Appartement
10 juin 2038
Non, Connor n'avait jamais blêmi face à quelqu'un d'insultant.
Mais il avait d'autres faiblesses, et Gavin se souvenait du jour où il avait découvert ses TOC, se rappelant sans peine comment Connor était devenu livide un soir où, après avoir posé sa veste sur une chaise, il avait cru avoir perdu cette vieille pièce.
Elle était tout simplement tombée de la poche pour aller rouler sur le tapis gris qu'il avait à l'époque, discrète à cause de cet effet ton sur ton. Quand Gavin lui avait tendu ce porte-bonheur, Connor avait poussé un soupir de soulagement, obligé de s'asseoir tant ses jambes flageolaient.
Gavin lui avait demandé ce que cette pièce représentait, mais Connor n'avait pas voulu lui répondre. Il avait gardé cette névrose pour lui, cachant cette honte qui le rongeait. L'idée que son ami puisse le juger était insupportable.
En fait, Connor n'avait parlé de ses troubles que trois ans auparavant. Soit au bout de quatre ans de relation.
Il avait trouvé le courage d'en parler pendant une période où tout allait bien et que ses rituels avaient moins d'emprise sur lui, une période où Gavin venait d'être nommé détective et où ils venaient d'emménager ensemble. Quand bien même : le fait d'arriver à en parler était une preuve de confiance inestimable.
Bien sûr, Gavin s'était douté de quelque chose, remarquant ce besoin que tout soit classé par ordre alphabétique ou par ordre de grandeur, que les couverts devaient restés empilés au lieu de former un fracas au fond des tiroirs, que la serviette dans la salle de bain soit pliée d'une certaine façon…
Mais Connor avait partagé plus, ce qui ne pouvait être visible, comme les peurs irraisonnées qui le saisissaient par moment. Ces pensées parasites qui germaient parfois, que ce soit au milieu de la nuit ou en pleine journée. Parmi ces absurdités, il y avait la crainte d'accomplir quelque chose de mal, de commettre l'irréparable.
Connor savait que c'était idiot, mais ces pensées s'insinuaient dans son esprit et le hantaient pendant quelques heures, quelques jours. Et quand l'angoisse était trop forte, il avait besoin de faire tourner cette pièce, il avait besoin de ranger, de se focaliser entièrement sur un travail précis et d'oublier ses démons.
Exposer tous ces mécanismes lui avait demandé beaucoup d'efforts, mais ils avaient été récompensés : au lieu de se moquer, au lieu de nier qu'un esprit puisse fonctionner de cette façon, Gavin l'avait serré dans ses bras.
Ils s'étaient soutenus durant toutes ces années, alors qu'est-ce qu'il s'était passé ? Comment en étaient-ils arrivés à oublier de s'aimer après tant de secrets partagés ?
Était-ce vraiment leur fin ? N'arrivaient-ils plus à se soutenir ? Est-ce que leurs forces s'étaient amoindries ?
Et l'accident prouvait qu'ils étaient négligents, que les vœux de chérir et de protéger s'étaient racornis à cause du quotidien monotone, perdant de leur valeur.
Gavin tendit les doigts devant lui et observa l'alliance : cette preuve d'amour contredisait tous ses doutes. Connor n'avait pas renoncé, il avait juste attendu, comme à son habitude, le moment parfait, trimballant sa demande dans son sac et dans son esprit toujours si actif.
Quel abruti…
Quels abrutis.
Gavin saisit son téléphone et observa ses messages : aucune confirmation de lecture, bien sûr, mais il en était certain : le moment où son dernier message serait suivi d'un « vu à telle heure », le nœud qui s'était formé derrière son cœur disparaîtrait.
Depuis qu'il était rentré, Freddy était resté caché sous le lit, dans la chambre, n'osant pas encore explorer son nouveau foyer. La transition entre une cage et un appartement devait être surprenante, avant d'être réconfortante. Gavin connaissait la nature farouche des chats, et il lui laissait le temps de s'habituer à cette nouvelle vie : même dissimulée, sa présence annulait le sentiment de solitude.
Allongé sur le canapé, épuisé par son tour en ville, Gavin soupira : sept ans auparavant, il n'aurait jamais été aussi patient dans cette situation d'attente. Là, il se réconfortait en continuant à envoyer des messages à l'homme qu'il aimait, persuadé que cette infirmière ne lui avait pas menti : Connor était sauvé.
« Pour ton retour, je ferai une apple pie. »
Connor comprendrait sans peine ce que ce dessert voulait dire, et il se mettrait à rire comme Gavin le faisait à ce moment-là.
Car c'était pour eux un souvenir précieux, absolument précieux.
