Chapitre 11 - Répétition

Malgré ses beaux principes et l'envie intacte d'aider son ancien rival, Harry n'avait pas réussi à reparaître devant Draco Malfoy. Il avait pourtant tourné et retourné les choses dans sa tête pour parvenir à trouver la bonne formulation pour repousser au mieux les avances du blond sans le blesser. Mais rien n'y faisait. Certains jours, lorsqu'il s'autorisait à y penser avec un peu plus de franchise, il n'était pas totalement sûr de vouloir clarifier ce point-là, le maelstrom de sentiments, de sensations confuses que cela avait provoqué chez lui était bien plus ambivalent qu'il ne saurait le reconnaître devant ses amis.

C'était une scène qu'il avait revu mille fois dans sa tête et cela restait totalement surréaliste pour lui : Draco Malfoy, ennemi juré et acharné de toute sa jeunesse, posant ses lèvres sur les siennes, par Merlin, ce n'était pas chose facilement assimilable ! Il avait vu une vraie fragilité derrière le masque d'aristocrate qu'il se composait en permanence et ça ne faisait pas de ce « contact » quelque chose d'anodin. Le désir de Draco, il l'avait senti bien avant. Il ne s'en était pas offusqué du reste et s'il devait être honnête, il s'était senti plutôt flatté.

Il ne voulait pas le reconnaître, mais le baiser, si chaste et à sens unique fut-il, avait eu quelque chose de grisant, d'envoûtant, de sauvage... Et l'emprise magnétique de Draco, Harry n'en voulait pas. Il avait encore un bon instinct de survie, il s'était frotté à suffisamment de dangers comme ça... même s'il avait toujours eu le goût de l'interdit...

Alors à ses pensées, il entendit la sonnerie de la porte et fut particulièrement étonné de voir se dresser devant lui, à Square Grimaud, Mongus Aster et Firmin Walter en personne. Il lui vint à l'esprit que quelque chose était arrivé à Malfoy et un vent de panique commença à monter en lui. Ce n'était pas si fréquent après tout de voir deux Aurors de ce calibre se déplacer personnellement de la sorte.

Walter le sentit peut-être car il devança les questions.

- Blaise Zabbini a disparu.

Harry fut tellement déconcerté qu'il mit un moment à intégrer l'information. Mongus Aster reprit :

- Un témoin affirme avoir vu quelqu'un lui lancer un Stupéfix...

Le Sauveur percuta.

- Comme pour Draco...

Le directeur d'Askaban ne souligna pas l'emploi du prénom mais acquiesça et ponctua :

- Cela corrobore le récit fait par M. Malfoy. En revanche, nous n'avons pas d'éléments sur ce deuxième homme. Nous avons besoin de lui, et donc de vous.

- De moi ?

- Allons M. Potter, seul vous avez été en mesure d'établir un lien avec le fils Malfoy. Avec nous, il s'est montré buté, hautain et peu coopératif.

Harry sourit malgré lui aux qualificatifs utilisés par Firmin Walter puis, tout aussitôt rattrapé par l'évidence de l'imminence avec laquelle il allait revoir l'ancien Serpentard, il sentit la panique revenir. Le sortant de ses pensées pour lui rappeler l'urgence de la situation, Walter ajouta :

- Inutile de vous dire que le temps est compté. Si tout ce qu'a raconté Draco Malfoy est exact alors Blaise Zabbini est en danger. Et tout le monde n'a pas la force de résistance physique et mentale d'un aristocrate de sang pur habitué à vivre dans l'ombre du Mal.

Harry se tut, pensant parfaitement ce que disait l'autre homme en face de lui. Et chose surprenante, il sentait du respect envers Draco dans la façon dont Walter avait prononcé ces mots.

- Je vais essayer. Mais vous l'avez dit, il est buté. Très buté... et probablement effrayé...

La dernière phrase lui avait échappé dans un filet de voix, presque comme un constat évident dont il n'avait pas eu réellement conscience avant de le prononcer.

- C'est précisément pour cela qu'il faut quelqu'un en qui il ait confiance pour l'aider à coopérer.

Harry leva la tête, un peu perdu, vers l'imposant directeur qui s'était montré si hostile les premiers temps et si respectueux à présent. Celui-ci lui posa la main sur l'épaule.

- Draco est un Malfoy, fier, froid, peu communicant mais vous savez comme moi, qu'il ne faut pas s'arrêter à ça. Les sorciers qui ont fait ça ne sont pas des Mangemorts, ils se vengent d'actes que ces jeunes sorciers n'ont pas commis et nous ne devons pas permettre que cela se répète.

Le Survivant hocha la tête à nouveau. A sa manière, Draco était un Survivant aussi. Et survivre ne veut pas dire oublier. Il transplana presque aussitôt devant le Manoir Malfoy, non sans prendre le temps d'informer Ron et Hermione par Hibou.

A nouveau, il s'arrêta devant la décadence affichée du jardin de l'imposante Bâtisse. Il s'en voulut d'avoir tant tardé à revenir. Au-delà de la crainte pour Blaise, Harry savait à quel point Malfoy était seul avec sa douleur, ses souvenirs, même s'il s'évertuait à n'en rien montrer. Le « ne m'abandonne pas » tournait à présent en boucle dans sa tête. Comment avait-il pu mettre le malaise de ce baiser au-dessus de ça ? Harry avait souffert aussi, mais il avait toujours eu deux amis indéfectibles à ses côtés. Draco était seul.

Il entra d'un pas sûr, sans attendre que l'elfe de maison lui ouvre, il appela Draco dès le seuil franchi. La maison était toujours plongée dans la pénombre. Des bouteilles vides de Whisky Purfeu jonchaient le sol. Harry ne s'en formalisa pas, il appela à nouveau. Aucune réponse.

- Je suis désolé, Draco ! cria-t-il alors sans bien savoir de quoi il s'excusait.

Une ombre parut enfin dans l'embrasure de la porte. Draco paraissait encore plus émacié que d'ordinaire, silhouette diaphane, teint pâle, cernes profonds.

- Parle moins fort, Potter, je te prie.

Harry prit sur lui pour réunir toute la force en lui pour ne pas paraître horrifié ou attristé devant le Draco qui se présentait à lui. Il savait que même au plus mal, un Malfoy ne souffrait pas la pitié. Il se dirigea vers les fenêtre et tira les rideaux d'un coup sec, une lumière crue entra dans la pièce faisant réagir le maître des lieux comme si le soleil lui brûlait la peau. Il jura.

- C'est ça ton plan pour les prochains mois ? Boire et vivre confiné comme un vampire ?

- Tu n'as aucun droit de me juger !

Piqué au vif, Draco reprenait de son mordant. La phrase avait été lâchée avec mépris, Harry réalisa qu'il y avait peut-être été un peu fort.

- Dégage de chez moi Potter, je n'ai aucune envie de me taper tes leçons de morale, façon Granger !

- Blaise a été enlevé.

Les deux jeunes hommes se tenaient face à face, des éclairs dans les yeux. Draco ne laissa rien paraître.

- Tu entends ce que je te dis ?

- Et après ?

- Blaise était ton ami.

L'ancien Serpentard partit dans un rire glaçant.

- Je n'ai jamais eu d'amis, Potter, c'était le prestige du nom !

Harry lui attrapa le bras, Draco eut un mouvement instinctif de recul mais le brun resserra sa prise.

- Moi, je suis ton ami.

- Tu ne l'as jamais été !

Il y avait de la violence dans les mots de Draco, du mépris et de la haine. La colère rendait ses cheveux électriques, d'ondes magiques contenues malgré lui.

- Alors quoi ? Un potentiel amant de passage ?

La gifle claqua dans le silence du Manoir, si nette et si forte que les deux protagonistes se figèrent. Harry porta la main à sa joue, ébahi. Draco, resta comme paralysé, la tête baissée, les cheveux tombant sur son visage et Harry vit distinctement une larme couler le long de sa joue. Il se sentit glacé. Ramené bien des années en arrière lorsqu'il avait surpris l'ancien Serpentard pleurer dans les toilettes de Poudlard. Sauf que ce n'était pas la peur qui faisait pleurer Draco Malfoy en ce jour, devant son ancien rival.

Un sentiment de trahison ?

- Ne m'insulte pas.

- Draco ...

- Je t'ai demandé de partir.

- Certainement pas.

Sur cette assertion très affirmative, le blond redressa la tête et croisa les émeraudes intenses de Harry. Il lui fut difficile aussi de ne pas voir l'empreinte rouge sur sa joue qui dessinait parfaitement ses doigts et cela radoucit légèrement sa colère.

- J'ai promis de ne pas t'abandonner, tu te souviens.

Draco haussa les épaules.

- Ton côté Gryffondor amoureux des causes perdues !

- Draco...

Merlin, ce que c'était difficile de percer la cuirasse Malfoy.

- Je n'ai pas voulu t'insulter, je voulais te faire réagir. Je déteste te voir dans cet état là, ce n'est pas toi. Ce n'est pas la fouine hautaine et caustique que je connaissais.

- C'est censé être des excuses ?

Malgré lui, Harry sourit légèrement. Draco haussa les yeux au ciel.

- Par Salazar, tu as toujours été un piètre orateur !

Le sourire du brun s'élargit, la pression était retombée, il osa.

- Je pensais ce que je t'ai dit l'autre jour, ce que tu as subi dans cet endroit, tant de jours, avec tant de violence, il faut avoir une sacrée force pour y survivre, pour s'en être échappé, peu importe de quelle manière ça s'est passé. Blaise n'a pas ta force. Ne les laisse pas le briser. Aide-nous à le retrouver.

Les poings de Draco se serrèrent et Harry attendit plein d'espoir ce qu'allait dire le blond. Draco n'avait jamais été très courageux mais il savait que là c'était différent. Pouvait-il trouver la paix tant qu'un de ses agresseurs était toujours en liberté ? Si on en jugeait par l'état de l'ancien Serpentard, à l'évidence, non.

- Je me souviens... il fit une pause pour tenter de parfaitement maîtriser sa voix. Je me souviens qu'il était grand, je veux dire très grand, il restait en retrait quand Grimmer... quand il... enfin, il restait toujours en retrait, assis. Il ne parlait pas, il observait en silence, en buvant des biereaubeurre. Je l'ai supplié de me détacher cent fois... Chaque fois il me regardait fixement et souriait tout en buvant gorgées après gorgées. Avec Grimmer, il parlait toujours à voix basse. Une seule fois, je l'ai eu en face de moi.

Harry n'osait l'interrompre mais il voyait bien le combat intérieur que menait Draco pour mettre des mots sur des instants qu'il devait vouloir à tout prix oublier. La Pensine aurait aidé, mais Draco ne tenait pas à montrer certaines images à Harry, certains moments trop « dégradants »...

- Il a posé sa main sur la marque noire, une main froide et moite à la fois, il a dit « il n'y a aucune raison que tu ne paies pas pour tous ces crimes. Tu étais des leurs, tu étais des siens » et il me fixait avec ce regard de vautour.

- De vautour ?

- Oh bon sang, Harry, ce devait être un Animagus. Il y avait quelque chose d'animal dans son regard.

- Bravo Draco !

Et Harry le prit dans ses bras sans y réfléchir. A nouveau, Draco eut un mouvement de recul incontrôlé, le contact physique était devenu quelque chose de difficile pour lui, comme si son corps avait imprimé dans sa mémoire un réflexe de protection à tout prix. Et puis... la chevelure brune et sauvage tout près de lui, la chaleur et le sourire de Harry, Draco s'abandonna aux bras fermes de l'ancien Gryffondor... Il ressentit quelque chose qui lui était devenu presque étranger. De la quiétude.

A suivre