antiseptique, dont il fit consciencieusement usage.
De retour au lit, il glissa sa main par l'une des ouvertures en suivant les instructions d'Angie, frôlant la peau de sa fille, son bras, sa joue. Sa poitrine se contracta. Ses yeux lui piquèrent. Elle avait un moniteur cardiaque scotché à la poitrine avec du sparadrap, et cette vue fit se tordre quelque chose dans son ventre. Il jeta un nouveau coup d'œil au mur d'injecteurs, et fut plus que soulagé de voir qu'il n'y avait pas d'autre tuyaux ou monitoring connecté à elle. Ses bras et jambes étaient plus maigres qu'il ne s'y attendait (même si elle était clairement beaucoup plus forte qu'il n'y paraissait). La couche qu'elle portait paraissait l'engloutir. Sa main couvrait presque la longueur de son petit corps tout entier. Il reprit un souffle tremblant. Sa fille gigota et grogna, et il n'avait jamais rien vu ou entendu d'aussi extraordinaire.
Angie lui fit signe de s'asseoir dans la chaise, ce qu'il fit immédiatement. Une fois installé, elle approcha le lit et souleva le dôme, enveloppant le bébé dans une couverture et le cueillant dans ses mains, et déjà, Sherlock tendait les bras. L'infirmière s'approcha, déposant le bébé dans les bras de Sherlock. Elle lui rappela de soutenir sa tête, lui montrant avec ses propres mains, et il hocha la tête. Son cœur tambourinait dans sa poitrine comme s'il venait juste de finir une course. Il n'avait jamais tenu un bébé avant maintenant.
Elle était étroitement enveloppée dans la couverture, mais il pouvait sentir ses petites jambes donner des coups de pieds contre son bras. Une minuscule main s'était déjà échappée, et Sherlock frôla du doigt ses jointures ridées, sa peau plus douce que tout ce qu'il avait pu ressentir avant. Il glissa le doigt dans sa paume, et elle le serra avec une force presque stupéfiante.
Elle était la plus belle chose qu'il eût jamais vue. Sherlock souleva précautionneusement le bonnet de sa tête pour voir qu'elle avait déjà beaucoup de cheveux noirs et bouclés. Il se pencha et enfouit son nez dans ses boucles folles, sachant qu'il aurait besoin d'ouvrir une aile entière de son palais mental juste pour ça. Il l'embrassa là, remis le bonnet en place (elle devait rester au chaud), et recula une seconde pour mieux voir son visage. Ses yeux le regardèrent, plus concentrés qu'il n'aurait pensé. Ils étaient de cette couleur indéterminée qu'avaient la plupart des enfants, mais ils seraient un jour noisettes ou bleus ou verts ou tout autre couleur parfaite. Son visage minuscule se tordit en une grimace quand elle grogna, les joues rosissant. Sa peau était de couleur café au lait, et son nez était exactement comme celui de Sally. Ses lèvres et son menton étaient les siens à lui, en miniature.
_ Bonjour, lui souffla-t-il, surpris par la légèreté de sa propre voix.
Il se pencha pour effleurer son front de ses lèvres.
_ Bonjour toi.
Sa petite main lui frôla la joue, et il pouvait sentir qu'il souriait.
Quand l'infirmière prit la parole, Sherlock sursauta presque. Il avait complètement oublié qu'elle était là.
_ A-t-elle un nom ?
Un nom ? Ils n'en avaient même pas discuté. Devait-il attendre le réveil de Sally ? C'était sûrement une de ces choses qui méritaient une conversation. Mais quand il regarda le visage de sa fille, il vit une survivante, une petite fille qui avait survécu à la tempête, qui était aimée et brillante et merveilleuse. Il se souvint, à ce moment, d'une histoire qu'il aurait dû effacer il y a des lustres – le nom d'une autre petite fille qui avait survécu un orage, et avec sa seule intelligence, avait trouvé une vie parfaite.
_ Viola, dit-il. Elle s'appelle Viola.
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John regarda Sherlock disparaître par la porte de la salle d'attente. Il lui fallut une paire de secondes pour réaliser qu'il était genre planté en plein milieu de la pièce. Il hocha solitairement la tête et retourna s'asseoir, saisissant un exemplaire oublié du Times. Il était relativement récent, datant d'il y avait moins d'une semaine, et le retourna pour voir ce qui restait de la rubrique sports. Il lut à-moitié un article sur le cricket dont il ne pouvait pas plus se ficher. Il comprit qu'il avait lu quatre fois la même ligne et renonça pour passer une main sur son visage. Il n'aimait même pas le cricket.
Son alerte messagerie sonna dans sa poche et il plongea la main pour récupérer son téléphone. « Transmettez mes amitiés à Sherlock, voulez-vous ? »
Numéro masqué. Mycroft.
John soupira devant l'écran avant de lâcher son téléphone dans sa poche. Il resta assis pendant encore une heure ou plus. Et ensuite, Sherlock revint par la porte, l'air bizarre avec sa tenue de soin bleue, ses élégantes Richelieu en cuir aux pieds. Plus bizarre était l'étiquette de couleur vive marquée « PAPA » sur sa chemise, et le bracelet rose avec un code-barres qui, devinait John, devait correspondre à celui du bébé dans la nursery. La minute où Sherlock croisa son regard, son visage entier se fendit en le sourire le plus large et le plus sincère que John l'eût vu faire en public. John fut sur ses pieds en un instant, le rencontrant avec un baiser.
_ Elle est magnifique, John, s'émut Sherlock.
_ J'ai hâte de la rencontrer, répondit John, et il avait vraiment, vraiment hâte.
_ Ils l'ont ramenée à l'unité de soins néonatals pour faire quelques tests et quelques contrôles, mais elle est si forte, John. Si petite, mais elle va bien. Elle est parfaite.
John ne put rien d'autre que l'enlacer. Sherlock rit dans les cheveux de John. John rit dans le cou de Sherlock.
John se retira, sentant son visage redevenir un peu plus sérieux.
_ Des nouvelles de Sally ?
Sherlock hocha la tête.
_ En salle de réveil. Aux soins intensifs jusqu'à ce qu'ils puissent connaître la gravité de sa blessure à la tête. J'ai téléphoné à sa sœur, Alice. Elle sera là demain matin. Sally voulait qu'elle vienne pour la naissance.
La voix de Sherlock faiblissait au fur et à mesure qu'il parlait, et John réalisa, ainsi que Sherlock avait déjà certainement réalisé, les implications si Sally ne se réveillait pas. John ravala sa salive et força ses lèvres à s'étirer en un sourire tendu.
_ Tu restes pour la nuit ? Demanda John.
_ Non. Ils vont devoir la garder en observation toute la nuit jusqu'à ce qu'ils soient certains qu'elle peut maintenir sa température et accepter sa nourriture. Ils m'ont dit de rentrer chez moi, mais je peux revenir tôt demain matin.
Sherlock s'interrompit un moment, prit une timide inspiration.
_ Avec de la chance, si elle continue à bien aller, tu pourras bientôt rencontrer Viola.
_ Viola, donc ? Demanda John. C'est mignon.
Puis il entendit l'hésitation dans sa propre voix :
_ Toi et Sally, vous en aviez parlé ? Du nom ?
_ Non.
Il pressa sa lèvre inférieure contre sa lèvre supérieure. Il hésita un peu avant de continuer :
_ Je suppose que rien n'est encore officiel. Si Sally ne l'aime pas, je… serait disposé à… discuter plus en détail.
John hocha la tête, laissant tomber le sujet. Il s'éclaircit la gorge.
_ On rentre ?
Sherlock prit une grande respiration avant de hocher la tête à son tour.
_ On rentre.
L'heure tardive se prêta à un rapide et tranquille trajet en taxi pour Baker Street. Et une fois à la maison, les doigts de John vinrent immédiatement à ses boutons. Il n'attendit même pas d'être parvenu à la chambre pour ôter sa chemise ensanglantée. Sherlock prit la direction de la chambre pendant que John allait directement sous la douche. Sherlock attendait, une serviette autour des hanches, quand John en émergea, et il se doucha pendant que John se brossait les dents et passait son pyjama. Et quand Sherlock vint dans le lit à ses côtés quelques minutes plus tard, il se pelotonna contre John, frottant du nez le haut de son bras, juste sous l'épaule.
Puis Sherlock se retira soudainement, tendant la main vers la table basse pour prendre son portable. John supposa que Sherlock allait travailler pendant qu'il dormait, il s'installa donc dans son oreiller, tirant suffisamment sur le duvet pour bloquer la lumière (c'était une pratique bien mise au point)
_ B'ne nuit, marmonna John.
Mais Sherlock le titilla de l'orteil jusqu'à ce qu'il levât la tête.
_ Non, fit Sherlock. Regarde, là.
Les coins de la bouche de Sherlock se relevèrent. Ses yeux se plissèrent. Il commença à appuyer sur des boutons jusqu'à faire apparaître une photo. Il tendit le téléphone à John qui le regarda avec émerveillement. Le bébé était magnifique – tout petit et un peu maigre, mais sa carnation était saine. Elle ressemblait à Sherlock (lèvres, menton, bouche, joues), et la poitrine de John se serra de savoir ça, de la savoir elle, réel. Il fit glisser son doigt vers la gauche, et il y eut une autre photo, clairement prise par l'infirmière. Sherlock était en train de la porter, cette petite joue reposant contre le V pâle de la poitrine de Sherlock exposé par la tenue de soin trop large. Sherlock avait la tête penchée vers elle, pas assez pour que John pût voir le regard d'absolu émerveillement sur son visage.
John ressentit son absence dans le champ comme un coup physique. Il réalisa qu'il regardait une photo de sa propre famille, et qu'il n'était pas dessus – pas même proche. Il aurait aimé être celui derrière l'objectif, pas un quelconque étranger. Il aurait bien aimé être là pour voir cette expression sur le visage de Sherlock, pour emplir son nez de l'odeur de peau nouvellement née.
Il détourna les yeux du téléphone en sentant la main de Sherlock sur son épaule.
_ L'infirmière a pris cette dernière photo. Viola venait juste de bailler et ça a chatouillé juste là.
Sherlock posa son index sur la clavicule de John.
_ Apparemment, je commençais à te parler à toi, et l'infirmière a ensuite insisté pour prendre la photo. Elle disait que tu voudrais voir.
John sentit les coins de ses yeux retomber même alors que les commissures de ses lèvres remontaient. Il avait vraiment voulu voir. S'il n'avait pu y être en personne, il pensa que c'était la prochaine chose à faire. Il se demanda s'il était partant pour davantage de prochaines choses à faire dans les années à venir. Il comprit qu'il avait besoin de s'éclaircir la gorge, ce qu'il fit.
_ Elle est merveilleuse. Je suis content que tu m'aies montré.
John ne pouvait pas vraiment distinguer l'expression du visage de Sherlock sous cet angle, la lampe de chevet trop lumineuse autour de lui, dessinant des ombres dans le creux de ses joues et autour de ses yeux. Sherlock appuya sur le bouton de veille et reposa le téléphone sur la table de nuit, éteignant la lampe de chevet. Ensuite, il se retourna dans le lit, posant sa tête sur l'oreiller. John cligna des yeux pour les ajuster, et il pouvait d'une certaine façon mieux voir son visage sous la simple lueur filtrée venant de la fenêtre.
Sherlock se pencha pour lui donner un baiser, et quand John se retira, le pensant comme baiser du soir de pure forme, Sherlock le garda en place d'une main autour de sa nuque. John entendit à cela le petit grognement surpris venu de sa propre gorge. Sherlock ouvrit la bouche, sa langue caressant la lèvre inférieure de John jusqu'à ce que John ouvrît la sienne. Le baiser qui suivit n'était que pure chaleur – profond et lent et humide, et le corps de John commença à répondre.
Cette fois, ce fut Sherlock qui se retira, mais juste pour un moment. Ses lèvres furent presque immédiatement sur la mâchoire de John, son souffle chaud contre son oreille.
_ Je te voudrai toujours avec moi, John, dit-il.
John réalisa ensuite tout ce que son cœur avait pu divulguer sur son visage avant, sans même avoir prononcé un mot. La voix de Sherlock était grave et basse, presque un grognement.
_ J'aurai toujours envie de toi, répéta-t-il.
John se jeta en avant pour capturer à nouveau les lèvres de Sherlock alors que son cœur tambourinait dans sa poitrine, lui montant presque dans la gorge. Il passa ses doigts dans les cheveux de Sherlock et crocheta une jambe autour de Sherlock pour le ramener sur lui, où la preuve du désir de Sherlock se faisait plein et entier. John avait besoin de ça, le poids de Sherlock contre lui. Sherlock pressa leurs hanches ensemble et ils gémirent. Et Sherlock le refit ensuite encore une fois, et encore une fois.
John tira le pyjama de Sherlock sous ses genoux avant de baisser le sien, et Sherlock acheva le travail, les ôtant complètement. Leurs chemises furent les suivantes à partir, et les mains de John encerclèrent les reins de Sherlock, remontant vers les omoplates alors que les lèvres de Sherlock s'attardaient sur sa clavicule avant de redescendre le long du torse. Les jambes de John s'ouvrirent, et sa main tâtonna vers le tiroir de la table de nuit. Il parvint finalement à trouver le tube de lubrifiant dont il avait besoin.
_ S'il te plaît, souffla-t-il, et il tint la main de Sherlock ouverte avant de déposer le tube dans sa paume.
Il redressa ses hanches, se maintenant ouvert.
_ S'il te plaît, Sherlock, répéta-t-il.
Sa voix était à peine un soupir, aiguë et consentante, mais il s'en moquait. Il en avait besoin. Il ne savait pas à quel point jusqu'à maintenant. Les doigts de Sherlock le préparèrent lentement, et c'était pure félicité… mais ce n'était pas assez.
_ Maintenant, supplia-t-il.
Sherlock se prépara puis pressa en lui, les mains agrippant les cuisses de John alors qu'il maintenait ses jambes là où il les voulait. Sherlock se mut, et le corps de John tout entier s'arqua avec la confirmation physique d'eux. Sherlock et lui. C'était dans la chaleur de chaque point de contact des doigts de Sherlock sur ses cuisses, dans la caresse de sa frange qui chatouillait sa peau, dans la chaleur vibrant à-travers le cœur même de leurs êtres, dans l'humidité de leurs souffles qui se mêlaient. Et quand Sherlock se pencha pour l'embrasser, John se sentit finalement à nouveau entier… entièrement à Sherlock, entièrement lui-même.
Les mains de John agrippèrent les hanches de Sherlock, le pressant, et la main de Sherlock l'enveloppa, le caressant à l'unisson de ses mouvements. John savait que Sherlock se retenait un peu, qu'il voulait que John jouît le premier, et John jouit, le nom de Sherlock sur ses lèvres. Sherlock ne fut pas long à suivre. Ses derniers mots cohérents furent « John » et « toi » avant qu'il n'y eut plus aucun son, juste une bouche ouverte et un souffle rauque.
Plus tard, quand ils se furent réinstallés pour dormir, John se pressa contre Sherlock – cuisses, hanches, poitrine – entièrement connectés, peau contre peau. Le pouce de Sherlock traçait paresseusement les contours de la cicatrice sur le dos de l'épaule de John, et la main de John légère juste au-dessus de la hanche de Sherlock. Ses paupières devinrent trop lourdes à garder ouvertes, alors il les ferma, le souffle de Sherlock proche et régulier. Il était juste là.
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Note: j'ai fait quelques recherches sur l'histoire évoquée par Sherlock pour choisir le prénom Viola. Je suis quasi-sûre qu'il s'agit de "La Nuit Des Rois" de William Shakespeare.
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