Lùcio était face aux responsables de la police de Lijiang et face à un problème.
Il avait prévenu les autorités. Pas vraiment le choix.
Tout d'abord, il s'était grillé lui-même en appelant avec le datapod du cuisinier chinois.
Sans prendre garde à ce qu'il faisait, il avait entré ses identifiants et passé son coup de fil, et trente secondes plus tard, son impresario le rappelait. Evidemment son compte était sous surveillance, et évidemment tout le monde l'avait repéré dès qu'il avait entré ses codes. Ce qui signifiait son impresario, la police, tous les bidouilleurs informatiques du coin, et plus que probablement les gens qui l'avaient enlevé.
Il avait éteint le datapod sans décrocher, mais c'était trop tard, le mal était fait. Pris de panique, il avait quitté le fast-food sans un mot de remerciement et il avait fui dans la foule des promeneurs nocturnes, sous la relative sécurité qu'offrait son vêtement de pluie. Il avait fait à peine une centaine de mètres qu'il sentit toute l'inutilité de sa fuite. Allait-il fuir indéfiniment ? Comment ses amis pourraient-ils le retrouver s'il se terrait ? Et se terrer où ? Y avait-il un endroit sur Terre où il serait en sécurité ?
Et puis merde, était-il du genre à fuir ? Les gens qui l'avaient enlevé n'étaient peut-être pas si puissants que ça.
Il avait donc gagné le commissariat le plus proche, et expliqué les faits. Les policiers avaient été rapides, il devait le reconnaître : sans doute poussés par la pression médiatique autour de la disparition du DJ brésilien, ils avaient pris ses déclarations, et un détachement d'intervention avait été envoyé à l'endroit qu'il avait indiqué pour trouver… du vide. Du rien. Un étage désaffecté, nettoyé.
Lùcio se souvenait très clairement de pièces, de labos, de couloirs, mais le ménage avait été fait, avec rapidité et efficacité. Même la fenêtre qu'il avait brisée pour slider sur la façade avait été remplacée, le tout en quelques heures. Les registres indiquaient un étage en travaux, et c'était bien un étage en travaux.
S'était-il trompé d'étage ? Avait-il complètement déliré ?
Les policiers avaient pourtant fait les choses bien. Lijiang était une ville qui ne dormait jamais, et la police encore moins : recherche d'empreintes, d'indices, visionnage de caméras… ils y avaient passé la nuit.
Mais une fois retournés dans le bureau des autorités de police, il fallait se rendre à l'évidence : ils n'avaient rien. Lùcio n'avait en outre aucune trace de torture, dû au traitement de la technologie sonique. Difficile dans ces conditions d'obtenir quoi que ce soit.
Et à présent, assis piteusement sur une petite chaise, en face d'un large bureau flanqué des trois fauteuils dévolus aux trois responsables de la police de Lijiang, Lùcio eut soudain une envie de retrouver le confort tranquille du vêtement de pluie et du repas chaud qu'il avait fait aux pieds de la Tour.
Les trois personnes affichaient des visages différents : celui de droite, un homme maigre aux joues creuses, avaient clairement l'air de s'en ficher et ne pensait probablement qu'à retrouver son lit. A gauche, une femme d'une quarantaine d'années, avait un air compatissant qui semblait dire : « Je veux bien vous croire, mais je ne vois pas ce que je peux faire ».
Quant à celui du milieu, le directeur général, un gros homme qui rappelait un général communiste du 20ème siècle, il regardait Lùcio comme on regarde un junkie qui affirme avoir vu des extraterrestres.
De toute évidence, il voyait le DJ brésilien comme un voyou accro à la drogue, à la musique de sauvage, qui avait passé quelques jours à tripper dans un bouge et qui leur faisait perdre leur temps. Et si le Brésilien n'avait pas été aussi médiatique, il aurait probablement fait une petite nuit en cellule de dégrisement, histoire de comprendre qu'on ne se moquait pas de la police de Lijiang.
Le directeur général parlait, mais Lùcio n'écoutait pas. Le ton suffisait. Lorsqu'il eut fini, Lùcio se leva, les remercia pour leur temps, et sortit.
Il resta un long moment dans une salle d'attente, la tête basse.
Il entendait le crépitement des flashs devant la porte principale. La star mondiale disparue avait refait surface, et à présent le monde entier – et donc ses ennemis – savaient où il était.
Quelle erreur il avait faite ! Devait-il rester ici, à l'abri du commissariat central ? Ses amis avaient proposé de venir mais il avait refusé catégoriquement, leur disant qu'il les rejoindrait plus tard. Il ne tenait pas à les exposer aussi.
Un brusque sentiment de tristesse et de lassitude l'envahit, et il se prit la tête entre les mains, ne pouvant contenir ses larmes.
Pleurer lui fit du bien. Il jeta un œil par la fenêtre. Un demi-jour commençait à poindre, et il se rendit compte qu'il n'avait pas dormi depuis longtemps. Malgré l'heure matinale, une foule se pressait sur le parvis du commissariat, composée de fans et de journalistes.
Son regard se perdit un instant dans la contemplation des tours qui le dominaient. Il eut soudain l'impression qu'on le regardait à travers une lunette de tir et s'écarta vivement de la fenêtre.
Ce geste réflexe l'emplit de colère. Allait-il passer sa vie à éviter les fenêtres ? Il eut une furieuse envie d'ouvrir et de faire des coucous à la foule. Il réprima ce sentiment, mais pas question de rester ici plus longtemps. On lui avait proposé une protection policière, mais il n'avait aucune intention de passer sa vie avec une batterie de policiers chinois autour de lui.
Pour commencer, il devait sortir d'ici, et retrouver son équipement. D'autant que le lieu du rendez-vous se trouvait là-bas.
Un policier lui indiqua une sortie discrète, par un tunnel de la chaufferie, et il se retrouva à marcher dans les rues de Lijiang, seul à nouveau, mais cette fois avec un sentiment de revanche et de colère, si impatiente qu'il se mit à accélérer le pas, refreinant son envie de courir.
Les rues défilaient, le rapprochant de son objectif, lorsqu'il se rendit soudain compte qu'on le suivait. Son premier réflexe fut de se retourner pour toiser son adversaire, mais il se rendit compte qu'il ne savait pas combien il y en avait, ni comment ils étaient équipés. A attaquer frontalement, il avait plus de chance de finir en bouillie que d'obtenir les réponses qu'il cherchait.
Sa meilleure chance était de gagner la pagode, et il pressa encore le pas. Il tourna un coin et se mit à courir. Il se trouvait dans une large avenue plutôt déserte, aucune chance de semer qui que ce soit en terrain aussi découvert. Il chercha du regard un meilleur terrain, aperçut l'entrée d'un marché couvert et s'y engouffra.
L'intérieur foisonnait d'activité malgré l'heure matinale.
Malgré l'absence de son équipement, Lùcio restait d'une agilité hors pair. Adepte du foot et du hockey, il avait un corps taillé pour la vitesse, avec des muscles fins et puissants, une taille modérée et un sens du rythme qui lui servait tant en sport qu'en musique.
Il slaloma sans peine au travers du marché, esquivant les commerçants et les manutentionnaires, sautant par-dessus les caisses ou les étalages. Il fonçait droit devant lui, estimant être à peu près dans la bonne direction.
Il monta un escalier, s'engouffra dans un couloir, traversa ce qui semblait être une criée au poisson, et finit par sauter par une fenêtre ouverte sur un balcon.
Prenant une respiration, il regarda autour de lui. Il se trouvait à l'aplomb d'une petite ruelle, encombrée des poubelles du marché couvert. Il se laissa glisser jusqu'au sol, et partit en trottinant dans la direction de la Tour, certain d'avoir semé ses poursuivants.
La ruelle débouchait sur une rue plus importante, et au moment où il jetait un œil avant de s'engager, un rire retentit juste à côté de lui. Un rire d'outre-tombe, qu'il reconnut tout de suite. Il tourna la tête et fut accueilli par un coup de poing monstrueux, qui manqua de lui arracher la mâchoire.
Lùcio savait encaisser, mais il lui fallut quelques instants pour recouvrer ses esprits. Il leva les poings devant lui… et partit en courant dans la rue.
Cette fois il fonça tout droit sans même réfléchir, déclenchant klaxons et jurons à mesure qu'il traversait des rues ou bousculait des gens.
Il arriva sur une longue rue, et poussa une pointe de sprint… pour s'arrêter net : l'homme – la chose – en noir, qui s'était présenté comme le Faucheur se tenait devant lui. Lùcio bifurqua dans une venelle, courant de plus belle. A nouveau son poursuivant apparut devant lui. Pris de panique il partit dans la direction opposée et, à bout de souffle, arriva le long de l'avenue qui bordait le fleuve, son poursuivant sur les talons.
L'avenue était aussi large qu'une autoroute, avec un muret central, et les véhicules y filaient à vive allure. La circulation matinale était déjà bien dense, et il était suicidaire d'essayer de franchir les trois voies. Lùcio vit une opportunité, calcula, hésita, et se lança.
Il prit son élan, posa un pied sur la barrière de sécurité, et s'élança au-dessus des voitures. Il sauta d'un bond les deux premières voies, rebondit sur la troisième et se jeta sur le terre-plein central avant que les conducteurs médusés n'aient pu faire un geste.
Hors d'haleine, encore tremblotant de son exploit, Lùcio se redressa sur l'étroite bande de béton, d'un petit mètre de large, qui ressemblait pour l'heure à une bouée de sauvetage au milieu d'un océan furieux. Il chercha son poursuivant du regard et le vit de l'autre côté.
Il lui jeta un air de défi et se tapa sur la poitrine en signe de provocation. L'autre le regardait, impassible derrière son masque et, il ne sut comment, il sembla à Lùcio qu'il souriait.
La créature croisa ses mains devant lui. Un nuage de fumée noir et rouge l'enveloppa et, sous le regard terrifié de Lùcio, il se téléporta sur le muret central, se matérialisant à quelques mètres seulement du Brésilien.
Ce dernier hésita à se retourner et à courir, mais il était évident qu'il n'arriverait pas à semer l'autre d'une façon conventionnelle, et maintenant qu'il l'avait vu faire, il comprenait comment il avait pu lui barrer la route à plusieurs reprises. Franchir l'autre voie et se jeter dans le fleuve relevait du suicide.
Lùcio serra les poings. Sa seule chance était de pouvoir pousser le Faucheur sur la chaussée. Vu leur taille respective, cela semblait presque impossible, mais l'autre n'avait même pas daigné dégainer ses armes et semblait sûr de lui.
La pagode n'était plus loin, il pouvait la voir en surplomb. S'il avait eu le pouvoir de téléportation de son adversaire, il aurait pu la gagner d'un bond, retrouver son équipement, et son pote chinois.
- Vous nous avez manqué, monsieur Correia Dos Santos, dit le Faucheur. Et vous êtes rapide, je dois le reconnaître, mais vous êtes à nouveau à notre merci. Sauf que cette fois, vous n'avez pas votre équipement pour vous sauver.
- Et sauf que cette fois, annonça la voix de Tracer au-dessus de son épaule, il n'est pas seul.
Le Faucheur se retourna et prit la rafale de pulseur en pleine figure, criblant d'impacts le masque métallique. Il lança un furieux coup de poing, mais Tracer avait blinké en arrière tout en rechargeant.
Le Faucheur dégaina ses shotguns, mais un bruit sourd retentit dans son dos. Pour quelqu'un d'averti, c'était le bruit de l'atterrissage d'un gorille en colère. La droite du dit gorille atteignit le faucheur au visage avec un bruit sourd, le soulevant de terre et l'envoyant voler sur la chaussée, au moment où un camion arrivait.
Tous les véhicules à sustentation étaient équipés de dispositifs anti-collision très perfectionnés, mais même le meilleur système de sécurité ne pouvait ignorer les lois de la physique, et de la rencontre entre le Faucheur et le camion résulta un immense impact qui fit une onde de choc sur les eaux noires du fleuve tout proche.
Le camion se coucha sur le côté, raclant le muret en direction de Lùcio, qui avait assisté incrédule à la scène. Le camion allait le faucher lorsque Tracer l'attrapa par la taille et se transféra par-dessus le trafic de l'autre côté de la route, sur la promenade qui longeait le fleuve.
L'accident avait déclenché les systèmes de sécurité automatique des véhicules qui circulaient le long de l'avenue, et le trafic s'était immobilisé en quelques instants.
Le camion avait arrêté sa course à cheval sur le terre-plein central. Une fumée noire montait de l'épave, et Tracer la mit immédiatement en joue. Le Faucheur se matérialisa sur la remorque couchée, et cette fois Lùcio fut sûr qu'il ne souriait pas sous son masque abîmé.
La grande silhouette noire fit mine d'attraper ses fusils, mais Dama arriva derrière lui, toutes armes dehors. Pris en tenaille, il choisit la prudence : il reprit sa forme vaporeuse, franchit la chaussée et disparut entre deux immeubles.
Dama baissa ses armes et alla secourir le chauffeur du camion, qui s'extirpait de sa cabine, remplie de mousse antichoc.
Tracer rengaina ses pulseurs et se retourna vers Lùcio pour voir s'il n'était pas blessé, mais ce dernier affichait un sourire radieux.
- Timing parfait ! Dit-il en serrant l'Anglaise dans ses bras.
Winston arriva à leur hauteur.
- Ne restons pas là, dit-il en saluant Lùcio d'un signe de tête.
Avant que les curieux n'aient commencé à se masser pour observer l'accident, ils avaient disparu. L'instant d'après, ils récupéraient discrètement le matériel de Lùcio dans l'entrepôt et regagnaient le bord de l'autoporteur.
- Nous t'avons vu de l'esplanade de la pagode, raconta Tracer.
Elle avait préparé une tournée de thé et ils s'étaient attablés dans la partie salon de l'aéronef.
- On t'attendait comme prévu, et lorsque nous t'avons vu poursuivi, nous nous sommes précipités, et voilà.
- Oui enfin, objecta Dama, quand elle dit précipités, elle veut dire qu'elle s'est jetée dans le vide pour vous secourir, suivie par le singe que voilà… Pour ma part, j'ai suivi les trottoirs…
- C'était parfait, répliqua Lùcio en savourant la chaleur du thé. J'ai bien cru que cette chose allait m'avoir, cette fois. Merci infiniment. Je suis désolé de vous avoir entraînés là-dedans, mais je ne savais pas trop à quel saint me vouer… J'avais vraiment besoin d'aide, et j'aimerais identifier cet être qui veut ma peau.
Il s'interrompit devant la mine de Tracer et Winston.
- … à moins que vous sachiez déjà qui c'est, termina Lùcio.
Tracer et Winston échangèrent un regard.
- Disons que nous savions qui il était, répondit Winston. Il s'appelait Gabriel Reyes, un héros d'Overwatch. Mais il a…
- … basculé du côté obscur, termina Tracer.
- Oui, avoua Winston, on peut dire ça comme ça. Il a mené nombre d'opérations en sous-main, pour une division obscure d'Overwatch, qu'on a baptisée Blackwatch. Vous en avez sans doute entendu parlé, c'est en grande partie à cause de cette branche qu'Overwatch a été interdite. Reyes dirigeait Blackwatch. Nous l'avions cru mort dans la destruction du QG d'Overwatch en Suisse.
- Même aujourd'hui, intervint Tracer, on n'est pas tout à fait sûr qu'il soit complètement vivant. Quand on voit ce qu'il arrive à faire, il tient plus du zombie que de l'humain à mon avis…
- En tout cas, il semble travailler pour une organisation appelée « la Griffe », une organisation criminelle… mais il est probable qu'il poursuit aussi des buts plus personnels et se « loue » juste à la Griffe… Difficile à dire. Que vous voulait-il exactement ? Et que vous est-il arrivé ?
Lùcio raconta son enlèvement, sa captivité, son évasion et les événements de la nuit. Winston réfléchit longuement, mais il resta dubitatif.
- Si la Griffe voulait la technologie sonique, il leur suffisait de s'attaquer à Vishkar, ou plus simplement de le leur acheter, ils en ont les moyens… Il doit y avoir en vous quelque chose de plus… personnel, de plus unique, qui les intéresse…
Le primate lorgnait sur les équipements de Lùcio.
- Vous permettriez que j'étudie un peu la chose ?
- Je vous dois bien ça, acquiesça Lùcio. Et puis si ça peut permettre de comprendre ce qu'ils me veulent exactement…
- Merci. En attendant, vous avez une cabine à votre disposition, si vous voulez vous reposer.
- C'est pas de refus, avoua Lùcio en se levant. Entre ces derniers jours et cette nuit, j'aurais bien besoin d'un temps mort…
Tracer lui montra la voie, et le Brésilien la suivit sur quelques pas avant de se retourner.
- Une dernière chose, dit-il avec une voix de regret : je ne sais pas trop ce qu'ils cherchaient mais… je suis presque sûr qu'ils l'ont trouvé.
Il baissa la tête, et suivit Tracer jusqu'aux cabines de l'arrière de l'appareil. Elle lui indiqua une porte. Lùcio eut un signe de tête reconnaissant, et il lui attrapa la main.
- Vous m'avez tous les trois sauvé aujourd'hui, mais j'aimerais te remercier en particulier… Lorsque je t'ai appelé, je ne savais plus du tout quoi faire, je n'avais plus d'espoir. Tu es probablement la seule personne au monde qui pouvait me sortir de là, et je ne me suis pas trompé. Merci, Léna.
Il lui déposa un baiser sur la joue, ce qui fit rougir l'Anglaise, et gagna sa cabine.
