Si vous ne vous souvenez plus des précédentes aventures de Deimos et Dalila, vous pouvez relire le chapitre 2 "Honeymoon", le chapitre 4 "Carpe diem" et le chapitre 6 "Les envoyés de Voldemort".

« Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferai toute ma félicité […

J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire mais elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne peut m'empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions à la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais avec une autre comme vous auriez été pour moi. »

Extrait deLa Princesse de Clèves, par Madame de la Fayette

11 : Le bal de la discorde

« Il est fourbe comme un renard, madame Blythe. Comment pensez-vous pouvoir l'attraper ? »

Blythe Spirit décocha un regard perçant au jeune missi dominici qui lui avait posé cette question.

« The White Fox a été précautionneux, comme à son habitude. Il a sans doute prévu ce coup des mois à l'avance et investi l'endroit où il se cache depuis des mois. Il doit s'être parfaitement fondu dans la population locale : on le soupçonne depuis longtemps d'être un Métamorphmage ou un sorcier particulièrement doué dans le domaine de la métamorphose. Je ne pense pas que ce soit possible de l'attraper à moins de considérer comme suspect et de jeter dans une geôle chaque habitant de cette cité. »

« Mais… heu… », balbutia le jeune homme.

« Taisez-vous, Miller, et fermez la bouche ; vous avez l'air idiot. », dit Blythe d'un ton sec et mordant comme un coup d'épée.

Elle reprit en s'adressant à toute l'assemblée des missi dominici :

« Il ne sert à rien de courir derrière The White Fox. Ce serait se mesurer à lui sur son propre terrain, où il a le plus d'atouts. C'est ce qu'il veut qu'on fasse. »

« Pourtant, vous nous avez fait fouiller la ville. »

« C'était un leurre. Il fallait convaincre The White Fox que nous agissions de la manière dont il l'avait prédite. Maintenant, il doit être en train de rire de nous, et plus il nous prend pour des imbéciles, plus il se croit supérieur. Il faut qu'il se complaise dans cette fausse impression de sécurité et qu'il ait une confiance aveugle en son intelligence car ces deux choses le mèneront à commettre des erreurs fatales. »

« Alors que faisons nous ? On ne va pas juste attendre qu'il fasse un faux pas ? », demanda un autre missi dominici.

« Il va falloir forcer un peu le destin, répondit Blythe. Le plus grand défaut de The White Fox est son ego, qui lui donne cette propension à se surestimer. Mais surtout, cette arrogance le pousse à narguer ses adversaires. S'il partait directement après ses vols, The White Fox ne courrait aucun risque. Mais le désir de se donner en spectacle est plus fort chez lui que l'instinct de survie. Nous allons donc lui donner l'occasion idéale de jouer avec le feu. Je parle, bien sûr, de l'attirer dans un piège. »

Des signes d'approbation apparurent dans la salle et il y eut même quelques compliments murmurés. Blythe Spirit était vraiment entrée dans la tête du voleur ! Ses collègues ne trouvaient pas étonnant qu'on la considère comme la meilleure d'entre eux.

Seul unmissi dominici émit une objection :

« Un piège ? Il faudra être prudent pour que The White Fox ne le détecte pas. »

« N'ayez aucune inquiétude. N'y a t-il pas un bal à Emmy tous les neufs jours ? N'est-ce pas une tradition ? The White Fox ne peut rien trouver de suspect à cela. Nous ferons juste en sorte que les convives soient plus nombreux, les mets et les divertissements plus exceptionnels… Et chacun d'entre nous, même moi qui déteste les fêtes, sera de la partie. Il faut que The White Fox sache que nous nous amusons et que nous invitons le monde entier à nos portes. Notre « désinvolture » lui sera insupportable. Il voudra jouer les trouble-fête. », dit Blythe en insistant sur ce dernier mot.

« Je ne sais pas comment il se manifestera, reprit-elle, mais je suis sûre que nous obtiendrons au moins des indices, si ce n'est l'homme lui-même.

Voilà, cette réunion est terminée. Vous pouvez sortir. Je vous revois tous dans quelques jours, pour le Bal. »

Un autre homme, qui n'avait pas été pas invité, quitta le mur auquel il s'était adossé et s'empressa de s'éloigner.

Cela avait été judicieux d'espionner l'enquête des missi dominici vu que ses propres recherches avec Dalila avaient été infructueuses. Aussi odieuse que soit cette Blythe Spirit, son idée était très bonne, et Deimos comptait bien la reprendre à son compte.

Il se dirigea sans se presser vers ses appartements. Dalila n'était même pas au courant de ce qu'il faisait et il devait l'informer des derniers événements.

Pourquoi ne l'avait-il pas emmenée avec lui dès le début ? N'étaient-ils pas censés travailler ensemble, dans le cadre de Ceux-qui-doivent-ramper ? Voilà ce qu'aurait dit sa mauvaise conscience, s'il en avait eu une. Mais Deimos se fichait comme d'une guigne de ce maudit travail d'équipe.

À vrai dire, ses relations avec Dalila s'étaient quelque peu dégradées. Pour parler vrai, Deimos pensait que l'ambiance était devenue « sacrément pourrie ».

Pour Deimos, il était évident que si une décision prise n'était pas pleinement satisfaisante, on revenait dessus. Quand Dalila l'avait rejeté, il n'avait pas eu d'inquiétudes ; elle se rendrait bien compte toute seule de son erreur. Il s'était même retiré un atout en promettant de ne pas la serrer de trop près.

Mais si Dalila avait des remords, comme il l'avait prévu, elle se voilait la face, elle s'obstinait, elle persistait dans son choix. En dehors du travail, elle évitait soigneusement Deimos et réussissait à le traiter comme un simple coéquipier.

Une pensée traversa alors l'esprit de Deimos : et si la situation restait telle qu'elle était ? Dalila parviendrait à lui échapper…

Non, ce n'était pas possible. Il ne pouvait pas perdre, pas à ce jeu-là.

Et pourtant, Dalila s'était affermie dans ses positions, ses regrets étaient moins forts alors que lui commençait à ressentir du malaise.

Deimos avait sous-estimé la force de son propre désir. À présent, à chaque fois qu'il était au côté de Dalila, ses sens surdéveloppés l'assaillaient d'informations sur elle : il pouvait sentir quand elle venait de sortir du bain, quels savons elle avait utilisés, quand ses vêtements avaient été lavés… Percevoir tant de choses d'elle sans pouvoir la toucher l'énervait vraiment. Il se sentait comme aux abords de la pleine lune, rongé par un désir qu'il ne pouvait assouvir, et il ne pouvait même pas compter les jours jusqu'à sa délivrance.

Encore une analogie avec la période avant la pleine lune, l'humeur de Deimos était instable. La plupart du temps, il était juste ennuyé et un peu énervé, comme un enfant qui n'a pas ce qu'il veut. Il avait parfois une attitude insouciante, pris par un soudain accès de confiance dans le futur. Mais surtout, il lui arrivait de ressentir une immense colère envers Dalila et sa façon bizarre de raisonner.

Pourquoi fallait-il qu'elle pense toujours à l'avenir, aux circonstances, qu'elle fasse des calculs ? Qui d'autre qu'elle aurait pu se compliquer la vie de cette manière ? Elle pouvait se faire du mal si elle le voulait mais elle n'avait pas le droit de lui causer des tourments.

Deimos s'éloignait de Dalila quand il se sentait envahi par le ressentiment, juste au cas où il ferait une bêtise. Ça serait dommage qu'elle perde son joli visage… Mais vu qu'il avait d'importantes nouvelles, il était obligé de lui parler, n'est-ce pas ?

Deimos résuma à Dalila les choses qu'il avait entendues de la bouche des missi dominici puis lui exposa son plan :

« En tant que témoins privilégiés de son vol, The White Fox pourrait chercher à nous recontacter. Le soir du bal, les missi dominici vont donc nous surveiller et nous pourrons profiter de cette proximité avec eux pour utiliser à nos propres fins les fruits de leur plan. »

Dalila acquiesça avec un sourire puis demanda à Deimos d'un air curieux :

« Comment tu as fait pour espionner les missi dominici ? »

« J'ai utilisé la magie, bien sûr. », répondit Deimos.

Il sortit une baguette de taille moyenne faite d'un bois particulièrement sombre.

« Tu es un sorcier ? », dit Dalila, incrédule.

Elle se rendit compte qu'elle ne s'était jamais demandée si Deimos possédait des pouvoirs magiques ou pas. Vu qu'il était un loup-garou, ça ne lui avait pas semblé important…

Dalila se mordit la lèvre. Elle avait cru voir en Deimos un côté humain, bien caché derrière sa partie loup-garou, mais elle n'avait jamais rien su sur cet aspect de sa personnalité. En tant qu'humain, elle ne connaissait pour ainsi dire pas Deimos. Elle eut soudain l'impression de se trouver face à un parfait inconnu.

« Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? », demanda t-elle à Deimos.

Si elle avait pu parler, il y aurait eu une nuance de reproche dans sa voix. Elle avait discuté de nombreuses fois avec Deimos mais il ne lui avait jamais rien confié. Même pas ce qu'il considérait sans doute comme un détail sans importance. Deimos avait une manière de détourner la conversation, d'amener les gens à se confier, sans dire un mot de lui.

« Tu ne me l'as jamais demandé. », répondit-il.

Dalila eut un petit accès de culpabilité : si Deimos ne lui avait rien dit, elle n'avait pas cherché à le connaître non plus.

Deimos remarqua sa tête baissée et son visage fermé et dit avec un mauvais sourire :

« Qu'est-ce qu'il y a, tu réalises que tu ne me connais pas ? Chère Dalila, qui pense toujours qu'elle sait, qui juge toujours tout et tout le monde. Tu m'as jugé et tu as décidé que tu serais malheureuse avec moi, que je te briserai le cœur ou une autre idiotie. Je pense que je suis un peu plus subtil que le cliché du play-boy briseur de cœurs. »

Le fiel que Dalila percevait dans le ton de Deimos la fit frissonner. Mais elle ne se laissa pas faire :

« Je n'ai jamais pensé que tu faisais ça volontairement. Tu te lasserais de moi sans même t'en apercevoir, comme de tes précédentes petites amies. »

« Tu es différente des autres. »

Dalila rougit puis dit :

« Tu as dit ça à combien de tes conquêtes ? »

« Pas mal, avoua Deimos. Sincèrement, je ne peux pas dire comment ça se finirait si nous étions ensemble. Et toi non plus, d'ailleurs, Dalila, à moins que tu n'aies un Troisième Œil caché quelque part. »

« Je ne suis pas assez arrogante pour penser que tu me traiterais différemment des autres filles, dit Dalila avec colère. Ton désir pour moi n'est qu'un mirage qui se serait évaporé peu à peu dès la seconde où je t'aurais cédé. Alors que si je deviens « la fille que tu n'as jamais réussi à avoir », je serai toujours unique à tes yeux. »

« Tu es tellement cruelle, Dalila… Je pensais que tu étais juste masochiste mais tu es également sadique. »

« Appelle-moi comme tu veux. Je suis amoureuse de toi et, si le seul moyen d'être aimée est de te résister alors je vais le mettre en pratique, même si ça te semble complètement cinglé. »

« Sauf que je ne te laisserai pas me faire du mal. Je ne te laisserai pas devenir « la fille que je n'ai jamais réussi à avoir » ! », dit Deimos avec une sorte de fureur.

Dalila sourit et sortit lentement de la pièce.

« Ce n'est pas un jeu, Deimos. », prononça t-elle alors qu'elle lui tournait le dos.

Il ne pouvait ni la voir, ni l'entendre mais de toute façon, il n'aurait pas compris.

Après que Dalila fut partie, Deimos resta debout au milieu de la pièce. Il revoyait l'image de Dalila, telle qu'elle l'avait quitté, ses cheveux roux flamboyants en cascade sur son dos, la détermination qui l'habitait. Il pensa à elle pendant un moment puis se rendit dans sa chambre et se laissa tomber sur son lit.

Déprimé ? Non, Deimos ressentait au contraire un étrange sentiment de soulagement. Dalila était forte et elle allait tenir ses positions avec toute sa volonté mais lui aussi était fort. Et il savait être imprévisible.

Il était impossible que quelque chose qu'il désirait autant que Dalila lui échappât. Pour lui, c'était une vérité générale.

Dalila était également confiante. Elle trouvait qu'elle avait fait une prestation parfaite face à Deimos – calme et intouchable, voilà l'image qu'elle avait voulu donner et elle était plutôt contente d'elle.

Quand elle lui tenait la dragée haute, Dalila se sentait l'égale de Deimos, qui était parfait en tant que loup-garou alors qu'elle n'était qu'une humaine, donc, par définition, faillible. D'ailleurs, chaque détail confirmait la dualité entre eux.

Le corps de Deimos, aussi bien sous sa forme humaine que louve, était le corps élégant et musclé d'une bête sauvage, alors que Dalila détestait son corps : trop petit, trop maigre, sans forme, à la peau blanchâtre. Il lui faisait honte, ce frêle corps maladif, d'autant plus honte que comparé à Deimos, il n'était qu'un fétus de paille.

Mais Dalila ne pouvait n'être qu'une chiffe-molle face à Deimos. C'était une question d'amour et d'orgueil.

Ils avaient été pratiquement tout le temps ensemble depuis leur arrivée à Emmy. Dalila ne l'avait réalisé que quand elle avait renoncé à fréquenter Deimos en dehors des strictes relations de travail. La présence du loup-garou à ses côtés lui avait durement manqué. Elle avait pris le plus grand soin de ne rien lui laisser voir mais elle ne pouvait pas se cacher ses propres sentiments et refuser de voir ce qui crevait les yeux.

Il l'avait séduite, elle l'aimait et il lui fallait désormais qu'elle soit à ses yeux supérieure à toutes les autres. Dalila avait volontairement lancé à un défi à Deimos pour atteindre son but : il allait tout faire pour l'avoir et à chacune de ses tentatives qui échouerait, il l'adorerait un peu plus.

Néanmoins, Dalila fut déçue car Deimos ne tomba pas si facilement dans son piège. Au lieu de se précipiter pour obtenir l'objet de son désir, le loup-garou songeait à plusieurs plans d'action. Il connaissait la manière de réfléchir de son adversaire et savait qu'agir de manière impulsive le desservirait.

Plusieurs jours passèrent donc et le prochain Bal des 9 jours devint tout proche. Dalila pensait à porter une tenue spéciale pour l'occasion, histoire que Deimos bave encore plus sur elle. Il souffrirait, mais pourquoi avoir pitié ? Il ne s'était pas non plus demandé si cela lui causerait des chagrins quand il avait décidé de la séduire. Et puis, la souffrance et la frustration de Deimos envers Dalila étaient les seules preuves qu'elle comptait à ses yeux. « All is fair in love and war » (1) était un adage que Dalila avait récemment adopté comme sa devise.

Le soir du bal, un désagréable imprévu se présenta néanmoins à travers l'enquête des missi dominici. Dalila ne l'avait pas oubliée et elle savait qu'elle serait surveillée mais elle ne s'était pas attendue à ce que cette protection soit si « rapprochée ». En effet, Blythe Spirit était avec elle depuis le début de la soirée et la présence permanente de cette femme odieuse et méprisante envers elle était suffisante pour énerver Dalila.

Blythe n'avait consenti à la quitter d'une semelle que pour qu'elle enfile sa robe du soir et était partie se changer dans la pièce juste à côté. Elle devait avoir fini et faire le pied de grue devant la porte de Dalila mais celle-ci prenait volontairement tout son temps car elle n'avait aucune envie de retrouver de sitôt la compagnie de Blythe.

La missi dominici s'apprêtait à frapper pour lui demander de se dépêcher quand elle fut interrompue par son « assistant », mais plutôt esclave, Mungo.

Elle se mit aussitôt à lui hurler dessus, des cris si perçants que Dalila ne pouvait pas les manquer :

« Pourquoi tu as quitté Greyback ? Je t'avais dit de le surveiller ! »

« Oui, maîtresse. Mais vous m'avez donné l'ordre de vous prévenir si The White Fox se manifestait. Un courrier est arrivé pour vous et il vient probablement de lui. Il porte sa signature. »

« Montre, montre au lieu de parler, imbécile ! »

Dalila colla aussitôt son œil contre le trou de la serrure. Elle devait voir ce que The White Fox avait envoyé à Blythe… Observer toutes les preuves…

Elle vit les mains noires de Mungo sortir un papier blanc qui lui fut arraché par Blythe, sans doute la signature du voleur.

« C'est tout ?, demanda t-elle. C'est juste les bêtises habituelles qu'il sème derrière lui par centaines ! »

« Cela accompagnait un paquet. »

« Hé bien, pourquoi n'en viens-tu pas tout de suite au plus important ? Sors le ! »

« Attention, c'est fragile. », dit Mungo, pour prévenir Blythe d'abîmer le précieux objet en s'en emparant à toute vitesse.

Dalila le vit alors avec étonnement sortir une rose d'une couleur orangée.

« Une rose ? Est-ce inhabituel pour The White Fox ? »

« Non. Il envoie fréquemment des fleurs aux femmes impliquées dans ses affaires. »

« Mais pourquoi une rose orange ? »

« Peut-être parce que les renards sont roux. »

« Je sais que les renards sont roux, stupide Mungo. Je ne te demande pas de me donner ton avis ô combien intéressant sur la question mais de me rappeler ce que les rapports des précédents enquêteurs ont dit sur le sujet, vu que je ne les ai pas lus en détail parce que ça m'ennuyait. »

« Je crains qu'ils ne précisent pas la couleur des roses qu'a utilisées le voleur. Ils ont dû penser que c'était un détail trop romantique qui n'était pas en rapport avec l'affaire. »

« Ce sont des imbéciles. Ils n'ont rien compris à la psychologie du personnage : The White Fox adore ce qui est romanesque, il fait probablement partie de ces engeances de Français, c'est donc le genre de personne qui fait passer un message en choisissant une rose plutôt qu'une autre. Cette « chose » est une pièce à conviction. », dit Blythe en jetant la rose dans un sac que lui tendait Mungo comme si ce n'était pas une fleur au parfum et à l'aspect délicats mais quelque chose de laid et de souillé.
Dalila attendit que les pièces à conviction et Mungo eurent disparus pour rejoindre Blythe en arborant l'air le plus innocent possible. Celle-ci lui jeta un coup d'œil qui la jugea comme elle avait jugé la rose et dit d'un ton amer :

« Ah oui, c'est vrai. Le bal. »

Dalila remarqua alors que Blythe portait une robe cyan qui ne lui allait pas. Elle avait l'expression d'une enfant devant un plat d'épinards (une enfant qui n'aime pas les épinards évidemment), ce qui n'était sans doute pas dû qu'à la présence de Dalila mais aussi à peu de goût pour les fêtes.

L'humeur de Blythe n'allait guère s'améliorer par la suite. Les invités bavardaient un verre à la main dans les jardins et les cinq salles prévues pour le bal, ce qui représentait un espace immense. Blythe se plaignit rapidement que parcourir des « kilomètres » avec ses talons hauts lui faisait mal. Et ce ne fut pas son moindre sujet de mécontentement…

Elle en avait assez d'être abordée sans arrêt par des invités qui la bombardaient de questions sur le déroulement de l'enquête.

Elle trouvait que les petits-fours n'étaient pas assez bons, que la boisson était d'un tel médiocre qu'elle ne pouvait même pas rafraîchir sa bouche sèche d'avoir envoyé promener tant d'imbéciles.

Et surtout, The White Fox ne se manifestait pas :

« J'ai organisé tout ce bal pour piéger The White Fox, je souffre pour la réussite de mon plan et qu'est-ce que j'ai comme résultat ? Une stupide rose ! Maudit français ! », s'exclamait-elle en tirant sur sa robe trop serrée.

Il ne fallait guère plus de cinq minutes à quiconque pour se rendre compte que Blythe aimait se plaindre. La personne à laquelle elle préférait réciter la liste infinie de ses lamentations était Mungo. Durant le bal, elle le fit revenir auprès d'elle exprès pour qu'il écoute ses plaintes et qu'elle puisse le rudoyer.

Quand Blythe renversa par inadvertance un peu de champagne sur sa robe, le cortège de ses jérémiades reprit avec une vigueur inégalée et Dalila trouva ce moment idéal pour lui fausser compagnie. Elle se faufila parmi la foule des invités et rejoignit la cour du palais pour respirer un peu l'air nocturne. Elle en avait bien besoin. Comment faisait Mungo pour supporter Blythe vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans devenir fou ?

Dalila fut tirée de ses réflexions par un serveur :

« Excusez-moi, miss, est-ce que vous êtes le témoin que les missi dominici ont interrogé ? », dit-il dans un anglais approximatif.

Dalila acquiesça. Elle était surprise qu'on ne l'ait pas déjà interrogée vu les passions que semblaient déchaîner l'enquête. Mais si la foule avait vu les missi dominici l'emmener et donc aperçu brièvement son visage, presque personne ne connaissait son « nom ». Les nobles ne se souciaient probablement pas assez des confidences d'un simple témoin pour investiguer à son sujet.

Le serveur lui non plus ne semblait pas vouloir lui poser de questions. Il avait juste une commission pour elle :

« Un gentleman a déposé ça pour vous, miss. »

Dalila lui lança un regard surpris et interrogateur :

« Je ne peux pas vous dire son nom, miss, ni même son apparence car personne ne l'a vu. Le paquet était juste là avec un pourboire. »

Dalila prit la boîte rectangulaire et l'ouvrit sans cérémonie. À l'intérieur se trouvait la même carte et la même rose qu'elle avait aperçues entre les mains de Blythe.

Elle n'avait été qu'un témoin du vol mais pourtant elle avait eu droit à la rose, au même titre que l'enquêtrice. C'était plutôt galant.

Dalila se souvint de la répugnance avec laquelle Blythe avait jeté la rose dans un sac, de sa fureur de voir son plan mis en échec par The White Fox. Il l'avait bien faite tourner en bourrique. Rien que pour ça, il méritait une médaille.

Dalila rangea la carte dans son sac. Puis, sur un coup de tête, elle fixa la rose à son corset d'un coup de baguette magique, avant d'observer le résultat d'un œil satisfait. On ne jetait pas une telle fleur.

§§§

Deimos Greyback était, quant à lui, d'une humeur moins heureuse que sa compagne. Il avait fui le bal dès qu'il avait pu, en fait dès que Mungo l'avait quitté pour rejoindre Blythe. Vu que Dalila était avec les deux missi dominici, elle pouvait observer seule les progrès de l'enquête.

Quelle ne fut pas sa surprise quand il aperçut Dalila, seule, par la fenêtre de son appartement ! Elle avait faussé compagnie aux missi dominici ?

Deimos avait une excellente vision et l'œil pour repérer les détails qui clochaient. Il remarqua donc aussitôt le bouton de rose sur la poitrine de Dalila. Il était sûr qu'elle n'avait pas prévu de porter une fleur.

Lui aurait-on offerte ?

Deimos sortit en trombe de l'appartement, descendit les escaliers quatre à quatre et déboucha dans la cour du château. Il fendit la foule, provoquant au passage quelques exclamations outrées des nobles qui s'étaient faits bousculer. Il finit par retrouver Dalila, lui prit le bras avec la force d'une tenaille et l'entraîna à l'écart.

Quand il la lâcha, Dalila se massa le bras d'un air mécontent. Elle allait avoir un bleu de la taille d'un œuf de pigeon avec la force de Deimos.

« Tu peux me dire ce qui te prend ? », dit-elle en levant les yeux vers lui.

Elle surprit alors l'expression de son visage. Dalila ne craignait pas grand chose et pourtant, en ce moment, il lui faisait peur.

« Ça…, dit Deimos en montrant la rose du doigt. D'où ça vient ? »

Dalila ne réfléchit même pas à la raison pour laquelle cela l'intéressait. Elle ne pensait qu'à une chose : Deimos était très en colère, il fallait le calmer au plus vite.

« The White Fox. Il me l'a envoyée. »

« Pourquoi ? »

« C'est une de ses petites habitudes. Blythe en a une aussi. »

Deimos sembla s'apaiser mais cela ne dura qu'une seconde. Son ton devint frénétique :

« Blythe en a eu une aussi ? La même ? »

Dalila hocha la tête.

« Est-ce que tu es cinglée ou complètement idiote ? Si Blythe a reçu une rose orange, elle sait que celles-ci viennent à coup sûr de The White Fox !

Est-ce que tu réalises ce que tu es en train de faire, Dalila ? Tu es en train de porter les couleurs du malfrat que recherchent lesmissi dominici juste sous leur nez ! Ils sont disséminés parmi les invités et ils sont très observateurs. Quand Blythe leur montrera sa rose, ils se souviendront que tu en avais une toute pareille. Après, qui sait ce dont on va te soupçonner ! D'être sa complice, d'avoir voulu communiquer avec lui… Qu'est-ce que tu vas répondre quand ils vont te demander pourquoi tu portais cette rose ?

D'ailleurs, pourquoi la portais-tu ? Tu aurais dû l'apporter à Blythe comme un bon témoin traite une pièce à conviction ! »

« Je ne sais pas… Ça semblait juste être une délicate attention… »

Deimos poussa un soupir :

« Tu veux me faire mourir, Dalila ? Tu veux vraiment me faire mourir ? Quand je te fais la cour, tu es la femme la plus raisonnable au monde mais il suffit qu'un joli cœur t'envoie une rose et ça y est, tu agis en dépit du bon sens ! Donne moi ces bêtises, maintenant. »

Obéissante, Dalila détacha la rose de sa robe, sortit la carte de son sac et lui tendit les deux. Deimos jeta la rose par terre et l'écrasa sous son talon avec un certain acharnement. Puis, il rangea soigneusement le carton dans sa poche.

Son visage était désormais impénétrable mais sa colère était toujours là, latente, et la tension régnait dans l'air. Deimos tourna les talons et abandonna Dalila dans la nuit.

(1) En amour comme à la guerre, tous les coups sont permis.


Le chapitre suivant sera intitulé Le calme avant la tempête et publié le 9 février. Vous pouvez retrouver la réponse à vos reviews et de plus amples informations sur "Learn to crawl" sur le blog learntocrawl (adresse dans mon profil).