John fixa l'horloge de sa cuisine, une tasse de thé froid coincée entre ses mains crispées, l'odeur de vieux papier peint moisi attaquant violemment ses narines. Son cerveau pensait à tout et à rien, ne lui laissant aucun répit. L'oppression d'Elena envers lui, le refus de Mike Stamford pour l'aider, les nombreuses questions sur la famille Holmes, la volonté du gouvernement britannique à ne rien dévoiler concernant les deux frères et leur petite sœur, la peur des employés des Archives Nationales face à sa demande. Il n'avait pas du tout envie d'enfreindre la loi et de commettre un acte condamnable, mais sa curiosité l'avait poussé tellement loin qu'il ne pouvait plus revenir en arrière. Le mal était fait, il ne pouvait rien y changer, il devait assumer ses erreurs.

Au final, il était comme tous les autres habitants de Londres. Il nourrissait un intérêt morbide envers Mycroft et Sherlock, une sorte d'obsession immorale et de voyeurisme contagieux qui l'avait conduit à sa perte. Il ressemblait à tous ces gens dangereux qui cherchaient à tout prix à s'introduire de force dans leur domaine et les harceler jusqu'à ce que monsieur Holmes calme leurs agissements pervers avec deux balles tirées vers le ciel gris à l'aide de son Remington 700. Malgré cette correction terrifiante, les habitants revenaient toujours aussi nombreux, car ils ne craignaient plus la colère du paternel.

Je suis pathétique, songea le médecin en roulant des yeux. S'il parvenait à trouver ce qu'il cherchait dans les registres privés, il trahirait une nouvelle fois la famille Holmes, qui devait supporter cette foule qui les traquait sans cesse. Il s'attirerait encore les foudres des parents et plongeraient les enfants dans une paranoïa encore plus profonde qu'elle ne l'était déjà. L'ancien militaire avait pensé plusieurs fois à se coudre les lèvres pour que nul mensonge ne sorte de sa bouche. Il ne se supportait plus lui-même à force de détruire les choses autour de lui sans réfléchir aux conséquences.

Espérant se faire repentir auprès de ceux qu'il aimait, il saisit son téléphone d'une main molle et composa le numéro de Ian, qui répondit presque immédiatement.

- Eh bien, tu sembles très fatigué, mon ami ! Plaisanta-t-il, des réponses ?

- Je suis désolé. Murmura John, je t'ai menti. Je ne faisais pas ces recherches pour en savoir plus sur mes ancêtres, mais résoudre un problème qui me tourmente depuis des semaines.

- ... Oh. Je vois. Je devine que c'est par rapport à ces deux frères qui vivent reclus dans la campagne, n'est-ce pas ?

Le docteur Watson fut partagé entre le soulagement d'avoir été percé à jour et l'angoisse de savoir que de plus en plus de personnes étaient au courant de l'existence de la famille Holmes. Les journalistes du Times avaient déclenché une soudaine vague d'intérêt sur eux, lui avait empiré les choses en racontant son aventure à leur demeure aux seules personnes en qui il avait une immense confiance.

- Bravo, Ian, tu es très fort. Grogna-t-il.

- Tu peux compter sur moi, je n'en parlerai pas à mes voisins, c'est promis. Certifia l'ami.

- Que tu le fasses ou pas ne changera rien, presque tout le monde est au courant. De toute façon, aucun des registres publics ne mentionne les noms des deux frères, je n'ai que celui des deux parents.

- C'est étrange, en effet. Peut-être qu'ils n'ont pas été recensés à leur majorité ? Ou que le père ne les a pas déclarés à la naissance ?

Cette hypothèse embêta fortement John, qui n'acceptait pas une telle supposition. Il voulait absolument finir son enquête le plus vite possible et apaiser toutes ses craintes.

- C'est impossible. Dit-il en élevant un peu la voix, quand je leur ai donné le nom du paternel, les employés m'ont jeté dehors sur le champ. Ils nous cachent forcément quelque chose, sinon ils n'auraient pas réagi aussi violemment.

- Navré si je ne peux pas t'éclairer sur ce point, John. S'excusa Ian, mal à l'aise.

- Tu as déjà fait beaucoup pour moi. Merci infiniment.

L'appel fut coupé, laissant place à un allègement de ses pensées désordonnées. L'idée de découvrir les secrets autour de cette famille comblait déjà le médecin d'excitation, il ne tenait plus en place à présent. L'agence fermait aux alentours de dix-neuf heures, il serait plus prudent de venir peu après vingt-trois heures pour ne pas alerter les automobilistes qui passeraient par là. Il avait juste besoin de quelques épingles à cheveux (Eliza les oubliait à chaque fois qu'elle venait chez lui), d'une lampe-torche, de patience et de vigilance. Après cette infraction, tout sera terminé, il pourra enfin satisfaire sa curiosité et retrouver une vie à peu près normale.


A vingt-trois heures trente, le ciel était déjà noir. Les lumières de Londres brillaient de mille feux, un étrange calme s'était installé autour du complexe. Les voitures traversaient les lieux par intervalle de deux minutes, ce qui rassura grandement John. Après avoir vérifié que personne ne le suivait, il entama enfin la première phase de son plan. Il se mit à la recherche d'une porte à l'arrière de l'agence, pour être certain de ne pas s'attirer des ennuis. Chacun de ses pas étaient contrôlés pour faire le moins de bruit possible, il respira profondément pour tenter de diminuer son rythme cardiaque affolant, sa main droite enfoncée dans la poche de sa veste tenait fermement les épingles à cheveux, et la gauche serrait sa lampe torche militaire émettant un éclairage gourmand. Il trouva finalement une petite porte métallique derrière l'un des bâtiments secondaires du centre, qui menaient peut-être à des escaliers ou un débarras. John mit la lampe torche entre ses dents, sortit deux épingles à cheveux, les étira pour former deux tiges légèrement arrondies et les introduisit dans l'étroite serrure, tout en gardant la tête légèrement tournée pour éclairer son travail. Il les fit bouger lentement jusqu'à entendre un clic, signe que le verrou était ouvert. L'entrée s'ouvrit en un grand bruit désagréable, les jointures rouillées se frottant lourdement les unes contre les autres. Le docteur reprit la lampe torche dans sa main et s'engagea à l'intérieur de la pièce, qui n'était autre qu'un petit espace vide montrant un large couloir désert. Soucieux d'alerter de potentiels gardes rôdant un peu partout, l'ancien militaire enleva ses bottines abîmées et former un nœud avec les quatre lanières des lacets pour les transporter à la main. Seul le bruit des conduits d'aération accompagnaient ses pas légers et son souffle quasi inexistant. A sa droite, de grandes baies vitrées laissaient voir une immense salle correspondant aux archives datant de 1700. Après plusieurs minutes de marche, il put déduire l'organisation de l'établissement : plus on allait vers l'arrière, plus on reculait dans le temps. Chaque salle comptait deux portes, une devant et une derrière,

Il arriva à l'accueil sans trop de soucis, à part quelques sursauts causés par des bruits par les conduits et les canalisations vieilles de plusieurs années. Il observa un peu plus ce qui se trouvait autour de lui. A droite du comptoir étaient rangées les registres des naissances, des mariages et des décès, ainsi que les recensements et enregistrements militaires. A gauche étaient placées les coupures de différents quotidiens anglais, de notre époque remontant jusqu'en 1620. Mais cela n'intéressait guère John, qui cherchait l'accès aux archives privées. Il s'avança vers le comptoir et remarqua qu'il y avait un plan du centre collé au mur. Selon les indications, il devait aller à gauche et descendre deux étages pour pourvoir y accéder. Sa mémoire photographique nota le chemin à suivre et il s'engagea dans l'étroit couloir écrasé par l'enceinte des registres journalistiques, avant de constater qu'une carte magnétique était nécessaire pour se balader librement dans les archives privées. Frustré, il revint doucement sur ses pas, souleva la planche en bois sur le côté droit du comptoir, passa derrière et mit les petits compartiments sans dessus-dessous, faisant voler les feuilles blanches, les boîtes en carton contenant les dossiers de chaque employé et les coupons de visite avant de trouver un titre d'accès, protégé par une petite pochette en plastique qui était attachée à une sorte de collier en tissu pour éviter de l'égarer n'importe où. Comme s'il avait trouvé le Saint Graal, John émit un petit rire nerveux avant de s'emparer de l'objet et revenir dans le couloir pour le faire glisser maladroitement dans la petite fente du verrou, avant d'entrebaîller la porte et de s'engouffrer à l'intérieur. L'endroit était éclairé par l'ampoule de la sortie de secours et quelques néons qui grésillaient atrocement. Le médecin respira profondément et s'engagea lentement dans les escaliers métalliques, essayant de faire le moins de bruit possible, pointant la lumière de sa lampe torche sur chaque petite nuisance qu'il appréhendait. Il était maintenant certain d'avoir entendu des pas de l'autre côté du mur. Il devait faire très attention.

Après avoir descendu les deux étages sans encombres, il constata qu'il devait utiliser une clé pour accéder à son objectif. Repensant à l'ouverture de la porte du bâtiment secondaire qui avait été un jeu d'enfant, l'ancien militaire recommença l'opération une seconde fois, se dépêchant vivement en entendant quelqu'un courir à pas lourds à l'étage. Sûrement un employé particulièrement costaud qui avait oublié quelque chose sur son lieu de travail. Au plus grand bonheur de John, il put enfin entrer dans la salle des archives privées, qui était un peu plus petite que celles des registres publics. Devant lui s'entassaient de hautes enfilades avec des centaines de tiroirs indiquant une lettre de l'alphabet, les murs dégageant une forte odeur de moisi et le sol poussiéreux pouvant causer plus d'un sursaut. Le docteur Watson éteignit sa lampe torche et appuya sur l'interrupteur reliant les trois lampadaires, qui émirent aussitôt une lumière hésitante et jaunâtre. Il en profita pour défaire le nœud qui maintenaient ses bottines ensemble et les laisser dans un coin avant de s'attaquer au cœur de son enquête, celui qui dévoilerait tout ce qu'il espérait.

John chercha la lettre H, tira un casier vers lui et s'aventura dans les centaines de dossiers que contenait le tiroir avant tomber sur celui de la famille Holmes, cet objet tant convoité depuis des jours. Il voulait crier de joie mais il devait se concentrer son investigation avant de s'offrir la victoire. Le cœur battant, il ouvrit le registre et laissa ses yeux mémoriser chaque nom, chaque date, chaque lieu afin de compléter son schéma mental.

Henry Holmes, né le 4 octobre 1939 à Scalby, rencontra Grace Thomas, née le 5 août 1935 à Liverpool. Elle donna naissance à son premier enfant le 17 octobre 1966 à Denwick, qui fut prénommé Mycroft. Le couple se maria en avril 1976 et un deuxième enfant pointa le bout de nez le 14 juillet de cette même année, Sherlock. Et enfin en 1979, à une date inconnue, Henry Holmes et son épouse Grace accueillirent dans leur foyer un troisième et dernier enfant, Eurus.

Le rythme cardiaque de John s'affola brusquement. Son regard s'immobilisa sur le nom complet du cadet de la fratrie. William Sherlock Scott Holmes. Il se souvint alors qu'Elena avait mentionné l'existence d'un frère portant aussi le prénom William. Son estomac se noua aussitôt, comme si son cerveau ne pouvait pas accepter une telle révélation. Il n'y avait aucun doute là-dessus.

Elle était Eurus Holmes. Elle était le troisième enfant d'Henry et de Grace. Elle était la petite sœur de Mycroft et de Sherlock. Il devait l'accepter, il ne pouvait plus se remettre en question. Si c'était elle qui avait fait quelque chose de grave pour se faire arrêter par la police, il devait absolument fouiller chaque édition du Times entre l'année de sa naissance et une date un peu plus éloignée, pour constituer une tranche assez large.

Il n'était pas question de se reposer. L'ancien militaire posa le dossier près de ses bottines et se précipita vers les enfilades comportant les coupures de journaux anglais datant de plusieurs années. Il s'affaira près du casier réservé aux quotidiens d'information et en sortit une liasse très épaisse concernant les différentes éditions du Times publiées entre 1979 et 2000. Il avait encore en tête l'image de la moitié de la première page qu'il avait trouvé dans la cheminée de la demeure des Holmes, le gros titre et le semblant de texte. Il devrait pouvoir mettre la main sur une copie complète sans trop de problèmes. Il feuilleta les pages à une vitesse impressionnante, ne se laissant aucun répit. Ses doigts rejetaient tellement de feuilles à la minutes qu'ils commencèrent à en devenir douloureux. 1979, 1980, 1981, rien de très intéressant. 1982, 1983, que des débats politiques et des enquêtes sur la culture irlandaise. 1984, 1985... L'édition du 26 septembre 1985. Mycroft avait dix huit-ans, Sherlock neuf ans et Eurus six ans.

Un grand drame s'était produit ce jour-là. Le manoir des Holmes, situé à l'extérieur de Denwick, avait soudainement pris feu dans la nuit du 25 au 26 septembre. Toute la famille s'en était sortie, malgré quelques blessures et égratignures. Le témoignage d'une de leurs voisines, Mme Stamford, figurait dans le texte, indiquant que c'était la panique dans le village et que la brigade des pompiers venue d'Alnwick faisait tout son possible pour éteindre l'incendie. La dernière phrase indiquait la détresse des enfants sauf celle de la petite dernière, qui ne semblait pas affectée par ce grand feu menaçant qui brûlait sa maison.

Mike habitait à Denwick avec sa mère au moment des faits, pensa John dont les pensées s'agitèrent dans tous les sens. Le violent traumatisme laissé par cet événement l'avait contraint de fuir lorsqu'il s'était retrouvé avec cette édition du Times dans les mains. Se rappeler d'une telle chose avait dû être insoutenable pour lui. Le médecin comprit alors pourquoi monsieur et madame Holmes tenaient leurs deux fils éloignés de Londres. Leur sœur se trouvait dans cette ville et ils voulaient les protéger de sa folie. Elle était responsable de cet incendie, la solitude l'avait abîmée. Le docteur Watson se rappela les mots de cette jeune femme, qui avait clamé être seule durant toute son enfance. Sherlock était ce petit garçon déguisé en corsaire qui jouait avec son ami habillé en flibustier.

Sentant qu'il était proche de la fin, John fouilla encore un peu les éditions de 1985 jusqu'à tomber sur un autre article qui mit ses nerfs à toute épreuve. Le meurtre par strangulation de Victor Trevor, âgé seulement de sept ans. Le texte indiqua que l'enfant était très proche d'un de ses voisins et qu'il jouait aux pirates avec lui. Selon la police scientifique, le petit garçon aurait été tué dans la journée du 25 septembre, plusieurs heures avant l'incident du manoir Musgrave. Eurus avait assassiné ce bambin de sang froid, l'ancien militaire en était sûr et certain.

Ne ressentant à présent aucune émotion, comme un vide géant s'emparant de lui, il rangea méchaniquement la pile de coupures de journaux à sa place, ainsi que l'archive des Holmes.

- C'est horrible... Chuchota-t-il, les larmes aux yeux.

Il en avait déjà marre. Il en savait beaucoup trop. Même s'il avait répondu à toutes ces questions qu'il se posait, deux restèrent irrésolues : pourquoi effacer toute trace de l'existence d'Eurus ? Pourquoi faire en sorte que personne ne connaisse le patronyme de la famille ? Il était loin d'avoir fini son enquête. Il remit ses bottines sans faire les lacets, saisit sa lampe torche, éteignit les lampadaires fiévreux et quitta la salle des archives privées, la mort dans l'âme. Il ne faisait plus attention au bruit que provoquaient ses pas contre les escaliers métalliques, il voulait juste sortir d'ici et se morfondre dans son appartement. Il passa la porte menant au couloir qui donnait sur l'accueil, marcha précipitamment à travers celui-ci avant de tomber nez à nez avec un visage qu'il ne connaissait que trop bien, qu'il n'avait réussi à oublier. Mycroft Holmes.

- Docteur Watson ! Cria-t-il.

- Qu'est-ce- Fit John avant de s'interrompre brutalement.

L'aîné lui saisit fermement le bras et sortit de l'agence, l'entraînant dans sa course folle sans regarder où il allait. Dehors, il n'y avait pas âme qui vive. Plus aucune voiture ne passait par là, nul passant n'osait s'aventurer aux alentours et le vent siffla douloureusement dans les oreilles du médecin. Avant qu'il ne puisse demander ce qui se déroulait actuellement, il fut soudainement plaqué au sol par Mycroft, qui l'entoura avec toute la force de ses bras. A quelques mètres d'eux, dans un grand bruit sonore, une explosion se fit entendre, laissant place à un feu gigantesque et effrayant.