Bonjour à tous. Je tiens d'abord à m'excuser pour ce manque total de nouvelles, mais j'étais en période de concours, et je n'avais ni la tête, ni le temps de me consacrer à ma fic. J'ai cependant fini et je vais reprendre L'oubliée en main !
Encore merci pour vos encouragements et vos compliments. Ils me touchent toujours autant ! Bonne lecture.
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Dragons et DragonniersArya ouvrait la marche. Elle se faufilait dans les couloirs d'une demeure à l'écart du domaine que couvrait le château. Keira la suivait sans grand mal, cependant, elle restait à un bon mètre derrière elle. Ses yeux étaient fixés sur la main de sa tante. Elle voulait la lui saisir, tenir ses doigts entre les siens. C'était une envie qui l'obnubilait. Comme elle l'aurait fait enfant. Elle était focalisée sur les doigts qui se balançaient doucement à chacun des pas de l'elfe. Keira ne faisait attention à rien d'autre. Même la présence de Fenrir lui paraissait lointaine.
Elle s'arrêta lorsque Arya s'arrêta. Keira fut irritée. Elle releva les yeux pour voir la source de son mécontentement. Ce qu'elle découvrit, lui coupa le souffle. Des elfes les entouraient de toute part. Elle se sentit prisonnière, acculée. Elle voulut reculer mais il était trop tard. Les portes derrières elle se refermèrent bruyamment, les laissant, elle et Fenrir, à la merci de ceux qu'elle avait craint durant de longues années.
Arya se décala. Juste devant elles, une femme se tenait, élégante, droite et fière. Son regard était dur comme de la pierre. Elle ne laissait aucune émotion l'envahir. Keira se rappela la première et la dernière fois où elle l'avait vue. Ce souvenir lui glaça le sang. Elle n'était encore qu'une enfant. Elle et Milianna, sa mère, avaient dû se rendre à la cour des elfes. L'enfant qu'elle était n'avait cessé de s'agripper aux pans de la robe de sa mère. Ce n'était pas vraiment de la peur, plus de l'instinct de conservation. Keira savait qu'elle n'était pas désirée. La liaison de l'héritière au trône et d'un dragonnier humain n'avait pas fait bonne impression. Même si avoir un enfant, représentait un grand bonheur pour les elfes, Keira n'était pas vue avec bienveillance et amour inconsidéré. Elle s'était sentie dénigrée, incomprise. Elle n'était qu'une ombre qu'on ne voyait pas. Islanzadi avait alors rendu son verdict. L'exil.
Depuis ce jour, Arya avait été le seul lien qu'elle avait pu avoir avec le peuple dont sa mère était issue. Cela avait convenu à l'enfant. Elle ne voulait pas d'un peuple qui l'avait banni, elle, sa mère et son père.
--Ma chérie. C'est un tel bonheur de te revoir en vie.
Keira ne réagit pas. Les paroles de sa grand-mère passaient au-delà de son esprit. Pendant une fraction de secondes, elle vit les mains d'Islanzadi se relever légèrement, comme si la reine allait lui tendre les bras. Elle se rétracta aussitôt en voyant l'expression impassible de la jeune femme. Keira voyait défiler dans son esprit reproches, amertume, mépris, mais elle ne mit aucun mot sur sa colère. C'était suicidaire.
--Je n'appartiens pas à ce peuple.
Son ton était calme et posé. Elle voulait juste mettre les choses au clair, avant de se voir traîner sur des chemins qu'elle ne pourrait plus quitter.
--Je ne vous prêterais donc pas allégeance. Je ne l'ai fait envers personne et cela restera ainsi. Je tiens à ma liberté et à celle de Fenrir. Mais comme je l'ai dit à Nasuada et à Orrin, je ne vais pas pour autant abandonner ceux qui comptent sur moi.
Arya fronça imperceptiblement les sourcils. Elle avait peur que les paroles de sa nièce ne lui portent tord, mais Islanzadi était loin d'être une idiote. Elle savait ce qu'elle avait fait endurer à la jeune femme. Elle avait cependant eu un brin d'espoir.
--Très bien. Je comprends.
--Pourquoi m'avez-vous fait venir ici ?
Tout le monde la regardait avec un mélange d'admiration et de désapprobation. Elle n'en avait que faire.
--Quelqu'un souhaitait te voir.
La reine s'écarta, laissant apparaître une large et haute silhouette. Keira n'hésita aucunement lorsqu'elle reconnut celui qui l'avait recueillie. Elle courut vers Murdock et se jeta dans les bras qu'il lui ouvrait. Encore une fois, elle défia Islanzadi par son acte. Elle préférait aller vers les humains plutôt que vers les elfes. La jeune femme releva la tête après quelques minutes, découvrant la balafre qui longeait l'arcade nasale de son protecteur.
--Comment… ?
Les yeux de l'homme évitèrent son regard interrogateur. Il fourra ses doigts sans son épaisse chevelure, ne désirant visiblement pas répondre à la question.
--Tu es seul ? Où est Larry ? Où est tout l'équipage ? Murdock ! Réponds-moi !
--Nous avons eu un problème.
--Quel genre de problème ?
Il était trop évasif, trop fuyant. Keira paniqua.
--L'un des membres de l'équipage nous a trahis.
--Qui ?
--Cela ne changera rien que tu saches qui a massacré mes hommes.
Le corps de Murdock était pris de tremblements de rage.
--Qui ? le supplia Keira.
--Mon ange, ça ne les ramènera pas. Et tu n'as plus personne vers qui tourner ta vengeance.
--Quels sont les dommages ?
--Seul Larry a pu survivre. Il est en piteux état, mais Islanzadi m'a promis de tout faire pour le sauver. De ce que j'ai pu tirer du traitre, il n'y a rien que le roi ne sache déjà. Il n'a donné que ton nom et le fait que tu sois une nouvelle dragonnière.
--Il ne sait pas qui je suis, n'est-ce pas ? Pas encore ?
--Non. Ton vrai nom reste un secret pour Galbatorix.
Le soupir de soulagement de Fenrir atteignit Keira, qui le partagea avec bonheur. Le vieil homme se détendit lui aussi. Il plaça ses deux énormes mains autour du visage de Keira et la regarda tendrement. Doucement, il lui déposa un baiser sur le bout de son nez. C'était sa façon à lui de lui montrer tout son amour. C'était aussi comme cela que Rimar la consolait lorsqu'elle était enfant.
--Tu ne peux pas savoir la joie que ta frimousse m'apporte, mon ange.
Keira rougit aux paroles du vieil homme.
--Tu ne peux pas savoir la joie que ton visage bourru m'apporte, Murdock.
Ils rirent tous les deux, conscients pourtant que tout cela n'allait pas durer.
« Murdock a l'air d'un homme bien. »
« C'est lui qui m'a recueillie. C'était un ami de mon père, mais il n'était pas obligé de s'encombrer d'un tel fardeau. »
Keira se retourna vers Fenrir, un large sourire sur les lèvres. Elle plaisantait de cela, et Fenrir ne voulut pas assombrir l'atmosphère. Il lui rendit simplement son sourire.
« Je suis désolé que les hommes de tout l'équipage se soit fait massacrer. Tu devais beaucoup tenir à tous ces hommes. »
« Oui. Mais l'un d'eux nous a trahis, et je n'arrive pas à les pleurer. A chaque fois que je pense à un membre de l'équipage, je me demande si ce n'est pas lui le traitre. Alors je l'éloigne de mon esprit, et j'essaye de ne garder que des bons souvenirs se rattachant à lui. Est-ce que tu trouves ça mal ? »
« Tu te préserves, et tu préserves leurs souvenirs. Tu ne veux pas souiller leurs mémoires avec de la haine et de la colère. Je ne trouve pas cela mal. C'est une réaction humaine, mais je la comprends. »
« Fenrir ? »
« Oui. »
« Je suis désolée. »
Le dragon soupira.
« Tu étais en colère et déboussolée. Je n'aurais pas dû te parler de la sorte, moi non plus. Disons que les fautes étaient partagées. »
Keira s'arrêta soudainement. Le dragon se retrouva nez à nez avec la jeune femme. Il dut légèrement loucher pour la distinguer clairement. Les mains de la jeune femme s'enveloppèrent autour de la gueule du dragon. Il fut un peu surpris, mais se laissa faire.
« Je t'aime. »
« Je sais, petite femme. »
Keira embrassa une dernière fois Fenrir, avant de filer dans sa chambre. Elle allait entrer, épuisée de sa journée, mais sa main s'attarda sur la poignée. Elle ne voulait pas vraiment entrer. Pas dans cette chambre. Les paroles de Fenrir lui revinrent en mémoire. Elle savait parfaitement ce qu'elle ressentait, et peu importait si elle se montrait frivole pendant quelques instants. Elle offrait déjà sa vie, son espoir, son avenir, pourquoi ne pouvait-elle pas avoir une seule chose rien qu'à elle ? Ses doigts glissèrent sur le métal. Un pas après l'autre, elle s'éloigna doucement, puis une envie soudaine la poussa à courir. Elle se retrouva alors devant une autre porte. Elle n'hésita qu'une seconde, mais elle était bien trop étourdie par l'adrénaline pour penser aux conséquences de ses actes. Keira entra dans la pièce, baignée par l'obscurité de la nuit. Elle n'entendait que son souffle raisonner à ses tympans. La peur envahissait chacun de ses membres. Elle se trouvait bien idiote, là, au milieu de la chambre, tremblante, réalisant enfin ce qu'elle venait de faire.
La silhouette qu'elle fixait sans pouvoir bouger, s'avança vers elle. Les mains d'Eragon se posèrent sur elle. Son regard était empli d'inquiétude.
--Est-ce que tout va bien ?
--Oui.
Il lui sourit de soulagement, caressant doucement sa joue. Il n'avait pas vraiment réfléchi en se montrant si familier envers elle. Il retira sa main promptement, se souvenant que Keira n'était plus seulement une dragonnière mais aussi une princesse désormais.
--Je suis désolé, lui souffla-t-il gêné.
--Pourquoi ?
--Je ne devrais pas me laisser autant aller avec toi.
--Qui te l'interdit ?
La question de la jeune femme le désarçonna.
--Tout à changer.
--Je suis exactement la même que ce matin. J'ai juste retrouvé mes souvenirs, mais ça ne change pas qui je suis. Je n'ai pas changé.
--Keira…
--Mon père avait au moins eu le courage d'assumer ses sentiments !
La colère empourpra les joues de la jeune femme. Elle voulut s'éloigner, blessée par l'attitude du jeune homme.
--Ce devait être un homme courageux.
Keira s'arrêta, nez à nez avec la porte.
--Il aimait juste ma mère. Il ne lui fallait pas beaucoup de courage pour cela.
--Oh si crois-moi… il lui en fallait…
Le silence s'installa. Keira n'osait plus bouger. Elle ne savait plus quoi faire.
--Pourquoi tout devrait être aussi compliqué ? Pourquoi Fenrir ou moi ne devrions-nous pas avoir une vie à nous ? Notre vie ne se résume qu'à la solitude. Nous sommes deux mais ne faisons plus qu'un. Et après…
--Keira.
--Ils meurent tous autour de nous. Nous survivons pour un avenir qui ne nous appartient pas. Je ne me plains pas de mon sort. Je veux juste échapper à ce qui nous guette inévitablement.
Les doigts d'Eragon glissèrent dans la main de Keira. Il l'attira vers elle, plaçant ses lèvres dans le creux de son cou.
--Tu n'es pas seule. Jamais tu ne le seras.
Les larmes roulèrent sur les joues de la jeune femme. Elle se laissa conduire doucement jusqu'au lit d'Eragon et se blottit contre lui, laissant aller sa tristesse et sa peine. Il resserra son étreinte, incapable de soulager le cœur de Keira.
« Aide-moi… Aide-le… »
Keira remua. Elle dormait paisiblement, pourtant quelque chose la gênait. Elle n'en avait pas vraiment conscience. Un esprit essayait de l'atteindre. Il buttait sur les défenses de la jeune femme. Il essaya alors une autre approche. Eragon frissonna. Ses rêves changèrent. Il se souvint d'un jeune homme à l'allure farouche et sauvage, de la trahison qui le hantait.
« Keira ! »
L'esprit de la jeune femme s'ouvrit au dragon écarlate. Elle resta réticente mais elle ne faisait que capter le rêve du dragonnier étendu à ses côtés. Elle ne courrait aucun danger. Thorn se présenta à elle. Son apparence était différente. Il semblait affaibli, diminué, épuisé.
« Que me veux-tu ? »
« Tu dois l'aider. »
« Qui ? »
« Tu sais qui il est. »
« Pourquoi ne prononces-tu pas le nom de ce traitre ? »
« Il n'y est pour rien ! Il a été piégé. Il ne voulait pas sceller ce pacte, mais sans cela beaucoup serait mort. »
« Comment pourrais-je te croire ? »
« Tu fais confiance au cadet mais pas à l'aîné. »
« Eragon n'a rien à voir avec son frère. Il nous a prouvés à tous qu'il était digne de confiance. »
« Murtagh l'est aussi ! »
Une douleur atroce fit trembler le dragon. Il s'écroula sous le coup. Keira se précipita malgré elle. La dragonnière souleva délicatement le museau de la créature.
« Pourquoi fais-tu cela ? »
« Je veux le sauver. Il aime son frère, c'est son seul péché. »
« Il a failli le tuer. »
« Il ne le voulait pas. C'était un terrible accident. Tu es notre gardienne. Sauve-le avant qu'il ne soit trop tard pour nous tous… »
L'image de Thorn disparut laissant Keira de nouveau seule. Elle rompit le lien qui la retenait à l'esprit d'Eragon et ouvrit les yeux. Sa main reposait toujours sur le torse du dragonnier. Elle la voyait se soulever doucement au gré de sa respiration. Keira trembla. Croyant qu'elle avait froid, le jeune homme resserra son étreinte. Keira se blottit plus près du garçon. Son visage enfoui dans le cou d'Eragon, elle revit la tristesse et la peur de Thorn. Que lui avait coûté l'intrusion dans l'esprit des deux dragonniers ? Il avait semblé malade et accablé. Les avait-on puni pour ne pas avoir ramener Eragon ? Oui. C'était indéniable. Le cœur de la jeune femme se serra. Elle était la gardienne des dents d'ivoire, l'étoile protectrice de leur salut. Son devoir était de trouver les dragons et de les protéger. Elle avait échoué avec Shruikan. Elle n'échouerait plus de nouveau. Elle trouverait une solution quoiqu'il lui en coûte.
--Heureusement que tu n'avais prêté allégeance à aucun de nos peuples. Je n'ose imaginer ce qu'Islanzadi nous aurait fait subir, si elle avait su que sa petite fille était sous le commandement du Surda ou des Vardens.
La nouvelle concernant Keira s'était répandue comme une trainée de poudre. Les elfes avaient cependant réussi à contrôler les fuites. La réapparition de la fille de Milianna devait rester secrète, ne pas s'étendre jusqu'aux oreilles du roi, Galbatorix. Il savait déjà qu'une nouvelle dragonnière était apparue et cela était bien suffisant. Qui savait ce qu'il allait faire de cette nouvelle ? Le répit que les rebelles espéraient allait peut-être être écourté de la plus sanglante des manières. Et si Nasuada continuait de se montrer enjouée malgré les craintes qui assaillaient tout le monde, c'était uniquement pour essayer de rendre le sourire à Keira. La jeune femme se montrait sombre et distante depuis l'apparition de Thorn. Seul Fenrir avait été mis dans la confidence. Elle n'avait pas voulu en informer Eragon de peur de le blesser. Saphira se doutait de quelque chose, mais la dragonne était assez intelligente pour ne pas se confier à la dragonnière.
--Cela n'aurait rien changé. Je suis une dragonnière, pas une princesse.
Le silence s'installa. Keira avait le don de couper court à toutes les conversations. Mais Nasuada n'était pas du genre à se laisser décourager de la sorte.
--Comment va Eragon ? J'ai appris que vous passiez beaucoup de temps ensemble, notamment la nuit.
La jeune reine savait qu'elle avait été un brin trop loin, mais la réaction de Keira ne lui fit pas regretter son acte.
--Quoi ? Pourquoi me parles-tu de lui ?
Les joues de la jeune femme étaient devenues écarlates. Elle chercha de quoi répliquer, mais ne trouva pas ses mots. Nasuada riait aux éclats.
--Eh bien ! Je ne pensais pas trouver ton point faible aussi facilement !
--Ce n'est pas drôle…
Nasuada se calma. Elle n'avait pas voulu gêner son amie.
--Excuse-moi. Je me fais juste du souci. Tu parais si loin de nous, si sombre. Je sais que les temps sont durs et que nous nous préparons tous au prochain combat, mais te voir ainsi me fait peur.
Keira prit soudainement conscience de l'inquiétude de Nasuada. La jeune femme se montrait toujours enjouée en sa compagnie. Elle avait simplement cru que Nasuada avait besoin d'agir de la sorte, pour s'évader, laisser son esprit penser à autre chose qu'à ses devoirs. Mais il en était tout autre.
--Je suis désolée. Je n'arrive pas à penser clairement en ce moment. J'ai beaucoup trop de choses à l'esprit, et je ne fais même plus attention aux gens qui m'entourent.
--Puis-je t'aider ? Ne serait-ce qu'un peu.
--Tu nous aides suffisamment comme cela. Essaye de ne pas t'inquiéter pour moi. Je dois régler certains problèmes seule, et je ne veux pas que cela te perturbe.
Nasuada allait rétorquer quelque chose, mais Keira fut la plus rapide.
--Je sais que tu désires m'aider, mon amie, mais ce n'est pas possible. Ce n'est aucunement un manque de confiance ou parce que je crois que tu serais incapable de gérer cela, mais tu as déjà tant à faire… Je me demande souvent comment tu peux tenir le coup.
--Je marmonne souvent contre le conseil et le roi. Ça m'aide à évacuer.
Keira ne put s'empêcher de rire. Cela rassura Nasuada. La jeune reine ne trouva pas nécessaire d'insister, et changea de sujet.
--J'ai des plans à te montrer. Eragon n'est pas disponible et je voudrais l'avis d'un dragonnier. Donc si cela ne te dérange pas. Ça ne te prendra pas plus d'une heure.
--Ce serait avec plaisir.
Nasuada esquissa un sourire. Elle conduisit la dragonnière jusqu'à ses appartements, heureuse d'avoir pu discuter avec la jeune femme de ce qui la tenait à cœur. Elle aimait énormément Keira. Son côté calme et imperturbable, son impétuosité cachée, la façon dont elle l'écoutait parler sans l'interrompre, les regards qu'elles s'échangeaient durant les conseils lorsqu'elles pensaient que tout cela n'était qu'une perte de temps. Cette complicité lui faisait cependant peur. Nasuada connaissait le prix de la guerre. Elle avait déjà perdu sa mère et son père, ainsi que de nombreux compagnons. S'attacher à une personne devenait de plus en plus douloureux.
Lorsqu'elles entrèrent, Elva se tenait au milieu de la pièce, engloutissant une corbeille entière de fruits. La petite fille leva ses yeux violets sur les deux jeunes femmes. Un sourire narquois se dessina sur ses lèvres, puis elle se relança dans sa dégustation vorace. Depuis que Keira était apparue, Elva s'était montrée beaucoup plus sauvage et indépendante. Elle ne suivait plus Nasuada, préférant l'attendre dans ses appartements. Faisait-elle confiance à Keira pour protéger la jeune reine ? La dragonnière ne pouvait le savoir. La fillette refusait tout contact avec elle.
Nasuada ne se préoccupa pas d'Elva, la contournant pour se diriger vers son secrétaire. Keira la suivit sans pour autant faire abstraction de la fillette aux yeux pourpres. Elle ne la quitta pas du regard. Quelque chose l'intriguait. Elle connaissait l'histoire d'Elva. Elle savait de quels maux elle souffrait, pourtant il y avait autre chose. Le refus total de communiquer, la méfiance apparente qu'elle éprouvait envers Keira, gênait la jeune femme.
--Regarde.
Keira sortit de sa réflexion à l'interpellation de la reine des Vardens. Elle lui tendait une carte où des indications très brouillons s'étiraient dans tous les sens.
--Qu'est-ce que c'est ?
--Un plan d'attaque.
Nasuada entortilla ses doigts, visiblement embarrassée de montrer ceci à Keira. A bien y réfléchir, Eragon aurait parfaitement pu se libérer pour s'entretenir avec la jeune reine. Nasuada ne voulait tout simplement pas que le jeune homme voit ceci. Elle ne se sentait pas assez en confiance avec lui.
--C'est assez brouillon, lança Keira sans aucun tact.
Contre toute attente, Nasuada ne s'offusqua pas de cette remarque. Elle était bien trop excitée de voir Keira froncer les sourcils et chercher à s'installer sur le secrétaire pour étudier plus profondément la carte. Les doigts de la dragonnière effleurèrent le parchemin, suivant les mouvements que Nasuada avait imaginés. Elle avait pris en compte de nombreuses données : les caractéristiques de tous ses hommes, de leurs alliés, du terrain et même…
--Ces mouvements-là, ils sont destinés à Eragon et moi. Je me trompe ?
Le sourire de Nasuada suffit à Keira.
--Comment as-tu pu imaginer ça ?
--Ce n'est pas bon ?
--C'est excellent. La forme est assez grossière mais tu as pris en compte des choses que seuls un dragonnier connaît. Je suis sûre que ce n'est pas volontaire, mais ça frôle le génie. Comment t'y es-tu prise ?
--Je vous ai simplement observé. Pendant vos entraînements, lors de notre combat ou tout simplement lorsque vous vous trouvez ensemble. J'ai appris beaucoup plus de choses sur vous en vous observant avec vos dragons qu'en essayant d'avoir une discussion sur votre vie privée.
--Les as-tu montré à quelqu'un, à part moi ?
--Non. Pourquoi ?
Le regard de Keira s'était assombri. Nasuada s'inquiéta aussitôt.
--Ne les montre à personne. Eragon ou Arya, si tu as besoin de te confier à quelqu'un, mais personne d'autre. C'est très important Nasuada.
--Que crains-tu ?
--Tu as vu et tu connais des informations qui, entre de mauvaises mains, pourraient nous nuire. Tes plans d'attaques sont excellents. Je ne veux pas que tu crois que je ne considère pas ton travail à sa juste valeur. En t'apportant notre aide, Eragon et moi peaufinerons ton œuvre, et nous pourrons l'utiliser lors de notre prochain combat.
--Je n'en demande pas plus, Keira. Ne t'inquiète pas, la coupa Nasuada. Je voulais simplement vous aider. Et j'ai réussi, si j'ai bien compris ce que tu essayes de me dire.
--Oui.
--Alors, ne rajoute rien. Tu es d'accord pour y travailler avec moi. Maintenant… ?
Keira se mit à rire, détendant l'atmosphère. Nasuada attrapa aussitôt une chaise et se pencha sur les cartes sous le regard amusé de la dragonnière. La jeune reine commença à compter les données qu'elle avait recueillies et qui lui avait permis de créer ces plans d'attaque. Keira écouta, sans dire un mot. De temps à autre, elle donnait des indications plus précises, des idées pour améliorer un point précis, mais elle laissait Nasuada prendre toutes les décisions. Les deux jeunes femmes étaient concentrées sur ce qu'elles faisaient. Rien n'aurait pu les perturber.
« Vous serez bientôt plus. Oui, bien plus. »
La voix n'avait été qu'un murmure. Keira s'était retournée, l'esprit en alerte. Elle croisa les yeux d'Elva, intenses et brillants. La fillette ne réagit pas au regard interrogateur. Keira était pourtant certaine qu'elle avait essayé d'entrer en contact avec elle.
« Elle ne t'a pas parlé, lui souffla Fenrir. C'est une conscience bien plus puissante que celle d'une enfant. »
Keira déglutit. L'affirmation de Fenrir lui glaça le sang. Elle continua à fixer Elva. Mais plus rien ne se produisit.
--Comment se déroulent tes entraînements ?
--Bien.
--Et ta relation avec Nasuada ?
--Nous sommes amies.
--C'est une bonne chose.
--Oui.
Arya fronça les sourcils. Elle avait dû s'absenter durant quelques jours, et revoir sa nièce avait été une grande joie. Cependant la jeune femme s'entêtait à ne prononcer que trois mots par phrase. Cela irritait Arya. Elle avait l'impression que sa présence dérangeait la dragonnière. N'y tenant plus, elle se saisit de l'avant bras de Keira et arrêta sa course. La jeune femme fut interloquée par ce geste.
--Que se passe-t-il ?
--Magnifique, j'ai eu droit à cinq mots ! Peux-tu me dire ce qu'il se passe ! Tu sembles ne pas vouloir être en ma compagnie. Si cela se révèle être vrai, alors dis-le-moi simplement !
Keira écarquilla les yeux. Elle ne comprenait pas vraiment la raison de la colère de son aînée, mais s'excusa quand même.
--Je ne voulais pas te paraître grossière. J'ai juste beaucoup de choses en tête en ce moment. Je ne parle pas à beaucoup de monde, et Fenrir se contente de lire mes pensées pour communiquer avec moi. Cela n'a paru déplaire à personne.
--Eh bien, moi, cela me déplait ! Je suis heureuse de t'avoir retrouver, et j'avais hâte de te pouvoir de parler de nouveau. Mais j'ai l'impression de discourir avec une carpe.
La comparaison fit sourire Keira. Elle n'osa pas en rire de peur de froisser encore plus sa tante. Elle comprenait cependant la frustration de l'elfe.
--Je suis désolée. Repose-moi tes questions, et j'y répondrais avec autant de mots que tu le souhaiteras. Tu en auras tellement assez que tu me supplieras d'arrêter !
--Non. J'ai une bien meilleure idée.
Keira regarda l'elfe avec un brin de soupçon. Sans mot dire, Arya la conduisit sur le terrain que les soldats utilisaient pour combattre à cheval. La jeune femme comprit immédiatement où sa tante voulait la mener.
--Quelles armes ?
--Celles que tu veux, mon ange. Montre-moi que tu as de l'imagination.
Le sourire de Keira s'élargit. Elle aimait déjà ce qui allait suivre. Le terrain ne manquait pas d'objets, de matière, d'êtres qui pourraient tout à fait convenir au combat qui se préparait. Elles se lancèrent l'une contre l'autre, autant amusées que concentrées. Si elles avaient eu des spectateurs, ils auraient été abasourdis. Cela n'avait rien d'un combat ordinaire. Elles jouaient sur tous les plans, rusant, poussant l'autre dans ses retranchements. Keira riait de plus en plus fort. Elle était heureuse. Elle laissa son esprit vagabonder, incapable de garder certaines barrières fermées. Elle stoppa net son action. Arya ne put éviter complètement ce changement inattendu. Son épée de pierre entailla le bras de Keira. La jeune femme ne réagit même pas. Son corps s'affaissa sur le sol, immobile, le regard vide.
Keira fut dévorée par des yeux d'un marron glacé. Elle était incapable de bouger. Le monstre qui se trouvait devant elle rugissait dans son esprit. Mais il n'était pas seul. Une autre présence se tenait à ses côtés. Un homme, non un adolescent. Il était empli de colère, d'impatience, de frustration. L'esprit de Keira n'approuva pas cette violence. Elle ne supporta pas l'intrusion forcée dont elle était la victime. Elle repoussa le dragon, fermement. Celui-ci retrouva le contrôle total de son esprit. Il accula son dragonnier, le forçant à son tour de couper la connexion. Le jeune homme résista. Il était désespéré, et la force du désespoir était une arme incroyable. Keira n'était cependant pas au bout de ses surprises. Et autre dragon s'imposa, plus vieux, plus sage, plus puissant. Keira se focalisa sur cet esprit bienveillant.
« Rayanir ! »
La voix était courroucée, gênée et la jeune femme ne cachait absolument pas sa colère envers… son frère ! Il y avait beaucoup trop d'informations pour la jeune femme. Des questions sans aucune réponse l'assaillaient. Qui étaient-ils ? Deux dragons. Deux dragonniers. Ils étaient beaucoup trop loin pour que Keira puisse les localiser. Elle sentait cependant des différences anthropologiques chez eux.
« Je suis désolée, Keira. Cette intrusion ne se reproduira plus. J'y veillerais. »
La liaison fut aussitôt coupée.
