RÉDEMPTION
Auteur : Niacy
Béta : Chapitre certifié apte à la lecture d'après MuSaga et Mégara. Merci à elles.
Disclaimer : Rien à moi. Sauf Borée et Artis mais... comment dire ? « Hé ! M'sieur Kurumada, on peut échanger ? Siouplait ! J'vous prends Milo et Camus ! Allez, soyez sympa ! J'ai plein d'idées pour eux. »
/!\ JE SUIS DÉSOLÉE POUR CE RETARD DE PUBLICATION. Le 26/02/09, date de publication que j'avais prévue pour ce chap', j'avais laissé un petit mot dans mon profil pour vous expliquer cela. Je vous avais prévenus que je n'écrivais pas dans l'ordre chronologique ; du coup, j'ai pris de l'avance pour les chapitres suivants^^ sans avancer pour celui-ci jusqu'à ce que ma muse revienne. Le chapitre suivant devrait donc arriver dans un mois ! Pffiou !
Un grand MERCI à mes fidèles revieweuses : Véga, Sévéya, Seiiruika, Tàri, Ariesnomu, Millenium d'argent, Ikky007 qui m'encouragent : sans vous je n'en serais pas là ! Et un ch'tit coucou aux nouvelles Alaiya (ou revenante, c'est au choix), Coronis et Renn qui m'ont gratifiée de leurs avis constructifs et d'un point de vue nouveau. Merci m'dames^^.
Petite réponse à Coronis. Ce n'est pas trop dans mes habitudes mais voilà :
Coronis ? Ce pseudo me dit quelque chose. Sans doute l'ai-je vu en flânant sur le site ou sur celui d'Alaiya. En tout cas, ton commentaire m'a fait vraiment très plaisir. Avoir le point de vue d'une personne nouvelle ne peut être qu'enrichissant ; d'autant plus lorsque celui-ci est détaillé comme tu l'as fait. J'ai été quelque peu intriguée par ton bémol : descriptions parfois très longue des points de vue de Hyôga et/ou Shaina dans l'isba... C'est-à-dire ? Je ne me rends pas bien compte de ce genre de détails, plongée que je suis dans le récit. Ça m'intéresserait d'en savoir plus. Ma boîte est toujours ouverte. Si Rèd peut s'améliorer d'une quelconque façon que ce soit... Moi, je prends ! La Plaine sibérienne qui prend vie, c'est vraiment comme cela que je vois cette contrée^^ : un troisième perso à part entière. Le parallèle de la relation Milo/Hyôga dans Rèd avec celles de Toffee et Seiiruika va me faire faire rougir et en plus si tu dis que tu deviens fan, je vais virer aubergine, moa ! Merci^^.
Bonne lecture, biz.
Niacy^^.
Précédemment dans Rèd : Les secrets se sont envolés. Borée n'est autre que le petit frère de la terrible Shina... Malheureusement, cela n'a en aucune façon arrangé la situation. Un combat a eu lieu en Sibérie mais malgré leurs victoires, le Cobra et le Cygne ne sont pas encore tirés d'affaire. Milo et Aïolia ont également avancé de leur côté, résolvant le mystère qui entourait les circonstances du coma des deux chevaliers. Il y a un autre secret de révélé et Aïolia ne semble pas s'en réjouir...
Chapitre X : « Les choses changent... »
« Le temps guérit les douleurs et les querelles parce qu'on change, on n'est plus la même personne ». Blaise Pascal. Pensées.
Au milieu d'une terre désespérément blanche et étendue, recouverte d'une épaisse pellicule de glace et de neige, se dessinaient des ombres séparées par une énorme faille de plusieurs mètres de largeur, des corps inertes que la neige s'acharnait à vouloir faire disparaître sous ses assauts inlassables, aidée par le vent violent et glacé qui venait de l'est, charriant dans sa course folle de nombreux morceaux de glaciers.
L'un d'eux s'écrasa sans ménagement sur le visage d'un homme blond, le nez enfoui dans le manteau blanc qui commençait à l'entourer dangereusement. Une main à la peau pâle remua, de longs doigts se murent pour disparaître dans une paume. Puis la silhouette tout entière sembla s'animer lentement, un dos s'arrondir tandis que les jambes se repliaient sous l'homme pour le détacher de cette terre gelée.
Hyôga, encore engourdi par le froid et le combat difficile qu'il avait mené, reprenait ses esprits. Sa vue était trouble. Une vive douleur au bras droit lui tira une grimace alors qu'il essayait de porter sa main à son visage pour constater l'absence de son bandage protecteur. Faisant fi de cet inconvénient, le Russe reporta son attention sur son membre meurtri et des fragments de sa dernière bataille lui revinrent en tête lorsque son regard se posa sur une longue pique qui le traversait de part en part.
Le visage tourné vers le ciel furieux, d'où le soleil avait disparu rapidement, Hyôga agrippa le corps profilé de l'arme. Un éclair douloureux traversa ses prunelles translucides avant que ses paupières ne se referment soudainement, accompagnant la chute sourde de son corps qui s'effondrait dans la poudreuse. Le sang maculait le sol sibérien, s'échappant d'une plaie béante dans le biceps droit, tandis qu'une main crispée serrait une griffe d'argent.
Le Cygne reprit connaissance quelques minutes plus tard, ses cheveux lui fouettant le visage tels des centaines de petites claques qui s'acharnaient à rappeler à son bon souvenir les lacérations qui cuisaient ses joues et son front. Au prix d'un effort surhumain, il s'agenouilla et laissa son regard voguer au gré des rafales glacées qui masquaient sa vue. Tentant de remettre de l'ordre dans son esprit embrumé, Hyôga ouvrit de grands yeux inquiets en repensant à Shina. Qu'était-elle devenue ? Où était-elle ?
Le Russe se releva et s'avança péniblement vers l'endroit où il avait vu le chevalier d'argent pour la dernière fois.
Le vent s'ingéniait à ralentir sa route, l'empêchant de se rapprocher de la jeune femme. Le bras droit inerte, la main gauche recouvrant sa blessure, il luttait contre les éléments.
La silhouette fine et l'allure décidée du Cobra revenaient à son esprit tout comme ce visage d'acier aux arabesques hypnotiques qui se superposait au paysage désolé dans un flou artistique, tel un appel au secours. Il fallait qu'il sache. Elle ne devait pas rester seule ou elle mourrait. Peut-être était-ce le cas ? Il devait savoir. Il voulait savoir.
La pénombre recouvrait à présent les lieux, donnant à la plaine sibérienne des airs inquiétants. La lune naissante mais masquée par les épais nuages parvenait tant bien que mal à l'éclairer et Hyôga crut voir une forme indistincte à une dizaine de mètres.
Le vent souffla plus fort tout à coup et le fit chuter tandis qu'il avait les yeux rivés sur l'ombre qui se profilait plus loin. Posant ses mains sur le sol glacé, il s'aperçut que ses doigts se perdaient dans le vide. Accommodant sa vue, il réalisa qu'une brèche se tenait devant lui. Une gueule béante prête à l'engloutir, lui et son esprit embrumé.
S'il n'y avait pas eu cette rafale…
Athéna veillait sur lui. Sur eux. Un petit espoir saisit son cœur. Peut-être était-elle encore vivante ?
Se concentrant, le bronze sauta le ravin et atterrit accroupi à quelques pas du précipice. Les yeux rivés sur cette forme non identifiée, il avançait toujours, titubant, luttant contre les éléments. Il fronça des sourcils. Il entre-apercevait des mèches vertes virevolter sous les assauts brutaux du vent polaire. Shina ! Devait-il s'en réjouir ou non ?
Elle était recroquevillée près d'un corps, celui de son frère. Il ne pouvait voir le visage de Borée, caché par le buste de la jeune femme qui s'ingéniait à vouloir protéger cette dépouille vide de vie. La neige et la glace mouchetaient les corps et avaient commencé à les encercler pour dans quelques heures les recouvrir tout à fait.
Hyôga s'avança fébrile, craignant de découvrir deux cadavres. Une main ensanglantée se posa sur l'avant-bras de la jeune femme et un léger tressaillement fit se hausser ses frêles épaules.
« Par Athéna, elle est en vie ! », murmura le Cygne dans sa langue maternelle. Il resserra son étreinte sur le membre frigorifié et tenta d'attirer son attention. « Shina ! Shina ! »
Aucune réaction. Elle ne semblait pas l'entendre. Il monta le ton et la secoua plus fort mais rien n'y fit. Elle restait immobile, recouvrant le Chevalier du Vent du nord de son corps, le protégeant des assauts violents du vent. Était-elle seulement consciente ? Impossible de le savoir avec ce masque. Il agrippa son épaule et tenta de la relever mais ses longs doigts graciles s'accrochaient désespérément à l'armure rouge et noire qui se détachait du sol immaculé. Serrant les dents pour contenir la douleur qui parcourait son corps endolori, il porta ses mains sur celles glacées de la jeune femme et commença à vouloir les décoller mais c'était impossible. Un simulacre de sourire se dessina sur le visage impavide du Russe. Elle était consciente, en vie, luttant pour protéger son frère et l'embêtant toujours comme à son habitude !
« Shina ! », lui cria-t-il dans les oreilles pour couvrir le vent qui sifflait autour d'eux. « Viens ! On ne pourra pas survivre par ce froid si on ne s'abrite pas tout de suite ! » Mais le Cobra refusait de se détacher de Borée, accentuant sa prise malgré les tentatives du Russe pour l'éloigner. « Je te promets qu'on reviendra dès que possible. Fais-moi confiance ! Viens, Shina ! »
A nouveau, il essaya de décrocher ses mains de l'armure d'argent, décollant un à un chaque doigt glacé sans que celle-ci n'annule ses efforts. Doucement, il la saisit par les épaules et l'aida à se redresser. Une poupée de chiffon. Voilà ce qu'il tenait entre ses mains. Une poupée pétrifiée, frigorifiée qui tenait encore debout par il ne savait quel miracle. Shina ne réagissait pas, son visage inexpressif fixait celui à présent sans vie de son frère et ce fut sans aucune résistance que Hyôga parvint à l'éloigner pour se diriger vers le mur de glace éternelle, à l'abri du vent.
Celui-ci s'insinuait sous les armures, les mordant de toutes parts comme les crocs d'un loup affamé, les gelant peu à peu. Hyôga dirigeait sa consœur avec son bras gauche posé en travers de ses épaules voûtées. Il ne donnait pas cher de leurs vies, s'ils ne s'abritaient pas immédiatement mais les conditions météorologiques extrêmes et la nuit rendaient un retour à l'isba impossible. Seul, grâce à son cosmos, il aurait pu réussir mais blessé ? Et puis Shina ne survivrait jamais par ce froid surtout dans son état. Elle était aussi vulnérable qu'un enfant qui venait de naître.
Le vent et le froid s'intensifiaient, chaque pas devenait de plus en plus difficile, il fallait se mettre à l'abri immédiatement. De son bras blessé, porté en écran devant ses yeux, Hyôga les abritait du mieux qu'il pouvait. La neige, poussée par le blizzard, volait à l'horizontale, les aveuglant. Le vent tournoyait, les poussant de droite, de gauche, le forçant à lâcher prise, ravivant les douleurs qui assaillaient son corps. Shina, avec la force du souffle, tomba en arrière. Était-ce une rafale qui avait soufflé trop fort, la douleur ou son bras qui ne répondait plus à ses ordres ?
Le Cygne se retourna, luttant toujours contre les éléments, cherchant des yeux la jeune femme qui tendait à disparaître derrière l'écran de neige. Il tendit la main vers elle, hurlant son prénom. Mais elle restait assise sur la glace, immobile, incapable du moindre mouvement. Soudain, il la vit s'agiter et le souvenir de cette nuit où elle avait fui en pleine tempête et perdu pied lui traversa l'esprit. Elle tentait de reculer dans des gestes désordonnés, les fesses toujours posées sur la glace. Hyôga se précipita vers elle et la saisit par les épaules mais elle se mit à hurler comme un animal apeuré. C'était à peine perceptible, pourtant il parvenait à entendre le son de sa voix à travers le rugissement incessant du vent.
Il ne la reconnaissait plus. Où était passé le fier Chevalier d'argent qu'il connaissait ? La voir ainsi, démunie, l'attrista un bref moment avant qu'il ne se ressaisisse.
Comme lors de la tempête précédente, Shina esquissa un geste de recul quand il tenta de passer son bras gauche sous son aisselle pour la relever. Sa chevelure verte fouettait son visage, se mêlant à ses cheveux blonds. Et comme la dernière fois, Hyôga dut saisir son visage et plonger son regard dans ses orbes d'acier pour capter son attention et la ramener dans la réalité. Il tentait de la rassurer, lui hurlait de lui faire confiance, qu'il ne lui voulait aucun mal, qu'il la protégerait. Il les pensait sincèrement, ces mots. Mais elle ne l'entendait pas, perdue qu'elle était dans un monde où il n'avait aucune prise, hurlant et se débattant comme s'il était un danger pour elle.
Il s'agenouilla sur elle, lui bloquant les jambes puis s'avança à son oreille, luttant contre les soubresauts de son corps pour échapper à son emprise. Il haussa le ton, l'intimant de se calmer... en russe. Et comme l'autre fois dans la tempête, Shina obéit. A la première syllabe prononcée dans la langue de Tolstoï, elle se détendit malgré le son étouffé.
Sans autre forme de procès, le Cygne en profita pour se relever, la plaqua contre lui et avança pour deux. Il y avait près d'ici une faille naturelle dans le mur de glace éternelle, il devait la trouver, c'était leur seule chance.
Shina s'assit lentement, s'appuyant à la paroi glacée derrière elle, insensible au froid qui la transperçait. Tant bien que mal, ses jambes se plièrent sous elle et ses bras entourèrent ses genoux pour tenter de trouver un semblant de chaleur. Tout son corps tremblait, des spasmes incontrôlables prenaient possession de son être mais le Chevalier du Cobra semblait ne pas y porter attention. Elle ne s'était pas encore rendue compte que le vent était beaucoup moins puissant, à peine un souffle glacé sur la peau nue de ses bras.
Où était-elle ? Aucune importance. Que faisait-elle dans ce lieu ignoré ? Aucune importance. Comment était-elle arrivée là ? Aucune importance.
Plus rien ne comptait à cet instant précis. Le froid envahissait son corps mais ce n'était rien comparé à l'étau glacé qui enveloppait son cœur. Elle allait mourir congelée dans cet enfer blanc. Non, en fait, elle voulait mourir, disparaître à jamais de cette vie de souffrance et de colère. Elle n'était plus le Chevalier d'argent du Cobra, protectrice d'Athéna, fidèle Saint dévoué à l'Humanité, condamnée de son plein gré à endurer les plus terribles souffrances au nom de la justice, de la paix et de l'amour. Elle n'était plus la femme orgueilleuse, autoritaire et sûre d'elle qui criait haut et fort à qui voulait l'entendre qu'elle était la plus forte de sa caste, hommes et femmes confondus. Non, elle était un monstre. Une pauvre fille qui avait tué, assassiné, mis à mort le seul membre de sa famille. Au nom de quoi ? Elle ne savait plus. Elle ne voulait plus savoir. Elle n'était plus rien, ne valait plus rien.
Il était mort. De ses mains. Son propre frère. Cet homme qui la haïssait et qu'elle aimait plus que tout. Son seul lien avec la vie. Et maintenant, il n'était plus qu'une carcasse vide, sans âme. Ses grands yeux gris si expressifs et rieurs n'étaient plus que des orbes vitreux et fixes. Son cœur se serra un peu plus à cette idée. Elle voulait le protéger et c'était le contraire qui s'était produit.
Des flashbacks de leur dernier combat lui sautèrent aux yeux, l'agressant avec violence, avec acharnement : les sensations de rage et de puissance absolue, l'odeur du sang, de la peau brûlée due à son attaque, les geignements, les cris douloureux… Elle était replongée malgré elle dans cette scène fatidique, observant cette triste comédie comme une inconnue devant un cinérama. Étrangère et actrice à la fois. Encore et encore. A chaque fois plus fort. A chaque fois plus vif. A chaque fois plus douloureux.
Ressassant malgré elle les dernières images de la vie de Ganzor, tentant de les effacer de son esprit, Shina posa un regard négligent sur ce qui l'entourait. Sa vue était trouble pourtant une tâche se dessinait devant elle. Une chevelure blonde. Un homme. Elle savait qui il était et pourtant aucun nom ne venait se superposer sur ce visage fin et triste, à demi masqué par l'obscurité. Quelque chose était différent. Ses paupières closes, sa tête en appui sur le mur derrière lui, il semblait pensif. Mais le Cobra ne se posa pas plus de questions. De toute façon, elle ne voulait pas de réponse. Quelle importance ? Disparaître, c'était son seul souhait.
Ses mains tremblaient de plus en plus, le froid prenait possession de son être, avec un peu de chance s'endormirait-elle là ? Mais malgré la fatigue, une douleur lancinante la tenait en éveil, l'empêchant de sombrer dans une obscurité salvatrice. Elle brûlait. Ses doigts et ses orteils ankylosés s'embrasaient littéralement. Cette sensation désagréable lui fit reprendre pied dans la réalité, lui rappelant sans cesse que non, elle n'était pas morte et que si cela devait arriver, ce ne serait pas dans la paix.
A travers leur filtre d'acier, ses yeux s'arrêtèrent à nouveau sur la forme qui lui faisait face. Cette silhouette semblait se fondre dans le décor, sur ce mur blanc sur lequel des rayons lunaires se reflétaient, donnant à ce lieu une atmosphère des plus mystérieuses. Un sifflement lointain frappa ses tympans et à cet instant précis, le Cobra réalisa qu'elle était à l'abri. Elle ne cherchait pas à savoir où elle était ni comment elle y était parvenue. Non. Elle était subjuguée par l'immobilisme de son vis-à-vis. Une vraie statue de glace, aucun mouvement, rien qui ne trahisse une quelconque difficulté face aux températures glaciales qui les entouraient, alors qu'elle était dans l'incapacité d'empêcher son corps de trembler.
Shina peinait à garder l'esprit clair et ses paupières s'acharnaient à vouloir se fermer. Devant elle, des mains blanches reposaient nonchalamment sur des genoux repliés ; en arrière plan, encadrées par des mèches blondes comme les blés, deux billes lumineuses semblaient la fixer. Elle n'y prêta réellement attention que lorsque celles-ci disparurent un centième de seconde. Serrant les dents pour endiguer les spasmes incontrôlés de son corps, Shina se concentra un peu plus. Un visage lui faisait face. Un visage grave et fermé. Un visage familier qui la rassurait étrangement. Le visage de Hyôga.
La fatigue s'abattait sur elle comme un couperet, le froid l'engourdissait mais elle luttait. Shina cligna des yeux puis les ferma un instant. Son corps tendu à l'extrême lui infligeait de vives douleurs pourtant cela ne l'empêchait pas de doucement sombrer dans l'obscurité. Une dernière fois, elle regarda l'homme qui lui faisait face, son ange blond, rassérénée par ses beaux yeux si clairs. Sa dernière réflexion avant de s'endormir fut de se demander comment il faisait pour avoir l'air aussi tranquille ? Et pour ne pas trembler ? Et pour…
Hyôga était pensif. Les évènements des jours passés se bousculaient dans sa tête. Comment en était-il arrivé là ? Du temple du Verseau à cette faille dans le mur de glace éternelle ? De ce profond sentiment de solitude, de tristesse qui l'accablait malgré le soutien de Milo à cette sensation de plénitude qui peu à peu prenait possession de son cœur depuis qu'il connaissait Shina ?
Le visage joueur et souriant de son ami du Scorpion lui revint en mémoire, son rire franc et spontané, ses paroles réconfortantes, ses yeux turquoise si tristes et mélancoliques lorsqu'il évoquait Camus.
Camus… Son maître bien aimé, sa droiture, son attitude noble et hautaine en toutes circonstances, son visage fin et sévère et surtout ce regard profond qui semblait le traverser et deviner la moindre de ses pensées. Le sentiment de sécurité et de bonheur lorsqu'il était à ses côtés.
Un failli-sourire traversa son visage d'ordinaire inexpressif à l'évocation de ces deux personnes qui avaient tant d'importance pour lui : Milo et Camus. Le feu et la glace. Cette similitude avec Shina et lui l'amusa quelque peu. Comment ces deux-là, ces deux êtres que tout opposait, avaient-ils pu devenir amis ? Il le demanderait au Scorpion quand il le reverrait. Cela semblait irréel et totalement absurde mais il savait qu'un lien particulier les liait. Il ne pouvait en être autrement. Mais lequel ? Il l'ignorait. La réponse semblait être à sa portée mais il était dans l'incapacité de mettre un mot dessus. Il savait seulement que si Camus avait permis à Milo d'en savoir autant sur lui, d'être aussi proche, c'était qu'il devait y avoir une bonne raison. Personne n'approchait le Saint du Verseau. Personne.
La voix grave et chaleureuse de Milo résonnait dans sa tête depuis quelques minutes à présent, sans qu'il cherche à savoir pourquoi. Elle était juste là. Son intonation aimée mais murmurée l'apaisait. Les phrases hésitantes et traînantes qu'elle délivrait ne lui ressemblaient pas. Sa voix chaleureuse perçait les ténèbres pour le réconforter mais les mots ne s'imprimaient pas dans son esprit. Il ne comprenait pas leur sens. Ils étaient juste là, autour de lui, l'accompagnant... Une présence fictive, un rappel salutaire... Il n'était pas seul. Les visages de son ami et de son maître s'imposèrent à nouveau à lui.
Hyôga ferma les yeux un instant se gorgeant de cette mélodie, s'abreuvant de cette force mystérieuse, tachant de la comprendre, de lui trouver un sens ; puis il les rouvrit, replongeant dans la réalité. Les mots de son ami Grec s'évanouirent dans le silence. Seule la brise dangereuse de la plaine sifflait à présent à ses oreilles.
Le froid allait s'immiscer un peu plus au creux de la faille même si pour l'instant cela était tout à fait supportable, enfin en ce qui le concernait. Son regard tomba sur la jeune femme recroquevillée devant lui. Son corps entier était parcouru de spasmes et de tremblements. Elle avait les poings serrés, ses bras étaient marbrés. Hyôga se maudissait intérieurement. Qu'est-ce qui lui avait pris de l'emmener jusqu'ici ? En Sibérie ! Elle, une femme chevalier qui n'avait jamais quitté la chaleur torride du Sanctuaire ! Il avait pensé bien agir mais à cet instant précis, le Russe réalisa qu'il aurait dû prévenir Milo ou bien Marine, le Chevalier d'argent de l'Aigle. Elles étaient assez proches, lui semblait-il.
Il referma les yeux et soupira profondément. Cela ne servait à rien de ressasser le passé. Comme disait Camus :
« Ce qui est fait est fait, Hyôga. Cela ne sert à rien de se perdre dans des suppositions et autres spéculations. Prends les choses comme elles viennent, analyse-les avec soin, réfléchis, envisage toutes les possibilités avant d'agir. Laisse ton instinct et tes préjugés de côté et concentre-toi sur les faits et uniquement les faits. La colère, la précipitation seront toujours mauvaises conseillères. Projette-toi dans le futur et non pas le passé, et avance ! »
Son regard transparent accrocha la silhouette de Shina. Elle semblait s'être endormie s'il considérait sa tête penchée sur le côté, en appui contre la paroi glacée de la faille éternelle. Hyôga ne pouvait s'empêcher d'être inquiet pour elle. Du sang coulait doucement de sous son masque, glissant dans son cou pour disparaître dans l'échancrure de son armure. Dans son état physique et surtout psychologique, s'endormir dans les bras de Morphée était beaucoup trop dangereux. Il devait la protéger. Même si c'était la dernière chose qu'il pouvait faire ! Il refusait d'être responsable d'une autre mort. Plus jamais. Surtout pas la sienne.
Alors le Russe déplia son corps quelque peu raidi par le froid ambiant et les coups pour s'asseoir à la droite de Shina. D'une voix calme et pondérée, il s'adressa à elle mais aucune réponse ne sortit de sa gorge. Se rapprochant davantage de la jeune femme, Hyôga posa une main hésitante sur l'épaule armurée de la femme-chevalier et tenta de la secouer un peu pour la faire émerger de son dangereux sommeil.
« Shina ? Il ne faut pas que tu dormes. Shina… »
Il avait beau la secouer, elle n'esquissa pas le moindre mouvement. Dormait-elle réellement ? Ou voulait-elle simplement ne pas lui répondre ? Elle en était fort capable même si dans une telle situation, il doutait qu'elle agisse de façon si puérile.
D'un geste hésitant, il tendit alors son bras vers elle et doucement fit tomber sa tête lourde au creux de son cou. Ce simple geste lui donna un long frisson. Pourtant, ce n'était pas le froid qui l'avait saisi ainsi. Il le savait. Ce n'étaient pas les cheveux glacés de Shina ni son masque d'acier frigorifié mais bel et bien la faible chaleur qui se dégageait du corps agglutiné contre le sien qui lui procurait cette étrange sensation. Un sentiment de bien-être. Une chaleur, qu'il avait depuis longtemps oubliée, montait dans ses entrailles. Le plaisir de sentir une autre personne contre lui, de ne pas être un monstre froid et fermé, l'impression d'être vivant. Faisant fi de la douleur de son bras blessé, il accentua sa prise autour des frêles épaules de sa consœur et plongea son nez dans l'opulente chevelure de jade qui chatouillait ses narines.
Un petit gémissement s'échappa de sa protégée inconsciente et un sourire franc devenu rare au blond se dessina sur son visage triste, lorsqu'il lui sembla qu'elle se blottissait un peu dans ses bras. Resserrant son étreinte pour lui apporter un peu de chaleur corporelle, Hyôga ferma les yeux et fit brûler sa cosmo énergie pour tenter d'apporter un peu de chaleur au corps glacé qu'il tenait contre lui. Puis il pria Athéna, pour qu'elle les protége jusqu'au lendemain matin. Elle ne devait pas mourir !
Shina se sentait bien. Elle ignorait par quel miracle et s'en fichait royalement. Il y avait quelques instants, le froid la frigorifiait, lui brûlait les doigts et chaque parcelle de peau, des frissons arrachaient des mouvements involontaires à ses muscles raidis et elle voulait mourir. Mais à présent, une douce chaleur envahissait lentement son corps, la rassérénant. Elle se sentait réconfortée par une énergie bienveillante : celle d'Athéna, assurément. Elle pouvait même la voir : dans sa belle robe blanche qui flottait au vent, sa longue chevelure parme qui virevoltait autour d'elle tels des milliers de serpentins animés et heureux, son sceptre en or dans sa main droite et son sourire... Un sourire d'une bonté infinie qui vous emplissait le cœur de joie et de bonheur. La miséricorde de sa Déesse, son amour pour les hommes qui transcendaient son corps pour irradier, de son cosmos divin, cette planète qui bénéficiait de sa protection. Son amour et sa chaleur inondaient son cœur pour atténuer la douleur et la peine qui le piétinaient. Oui, Athéna veillait sur elle.
Mais pas seulement... Une autre personne la protégeait. Quelqu'un qu'elle connaissait bien. Quelqu'un avec une aura à la douce chaleur glacée. Une chaleur familière, apaisante qui atteignait son cœur et se propageait dans tout son corps.
L'écho de son prénom résonna dans sa tête comme un lointain murmure. Une voix connue et appréciée. Un timbre bas à l'accent rude. Un souffle chaud qui s'échouait dans sa chevelure. Un sourire à peine perceptible se dessina alors sous son masque.
Sans essayer de comprendre davantage la situation, elle se lova dans ces bras puissants qui l'entouraient pour mieux apprécier ce contact salvateur. Elle s'oublia pour ne penser qu'au son régulier et relaxant du cœur qui battait dans la poitrine contre laquelle elle reposait. Elle se laissa bercer par cette respiration ample et profonde, par cette légère caresse sur son avant-bras qui la réchauffait, par ce cosmos qui l'entourait. Elle aurait voulu suspendre le temps et ne jamais plus se réveiller.
Un sifflement caverneux retentit aux oreilles de Shina, entraînant une cascade de frissons glacés le long de son échine. Esquissant une grimace, la jeune femme ouvrit péniblement un œil avant de le refermer aussitôt, éblouie par la lumière qui l'agressait soudainement.
Les yeux plissés, elle parcourut du regard le lieu qui l'abritait. Elle devait se trouver dans une sorte de grotte, bien que celle-ci soit assez différente de toutes celles dans lesquelles elle avait pu s'aventurer. Les parois étaient d'un blanc incandescent, presque transparent... De la glace. Elle se trouvait dans un mur de glace ? Elle fronça les sourcils, se trouvant ridiculement bête. Oubliant qu'elle était en Sibérie et donc que son raisonnement pouvait être correct.
Quelque chose entravait ses mouvements, bloquant ses bras et ses genoux repliés devant elle. Doucement, son regard métallique se posa sur l'obstacle : un avant-bras à la pâleur extrême. Ayant peur de comprendre, elle écarquilla les yeux de surprise avant que, d'un mouvement brusque de la tête, elle ne se retourne sur...
« Hyôga ? »
D'un geste vif, oubliant les douleurs qui lui vrillaient le corps, elle s'écarta et s'éloigna rapidement du Russe endormi qui s'effondra comme une masse sur le sol glacé. Le corps inerte du bronze lui sembla irréel tout à coup. Ses cheveux blonds reposaient mollement sur son visage blafard, ses bras ballants à même le sol. Où était passé l'invincible Saint de glace, celui qui semblait inébranlable et tout en assurance ? Hésitant quelque peu, Shina s'agenouilla près de son compagnon et le retourna sur le dos pour pouvoir l'observer.
Elle eut un geste de recul alors que ses doigts effleuraient la peau glacée de son vis-à-vis. Il était livide. Sa carnation d'ordinaire assez pâle malgré ses origines japonaises rivalisait avec celle de la glace les entourant. Si ce n'avait été ses yeux clairs, qui la fixaient étrangement avec une lueur qu'elle n'avait encore jamais vu, elle l'aurait cru mort.
Se ressaisissant, le Saint d'Ophiuchus reprit les choses en main :
« Hyôga, qu'est-ce qu'il s'est passé ? Pour… Pourquoi es-tu dans un tel état ? »
Un bref résumé de la situation lui revint à l'esprit. Elle l'avait vu s'effondrer dans la poudreuse après avoir battu Artis et son cœur s'était serré à cette vision. La suite des évènements, elle ne les connaissait que trop bien pour sa part ; même si après la chute de son frère, elle devait avouer qu'elle ne se souvenait de rien. Hyôga avait du reprendre conscience pour les 'rapatrier' dans cet abri –ce n'était sûrement pas elle !- mais ensuite ?
Le Russe était à bout de force, son cosmos à peine perceptible. Il était pourtant puissant et un combat aussi ardu qu'il puisse être, ne l'aurait pas affaibli à ce point ! Elle connaissait sa force, sa combativité, sa capacité à faire fi de la douleur et à toujours avancer… Et puis, elle l'avait vu évoluer ici dans son environnement familier, un prince d'arrogance qui dominait la plaine, les éléments ; un ange blond dans un enfer blanc. Se pourrait-il qu'il ait volontairement puisé dans son énergie vitale pour qu'elle… ? Shina ne put terminer de formuler cette pensée tant ce fait nouveau la perturbait, comme si cela était impossible. Lui, cet homme qui semblait n'abriter aucun sentiment ou émotion, se pourrait-il qu'il l'ait protégée au péril de sa vie ? Sciemment ? Pour elle ? Pour qu'elle vive ?
Les orbes translucides de son hôte se révélèrent à nouveau à sa vue et elle en oublia ses questionnements intérieurs et ses doutes. Elle ne s'étonna même pas lorsqu'elle réalisa que son œil d'ordinaire masqué n'était pas blanc, comme elle l'avait toujours cru, mais d'un bleu pur comme le ciel. Cependant, l'éclat lumineux qui rendait sa prunelle insondable et perturbant n'était plus. Le visage de l'homme en face d'elle s'anima, fait qui la surprit davantage. Hyôga n'exprimait jamais rien normalement, une véritable statue. Elle avait déjà pu déceler des rictus très légers, ses yeux à la rigueur s'exprimaient quelquefois, comme à l'instant, mais c'était à peu près tout.
Ses orbes d'acier se détournèrent de cette vision qu'elle jugeait insoutenable ; comme si voir la faiblesse de son hôte était un sacrilège, un secret inavouable.
Soudain, elle fronça les sourcils, réalisant qu'il était blessé. Du sang maculait sa cuisse, son abdomen, son avant bras droit. Machinalement, elle défit le foulard qui ceignait sa taille et s'attela à le soigner sans qu'une seconde elle ne songe à vérifier qu'elle même n'avait rien. Elle ne s'interrogea pas plus sur le fait que d'ordinaire, seule sa survie comptait : du moment qu'elle allait bien, les autres pouvaient bien attendre.
« Accroche-toi, Hyôga ! Tu ne vas pas me laisser tomber maintenant ? Hein ? Allez, je vais nous ramener. »
Hyôga rouvrit péniblement ses yeux presque transparents et les posa sur elle avant de les refermer lentement. Cette fois-ci, elle ne put rien déceler dans ces orbes mystérieux. Une pointe de reconnaissance ? Peut-être. Elle n'en savait rien. Il y avait encore peu de temps, elle se serait mortifiée de penser cela du disciple du Démon mais à présent qu'elle le connaissait vraiment, elle ne jurait plus de rien. Ne venait-il pas d'user toute son énergie pour la sauver ? Lui que l'on assimilait à un être froid et sans cœur ?
Elle l'aida non sans mal à se mettre debout, passa son bras non blessé par dessus ses épaules, le saisit par la taille et entreprit de le ramener à l'isba.
« La vache ! Tu pèses ton poids. T'as intérêt à m'aider. Je ne vais pas te porter tout le chemin, tu m'as comprise, Hyôga ? »
Sa voix malgré toute la légèreté qu'elle y mettait trahissait son angoisse. Tout reposait sur elle : leur retour à l'isba et leur survie. A travers quelques mèches vertes et blondes, elle aperçut le visage blême du Russe qui se trouvait à quelques centimètres du sien. Il n'avait pas esquissé le moindre mouvement, son faciès ayant retrouvé une impavidité affolante malgré la douleur qui devait le tirailler au vu de ses blessures. Mais derrière cette façade pourtant rigide pointait une trace de lassitude mêlée de ce qu'elle qualifierait d'une pointe d'amusement. Elle sourit derrière son masque. Il l'étonnerait toujours.
« Allez, en route ! »
Au sortir de la grotte de glace, la beauté et la pureté du paysage qui s'offrait à elle lui auraient coupé le souffle en d'autres circonstances. Le soleil brillait à peine dans le ciel laiteux où quelques bribes de bleu très clair s'échappaient. La neige était éblouissante, lui brûlait presque les yeux. Ce paysage avait l'air si pur, comme si la neige avait lavé toute la souffrance des combats qui s'y étaient déroulés. Tout était lisse, net… parfait.
A perte de vue, elle ne voyait que neige immaculée et espace sauvage. Comment imaginer que la veille au soir s'était produite une terrible bataille ? Qu'au milieu de ce désert blanc, deux personnes avaient trouvé la mort et que deux autres étaient blessées ? Cette vue lui glaça l'échine, plus que les températures frigorifiques qui la traversaient de toute part.
La Plaine s'était animée et avait achevé son office, recouvrant chaque dénivelé, chaque bosse ou entaille à sa surface pour aplanir et gommer toute trace impure. Devant elle, cet endroit qu'elle avait longtemps cru sans vie venait de lui prouver exactement le contraire. La Plaine s'était réveillée pour mieux se lover dans la blancheur apaisante et saisissante de la neige et s'endormir dans le silence religieux de la banquise.
D'un geste assuré, elle redressa son fardeau, oubliant les courbatures et les douleurs diverses qui contractaient ses muscles, puis ils s'enfoncèrent lentement dans la plaine déserte en direction de l'isba du Cygne.
...
Quoi ? Mais... Comment est-ce possible ? Milo et Camus... étaient ensemble ?
Au fond d'un couloir éclairé par des néons jaunâtres, une silhouette élancée et harmonieusement musclée s'était arrêtée, comme figée. Une main halée crochetait dangereusement la poignée de la porte 435 tandis que le visage de cet homme aux courtes boucles châtain cuivré perdait de sa couleur.
Les secondes défilaient, immuables, implacables, et Aïolia, prostré derrière le battant de bois n'était plus qu'une oreille. Son attention toute portée sur la voix grave et chaleureuse de son meilleur ami qui parlait avec une pointe d'hésitation à son protégé profondément endormi.
Malgré la conversation riche mais à sens unique qu'il entendait, seuls de rares mots avaient pénétré le brouillard qu'était devenu son cerveau : Secret, amour et Camus. Qu'importe le sens dans lequel il les associait, cette évidence douloureuse le frappait de plein fouet. Même avec toute la meilleure volonté du monde et le déni poussé à l'extrême, la vérité ne pouvait être autre : Milo et Camus avait formé un couple. Un couple !
Sa main lâcha précipitamment le métal qui le reliait à son prétendu ami. Il n'arrivait pas à y croire. Son cœur battait la chamade à un rythme affolant, un étrange éclat brillait dans ses prunelles vides toujours sous le choc de cette révélation. Il ne comprenait pas. Vraiment pas.
La voix de Milo résonnait dans sa tête, encore et encore... Cette voix qui l'avait toujours accompagné... Cette voix qu'il associait à l'être qui comptait le plus à ses yeux, qui représentait celui auquel il tenait le plus dans sa vie. Cette voix lui avait menti, c'était tout ce qu'il parvenait à comprendre dans le maelström d'émotions qui l'emportait.
Comment ? Comment était-ce possible ?
Cette question se répétait inlassablement dans son esprit. Comment Milo avait-il pu lui faire ça ? A lui ? Son meilleur ami ? Non, il avait mal compris. Jamais Milo ne lui aurait caché ça ! C'était trop gros !
Un sentiment de solitude, beaucoup trop familier, vint l'envahir soudainement. Milo lui avait menti. Le contenu du mensonge lui importait peu. Quel était-il au fait ? A cet instant précis, Aïolia s'en fichait royalement. Tout ce qu'il retenait, c'était que Milo lui avait éhontément caché tout un pan de sa vie. Il lui avait fermé son cœur, l'avait regardé droit dans les yeux pendant des années et pendant ce temps, tout n'était que mensonges. Un écran de fumée.
Une douleur sourde pulsa tout à coup dans sa poitrine à l'endroit où battait d'ordinaire son cœur à présent lacéré. Il avait mal. Beaucoup trop mal. Un gouffre béant d'incompréhension venait de s'ouvrir sous ses pieds et tentait de l'aspirer. Aïolia ne savait plus où il était, qui il était et ce qu'il faisait. En deux secondes, tout son monde, ses repères venaient de s'écrouler. Non ! Non ! NON !, voulut-il crier mais aucun son ne s'échappa de sa gorge devenue subitement sèche.
Instinctivement, ses pas l'éloignèrent de la porte du Russe, l'éloignèrent de Milo. Ses pensées le désertaient, laissant un immense vide dans sa carcasse. L'image de son frère apparut devant ses yeux, dansant devant lui. Le goût de la trahison… Il ne le connaissait que trop bien.
Ses lèvres se pincèrent, donnant au souriant Lion une dangerosité qui n'avait rien à envier à DeathMask dans ses bons jours.
Milo était avec Camus... Milo était avec Camus... Milo était avec Camus... Milo était avec Camus... Milo était avec Camus... Milo était avec Camus... Milo était avec Camus...
Camus ! Camus ! Camus ! Camus ! NAAN !, hurlait son esprit.
Ça ne pouvait pas être vrai. Non, non, non... C'était trop gros ! Trop gros ! Il faisait un rêve. Un cauchemar. Il allait se réveiller. Oui, d'un instant à l'autre. Ce n'était tout simplement pas possible. Non. Impossible. Il ne lui aurait jamais caché ça ! Pas à lui. Ils étaient les meilleurs amis du monde. Ils... Ils... Non, ce n'était tout simplement pas possible.
Aïolia s'affaissa sur le mur opposé de la porte de tout son poids, de toute sa surprise et de toute sa peine. Il parvint à reprendre son souffle - qu'il avait inconsciemment bloqué. Inspirant une grande bouffée d'air, il rejeta sa tête en arrière, frappant assez violemment la cloison derrière lui mais il n'en avait que faire. Il était déconnecté de la réalité, du monde, de tout.
Il ne voulait pas croire ces mots qu'il avait entendus :
« Hyôga, il fallait que tu saches la vérité sur Camus. Maintenant, tu dois arrêter tout ça : de te morfondre, de vouloir être un homme que tu n'es pas et que personne ne peut être. Camus, malgré la maîtrise absolue de ses émotions, n'était pas parvenu à effacer l'homme qu'il était. Tu sais tout maintenant. Sur lui... Sur nous. Notre secret. On s'aimait vraiment. Du plus profond de notre cœur et je l'aime toujours. Hyôga, les sentiments, l'amour en l'occurrence, sont permis même pour des Saints de glace. Alors maintenant, tu... »
Une main hâlée recouvrit le visage livide du Lion qui sentait poindre des larmes de dépit au bord de ses yeux.
Il avait mal. Si mal. Milo lui avait menti. En toute conscience. Il lui avait souri mine de rien et pendant tout ce temps ce n'était que des mensonges. Cette constatation l'anéantissait totalement. Il grimaça de dégoût, retenant les larmes qui voulaient investir ses yeux.
Sans s'en apercevoir, le Lion blessé disparut à la vitesse de l'éclair, pour s'enfuir de ce bâtiment maudit. Loin de lui. Loin de ses mensonges.
Ses pas l'avaient guidé jusqu'au bout du couloir, derrière les lourdes portes battantes. Il n'avait pas vu les regards curieux de l'infirmière avec laquelle il avait parlé tout à l'heure. Il n'avait pas vu non plus son index appuyé sur le bouton de l'ascenseur, comme il n'avait pas vu les portes de celui-ci s'ouvrir pour le laisser s'élancer vers le hall silencieux de la clinique. Non, tout ce qu'il vit, ce furent les grands arbres millénaires du parc qui s'élevaient sans fin vers le firmament, vers le ciel que la pénombre prenait dans ses bras.
Il prit une grande bouffée d'air frais, comme si sa vie en dépendait. C'était trop, beaucoup trop. Il perdait son sang-froid. Il le savait mais il n'arrivait pas à contrôler son corps ni son esprit qui s'embrouillait et brûlait littéralement.
Ses jambes le précipitèrent dans les tréfonds des bois, les branchages le griffant de toutes parts mais il ne s'en aperçut pas. Sa vue se troubla alors que des larmes félines débordaient, envahissaient ses yeux et dévalaient ses joues. Un sanglot déchira le silence nocturne, faisant taire par la même les criquets qui chantaient jusque là. A genoux, les mains perdues dans les fourrés, Aïolia n'était plus... Son chagrin était infini, hors de toute proportion.
Frappant le sol avec rage, la terre voltigea autour de lui. Encore une fois, on l'abandonnait. Encore une fois, la personne qu'il aimait le plus au monde, Déesse mise à part, le trahissait. Aïoros, Milo... Il était seul. Seul au monde.
Il avait mal. Trop mal. Alors Aïolia pleurait, tout ce qu'il pouvait. Il n'avait que ça à faire : pleurer, comme l'enfant qu'il avait été autrefois. Celui dont tous se moquaient : le frère du traître. L'enfant jadis molesté venait de refaire surface, le fier et noble Saint du Lion n'était plus. Non, à cet instant précis, il avait à nouveau six ans mais personne n'était là près de lui. Il pleurait parce que celui en qui il avait placé toute sa confiance, toute son amitié, sa vie, l'avait trompé. Parce que maintenant il était seul. Encore plus seul qu'avant. Désespérément seul.
Il s'effondra, se répétant sans cesse la même question : pourquoi ? Pourquoi ce mensonge ? Pourquoi lui ? Pourquoi cette réaction disproportionnée ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ? Tout simplement pourquoi ?
Le lendemain matin, loin de toutes les préoccupations qui peuplaient l'esprit de son ami, Milo ouvrit ses yeux encore ensommeillés sur la clarté qui inondait sa chambre. Un souffle très léger d'air chaud faisait danser les rideaux translucides et un sourire serein se dessina sur le visage du huitième gardien.
A cet instant précis, il était bien. Là. Au calme. Dans son lit. Le pépiement d'un oiseau quelconque derrière la vitre l'apaisait. L'été se faisait chaque jour plus présent : les rayons brûlants du soleil grec, la chaleur accablante, la joie de plonger dans les eaux claires de la crique du Sanctuaire, les journées qui -même si elles ne s'allongeaient plus- surpassaient encore les nuits.
Milo s'étira comme un chat dans son lit, écartant les orteils et écrasant un bâillement monumental d'un revers de main. Les yeux encore lourds de sommeil, sa main se perdant dans sa longue chevelure embrouillée, le Grec se tourna sur la gauche. Ses prunelles turquoise se posèrent sur le cadran de son réveil, vite masqué par sa main halée qui désactiva l'alarme. Il était réveillé, pas besoin de cette torture sonore pour bien commencer la journée. D'un mouvement rapide, il se retourna dans son lit, enfouissant son nez dans l'oreiller de son Camus.
Il avait dormi comme un bébé. Depuis combien de temps cela ne lui était-il pas arrivé ? Il ne s'en souvenait pas. Trop longtemps !
La journée allait être bonne. Il le sentait. Il y avait des jours comme ça où, sans trop savoir pourquoi ou comment, votre instinct vous indiquait la tournure des évènements à venir. Une sorte de petite voix qui vous murmurait dans le creux de l'oreille que tout irait bien.
Un sourire confiant scinda en deux son visage, noyé sous une cascade de folles boucles bleues.
S'il voulait être honnête avec lui-même, Milo devait bien s'avouer que le fait d'avoir mis la main sur celui qui avait causé tant de tort à Hyôga ainsi que d'avoir pu en quelque sorte se soulager de cette frustration qui l'habitait depuis plusieurs semaines étaient certainement des raisons plus que convaincantes pour expliquer son état d'esprit du matin.
De plus, la révélation de ce secret si pesant sur la vraie personnalité de son amant l'allégeait plus qu'il ne l'aurait cru. Il se revoyait encore regarder le visage inanimé du Russe lorsqu'il avait commencé à parler. D'abord avec hésitation, puis sans plus comprendre, happé par l'expression paisible du blond, les mots étaient sortis tous seuls, comme si sa bouche avait une vie propre.
Cela allait sûrement provoquer quelque chose chez le Cygne, une réaction, et il se réveillerait. Milo avait levé les yeux vers l'écran coloré où défilaient ses constantes dans l'espoir vain de voir un signe tangible, une preuve que ses mots l'avaient touché. Il ne l'aurait pas juré mais il lui avait semblé que le cosmos toujours présent du Russe avait fluctué à cet instant pour se faire bien plus net. Un frisson avait parcouru son échine tout à coup. Il avait dû entendre ce qu'il lui avait dit. C'était certain ! Il fallait qu'il en parle à Mù et puis à Aïolia. Oui, il allait faire ça ! La journée allait être chargée.
Jugeant qu'il lui restait un peu de temps avant de se préparer pour l'entraînement, le Grec ferma les yeux et se laissa aller à profiter des dernières miettes de sommeil avant d'affronter la journée nouvelle.
Dans un autre temple, une heure auparavant, un autre chevalier s'était éveillé ou plutôt avait ouvert des yeux lourdement gonflés par les larmes et l'absence de sommeil. Cela faisait plus d'une année que ses nuits avaient repris un court normal, sans réminiscence douloureuse... depuis qu'il savait pour Aïoros, en fait. Mais cette nuit-là, les idées sombres étaient revenues, avaient envahi ses rêves, pour les transformer en horribles cauchemars et finalement le garder éveillé, le cœur battant la chamade, le souffle court et erratique. Ses draps trop lourds lui avaient semblé être de plomb, la chaleur étouffante de cette nuit d'été s'était chargée de l'ensevelir tout entier.
Puis, non content que son corps ne lui obéisse plus, son esprit en avait rajouté une couche, le harcelant à nouveau avec des flashs douloureux d'un Milo souriant effrontément, toujours aux côtés d'un Camus hautain et distant ; des souvenirs d'enfance où se mêlaient les conseils d'Aïoros, les entraînements difficiles, ses jeux ridicules avec un Milo espiègle, puis les coups, les ruades suite à l'annonce de la tentative de meurtre du Grand Saint du Sagittaire contre leur Déesse, la frustration, l'abandon, le déshonneur. Le sentiment de trahison qui habitait Aïolia avait encore gonflé en lui jusqu'à le posséder entièrement et ne l'avait plus quitté. Et malgré tous ses efforts pour reprendre ses esprits, le Lion n'avait pu se résoudre à oublier la révélation qui lui avait sauté au visage et complètement déstabilisé la veille.
Milo et Camus étaient un couple. Mais comment n'avait-il rien vu ? A présent, tout lui semblait si évident !
Il se laissa abrutir par le jet brûlant de la douche qui retombait sur son crâne et sur ses épaules, sans pour autant délasser ses muscles lourds et froissés. Aïolia ne parvenait pas à se défaire de ce sentiment tenace de mal-être.
Comment devait-il réagir ? Voilà la question qui le taraudait sans relâche. Il n'en savait rien. Était-il choqué ? Oui. Par quoi ? Il n'en savait rien ! Et c'était ça le pire !
Que Milo soit homosexuel ne le gênait pas... Ils étaient Grecs d'origine, l'amour entre deux hommes était pour ainsi dire inscrit dans leurs gènes. Ils vivaient dans une communauté masculine où la testostérone et les corps virils étaient légion. Qui était-il pour l'en blâmer, franchement ? Et puis, il devait bien avouer le fait que le Casanova de service aime aussi les hommes ne l'étonnait pas plus que cela. Milo aimait le sexe et le revendiquait. Comme il le répétait avec une certaine touche de fierté, il était un latin, un sang chaud. Combien de fois l'avait-il vu de ses propres yeux plonger dans l'ivresse de la luxure ? S'il y réfléchissait bien, le fait qu'il soit attiré par les femmes ou les hommes lui semblait 'normal'. Un point était certain : ce qui était plus difficilement acceptable fut que cette partie de sa personnalité lui ait été cachée !
Il n'était pas si prude ! Ce n'était pas comme s'il était lui-même un saint ! Certes, il respectait les lois du Sanctuaire, il ne supportait aucune sorte d'injustice ni la méchanceté gratuite ; il prônait l'écoute plutôt que le combat mais... Milo le connaissait suffisamment pour savoir qu'il n'était pas le dernier pour sortir, s'amuser et jouir des plaisirs de la vie -dans une moindre mesure cela dit ! La question était alors : Comment Milo le considérait-il vraiment ? Pourquoi n'avait-il pas eu suffisamment confiance en lui pour lui révéler cette facette de sa personnalité ? Cette interrogation le hantait. A chaque instant, à chaque minute. Se connaissaient-ils vraiment ? Était-ce de l'amitié entre eux ?
Ses pas résonnèrent dans le temple du sixième gardien. Son regard hésitant parcourut les hautes colonnes et son attention fut portée sur les immenses portes qui scellaient l'entrée des jardins de Twin Sals, l'antre de paix de son voisin de la Vierge. Il aurait bien aimé lui parler. Près de lui, son esprit se sentait tranquillisé et apaisé. Shaka avait cette étrange capacité sur lui. Combien de fois Milo l'avait-il interrogé sur son lien avec cette réincarnation bouddhique ? Sur cet homme à l'allure androgyne qui se prétendait à la hauteur des dieux ! ?
Cet aspect 'divin' de la personnalité de l'Indien échappait totalement au Grec de la huitième maison et à beaucoup d'autres, en fait. Difficile d'appréhender cette notion mystique lorsque l'on ignorait qui était réellement la Vierge. Ce qu'il représentait dans sa communauté, pour ses fidèles. Lui avait eu la chance d'être introduit par le blond dans son monde, de faire face à son autre Lui et s'en félicitait.
Ses deux amis ne s'étaient jamais entendus, se regardant de biais, ou plutôt Milo le regardait de biais et Shaka l'ignorait superbement. A peine quelques mots de politesse échangés... Ils se toléraient mutuellement, conscients de la charge sacrée qui reposait sur leurs épaules. Athéna les avait choisis et ils se pliaient à sa volonté. Un point, c'est tout !
Aïolia se passa les mains dans les cheveux, écartant les mèches châtain clair qui chatouillaient son front. Il hésita un instant à signaler sa présence par une montée de cosmos. Voulait-il vraiment parler avec le moine ? Voulait-il vraiment lui confier ses états d'âmes ? Il n'en savait rien. Il ignorait lui-même comment il abordait les dernières nouvelles, alors les énoncer à l'oral...
S'interrogeant sur la conduite à tenir, Aïolia se décida finalement à continuer sa route et à affronter Milo plusieurs centaines de marches plus haut. Ainsi, il ne vit pas Shaka, dans son armure d'or, l'observer depuis l'ouverture des portes lourdement ouvragées qu'il venait d'ouvrir en sentant la présence de son voisin dans sa maison. Il ne vit pas l'attention qu'il lui témoigna à cet instant, pas plus que le pli soucieux qui naquit entre les deux sourcils blonds alors que la haute et puissante silhouette du Lion disparaissait entre deux colonnes dans la luminosité du jour.
Aïolia gravissait les marches ancestrales d'un pas lourd, semblable à celui d'un condamné à mort. Les jeunes rayons de l'astre solaire s'étalaient sur ses larges épaules recouvertes de son plastron en cuir, lui distillant une douce chaleur réconfortante. Son ombre s'étalait mollement sur le marbre blanc en direction du temple de son... meilleur ami. Pouvait-il encore le qualifier ainsi ? Son Ami...
Cela faisait à présent dix bonnes minutes que le Lion arpentait le hall du huitième temple, son cosmos étouffé au maximum. Comment expliquer sa présence ici à un Milo qui ne manquerait pas de l'interroger ? Et puis, il essayait de canaliser son humeur aussi... surtout. Il se mordillait la lèvre inférieure, les bras tantôt croisés sur sa poitrine recouverte de sa cuirasse de cuir, tantôt brassant les airs dans une vaine tentative de se donner du courage. Son regard pers se posa rapidement sur la lourde porte en chêne qui donnait sur l'entrée des appartements du Scorpion et avant qu'il ne cherche à comprendre quoi que ce soit, il pénétra dans ce lieu qu'il voyait différemment à présent.
Le silence régnait en maître. Pas âme qui vive à l'horizon. C'était toujours la même chose, tous les matins : Milo dormait. Un léger sourire se dessina sur le visage déconfit du Lion. Tout n'était pas si différent après tout. Soufflant un bon coup pour chasser le stress et l'angoisse qui lui nouaient l'estomac, il passa le salon, ramassant au passage un plaid tombé du canapé, pour se diriger vers la cuisine. Selon une habitude bien ancrée, il prépara le café et entreprit de dresser la table pour le petit déjeuner mais il se figea devant un mug bleu clair.
Ses doigts serrèrent violemment la céramique, tandis qu'une ombre de souffrance parcourait son visage. Ce mug... dans lequel Milo prenait toujours son café noir sans sucre le matin... Il le revoyait à présent dans les mains d'un autre. Celles de Camus, assis sur la chaise de droite, le dos appuyé contre le mur - comme Milo le faisait tous les matins. Il revoyait le visage impassible du Français qui posait ses yeux froids sur lui, le regardant comme s'il n'avait rien à faire là, lui qui tous les jours venait réveiller son meilleur ami.
Tout en reprenant ses gestes mécaniques, il serra les dents. Comment n'avait-il pas compris ? Qu'il était con ! Vraiment ! Et Milo, qui dormait à côté, innocent et bienheureux, se vautrait dans son grand lit et ses mensonges.
Après de longues inspirations, il se convainquit finalement de ne pas l'agresser de front. Il devait lui faire confiance, lui laisser le bénéfice du doute ; celui-ci allait sûrement lui parler !
Allez Aïo, tu peux le faire ! Tu entres et tu fais comme d'habitude ! Milo ne sait pas que tu sais. Il inspira et expira profondément. C'est parti !
Le battant en bois fut poussé très lentement, se mouvant sur ses gonds dans un silence religieux. Le soleil pénétrait la chambre par la petite fenêtre entrouverte qui donnait sur le côté est du temple, une brise malheureusement pas rafraîchissante faisait voltiger les voilages blancs. Un souffle profond et régulier atteignit ses oreilles.
Le visage de Milo ne lui était pas visible, abrité derrière une impressionnante cascade de boucles bleu roi. Ses bras disparaissaient sous un oreiller dans lequel il avait plongé le nez. Le drap blanc qui avait dû le recouvrir cette nuit gisait au sol, laissant paraître aux yeux de n'importe quel intrus -lui en l'occurrence- le corps nu et alangui du huitième gardien : un dos large martelé de diverses cicatrices, une taille solide accentuant les courbes d'un fessier rebondi et des jambes hâlées et puissantes. Sa peau luisait d'une légère couche de sueur qui donnait à cet homme une sensualité déconcertante.
Cependant, il ne faisait aucun doute que personne ne se risquerait à pénétrer l'antre de cet homme dangereux, de même qu'il était certain que si un quelconque inconnu ou personne non désirée s'aventurait en ce lieu, il aurait eu le droit à un accueil fracassant de la part du Scorpion. Tout chevalier même profondément endormi restait en veille. Nul doute alors que Milo sache que Aïolia, même cosmos en berne, venait d'entrer dans la pièce.
Ce dernier fit un pas en sa direction, les yeux rivés sur cet homme qu'il pensait connaître et qui en fait lui était étranger. Il se redressa légèrement, inspirant lentement pour ne pas réveiller son... ami ?
« Je dors pas Aïo ! », brisa la voix étouffée du supposé endormi.
Le Lion se figea sur place, le pied droit à peine posé sur le sol de marbre. Il savait qu'il était là ? Depuis combien de temps ? Il tenta de calmer les battements de son cœur effréné et répliqua le plus naturellement qu'il put :
« Tu m'as eu.
— Tu essayais d'être discret ? »
Est-ce ta façon de me dire que Camus était plus fort que moi à ce jeu-là, Milo ?... Non arrête, Aïolia ! Tu te montes la tête tout seul !
« Si je suis si nul, tu devrais être levé alors ! »
Le bruissement des draps attira son attention et les yeux moqueurs de l'arachnide rencontrèrent les siens.
« Je te préfère comme réveil, lui déclara-t-il un sourire éblouissant aux lèvres.
— Ravi de l'entendre. Allez debout ! », ordonna-t-il avec le plus de légèreté possible en lançant le drap échoué à terre sur Milo.
Le Grec se rencogna dans son oreiller en soupirant d'aise. Il était bien ce matin. Il se découvrit un peu, ses jambes se battant avec le tissu qui le recouvrait à nouveau. Il était conscient que sa nudité pouvait choquer son pudique collègue mais cela l'amusait de le provoquer ainsi. Milo ricana sourdement à cette idée. C'était tous les jours le même scénario. Aïolia ne changerait jamais. Et c'était pour ça qu'il l'appréciait autant.
« Il est quelle heure ? »
Le châtain ne répondit pas, se dirigeant vers la fenêtre de la chambre pour l'ouvrir en grand et ainsi aérer la pièce et donner un peu d'air à son esprit dévasté. Fermant les yeux, Aïolia tentait de reprendre contenance. Il ne parvenait même pas à discuter normalement avec lui, à le regarder en face. A peine avait-il croisé son regard que le mot "Menteur" avait résonné en lui. Il voulait entendre Milo lui dire : « Aïo, faut que je te parle. Je sais pas comment tu vas le prendre mais je dois t'avouer quelque chose d'important ». Et il serait tout disposé à l'entendre et il comprendrait et il l'accepterait et tout serait effacé, parce que Milo lui aurait fait confiance. Pourtant, il avait beau attendre, rien ne venait.
Il ouvrit les yeux et ses orbes félins se perdirent sur le terrain aride et lumineux qui s'étendait devant lui. La vue était... médiocre. Devant lui ne s'étendait qu'une piste poussiéreuse entourée de hautes falaises, où pas un seul brin d'herbe ne poussait. Le soleil baignait toute la journée le temple du Scorpion, pas un mur de ce haut monument n'échappait aux rayons ardents de l'astre diurne. Il n'y avait aucun réconfort à regarder par la fenêtre, pourtant combien de fois avait-il vu le Grec assis sur le rebord de cette même fenêtre, le poing replié sous son menton etle regard perdu dans le vide ? Se souvenant de cette image, il tourna la tête sur la gauche pour ne rencontrer qu'un mur de pierre de plusieurs mètres de hauteur. Un instant, il avait cru qu'il aurait vu le temple du Verseau ! N'importe quoi ! A cette idée, la colère s'empara à nouveau de lui. Toujours ce mensonge ! Cette distance insidieuse entre eux qui lui crevait le cœur !
Le silence régnait dans la chambre à l'atmosphère lourdement chargée en moiteur et il se retourna pour observer Milo qui n'avait pas esquissé le moindre mouvement, lui tournant le dos, le drap masquant à peine son fessier. Ses épaules se soulevaient lentement vers le haut au rythme paisible de sa respiration tranquille.
Aïolia soupira, s'approcha de lui et s'assit sur le rebord du lit non sans l'avoir recouvert un peu plus, en un geste tendre ne trahissant pas ses pensées torturées.
« Je ne risque pas de m'enrhumer, tu sais ? »
Il sursauta discrètement puis se reprit :
« Je n'ai pas envie de t'entendre te plaindre toute la journée !
— Comme si ça te dérangeait ! »
Il ne put retenir un sourire attendri.
Milo parle moi. Si je suis réellement ton ami, parle-moi !
« Aïo ?
— Hmm ? »
Quoi Milo ?
Ledit Milo se retourna doucement, sa tête sur sa main gauche, son coude enfoncé dans le matelas. Ses prunelles turquoise happèrent celles émeraude et le temps se figea. Rien n'existait plus que ce moment de complicité, cet instant où tous les deux n'avaient pas besoin de mots pour s'exprimer, où ils se comprenaient... - enfin Aïolia l'avait-il toujours cru jusqu'alors.
« Tu crois que... »
Le visage du Scorpion se durcit tout à coup, ses sourcils se froncèrent et il ne finit pas sa phrase. Aïolia avait une sale tête. Ses traits étaient tirés, ses paupières quelque peu gonflées et des cernes violacés se devinaient malgré sa peau bronzée. Il porta toute son attention sur lui, repoussant la discussion qu'il allait entamer. Quelle était cette lueur de détresse qu'il pouvait lire dans les orbes couleur de jade de son ami ? Aïolia n'agissait pas comme d'habitude. Il n'allait pas bien. Vraiment pas.
Cela avait-il un lien avec son absence d'hier soir ? Il l'avait attendu un long moment. Il lui avait semblé avoir compris qu'il reviendrait. Ils auraient pu se balader en ville, boire un verre avant de rentrer. Peut-être même auraient-ils discuté cette nuit comme il leur arrivait souvent de le faire ? Peut-être lui aurait-il parlé de son secret ? Probablement. Mais Aïolia n'était pas revenu. Lorsqu'il avait traversé son temple dans la soirée, son cosmos n'avait pas été là, non plus.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
— Hein ? Mais rien. Rien, je t'assure, Milo. Tu voulais me dire quelque chose, qu'est-ce que... ?
— Non, j'insiste ! J'ai posé la question en premier. Quelque chose te préoccupe ? Ça a un rapport avec hier soir ?
— Comment ça, hier soir ? Je... Je ne vois pas ce que tu veux dire ! », balbutia-t-il en reportant son attention sur la table de nuit du Grec : un livre de poche ouvert reposait à l'envers près d'un réveil qui égrainait les secondes, le tic tac incessant répondant au silence.
Le lit remua quelque peu. Aïolia fut saisi d'un long frisson lorsque la main de Milo frôla sa joue pour en écarter quelques mèches.
« Qu'est-ce qui ne va pas, Aïo ? Tu sais que tu peux tout me dire, hein ? »
Ses yeux s'écarquillèrent de surprise lorsqu'ils plongèrent dans l'océan troublé qui s'était rapproché dangereusement de son visage. Beaucoup trop près. Il bloqua sa respiration et ne put réprimer un geste de recul lorsque la large main de Milo glissa dans sa chevelure et se posa sur sa nuque pour le forcer à lui faire face. C'était trop pour lui, cette proximité, cette fausse amitié, cette mascarade, cette tromperie !
« Tu sais que tu peux tout me dire, hein ? » Et toi, Milo ? Tu me dis tout, TOI ?
Son cœur s'emballa comme jamais, tambourinant dans sa poitrine. Il ne savait plus ce qu'il voulait : fuir le plus loin possible, s'éloigner de celui qui le faisait souffrir ou bien rechercher sa présence, fermer les yeux et se perdre dans ses bras pour oublier.
Et ces prunelles vives bien qu'encore ensommeillées qui l'hypnotisaient et ce visage inquiet noyé dans la jungle de ses cheveux embrouillés... Comme s'il se souciait réellement de lui, alors qu'il lui mentait !
« Aïo ?
— Je... je vais dans la cuisine, lâcha le Lion. Dépêche-toi, sinon on va être en retard. »
Et sans plus d'explication, il abandonna le Scorpion penaud dans son lit, disparaissant dans la cuisine pour se reprendre. Le bruit caractéristique de la douche résonna à ses oreilles et le Lion soupira profondément, la tête entre ses mains, ses doigts crochetés à sa nuque.
S'il vous plait Athéna, donnez-moi la force de faire face.
Dans un silence gêné, les deux amis descendirent les marches de marbre que les rayons incandescents de ce début de matinée rendaient éblouissants de clarté. Milo jeta une œillade timide à son ami au comportement plus qu'étrange aujourd'hui. Ils n'avaient pas échangé un seul mot pendant qu'ils prenaient leur petit-déjeuner. Juste quelques regards insistants et lourds de sens sur sa personne mais qu'il ne put interpréter, bien que ce soit surtout leur fuite qui l'éclairèrent sur le malaise du Lion et sur sa difficulté à entrer en contact avec lui. Depuis quand Aïolia lui cachait-il des choses ? Il pouvait avoir ses secrets, bien sûr. Ils ne s'étaient pas jurés fidélité et amitié indéfectibles au point de ne pas se garder un petit jardin secret mais... Mais lorsqu'un souci ou un problème quelconque les troublait, ils savaient trouver en l'autre une oreille attentive et une épaule solide sur laquelle s'épancher. Et là, son sixième sens lui hurlait que son ami allait mal et qu'il avait besoin de lui parler sans pour autant trouver une façon de le faire.
D'un geste impatient, Milo attrapa le biceps du Lion et l'obligea à lui faire face :
« Aïo, tu ne veux pas me dire ce qui ne va pas ?
— Mais il n'y a rien... A moins que ce ne soit toi qui veuilles me dire quelque chose, Milo ?
— Ne me prend pas pour un con ! Je vois bien que tu n'es pas comme d'habitude. Tu n'es pas dans ton assiette. Tu me le dirais si ça n'allait pas, hein ? »
Un sourire en coin rapidement décoché fut la seule réponse que Milo obtint. Ce mutisme ne le rassura pas davantage. Le châtain report ensuite son regard droit devant lui, sur l'arène réservée aux golds.
« Oh et puis, t'es grand, tu fais comme tu veux ! », grogna-t-il, découragé.
A l'abri dans l'ombre des hauts gradins de pierre, Mù et Shaka discutaient tranquillement, assis en face de l'imposant Aldébaran qui souriait et semblait prendre plaisir à converser avec les deux hommes les plus spirituels que Milo connaisse. Non, il ne devait pas juger les autres de par leurs comportements. Il savait que cela pouvait être néfaste et les faire souffrir -le visage fermé d'un certain Français au regard insondable et d'un bleu à la profondeur désarmante lui revint en mémoire, lorsque celui-ci subissait les quolibets mesquins de certains de ses compagnons d'armes pour ne pas les citer. Camus n'avait jamais exprimé la moindre plainte à ce sujet, affichant un faciès neutre. Pourtant, Milo avait su lire à de rares reprises dans les orbes aimés une pointe de douleur sourde qui témoignait que le maître des glaces n'était pas si insensible qu'il n'y laissait paraître.
Son attention se reporta sur l'Atlante, qu'il appréciait de plus en plus et à qui il s'était ouvert. Son intervention auprès de Hyôga n'était certainement pas étrangère à ce fait -soyons franc. Celui-ci détourna la tête, les observa de ses grands yeux mauves et leur adressa un doux sourire pour les accueillir. Milo lui répondit mais perdit un peu son entrain lorsqu'il croisa le 'regard' de la Vierge. De son air hautain au possible, ce dernier semblait ne prêter attention qu'au Lion qui déjà l'avait quitté pour se porter à ses côtés. Le Scorpion serra un peu les dents en constatant que le châtain préférait le rejoindre plutôt que de rester près de lui. Et pourquoi, pourquoi Aïolia aimait-il à ce point être auprès de sa sainteté Bouddha ? Il ne le comprendrait jamais. Et qu'est-ce qu'il avait ce matin ?
« Salut Milo !, lança le colosse du second temple en le gratifiant d'une claque sèche entre les deux omoplates. Comment vas-tu ? Je pense que tu dois être soulagé de savoir le jeune Hyôga hors de tout danger maintenant que tu as attrapé son agresseur. »
Milo allait répondre lorsqu'il fut coupé par la voix réprobatrice d'un certain blond :
« Certes, mais il y avait d'autres façons de les faire parler qu'en les terrassant comme de vulgaires insectes ! Ce sont des chevaliers d'Athéna tout de même.
— Et c'est toi qui me dis ça, Shaka de la Vierge ! T'es sûrement pire que moi dans le genre sadique !
— User de ses pouvoirs pour une vengeance personnelle n'est pas digne de ton rang, Milo du Scorpion. Tu te dois de faire...
— Je ne suis pas un de tes fidèles serviteurs. Alors arrête de me parler comme si j'étais un ignorant ! Je pense et j'agis comme je l'entends. Tu n'as aucunement le droit de me juger, gronda Milo qui sentait sa vieille amie la colère reprendre ses droits dès lors que son confrère lui adressait la parole.
— Je...
— Bon je crois qu'on a tous compris que vos méthodes différaient. Le principal étant que le problème ait été résolu et qu'une punition adaptée ait été trouvée.
— Oui, Mù tu as raison. Bon », se racla la gorge le Taureau pour détendre un peu l'atmosphère et changer de sujet, « les discussions matinales, c'est bien mais ça ne fait pas tout ! Qui commence ? »
Le silence s'installa autour des cinq gardes dorés. Ils n'étaient pas ce qu'ils pouvaient appeler en grande osmose. Certes, ils s'accordaient tous ensemble pour ce qui était de leur rôle propre dans la protection de la Déesse, leurs objectifs étaient semblables, même si les points de vue divergeaient d'une maison à l'autre. Certes des amitiés fortes unissaient certains d'entre eux et ne faisaient que renforcer leur unité mais une inimitié tout aussi appuyée et une méconnaissance mutuelle venaient parfois enrayer l'engrenage délicat de leur collaboration. Difficile d'effacer, en l'espace d'une année, les rancœurs passées, les oppositions farouches qui avaient pu survenir jadis et le fossé qui s'était installé entre eux.
Les bras férocement croisés sur sa poitrine musculeuse, le Brésilien posa son regard chocolat plein de compassion sur ses camarades.
Milo, les mâchoires serrées, faisait osciller son regard mauvais entre son ennemi juré de la Vierge qui gardait le front haut et l'ignorait superbement, et leur ami commun, Aïolia, qui étrangement n'avait pas tenté de s'interposer entre eux deux pour calmer le jeu. Au contraire, celui-ci, passif, semblait attendre quelque chose et fixait le sol rouge à ses pieds avec une attention toute particulière. Son corps tendu à l'extrême, ses mains agrippant la pierre brute du gradin attestaient que le Lion ne se sentait pas à l'aise et paraissait même à la limite de l'implosion. Enfin, après avoir discrètement échangé un rapide regard avec son voisin de temple dont l'attitude sereine contrastait avec celle deux de leurs collègues, le Taureau décida d'en extirper un du lot et de l'envoyer au centre de l'arène avec lui pour débuter l'entraînement.
« Allez Aïolia, tu viens avec moi !, imposa-t-il de sa voix puissante. Ça fait longtemps que je ne t'ai pas fait mordre la poussière ! »
Celui-ci releva la tête vivement, comme surpris d'être ainsi interpelé par le Brésilien.
« Milo, t'es d'accord pour qu'on échange pour une fois ?
— Oui, oui. Pas de souci.
— Pas besoin de son accord. Je peux encore décider tout seul, non ?
— Sauf si tu ne veux pas, bien sûr, Aïolia ! »
Le Grec se tut et, devant le visage avenant et pas du tout interloqué du massif Taureau, il ne put que réaliser sa méprise quant aux mots prononcés. Aldé ne pensait pas à mal. C'est lui qui psychotait tout seul. Il devait se ressaisir, ses problèmes personnels ne devaient pas entrer en ligne de compte, ni le détourner de sa mission.
« C'est toujours un plaisir de s'entraîner avec toi, voyons ! Tu le sais ! », lui répondit le châtain en regardant de biais Milo qui venait de s'asseoir auprès de Mù et qui lui adressait un sourire amusé.
Sourire qu'il tenta de rendre mais sans grande conviction toutefois. Depuis leur simili discussion dans la chambre du huitième temple, il n'arrivait plus à rester impassible ni à être lui-même. Il s'en apercevait et se fustigeait de sa propre bêtise. Cependant dès qu'il posait les yeux sur lui, c'était plus fort que lui, une petite voix lui murmurait : Milo ne t'a rien dit. Une fois de plus. Il était avec Camus et tu n'as rien vu. Et alors, une envie de hurler s'emparait de lui, de son cœur. Pour lui hurler sa colère, sa déception. Pour lui hurler son indignation aussi.
Une claque virulente sur la joue le tira de ses ruminations intérieures. Son visage perdit de sa dureté lorsqu'il fit face aux traits bonhommes et épais du Brésilien.
« On y va ?
— Tu vas morfler, Aldé !
— Je voudrais bien voir ça ! »
Mù se décala un peu sur sa gauche, invitant implicitement Milo à le rejoindre. Celui-ci ne semblait pas dans son assiette. Son attention portée sur son ami étrangement silencieux semblait être la clé de cette énigme. Aïolia non plus n'avait pas l'air bien. Sa mine renfrognée et l'aura qu'il dégageait, bien qu'il se garde d'en faire étalage, étaient autant de signaux d'alarme retentissants qui n'annonçaient rien de bon. Le pli soucieux des lèvres de Shaka et le fait que ce dernier se tourna un peu plus vers le cinquième gardien attestaient que son analyse était juste et partagée.
Un rapide coup d'œil vers Aldébaran et il comprit que celui-ci, détestant les conflits internes, allait intervenir. Il n'en avait pas l'air comme ça, caché derrière sa carrure monstrueuse et son aura puissante, mais le Taureau était un homme sensible qui cherchait toujours une solution qui n'utiliserait pas les poings. Il savait être d'une écoute attentive, était disponible et avenant, et s'attirait la sympathie de tous : chevaliers d'or bien évidemment mais également les apprentis, les gardes et chevaliers déjà en faction. Mais si la situation s'avérait nécessaire il savait faire usage de sa force et faire retomber les tensions. Aldébaran était un allié de choix et un ami sincère sur qui le Bélier avait toujours pu compter même durant ses longues années d'exil à Jamir.
Nul doute que le géant saurait réagir de manière adéquate, c'était pourquoi Mù n'avait rien dit. Il les connaissait tous mieux que lui, après tout.
Milo resta un moment à observer les deux combattants sur la piste de sable rouge de l'arène.
Aldébaran se tenait droit, son dos musculeux n'était qu'une barrière infranchissable qui s'offrait à sa vue. Ses jambes puissantes le soutenaient, plantant le géant dans le sol et le rendant inébranlable. Le Taureau était une force brute, et s'entraîner avec lui était un réel plaisir. Robustesse, souplesse aussi, rapidité malgré sa corpulence... Des adjectifs qu'on ne pouvait lui attribuer d'office lorsque ses deux mètres et ses cent kilos vous faisaient face et pourtant, il était surprenant. Milo l'appréciait, en plus il était bon vivant et très pédagogue. Un peu trop gentil peut-être et tellement impressionnable devant une femme. Milo sourit largement mentalement.
Aïolia semblait se défouler. Ses poings frappaient fort et net sur les muscles saillants du Taureau. Son regard d'un vert profond s'avérait être d'une dureté rarissime pour le Grec. Son visage fermé, ses sourcils froncés, cette rage rentrée dans ses coups, ses muscles bandés... Quelque chose n'allait pas chez le cinquième gardien du Zodiaque. C'était plus que flagrant.
Milo n'aimait pas quand il était comme cela. Aïolia ne perdait jamais le contrôle de lui-même, jamais. Il était toujours ce chevalier fier et puissant que tous respectaient et que les plus jeunes prenaient pour modèle. Cependant, sa tranquillité et sa force naturelle avaient déserté. Il était affecté ; son attitude générale en montrait plus que ce qu'il voulait sûrement laisser paraître. Il fallait qu'il sache ce qu'il cachait. Il lui parlerait. Tout à l'heure. Qu'il le veuille ou non.
Sans lâcher du regard les deux combattants, Milo se racla la gorge pour attirer l'attention de Mù qui discutait avec Shaka de leurs collègues combattant à pleine puissance. Les deux hommes s'entendaient bien - allez savoir pourquoi ! Avant, être seul près d'eux, l'aurait au plus haut point irrité et mis mal à l'aise mais plus maintenant. Il s'entendait bien avec Mù. Shaka c'était autre chose ! Il resterait un mystère pour lui.
L'Atlante dut sentir son trouble car il se tourna vers lui et ils échangèrent quelques mots, parlant de tout et de rien. Cela lui faisait du bien. La tension commençait enfin à redescendre quelque peu. Et dire qu'il pensait que la journée serait bonne.
Les souffles courts d'Aldébaran, les ahanements d'Aïolia, le choc des coups réciproques, heurtant cuirasses de protection et peaux luisantes sous l'effort et la lourdeur de l'été, frappaient ses oreilles. L'entraînement était musclé. Aldé venait d'esquiver un coup de coude vicieux qui fit grimacer le Grec, imaginant ce que la douleur issue de cette attaque pouvait provoquer.
Hypnotisé par le combat à cosmos ouvert, son esprit ne pouvait cependant pas se détacher des résolutions prises plus tôt dans la matinée. Les coudes sur les genoux et ses mains se joignant l'une l'autre, Milo se lança :
« Mù ?
— Oui ? »
Il sentit sur lui le regard améthyste de Mù, qui l'observait avec attention, silencieux, dans l'attente de plus.
« Je... Je lui ai parlé. A Hyôga... pour ce que tu sais », lâcha Milo peu sûr de lui.
L'Atlante se tourna franchement vers lui et Milo le regarda muettement. Les petites mèches parmes sur son front voltigeaient doucement sous l'effet de la brise matinale, révélant ses points de vie, si perturbants. Le Bélier était serein comme toujours. Rien ne transparaissait sur son visage lisse, à la douceur apaisante. Il n'avait nullement l'air surpris ou bien, dans ce cas, il le cachait très bien. Encore un autre Saint passé maître dans l'art de masquer ses émotions. Mais contrairement à son Français, une grande humanité se dégageait de l'Atlante. Ironique, n'est-ce pas ?
« C'est bien Milo. Je pense que tu as eu raison. Et ? »
Ses orbes turquoise étaient repartis scruter son ami qui s'échinait sous l'effort à quelques mètres de là. Une lueur de tendresse y brillait tandis qu'il était absorbé par le Lion qui s'acharnait sur le Taureau. Aïolia eut un large sourire pour son opposant, redonnant cet air serein propre à son ami, ce qui le rassura. C'était avec lui qu'il aurait dû avoir cette discussion, en premier lieu. Il le savait et regrettait que ce ne soit pas le cas.
« Et... Je crois qu'il m'a entendu. »
A suivre...
Explication de texte de la n'auteur :
Un mot sur les yeux de Hyôga. MuSaga m'a fait remarquée son trouble quant aux yeux bleus de Hyôga, croyant que celui masqué était blanc. De un, c'est plus joli^^ des yeux couleur ciel de Sibérie que vairon (blanc et bleu). De deux, ... Y'a pas de deux. Non. En fait, à mon sens, Hyôga n'a pas perdu l'usage de son œil : il a mal, il a une baisse certaine de l'acuité visuelle, une gêne même d'où le bandage, mais un œil ne perd sa couleur que lorsqu'il est mort. Ce qui n'est pas le cas dans Rèd. A savoir qu'après une intervention chir, un œil crevé peut être partiellement 'guéri', tout dépend de la zone atteinte.
Un autre mot sur les comas de Hyôga et de Shina, suite aux interrogations d'Alaiya. Je le précise ici, car je ne sais pas si je serai amenée à le faire par la suite, ne souhaitant pas m'étendre trop sur le côté médical. Premièrement, ils ne sont pas aux mêmes stades. Celui de Hyôga est plus profond donc ce dernier ne réagit pas aux stimuli externes - cosmos notamment -, contrairement à Shina qui est plongée mystérieusement dans le sien ( par l'opération du Saint Esprit ou... chut ! ) mais elle, elle n'a pas de visites ! Sauf Borée, Artis, et on a pu voir le résultat. A noter qu'Aïolia ne pénètre jamais sa chambre, se contentant de rester à la porte. Femme chevalier, masque ect... Ça ne se fait pas ! On est un noble chevalier d'or ou on ne l'est pas^^.
Ensuite, non, leurs rêves ne se reflètent pas sur les appareils de surveillance de nos deux chevaliers (tension artérielle, pouls, rythme respiratoire…), pas de modification, donc. Il peut y avoir une activité cérébrale visible au niveau de l'électro-encéphalogramme ; les rêves se voient, confère les propos du médecin chapitre IV ; mais cet un examen ponctuel d'évaluation. Suis-je claire ? Mouais, pas sûre. En gros, à part les cosmos déployés de nos deux endormis, rien n'indique qu'ils vivent leurs rêves. C'est mieux ?
D'autres questions ? Des points à éclaircir ? N'hésitez pas ! Si les réponses ne sont pas susceptibles d'apparaître dans l'histoire, j'y répondrai ici pour que tout le monde soit ok.
Voili, M'sieurs, 'dames... et mam'selles ! * Niacy tire sa révérence.* Merci de m'avoir lue.
