21.
Gomen Jorande fit irruption au pas de course dans le bureau du Général Grendele.
- En avez-vous eu la confirmation ?
- Comme tout ce qui concerne cette fichue histoire de troxine : rien de concret, pas de piste ! La seule certitude est que le Major Skendromme a disparu.
- Racontez-moi…
Blenk Grendele fit légèrement pivoter son fauteuil.
- Nous avons juste la déposition de l'Inspecteur Soreyn Romdall. Aldéran l'avait emmené s'entraîner dans nos Salles de Réalité Appliquée. Et pendant que le jeune Inspecteur effectuait son parcours, Aldéran s'est volatilisé ! Les caméras ne fonctionnaient pas, vu que cette zone d'exercices n'est presque plus utilisée depuis notre nouveau complexe d'entraînement, mais on a pu relever la venue d'un véhicule. Sur satellite, on voit qu'il est resté quelques minutes.
- Identification ?
- Un van de location, mais à la société, on a obtenu la description de Moglen Quisgard !
- Mais…
- Je sais que cela n'est pas logique, interrompit le Général Grendele. Quisgard est en fuite et devrait plutôt éviter de tourner autour de ses anciennes victimes ou de leurs proches. Mais son profil indique aussi que c'est quelqu'un de rancunier, d'incontrôlable. La pire catégorie qui soit. Ils se fichent de risquer la perpétuité, ou la mort, si ça leur permet d'accomplir leur vengeance !
- Aldie…
- ... n'est pour rien dans cette affaire, mais Quisgard a longuement côtoyé le Pr Skendromme, coupa encore Blenk Grendele. Il se réjouissait de lui infliger des sévices, une longue et douloureuse agonie il semble bien s'être rabattu sur Aldéran.
- Je crains le pire…
- Vous pouvez, Colonel Jorande ! Utilisez tous les moyens que vous estimerez nécessaires pour le retrouver. Ceux de l'Unité Anaconda font déjà tout ce qu'ils peuvent, mais ils auront bien besoin d'aide.
- J'y vais immédiatement.
Daleyna Progris se leva d'un bond, la main sur la crosse de son pistolet.
- N'avancez plus ! Montrez-moi vos mains !
- Vous vous souvenez de moi, Lieutenante Progris ?
- Et comment ! Non seulement vous m'avez tenu tête, mais vous avez pris mon collègue en otage.
- Cette fois, ce n'est pas moi !
Daleyna fronça les sourcils, captant au passage le regard de Melgon qui s'était également redressé, prêt à intervenir.
- Comment savez-vous ?
- Je peux prendre quelque chose dans la poche de mon manteau ? demanda Gomen.
- Très lentement. Je vous préviens que ce serait stupide de vouloir nous surprendre !
Gomen sourit, conscient d'être tenu à l'œil par tous les policiers présents sur le plateau. Effectivement, il aurait fallu être très bête, ou suicidaire !
- Colonel Gomen Jorande, du SiGIP, déclara-t-il en exhibant sa plaque écarlate. Lieutenants Progris et Doufert, en salle de réunion, nous devons faire le point sur la disparition d'Aldéran. Je souhaite que l'Inspecteur Romdall se joigne à nous.
Autant la plaque que l'autorité de Gomen firent que les deux policiers de la Spéciale le suivirent immédiatement dans la salle de réunion.
Après s'être mutuellement insupportés, Aldéran et Soreyn avaient pris sur eux pour mettre leurs différents entre parenthèse et parvenir à une trêve. Intelligents, ils en étaient assez rapidement venus à reconnaître la valeur de l'autre dans son domaine respectif, à enfin s'apprécier. Mais prudents, ne s'emballant pas, sachant que ce n'était pas demain la veille qu'ils se sauteraient au cou pour de grandes embrassades, ils n'avaient soufflé mot de leur petit secret : à savoir la Salle de Réalité Appliquée.
- Oui, lança Melgon. Je n'ai rien compris à votre présence à ce Centre d'Exercices ! Peux-tu te montrer plus explicite, et convainquant, Soreyn ?
Gomen savait très bien de quoi il retournait mais il n'avait pas envie de braquer le chef de l'Unité Anaconda en empiétant trop sur ses plates-bandes ! Le Lieutenant Doufert avait plus que parfaitement le droit de savoir ce que ses deux Inspecteurs avaient fait !
- Aldéran s'était mis en tête d'améliorer ma moyenne aux Evaluations sur le terrain. Il m'a donc fait découvrir ce Centre d'Exercices. On y retournait une deuxième fois. Je n'ai aucune idée de ce qui a pu arriver à Aldéran.
- La Salle était insonorisée et la vitre sans tain, renseigna Gomen. Ce qui nous est utile, c'est la suite chronologique que vous avez déjà rapportée dans votre déposition, Inspecteur Romdall. Vous n'avez aucun reproche à vous faire.
- Je sais, mais je me sens un peu mal envers mon équipier.
- Tu as fait ce que tu pouvais, Soreyn, intervint Daleyna. Retrouver Aldéran nous revient.
Soreyn retourné à son poste, les deux Lieutenants s'adressèrent de nouveau au Colonel du SiGIP.
- Je sais que mon Inspecteur n'est porté disparu que depuis douze heures, mais y a-t-il moyen d'évaluer ses chances de survie ? fit Melgon.
- Malheureusement, on peut lui donner moins d'une soixantaine d'heures de sursis. Quisgard va prendre son temps pour le tuer, se faire plaisir, apprécier chaque cri qu'il pourra lui arracher. Nous sommes en train de tracer son van de location. Ca nous donnera un périmètre à explorer alors minutieusement. Je veux que les Unités Anaconda et Mammouth s'organisent en tour de garde afin qu'elles soient prêtes à partir tout instant, ses membres non présents pouvant la rejoindre au plus vite.
- Colonel Jorande, vous semblez certain que Quisgard agit de sa propre initiative ?
- Cela lui ressemble parfaitement ! Si ce n'était pas le cas, croyez bien que son organisation le dissimulerait à nos recherches comme elle le fait pour Phylone Ork ! Tous les Barons de la troxine et surtout les Seigneur de la drogue ne sont pas aussi mal organisés que la filière que je viens de démanteler dans le Nord ces derniers jours.
- Pensez-vous qu'Aldéran parviendra à nous contacter ? demanda encore Daleyna.
- Je doute fort qu'on lui en laisse la possibilité !
21.
Atteint par un nouveau coup violent au ventre, Aldéran cracha du sang.
Il était toujours menotté à son poteau dans la salle de contrôle des abattoirs désaffecté, assis, impuissant face à la brutalité de son geôlier.
Il n'avait pas besoin de miroir pour savoir que son visage était en sang, qu'il avait au moins deux côtes et le poignet droit cassés. Peut-être aussi un peu de dommages à sa cheville droite que Moglen Quisgard avait écrasée sous sa chaussure.
« Valait malgré tout mieux moi que toi, Sky. Tu n'aurais jamais supporté tout ça… ».
Et quand son corps meurtri ne répandait pas en lui de fulgurantes douleurs, la troxine lui faisait vivre des cauchemars éveillés.
- Prêt pour un autre trip ? fit Molgen qui venait de préparer une nouvelle injection.
- C'est pas de refus… Ca fait disparaître la douleur un moment…
Moglen ricana.
- Si tu crois que je vais t'offrir un soulagement de ce genre ! J'ai adoré tout ce que tu as déliré les fois précédentes. Maintenant, j'ai corsé la dose. Ca devrait devenir extrêmement intéressant. Bonnes divagations, Aldéran !
Aldéran ressentit immédiatement le premier effet bénéfique de la dose de troxine qui le fit tourner de l'oeil.
Comme si ça ne suffisait pas de servir de souffre-douleur quand il était conscient, Aldéran vivait une autre séance de torture créée de toutes pièces par la troxine mais qui imposait à ses sens que tout était réel : la douleur des coups et des plaies ouvertes, les chocs brutaux contre le sol ou un mobilier aux bords garnis de pointes de métal qui entamaient sa chair à chaque contact.
Il hurla à plein poumons, envahi par une terreur irrépréhensible, véritable jouet léger entre les mains de son tortionnaire.
Il avait cinq ans, une crinière d'un roux incendiaire qui lui atteignait les reins. Il avait le teint très clair, des joues roses et douces, des lèvres écarlates.
Il ne connaissait pas la pièce dont il n'y avait qu'une issue, une porte basse au sommet d'une volée d'escaliers.
Il avait mal, saignait de multiples blessures et à force d'avoir été battu et projeté d'un mur à l'autre, n'arrivait pas à savoir s'il était toujours au sol ou s'il avait réussi à se relever un peu.
Les larmes ruisselaient sur son visage joufflu et de profonds sanglots lui déchiraient la poitrine, lui coupant le souffle.
Son bourreau était juste derrière lui et il s'en rendit compte quand une large poigne se referma sur sa nuque, pour le soulever au-dessus du sol, comme un lapin pris au piège.
Projeté violemment sur le lit, il se fit arracher ses souliers, son pantalon et son sous-vêtement.
Immobilisé, la nuque en feu, Aldéran découvrit une autre forme de souffrance encore jamais égalée quand son mystérieux geôlier le pénétra.
Le viol s'était répété, de plus en plus brutal, meurtrissant en profondeur jusqu'à ce qu'Aldéran s'évanouisse à nouveau.
De l'hallucination, Aldéran avait conservé les poumons en feu, le cœur affolé, l'épuisement complet, et surtout une désorientation de plus en plus persistante.
- Je t'aime de plus en plus, Aldéran, murmura Molgen en le saisissant par les cheveux pour lui relever la tête. Dommage que ce soit du délire, car franchement, ton physique est une provocation ambulante !
Saignant du nez et de la bouche, ruisselant de sueur, Aldéran était à peine conscient, subissant les derniers effets de l'injection de troxine qui secouait son corps de spasmes.
Et, même s'il savait qu'en ce moment le jeune homme était insensible à toute douleur, Molgen s'était redressé pour le bourrer de coups de pieds, visant plus précisément le bas-ventre.
