Solitude

Grunlek et moi avons décidé de passer la fête de l'Hiver ensemble. Contrairement à la coutume, on voulait la pratiquer en dehors des grands rassemblements de gens. Autant nous on est plus forêt, autant Bob et Théo sont plus ville, ils fêtent la fête de l'Hiver tous les deux d'ailleurs.

J'ai du mal avec cette fête parce que je me souviens qu'on la fêtait avec les miens, et paradoxalement c'est très douloureux de repenser à des souvenirs aussi doux que ça. Mais Grunlek m'a fait clairement comprendre que cette fois-ci, je ne pourrais pas échapper aux fêtes.

Nous nous posons dans une forêt près du royaume des nains. Grunlek devait y passer pour nous préparer à une veillée pour fêter les fêtes de fin d'année. La neige recouvre tout y compris ma capuche, même si c'est plus léger. Tout comme Grunlek qui avait demandé des vêtements chauds, et donc une capuche.

Tout est silencieux, même pas un soufflement de vent.

Je dois l'avouer c'est assez agréable. C'est dans ses moments là que je me dis que tout est éphémère, surtout que la fête de l'Hiver est certes connue pour sa joie mais aussi pour rendre hommage au défunt, mais entre nous, je n'aime pas trop me souvenir des gens qui ne sont plus.

Grunlek fait un feu, sans doute pour préparer à manger, pendant qu'on voit le crépuscule, particulièrement magnifique à cet instant. Il m'avoue qu'il a beaucoup de spécialités naines à me faire goûter, il a l'air vraiment impatient. A vrai dire, je n'ai jamais vu Grunlek comme ça, il a des étoiles dans les yeux. Habituellement il joue toujours le senior du groupe, pourtant aujourd'hui il a une genre d'innocence que je ne lui avais jamais trouvé.

Il commence à sortir des affaires casserole, cuillères, assiettes, cacao, pensées, edelweiss… Beaucoup d'odeurs émanent de son sac, qui est par ailleurs, gigantesque. Grunlek avait encore une fois insisté pour les prendre. Parmi les odeurs présentes, je sens de la pomme et un autre fruit, je lui fais immédiatement remarquer. Il a un air gêné, il aurait voulu que ce soit une surprise. Alors il sort une assiette surplombée d'une cloche, et la soulève, c'est un clafoutis aux pommes et aux pruneaux. Il me confesse que c'est une spécialité naine, mais qu'il ne peut les faire que chez lui à cause de l'inexistence de four dans la forêt. Je lui dis que ce n'est pas grave et qu'on le mangera en dernier, il me répond que c'était le but.

Il continue la discussion en me disant qu'il veux parler de ses souvenirs d'enfance lors de la fête de l'Hiver et que je peux faire de même si je le veux. Cette fête est particulière car comme tout le monde le sait au Cratère, cette fête est différente pour chacun des peuples, même s'il y a beaucoup d'aspects communs.

Il m'explique que chaque année, lors de la fête, sa mère l'emmenait se promener dans le royaume et dès qu'il voulait quelques choses, il lui suffisait de demander. Et à chaque fois, il répondait qu'il voulait que les nains sans abri puissent dormir dans le château. Elle acceptait tout le temps et ce malgré le fait qu'il fessait le zouave à chaque fois qu'il sortait du château, notamment parce qu'il était encore très jeune à l'époque et qu'il ne pouvait presque jamais sorti. Même s'il finit par savoir, que le lendemain, les nains sans domicile étaient jetés dehors, mais qu'au final il ne fallait pas le dire parce que sa mère faisait tout pour le rendre heureux l'espace d'une journée.

Et comme le veut la coutume, lors de sa seizième fête de l'Hiver, sa mère lui offrait une cloche qui luisait grâce au feu de cheminée. La naine l'avait fait, elle-même et gravait dessus un mot qui devait être soit une valeur morale soit un objet. En disant ça, Grunlek cherche dans son sac, et finit par sortir une petite cloche en métal. Je lis : Tolérance. Grunlek m'explique que les cloches sont un cadeau « obligatoire », chaque parent devait en offrir à leur enfant, que le mot gravé dessus signifiait beaucoup pour le parent qui l'offrait et qu'il devait promettre de penser à la personne à chaque fois que lui ou que quelqu'un autour fessait preuve de cette valeur, ou bien qu'il voyait l'objet en question.

Il semble mélancolique, j'évite de l'interrompre. Notre passage au royaume des nains la première fois, m'a fait comprendre qu'il a tout perdu… comme moi, bien que j'aie un espoir de revoir mon peuple encore en vie, suite à un son produit par le cor de mon peuple.

Au même moment, il prépare un sanglier des montagnes au cidre et aux marrons, encore une spécialité. Les odeurs qui fusent de la casserole sont divines. Ces odeurs sont comme un chaos ordonné, des ingrédients que je pensais horribles ensemble donnaient une senteur incroyable au plat. Ces plats hiémaux vont tous être fantastiques !

Il prend un ton grave et ajoute que comme la plupart des habitants du Cratère, pendant la fête, il rendait hommage au mort, par le biais de sépultures : des tombes créées dans un matériau des montagnes. Plus le matériau était cher et résistant plus la personne qui y reposait était importante. Après un long silence, il finit par m'avouer que sa mère repose avec une tombe en pierre d'aube, un matériau presque aussi rare que la pierre de l'Abîme. Il ajoute que la pierre d'aube n'est pas dangereuse.

Il me tend une assiette de sanglier, je la prend et je commence à manger. L'odeur n'est rien comparé au goût, c'est indescriptible. Le cidre attendrit la chair du sanglier et révèle des fumets étonnant aux marrons. Grunlek sourit en me voyant, ça lui fait vraiment plaisir.

Je ne sais pas pourquoi, mais je lui demande pourquoi il me raconte tout ça. Il me répond en riant que ce sont les seuls moments où il était heureux dans son enfance. Tout n'était que mensonges, pourtant lors de ces moments il oubliait les futures responsabilités sur ses épaules.

Je me rend compte qu'il n'a pas vraiment eu d'enfance… et pourtant il se bat toujours pour être le plus raisonnable d'entre nous… Peu importe ses nouvelles responsabilités de roi, il est toujours là.

Grunlek sort du cacao, des pensées, des edelweiss, du sucre, du lait, de l'eau, du beurre et du beurre de cacao. Les ingrédients présents ici sont très rares, mais Grunlek m'explique que grâce à son héritage familial, il a énormément d'argent et que les montagnes naines sont très bien placées et qu'elles échangent encore avec les régions voisines.

Grunlek n'a pas peur de me raconter tout ça, alors que je ne lui dis rien à mon propos. Je me sens coupable. Il fait tous ses efforts pour moi… alors que je continue de faire le solitaire. Oui c'est dans ma nature mais…

Soudainement Grunlek me demande si je vais bien, il voit des larmes sur mes joues que je n'avais pas remarqué. Je les efface aussi rapidement que possible et m'excuse. Mon ami me dis que ça va, que j'ai le droit, ce n'est pas une fatalité de pleurer mais une force qu'il n'a plus. En entendant ses paroles, l'humidité gagne mes yeux et je pleure. Je parle doucement, puis je hurle en lui disant que je n'arrive pas, que je ne peux pas, que c'est trop douloureux, que je suis désolé.

Il lâche sa préparation et me prend dans ses bras, me dis que ce n'est pas grave, que tout va bien se passer et que parfois il vaut mieux laisser le passé au passé et regarder le futur, que la vie n'est pas toujours belle mais qu'il vaut mieux regarder les belles choses que de ressasser le passé.

Pendant une dizaine de minutes, il est là. À aucun moment il ne desserre son étreinte, à aucun moment sa volonté de m'aider ne faiblit, à aucun moment il ne cesse de me dire que c'est normal d'être triste, d'être solitaire, d'être moi.

Enfin, je finis par arrêter de pleurer et sans l'avoir appelé précédemment, Icy arrive derrière moi. Elle est étonnamment phosphorescente, elle s'est invoqué quelques heures avant visiblement. Grunlek et moi ne comprenons pas, elle arrive vers lui et monte sur sa jambe, grimpe le long de son ventre et finit par arriver sur son épaule, et là… elle lui fait un bisou sur la joue et lui dit « Merci Grunlek » avec une petite voix. Puis, elle descend de mon ami et commence à cristalliser quelques choses. Je fais comprendre à Grunlek que je ne la contrôle plus, qu'elle est dissidente, mais même moi je ne suis plus sur de ce que je fais. Je ne sais pas pourquoi mais pense à un carillon… ce n'est quand même pas ce qu'Icy est en train de faire ? Ensuite, elle me le tend avec un petit pic de glace ressemblant à un crayon, et me tend… un carillon en cristal avec des fil cristallins : un carillon à vent.

J'écris « solitude » et regarde en souriant Grunlek. Je lui tends, un léger tintement résonne, et mon ami le prend. On se regarde, pendant quelques secondes en silence, et la réalité nous appelle : le chocolat déborde de sa casserole. Mon ami est paniqué, je ris, il me demande de faire quelque chose, il perd son calme, le chocolat fond sur la neige, je me décide à l'aider en refroidissant légèrement le récipient, le liquide redescend doucement. Il me remercie, et d'une mine un peu déçu prend une cuillère et le clafoutis dans son sac et me le donne, il coupe des parts égales et avec nos cuillères nous raclons le reste de liquide marron au fond du récipient. Je rassure mon compagnon en lui disant que c'est vraiment délicieux. Et c'est vrai, malgré la texture et peu étrange du chocolat, qui est durement mou. Je sens tout de même la douce senteur des fleurs présentes dedans.

Je demande à Grunlek ce que nos amis écriraient s'ils devaient nous offrir une cloche. Grunlek me répond qu'il pense que Bob choisirait : la réflexion, la conscience ou la volonté. Et que Théo choisirait : l'héroïsme, l'espérance ou la dévotion.

Je ris en étant pas tout-à-fait d'accord avec lui, moi je pense que Bob choisirait : la cohérence, la compétence ou la domination de soi. Et que Théo choisirait : l'entêtement, la suprématie ou l'autorité.

Nos avis divergent parce que nos expériences avec eux sont différentes. J'apprécie nos différences et notre complémentarité au sens du groupe, c'est toujours plaisant de se dire que tout le monde à sa place. Que moi, j'ai ma place dans ce groupe.

Je m'attaque au clafoutis, qui est incroyablement doux et fondant, les pruneaux sont légèrement acidulés et sucrés, tandis que les pommes sont fermes et croquantes mais tout aussi sucrées et acidulées, je les reconnais ce sont des Braeburn. Les sensations en bouche sont étonnantes tantôt croquante tantôt moelleuse. Je ris en disant à Grunlek que j'ai l'impression d'être un critique gastronomique nain. Il me répond en souriant que si c'est l'impression que lui donne son dessert, c'est qu'il est réussi.

Je lui confesse que ça me fait plaisir de passer du temps avec lui. Il affiche une mine étonnée puis qui s'efface sous un grand sourire heureux. Il me rapporte qu'il avait un peu peur qu'il n'arrive pas à me faire apprécié un peu les fêtes, parce qu'il avait compris pourquoi je ne les appréciais pas. Il n'avait pas non plus envie d'aggraver la situation. Je lui répondsque ça me fait encore plus plaisir de voir qu'il avait fait des efforts et pris des risques pour moi.

Nos plats terminés, les ustensiles lavés et rangés et minuit approchant, nous décidons de trouver un endroit à découvert. Quelques minutes plus tard, nous trouvons une large plaine enneigée ouverte au ciel. Parfait ! Grunlek prépare un abri de fortune, et moi je dégèle le froid au sol pour ne pas être gêné par la glace fondue qui s'infiltrerait dans nos vêtements.

Comme chaque année, à minuit, un évènement magique se produit au-dessus du Cratère. On l'appelle l'Étoile de cristal… Tout le monde peut la voir à condition de voir le ciel. Les minutes passent. 23h50, 23h52, 23h57, le placement de la lune me permet de connaître l'heure, ça peut paraître dure et complexe mais j'ai l'impression d'avoir regardé le ciel étoilé toute ma vie, enfin… mes deux vies.

Le vent et le froid s'intensifiaient, les étoiles brillaient toujours plus fort. Et au paroxysme de ce froid, minuit sonna l'éveil de l'Étoile de cristal. Une genre de grosse étoile déferle dans le ciel, son passage révèle une traînée de flamme bleue qui s'émancipe dans les cieux pour former de petites étoiles de cristal perçant dans les nuages et tomber sur les terres du Cratère.

On dit qu'avoir une étoile de cristal est un porte-bonheur. Mais pour ça, il faut déjà que sur les dizaines de petites étoiles, une seule nous parvienne et ça c'est déjà de la chance en soi. L'esprit de l'Hiver à l'air d'aimer les non chanceux comme moi, parce qu'une étoile se rapproche de nous à grande vitesse. Elle ne s'écrase pas violemment, au contraire, elle tombe doucement près de nous.

Grunlek prend la petite étoile de cristal et me la donne. Il conclut en me disant que cette fête de l'hiver était vraiment spéciale. Et je lui réponds que la prochaine fois c'est moi qui raconterais ma vie, mais avec moins d'émotions parce que c'est pas trop mon truc.

Nous nous allongeons dans l'abri fabriqué par Grunlek et nous nous endormons. J'ai vraiment des amis incroyables… Merci Grunlek.

Fin