Se met-il à ma place
Quelquefois
Quand mes ailes se froissent
Et mes îles se noient
Je plie sous le poids
Plie sous le poids
De cette moitié de femme
Qu'il veut que je sois
Je veux bien faire la belle
Mais pas dormir au bois
Je veux bien être reine
Mais pas l'ombre du roi
Faut-il que je cède
Faut-il que je saigne
Pour qu'il m'aime aussi
Pour ce que je suis
A ma place : Zazie et Axel Bauer
Chapitre 269 : Ce que Sherlock ne saura jamais (Le 10 octobre 1889)
POV narrateur
Lorsque Hélène ouvrit les yeux, la première chose qu'elle sentit fut son dos, qui était tout ankylosé. Ses jambes étaient repliées et l'une d'elle avait des fourmillements très désagréables.
Levant la tête, elle sourit en découvrant Sherlock endormit, avec Elizabeth blottie dans ses bras. Sa fille était lovée dans une couverture, la joue contre la poitrine de son père véritable, et sa petite main était glissée sous la robe de chambre de Sherlock. Typiquement la même position qu'elle adoptait, lorsque bébé, elle s'endormait sur la poitrine d'Alessandro, bercée et calmée par son souffle régulier. Et lui, il restait dans le canapé, refusant d'aller se coucher, de peur de la réveiller en se levant. Hélène n'avait jamais été dupe et elle savait que sa motivation profonde était de ne pas rompre l'enchantement avec l'enfant endormie près de lui. Son mari aimait trop la petite et leur complicité était grande. Heureusement qu'il n'était pas là pour voir sa petite fille endormie dans les bras de son véritable père. Cela lui aurait déchiré le cœur, à ce pauvre homme.
Se levant doucement pour ne pas les réveiller, elle tituba à cause de sa jambe engourdie, s'étira lentement et recoiffa ses cheveux mis à mal par sa nuit dans le canapé. N'ayant pas eu le temps de prendre un bain ou de les peigner soigneusement, ils étaient dans un état épouvantable. Hélène soupira et tenta, tant bien que mal, de refaire son chignon. Deux jours à se ronger les ongles, deux jours à angoisser au sujet de la santé de sa fille et de Sherlock, deux jours à dormir des nuits incomplètes, sur un canapé ou une chaise, deux jours sans donner les fameux « cinq cent coups de brosse réglementaire » ... Et voilà le résultat, des cheveux qui auraient fait hurler toutes les bourgeoises de la région.
Péniblement elle passa quelques épingles pour faire tenir le tout, mais peine perdue, elle aurait besoin de les laver.
Elle tenta de s'étirer un peu plus, mais son dos lui conseilla de ne pas réitérer l'opération.
Le jeune chien venait de s'éveiller lui aussi, s'étira comme un bienheureux, sans avoir mal au dos et il ouvrit sa gueule pour bailler, faisant sortir sa langue rose. Hélène l'attrapa et l'emmena dehors. Pendant que le chien se soulageait, elle enfila son manteau et se dirigea vers les écuries.
Constatant que tout allait bien pour la jument, elle revint sur ses pas et sourit en voyant le petit animal en train de gratter – avec l'énergie du désespoir – à la porte de la maison, pour rentrer.
Elle fit claquer sa langue – tout en pensant qu'une lady ne pouvait pas faire ce genre de chose – et la petite bête la suivit du mieux qu'elle pouvait. Profitant de l'heure matinale – il était six heures du matin – elle se promena dans les alentours, réfléchissant aux derniers événements survenus depuis quelques jours. Le chien, tout content, gambadait devant elle, mouillant son poil dans la rosée matinale.
Hélène enfonça ses mains dans son manteau tout en se remémorant les derniers événements, se souvenant de la panique qui l'avait envahie en constatant qu'Elizabeth était tombé sur son véritable père et que ce dernier avait compris. Jamais elle n'avait sauté aussi vite sur un cheval, envoyant au diable ses manières de lady. C'était une catastrophe : Sherlock venait de découvrir sa fille, et tout le plan de bataille mit au point par elle tombait à l'eau.
Pourtant, elle avait travaillé le discours qu'elle lui tiendrait, en arrivant au 221b. Le but étant de récupérer Sherlock, elle savait qu'elle n'aurait pas droit à l'erreur. Et voilà que, en quelques minutes, tout s'écroulait !
Karl avait bien raison de dire que la première chose qui échouait dans un plan de bataille, c'était le plan de bataille lui-même !
Las, en retrouvant Sherlock après presque quatre années d'absence, elle avait compris que ce serait plus dur que prévu. De plus, dans son plan initial, John n'était pas censé être présent. Et là, il se trouvait en compagnie de Sherlock, l'empêchant de se livrer en entier !
Tout était parti de travers lors de leurs retrouvailles et elle avait même perdu son sang-froid. Malgré tout, elle savait qu'elle le tenait par une chose : il l'aimait toujours. C'était flagrant, il suffisait de voir la tête qu'il faisait en la sachant mariée et en imaginant des choses entre elle et son mari. Il avait beau maîtriser ses émotions, ne rien laisser transparaître, elle, elle le connaissait et cela se lisait au fond de ses yeux.
Oui, Sherlock l'aimait toujours et il en crevait. Là, elle avait compris que tout compte fait, la situation n'était peut-être pas aussi désespérée qu'elle le croyait. C'était à ce moment là qu'elle avait décidé de ne rien lui dire au sujet de la petite « inversion » de son mari, laissant Sherlock fulminer en l'imaginant au lit avec son époux. Se sentant trahi, il était en colère et c'était là-dessus qu'elle avait joué.
Il lui restait donc une chance de récupérer le détective dans ses filets et elle ne comptait pas la laisser passer. Elle l'avait invité chez elle et même si Sherlock lui avait lancé quelques sarcasmes, il était tout de même venu... Alors que ce soir, l'orage était annoncé !
- Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour récupérer l'homme qu'on aime, soupira-t-elle à voix haute en jouant avec le chien. Il tombait bien, cet orage, tout de même.
Pourtant, là aussi cela avait failli tourner au vinaigre. Elle comptait le retenir jusqu'à ce que l'orage éclate et qu'il soit bloqué chez elle, l'obligeant à y passer la nuit. Cela lui aurait laissé le temps de le reprendre dans ses filets.
Pas de chance, Sherlock étant imprévisible, il s'était levé et, malgré le tonnerre et la pluie qui tombait, il était bien décidé à s'en aller. Encore un plan élaboré avec soin qui tombait à l'eau !
Là aussi, elle avait joué serré. Malgré tout, leur conversation avait dégénéré et elle n'avait pas pu s'empêcher de lui dire tout le bien qu'elle pensait de son comportement, quatre ans auparavant. Pour finir, elle avait réussi à lui glisser que son mari était inverti et que son mariage n'était que sur papier.
« Finement joué, en tout cas ! » se félicita-t-elle. Une fois que Sherlock avait compris qu'elle ne l'avait ni trompé, ni trahi, il avait fondu comme neige au soleil, toute son acrimonie avait disparu et ils avaient fini la soirée de manière assez torride.
Elle avait cru que tout était terminé, que la partie était gagnée et que demain, elle pourrait lui exposer la manière dont elle avait pensée qu'ils pouvaient vivre : ni vraiment ensemble, ni tout à fait séparé. La seule méthode en fait.
Le sort lui avait joué un bien vilain tour, de nouveau : Elizabeth était entrée dans l'eau pour sauver un chien, Sherlock l'en avait sortit, mais, allez savoir pourquoi, il avait fait son introspection et lui avait signifié qu'il n'y avait rien entre eux.
La gifle ! Là, elle avait craqué, pas devant lui, mais en présence de John, pensant que cette fois-ci, tout était terminé. Son cœur était en miette à l'idée que entre eux, tout soit terminé. Malgré sa peine, elle avait décidé de ne rien lui montrer, considérant qu'il ne le méritait pas et que pleurer devant lui allait l'avilir. Non, elle ne s'abaisserait pas devant lui ! Alors, elle avait endurci son cœur et laissé la colère l'envahir à la place du chagrin.
Oui, elle avait eu la rage, surtout lorsqu'elle avait constaté les dégâts qu'il venait de faire avec Elizabeth, en quelques minutes de conversation. Une autre colère l'avait envahie, alors. Ce n'était plus celle de la femme amoureuse abandonnée, mais celle de la mère à qui on avait fait du mal à son enfant.
Elle s'était même permise de lui parler sèchement, quand elle lui avait demandé d'aller calmer les pleurs de sa fille – à cause de lui, encore une fois. Dieu, il avait l'art, quand il le voulait... Il savait blesser les gens qui l'entouraient mieux que personne. Devant elle, il avait tout de même pâli, ne s'attendant pas à ce qu'elle soit aussi détachée, alors qu'il venait de la virer.
- Et oui, Sherlock, fit-elle toujours à voix haute. Moi aussi je peux masquer mes émotions, moi aussi je sais jouer aux indifférentes. Comme toi, mon ami. Nous marchons sur le même terrain, toi et moi.
Pourtant, quand il était tombé, inconscient, et que le pauvre John ne savait plus où donner de la tête, avec ses deux malades, elle avait réfléchi et s'était dit que « non, elle le voulait et elle l'aurait ! ». Sherlock n'en avait pas fini avec elle.
Depuis le début, elle l'aimait. Quelque part au fond de son âme, elle avait su que ce serait LUI et pas un autre. Lui, ce détective un peu négligé qui lui avait ouvert la porte, la laissant un instant sans savoir quoi dire, un vingt février 1885. Oui, c'était lui et ce ne serait jamais personne d'autre. Elle n'avait pas toujours compris pourquoi elle l'aimait, mais ces choses là ne s'expliquaient pas. Il aurait pu, ce matin là, l'emmener dans son lit, elle l'aurait suivi et se serait donnée à lui. Ce genre de pensée lui avait même fait un peu peur... Cet homme lui avait fait perdre toute rationalité. Et sa logeuse s'en était rendue compte, John aussi.
Et, malgré tout ce qui les séparait, malgré cette porte de son cœur qu'il tenait close et qu'il n'ouvrirait peut-être jamais plus, elle savait qu'il était l'homme de sa vie. Il était tout simplement l'homme qui lui donnait « ces fichus papillons dans le ventre », comme lui avait dit sa sœur, en parlant de ce qu'elle ressentait pour son futur époux.
Le problème était que Sherlock n'était pas fait pour le bonheur, et encore moins pour la vie de couple, même s'ils avaient joué au couple parfait en Normandie. Même si elle s'était incrustée ensuite, et que, malgré tous ses efforts, il n'avait pas voulu faire sa vie avec elle. Il le voulait, mais n'osait pas.
Mais Hélène n'était pas du genre à baisser les bras, elle s'était sortie de situation plus complexe que cela. Alors, elle avait fait ce qu'Alessandro faisait au poker, quand il était dans la marine. Il lui avait raconté, un soir, comment il avait obtenu une partie de sa fortune en jouant au poker avec les marins et en bluffant. Ensuite, il était passé à du plus gros gibier en s'attaquant aux gentlemans fortunés qui voulaient se débaucher en jouant au poker dans des salles clandestines des tripots mal famés du port.
Hélène avait donc bluffé, mentit même, quand elle avait reproché au détective de lui avoir murmuré « je t'aime, Hélène » dans son demi-sommeil. Normal qu'il ne s'en souvenait plus : jamais il ne l'avait dit. Il avait murmuré quelque chose, mais ça tenait plus du borborygme qu'à des mots d'amour. Sherlock avait été ébahi et il était parti réparer ses torts envers sa fille en se posant des questions.
A son réveil, après ses deux jours d'inconscience, elle avait continué à jouer le rôle de la femme indifférente, celle qui reste de marbre face à l'homme qui lui a signifié son congé. Le détective en avait été troublé et à ce moment là, elle avait su qu'elle le tenait dans ses filets. Oh, elle lui avait dit tout le bien qu'elle pensait de lui, jouant son va-tout, misant tout sur la table : ça passait ou ça cassait. De toute façon, la réconciliation devait venir de lui. Juste insinuer qu'il était comme son cher père et l'affaire était faite : il était venu se mettre à ses genoux, comme Amélia lui avait ordonné de faire, quatre ans auparavant. Dans sa tête, Hélène remercia silencieusement Amélia d'avoir ordonné pareille chose à son ancien petit protégé. Sans le savoir, cela l'avait bien aidé.
Hélène avait résisté, pour ne pas éveiller ses soupçons et lui montrer qu'elle n'attendait que ça, mais aussi parce qu'elle craignait que le lendemain, il ne recommence à se poser des questions et que, de nouveau, on revienne au point de départ. Il ne saurait jamais comment son cœur s'était mis à battre, en le voyant lui demander pardon à genoux. Jamais il ne saurait non plus comment elle avait dû maîtriser sa voix et la garder froide et distante, le faisant, de ce fait, se rapprocher un peu plus d'elle.
Telle était la personnalité peu ordinaire de Sherlock Holmes ! Il fallait se montrer distante, détachée, indifférente, le traiter parfois avec mépris, partir la première quand il ne s'y attendait pas, et le laisser mijoter dans sa mélancolie durant quelques années.
Elle prit le chien sur ses genoux et l'animal tenta de lui lécher le menton, sans succès. Levant son bras, elle porta un toast imaginaire :
- Alessandro, je pense que si tu savais, tu serais fier de ma partie de poker. L'enjeu était de taille : Sherlock Holmes, rien de moins. Le roi des détectives menait le jeu, me mettant K.O sans prévenir, même pas un coup de semonce pour me prévenir. J'avais une main faible, mais je gardais un as dans ma manche : son père. Maintenant, j'espère qu'il est calmé et qu'il ne me refera plus ce genre de coup bas, sinon, je pense que je serais capable de le découper en rondelles.
Profitant d'un moment d'inattention, le chien réussit à lui lécher le menton et Hélène sourit en le repoussant.
- Oui, moi j'ai regagné mon Sherlock, mais toi, tu as gagné un foyer. En tout cas, cela mériterait une enquête pour connaître le nom du sagouin qui vous a lancé dans l'eau, toi et le reste de la nichée.
Sa main caressa la fourrure chaude et douce du petit chien qui se trémoussa pour descendre. Elle avait failli perdre Sherlock... Non, elle l'avait perdu avant de le récupérer.
Hélène souffla un bon coup et écrasa discrètement la larme qui perlait au coin de son œil. Ces derniers jours avaient été intenses, mais elle ne désespérait pas de pouvoir s'en sortir.
Enfin, d'ici quelques jours, elle allait devoir gérer deux hommes : son mari et son détective. Et entre ces deux-là, cela risquait d'être hautement explosif, surtout avec le caractère plutôt volcanique de son époux. Il avait beau le savoir dès le départ, malgré tout, il ne voyait pas d'un très bon œil qu'Hélène aille à Londres, pour signifier au père d'Elizabeth qu'il était... qu'il était père. Mais la chose qui le terrifiait le plus, c'était qu'elle ne divorce pour aller vivre à Londres, emmenant Elizabeth avec elle. Sans parler de Louis, qui lui, allait sauter de joie en revoyant Sherlock, et vu qu'il ne demandait pas mieux que d'aller vivre à Londres, chez Sherlock, les prochains jours allaient être houleux !
Ensuite, elle devrait essayer de vaincre les vieux démons de Sherlock, et ceux là, ils n'étaient pas évidents non plus. Mais si elle les laissait vagabonder, sans les maîtriser, ils allaient faire replonger le détective.
En tout cas, l'orgueil des Holmes l'avait plutôt bien servi, dans sa relation avec le détective. Ce n'était pas la première fois qu'elle en jouait. Déjà en Normandie, après la lourde chute de cheval de Sherlock, elle avait utilisé son orgueil pour l'empêcher de se piquer, en lui disant que les femmes supportaient mieux la douleur que les hommes, puisque elles, lors de l'accouchement, elle n'avait droit à rien... Sherlock avait alors regardé sa seringue et son flacon de morphine et après un soupir énervé, il ne s'était pas piqué dans le but de diminuer la douleur.
Oui, ce n'était pas la première fois qu'elle jouait avec pour obtenir ce qu'elle voulait. Et ce ne serait pas la dernière !
- Tu vois, le chien, fit-elle en le reprenant dans ses bras parce qu'il jouait avec les lacets de ses bottines. J'ai parfois l'impression de faire de la politique, devant ménager les successibilités des uns et des autres. Dieu que tu es devenu vraiment lourd, toi, en deux jours ! Oui, le chien, j'ai dû jouer serrer pour récupérer l'homme que j'aime et je vais encore devoir jongler pour le voir, sans pour autant qu'il se lasse de moi, tout en restant discrète. Une lady, épouse d'un comte et qui a un amant, vaut mieux pas que cela se sache. Pourquoi ne suis-je pas tombée amoureuse de John, moi ? Tout est beaucoup plus simple, avec lui. Ou alors, je n'aime pas la simplicité, voilà tout. Sherlock, c'est... Sherlock !
Un soupir de satisfaction s'échappa de ses lèvres et elle posa le jeune chien au sol, car il gigotait beaucoup trop dans ses bras. La petite bête se mit à courir devant elle, puis, il fit demi-tour et repartit en courant, de manière assez pataude, vu que ses pattes étaient encore courtes.
Elle se leva, siffla le chien – se promettant que à l'avenir, elle ne le ferait plus – et rentra à la maison.
L'animal lui tourna autour pour avoir à manger et une fois qu'il fut servi, elle alla s'asseoir à côté de Sherlock, les regardant dormir, lui et sa fille.
« Ah, Sherlock », pensa-t-elle en le regardant avec tendresse.
Quel homme peu ordinaire il faisait, détonnant assez fort dans la société londonienne et dans son siècle. Brûlant d'une passion pour son métier, brûlant d'amour pour elle, aussi, mais contrôlant le tout par une volonté de fer. Homme remarquablement intelligent, plein de bon sens dans ses enquêtes, moins dans le privé, étudiant les problèmes en les prenant à rebours, ce qui était une caractéristique des génies véritables. Mais en même temps, il avait une tendance incongrue à la mystification qui le poussait à agir de manière compulsive, pour se protéger, se dissimuler derrière son mythe, pour entretenir son propre mystère et l'entourer d'un brouillard plus épais que celui de Londres.
Le regard d'Hélène s'attarda sur les mains de son compagnon. Ses mains extraordinaires qu'il utilisait pour traquer les indices, mais aussi pour lui donner du plaisir. Ses mains, fortes, mais plus encore : élégantes, nerveuses, avec une sensibilité exacerbée. Des mains d'aristocrate ouvrier. Désincarnées, elles auraient pu appartenir à un artiste, un chirurgien, un notaire, un pianiste. « Ou même, pensa-t-elle en réfrénant un sourire, à un cambrioleur passé maître dans l'ouverture des coffres-forts ». Elle les avait vue à l'œuvre en Normandie et avait pu constater la dextérité avec laquelle il avait fait preuve pour ouvrir les serrures des maisons vides qu'ils devaient vérifier. Un orfèvre en la matière.
Ses mains, pleines de cicatrices, de taches faites à cause des produits corrosifs utilisés pour ses expériences chimiques... Ses mains qui pouvaient l'étreindre, la caresser, ou farfouiller à la recherche d'indices.
« Pauvres mains, aussi », fit-elle pour elle-même, en se souvenant de tous les bleus qu'il portait sur son corps, suite à ses combats de boxe qu'il re-pratiquait depuis son départ. C'était criminel qu'il emploie ses deux outils délicats pour cogner sur un autre être humain. Dans l'esprit d'Hélène, c'était comme utiliser un vase de porcelaine pour casser des noix. L'escrime, elle pouvait le comprendre. C'était un sport plus noble, les entailles et les coupures qu'il avait reçues en pratiquant cet art là étaient devenues de petites cicatrices qui parsemaient la peau de ses mains fines. Mais la boxe... Apparemment, Sherlock n'avait jamais voulu croire qu'un mauvais usage de cette pratique barbare qu'était la boxe, put endommager cette partie merveilleuse de son être : ses mains. Preuve s'il en est que, le plus intelligent des hommes pouvait fort bien se comporter comme un imbécile.
Heureusement, malgré ces traitements peu orthodoxe, ses mains anguleuses étaient toujours intactes et elle espérait qu'il en serait toujours ainsi. Par contre, son corps était constellé de bleus.
Profitant de cette quiétude, elle resta ainsi durant de longues minutes, s'assoupit et se réveilla vers sept heures. Décidant qu'une tasse de café lui ferait du bien, elle posa la petite cafetière italienne sur le poêle et se fit un café.
Ce fut l'odeur du café frais qui réveilla Sherlock et il remua dans le divan. Puis, tout lui revint en mémoire : leur dispute, leur réconciliation, Elizabeth... qui se trouvait toujours dans ses bras, endormie. Quant à Hélène, celle-ci lui tournait le dos, affairée à la cuisinière, la cafetière en main et une tasse de café fumante à ses côtés.
Afin de ne pas réveiller la petite, il se tint coi et attendit patiemment qu'elle se tourne pour lui signifier qu'il était réveillé. Hélène s'assit à table sans remarquer le réveil du détective et ce fut au moment où elle porta la tasse à ses lèvres qu'elle vit qu'il ne dormait plus. Prenant sa tasse de café, elle se dirigea vers lui et se posa sur l'accoudoir du fauteuil. Sa fille était trop près pour qu'elle se risque à embrasser Sherlock, alors, elle se contenta de lui sourire.
- Un peu de café ? lui chuchota-t-elle.
- Non, trop dangereux, répondit-il. Je ne voudrais pas qu'un mouvement brusque me fasse renverser ce breuvage chaud sur ta fille. Quand la tasse sera à moitié vide, alors oui.
Lorsqu'elle lui passa sa tasse, leurs doigts se frôlèrent et l'index de Sherlock lui caressa la paume de la main, intentionnellement. Ce simple geste lui donna un frisson le long de la colonne vertébrale, augmentant son rythme cardiaque et ne passa pas inaperçu aux yeux du détective. Son simple geste, ce simple frôlement de leurs doigts l'avait troublée. Son Hélène, celle qu'il avait connue un vingt février de l'année quatre-vingt cinq lui était revenue.
Il ferma les yeux en savourant le café, exultant dans son for intérieur que cette femme, pour qui il avait des sentiments, soit toujours capable d'être troublée par lui. Mieux, il la troublait toujours et leur passion n'avait pas faiblie, démentant sa théorie des trois ans. Ou alors, cette théorie se révélait juste pour certains couples et pas pour d'autres. Pour Watson, elle était une triste réalité, et il s'en était rendu compte en passant chercher son ami pour aller résoudre l'enquête chez le comte Ellington. Il fallait dire aussi que lui et Hélène ne seraient jamais un couple ordinaire.
Il rendit la tasse à Hélène et elle s'en alla, toute chamboulée par ce qu'elle avait ressentit de ce simple frôlement, comme lorsqu'ils s'étaient frôlés dans la chambre de sa sœur, pendant qu'il cherchait des indices, juste après leur rencontre. Cet effleurement qui avait mis, ce jour là, le feu dans son bas-ventre. Plus de quatre ans après, elle ressentait toujours la même chaleur.
Un grattement à la porte se fit entendre et le chien couru vers le battant en se trémoussant dans tous les sens. Un coup d'oeil au judas lui révéla la moustache de John et elle lui ouvrit la porte en posant un doigt sur ses lèvres.
Le docteur entra sur la pointe des pieds, faisant attention à ne pas marcher sur les pattes du chien qui lui faisait de la fête, lorsque une vision le fit stopper net. Sa mâchoire failli se décrocher en voyant Holmes assis dans le canapé, sa fille endormie dans ses bras, la mine sombre en apercevant le sourire ébahi de son ami. Sa main se posa sur le bras d'Hélène, toujours à ses côtés.
- Dieu tout puissant, Hélène, fit-il à voix basse. J'aurais donné dix ans de ma vie pour découvrir mon ami avec une femme, mais là, je suis gâté. Mon ami avec la petite endormie dans ses bras. Comment ?
Le regard du détective se fit plus sombre et il jura en lui-même, maudissant l'arrivée de Watson qui le découvrait dans cette position de faiblesse.
- Depuis cette nuit, en plus, lui apprit-elle en souriant. Moi, je dormais et je n'ai rien vu. Mais j'ai fait mes petites déductions en découvrant deux bols vides ayant contenu du lait additionné de miel.
Un grand sourire s'étira sur les lèvres de Watson quand il imagina le grand détective qui, tout à son rôle de père, mettait chauffer du lait pour en servir un bol à sa petite fille. Il aurait aimé être une petite souris pour assister à une scène pareille : le père et la fille, réunis tous les deux dans la cuisine.
- D'où l'importance, compléta Watson, de bien ranger tout et de faire la vaisselle. Si Holmes l'avait fait, nous n'en aurions jamais rien su.
- Elizabeth l'aurait raconté à sa mère, grogna Holmes du fond du canapé. Justement, Hélène, pourrais-tu récupérer ta fille que je puisse...
- Holmes, s'insurgea Watson. Non, s'il vous plaît ! Ne punissez pas la petite et vous même uniquement parce que je suis ici. Elle est bien dans vos bras, gardez-là. Profitez de ces instants magiques, vous risqueriez de le regretter plus tard.
Le détective grommela :
- Watson, ce n'est pas à cause de votre présence, mais à cause d'autre chose... Le lait, c'est un peu comme le thé.
Hélène comprit de suite et elle alla récupérer délicatement sa fille qui ne se réveilla pas. Holmes se lava péniblement, courbaturé de sa nuit dans le canapé, et si dirigea vers la chambre d'Hélène, avant de passer dans la salle d'eau.
- Dois-je en conclure que ... ? glissa Watson dans l'oreille d'Hélène, une fois que Holmes fut parti.
- Oui, John... sourit-elle. Tout va bien. Il était content de me revoir, mais il avait sa manière bien personnelle de me le faire comprendre et elle n'était pas adaptée. En me signifiant notre rupture, il voulait me protéger, faire en sorte que je l'oublie, puisque la vie entre nous est exclue. C'est Sherlock...
- Vous restez avec votre mari ? demanda-t-il avec une certaine appréhension.
- Oui, tout à fait, mais je compte bien pourrir la vie de mon diable de détective, John et passer du temps à Baker Street. Nous serons un couple peu ordinaire, lui et moi, mais un couple tout de même.
- Je suis soulagé, Hélène, lui dit-il avant de l'étreindre brusquement, la déstabilisant un bref moment.
Mais elle savait que John avait souffert de leur séparation et que de les savoir « plus ou moins ensemble » le ravissait au plus haut point et qu'il avait besoin de le lui faire savoir. Les bras d'Hélène se posèrent dans le dos de John.
- Que madame la comtesse me pardonne mon audace, fit-il avant de l'embrasser sur la joue.
- Je vous pardonne, mon ami, lui répondit-elle en riant de bon cœur. Vous en avez souffert, vous aussi.
- Oui, avoua-t-il. Vous n'imaginez pas à quel point. Le voir malheureux me désolait. Vous savoir désespérée me chagrinait aussi et j'étais impuissant. Un jour, peut-être, vous m'expliquerez comment vous avez fait pour le « récupérer ». Je n'aurais pas cru un tel revirement possible, entre vous deux. Pour moi, vous aviez joué l'acte final et le rideau était tombé sur votre histoire. J'avais espéré voir la lumière, mais tout n'était qu'obscurité.
- Il n'y a pas de secret, John, éluda-t-elle. Sherlock est une énigme à lui tout seul. L'acte final ne se joue qu'à notre mort, avant, ce ne sont que des entractes. Et, n'oubliez jamais, mon cher John, que la lumière ne peut jaillir que de l'obscurité. Il devait passer par l'ombre avant de revenir dans la lumière. Le fait de me signifier mon congé nous a mis dans l'obscurité la plus complète, nous faisant perdre nos repères. Imaginez le soulagement quand vous vous rendez compte que la lumière est à côté de vous et qu'il suffit d'un mot pour qu'elle vous inonde...
- Alors, il vous a avoué qu'il... ? fit Watson, hésitant.
- A sa manière qui n'appartient qu'à lui, John, sourit-elle en y repensant. Ce sera sans doute l'unique fois que je l'entendrai, mais il me le fera comprendre d'une autre manière.
- La sienne... Qui ne peut fonctionner qu'avec une femme telle que vous...
Hélène hocha la tête et Watson relâcha son étreinte, conscient qu'elle pourrait être mal interprétée.
On frappa doucement à la porte et Giuseppe entra pour préparer le petit-déjeuner. Quand il vit que l'épouse de son maître rayonnait, il su que tout allait bien dans cette maison, tout en se demandant pour combien de temps. Jusqu'au retour du maître, sans doute. Les dents allaient grincer entre les deux hommes.
Holmes revint dix minutes après s'être éclipsé, habillé de ses vêtements et plus léger. Hélène avait déposé sa fille sur le canapé où elle dormit encore quelques instants, avant de se réveiller. Une source de chaleur avait disparu et cela avait contrarié la petite. Frottant ses yeux endormis à l'aide de ses poings, elle chercha le détective dans la pièce. Une fois qu'elle l'eut aperçu et que ce dernier lui ait fait un clin d'œil, elle se sentit mieux.
Encore un peu ronchonne, toute trace de mauvaise humeur la déserta une fois qu'elle eu salué son chien tout en ignorant superbement Watson.
- Elizabeth, fit sa mère autoritaire. N'aurais-tu pas oublié de saluer quelqu'un ?
- Bonjour, Giuseppe, cria l'enfant et ce dernier la salua d'un geste de la main, occupé à casser des œufs.
Se tournant vers sa mère pour récolter son approbation, la petite en fut pour ses frais.
- Et John ? lui demanda cette dernière.
- Bonjours monsieur John, fit l'enfant de mauvaise grâce.
Sa mère la gronda et ensuite l'accompagna dans sa chambre pour la vêtir et lorsqu'elle revint, Elizabeth se dirigea vers Holmes qui se trouvait déjà à table et, d'autorité, elle s'assit à ses côtés.
Tous ensemble ils prirent leur petit-déjeuner fait d'œufs, de bacon, de saucisses et de pain frais additionné de confiture.
