John, assis dans le taxi, avait le bras autour de son meilleur ami pour le soutenir à côté de lui, alors que son poids mort gisait exactement comme il l'avait installé. L'odeur de la cigarette s'était incrustée sur eux et la fumée brouillait encore son regard. John leva sa main, doigts contre le poignet de Sherlock pour vérifier son pouls et reposa la tête de son ami sur son épaule, laissant l'homme inconscient respirer dans sa nuque. Il bavait un peu mais cela ne gênait pas John. Il prenait son pouls régulièrement, surveillant dans le même temps sa respiration. Il surprit le chauffeur à les observer et lui retourna un petit sourire grimaçant. Il ne posa pas de questions. John doutait qu'il en ait besoin. Pour une fois, il s'en foutait.
Il était fier d'avoir réussi à cacher la panique de son visage. Il avait eu un flingue posé sur lui peu de temps avant mais les sueurs que cela lui avait provoqué avaient séché. Ses pensées étaient concentrées sur l'homme à côté de lui qui continuait à n'avoir aucun regain de conscience mais ne pouvait être conduit dans un hôpital sans que tout un réseau de criminel ne soit au courant de son retour. John tapa du pied sur le plancher du taxi, souhaitant qu'il accélère. Il songea à appeler Mycroft mais préférait chercher à trouver mieux pour le moment. Il n'avait pas très envie d'entendre combien Sherlock avait été blessé à cause de lui ou combien ceci prouvait qu'ils ne pouvaient faire face aux dangers que le retour de Sherlock provoquait. Ils le pouvaient et ils le feraient parce qu'ils le devaient. Plus tôt John aurait mis Sherlock au lit, plus tôt il pourrait l'examiner plus consciencieusement.
S'occuper de Sherlock était aussi simple que compliqué. Son poids n'était presque pas un problème, même si pour un homme aussi maigre, il restait assez lourd pour le gêner. Ce qui était contraignant c'était sa taille. Il allait devoir se débrouiller avec ses bras et choisir entre le porter contre sa poitrine, le soutenir un bras autour de la taille, ou le porter sur une épaule voire deux. Après l'avoir extirpé du taxi, John opta pour l'épaule puis franchit la courte distance qui les séparait de la porte, ses mains serrant fermement ses cuisses. Une fois sur le perron, il fut content d'avoir préparé la clé avant de sortir du taxi. Il ouvrit la porte rapidement et silencieusement, et la referma de la même manière. Mme. Hudson était dans sa chambre ce qui forçait donc John au silence, alors qu'il grimpait les escaliers sous le poids de son fardeau. Les bras de Sherlock rebondirent contre son dos au moment où il le redressait avec l'aide du mur pour surmonter les deux volées de marches qui menaient à leur appartement. Un gémissement, un grognement, une quelconque agitation, l'aurait fait se sentir beaucoup mieux que le silence absolu dans lequel était plongé son ami, peut-être à cause d'une commotion cérébrale. Cette idée l'inquiéta et il sentit son cœur s'accélérer contre les jambes de son ami. Il prenait les angles des murs avec précaution pour éviter de cogner les mains ou la tête de Sherlock dedans, et arriva enfin dans le havre qu'était sa chambre.
John le déposa sur le lit avec le plus de soin qu'il le pouvait : il s'agenouilla et le fit glisser de son épaule sur le matelas en essayant de maintenir la tête de Sherlock. Il le relâcha doucement, regardant sa tête rouler sur le côté, les yeux fermés sur le monde alors que sa poitrine se soulevait à chaque respiration. John vérifia son pouls une dernière fois, vit qu'il était toujours stable, puis le laissa un instant pour récupérer sa trousse à pharmacie et son matériel médical qu'il ramena dans la chambre. Il verrouilla la porte une fois à l'intérieur. Il n'avait pas besoin de spectateurs.
John s'assit sur le lit, essayant de prendre le plus de recul sur lui-même avant de commencer l'examen. Il vérifia d'abord la coupure au crâne. Examinant sa gravité, il s'aperçut qu'elle était principalement superficielle; elle avait bien cicatrisé et ne demandait pas de points de suture. Le nettoyage rapide qu'il avait fait au coin de la rue avec ses doigts et de la salive avait fait un bon boulot pour faire disparaître toutes les preuves de blessure, excepté pour quelques mèches de cheveux collées par le sang. Ce n'était qu'une question d'apparence, John fut donc soulagé pour cette coupure et continua. Il souleva ses paupières et observa les mouvements saccadés de son iris; REM* normal. Il lui tapota les joues en essayant de ne pas trop le faire bouger.
"Sherlock ? Réveille-toi, d'accord ? Pour moi. J'ai besoin que tu te réveilles."
Sherlock restait immobile et silencieux. John se mordit la lèvre inférieure en cherchant la main de son ami pour tirer son poignet vers lui. Il prit l'index de Sherlock et planta dans son lit unguéal l'ongle de son propre pouce. Sherlock ne réagit pas.
John jura et laissa retomber sa main. Il le fit doucement s'assoir, lui retirant son manteau qu'il lança à l'autre bout du lit. Il le retourna sur le matelas pour être en face de sa chemise et s'occuper des boutons qu'il défit un par un avant de tirer les pans qui étaient glissés sous le pantalon et la ceinture de Sherlock, de façon à l'ouvrir entièrement et exposer sa poitrine et son abdomen. Il n'y avait pas de décolorations anormales. La peau était lisse et pâle, aucune blessure n'aurait pu être dissimulée. Ses côtes étaient visibles, soulignant les creux au niveau de son abdomen et de son ventre. John grimaça, sa tentative de détachement avait échouée. Il glissa ses doigts sur la peau, ne se fiant pas à la lumière pour lui montrer ce que le toucher pouvait révéler. Il était beaucoup trop maigre, ça en devenait malsain, il avait les symptômes d'Axe II comorbide avec une anorexie mentale. Mais ce n'était pas son problème actuel. John se força à ignorer les symptômes qui étaient sans rapport et appuya son stéthoscope contre sa poitrine, écoutant le battement régulier de son cœur. Bien, très bien, l'arythmie s'était calmée. Il laissa son instrument pendre à son cou et, retirant la chemise des épaules de Sherlock, il la tira de ses bras pour révéler son dos.
Avant même que John ait pu le tourner sur le côté pour écouter ses poumons, ses yeux trouvèrent un autre endroit où s'attarder, une nouvelle distraction à sa tâche qui lui coupa le souffle. L'intérieur de son coude gauche était marqué par des traces de piqures. John connaissait ces cicatrices, il les avait déjà vues et elles avaient entraîné de longues conversations à propos de son utilisation de drogues récréatives et des dangers qu'elles faisaient courir au corps et à l'esprit de son ami. Il connaissait très bien ces cicatrices, leur couleur et leur forme. Par des coups d'œil occasionnels mais lourds de sens il les avait considérées comme à la fois un rappel des imperfections de cet homme et un avertissement de la puissance destructrice et sans limites qu'avait son ennui. Il n'y avait pas que de vieilles cicatrices. Une rechute. Il effleura des doigts sa fine peau, sentant les creux et les bosses. Elles n'étaient pas très récentes mais il n'avait clairement pas perdu cette habitude. John serra fort son bras, espérant qu'il ressentirait la douleur et ouvrirait ses yeux sur les siens.
"Toi... espèce de crétin. Pourquoi est-ce que je-" John s'arrêta, sentant un vide au plus profond de ses entrailles.
Non, pas lui. Pas cette fois.
Quelqu'un d'autre.
Tout lui parut plus machinal une fois qu'il eut fini par en prendre conscience. Il retourna Sherlock, ses poumons apparemment en bon état, et le remit sur son dos. C'était la seule chose qu'il pensait pouvoir encore faire. Il reposa le stéthoscope sur le lit. Il n'avait pas d'autre instrument à utiliser ou d'autre tests à faire sur un homme inconscient. Il avait atteint ses limites. Il sortit son portable et composa le numéro qu'il n'avait retenu que pour savoir quels appels il devait ignorer. Ses mains tremblaient —pourquoi tremblaient-elles ?— comme il portait le téléphone à son oreille.
Malgré l'heure, cela ne sonna pas longtemps. "John ?"
"Mycroft." John sentit une faiblesse dans sa propre voix qu'il méprisa. Il ne voulait pas qu'elle semble étouffée. "J'ai besoin que vous passiez prendre Sherlock."
"Que s'est il passé ?"
John s'assit sur le lit, un genou levé pour y appuyer sa tête lourde. "Je ne peux pas me fier à un hôpital pour le moment mais il est à trois sur la GSE**. Ses organes vitaux n'ont rien, cependant. Il était debout et il s'est retrouvé sur le sol la tête blessée, je pense que c'est dû à une drogue, mais je ne suis pas sûr de ce qu'ils lui ont donné. Il a probablement une commotion cérébrale mais je n'arrive pas à le réveiller. Quelqu'un doit garder un œil sur lui." John prit une profonde respiration. Il détestait la façon dont tremblait sa voix. "Je... je dois aller travailler ce matin. Je ne peux pas rester debout toute la nuit et je ne peux pas... je ne pourrai pas être là demain pour m'assurer qu'il se réveille et qu'il mange et qu'il ne se blesse pas tout seul. Il a besoin de quelqu'un. C'est un putain d'imbécile et il a besoin de quelqu'un et c'est juste que... je ne peux pas."
Un silence s'installa à l'autre bout de la ligne, trop long pour être vivable. La réponse de Mycroft à John avait tant de fois été par le passé de laisser tomber tout le reste pour se consacrer à Sherlock; rien n'était plus important que son frère pour lui, et il aurait pu faire accepter à John que c'était aussi le cas pour lui. Il ne voulait pas débattre de ça maintenant, que cela soit vrai ou non.
"J'arrive." Et il coupa la communication.
John reposa son portable comme un lourd poids dans sa main. Il passa ses doigts dans ses cheveux et les tira, appréciant la douleur qui faisait prendre aux larmes dans ses yeux une signification entièrement différente. Il respira profondément, se forçant à un ricanement sans joie alors qu'il secouait la tête. "Tu es... un putain de crétin." Il s'en foutait que Sherlock ne puisse pas l'entendre. Il ne disait pas ça pour lui. "Même les gamins— Tout le monde sait qu'il faut manger et dormir, Sherlock. Tout le monde. C'est un besoin inné. Comment as-tu seulement pu supprimer ça ? Tu ne fais pas que te faire du mal à toi-même, espèce de...putain... de con. Tu ne te rends vraiment pas compte que c'est comme te regarder détruire ton propre génie. Tu vas finir par te tuer, tu vas finir par te tuer bordel."
Il tourna la tête, observant son auditeur inconscient dont l'esprit était tellement brillant, dissimulé dans l'ombre de sa folie. Pas un sociopathe, surtout pas un psychopathe, presque certainement un autiste, probablement sujet à un NPD***; quelque chose que tout psychanalyste rêverait d'étudier et de disséquer sans jamais le comprendre. Imparfait, humain et souvent à essayer de son mieux à ne pas être quelconque, voilà ce qui n'allait pas avec lui. John détourna le regard et se laissa tomber sur le dos à côté de lui, les yeux fixés sur le plafond.
"Ce n'est pas de ma faute. Je t'ai dit que ça ne pourrait pas être comme avant. Je t'ai dit que j'avais des obligations. Ce n'est pas de ma faute si tu ne peux pas manger rien qu'une tranche de bacon sans que je ne t'y force. Ce n'est pas de ma faute si tu ne peux pas juste te poser et dormir. Je veux que tu sois de nouveau ici, je le veux tellement mais c'est... Merde, Sherlock. Merde. Je ne peux pas. Je ne suis pas en train d'abandonner mais je dois faire la part des choses et je ne peux pas supporter ça. Plus maintenant." Il sentit la main de Sherlock toujours immobile sur le lit à côté de lui et il glissa la sienne contre elle, paume contre paume, ses doigts étreignant sa main inanimée et chaude. Il plia son coude et remonta leurs deux mains sur sa poitrine. Il serra plus fort. "Ce n'est pas de ma faute, Sherlock. Mais je suis désolé." Sa voix se brisa. Il serra ses yeux fermés. Il n'allait pas pleurer, non; il ne ferait plus ce genre de choses désormais.
Il amena la main à ses lèvres et l'embrassa, se sentant soulagé que personne ne l'ait vu faire ça sans raison valable. "Je suis tellement, tellement désolé." Il garda la main chaude posée sur ses lèvres, son souffle glissant sur ses doigts. Tout de cette main était l'histoire de Sherlock : de ses callosités à son odeur, de son pouls à sa chaleur. Tenir cette main contre ses lèvres était comme le voir les yeux fermés. Il n'ajouta pas un mot. Il avait déjà dit de la seule manière possible ce qu'il avait besoin de dire.
Mycroft avait sa propre clé de l'appartement puisqu'il louait toujours la chambre à l'étage. John s'attendait à ce qu'il toque à la porte de la chambre mais il sursauta tout de même en l'entendant et se leva d'un bond pour le faire entrer, laissant retomber la main qu'il tenait.
Mycroft ne s'ennuyait pas avec des sourires ou d'autres politesses inutiles. Il entra et regarda Sherlock, quelque peu dégouté mais surtout abattu. "Je suis désolé pour ce que mon frère... enfin. Pour mon frère." Il prit place sur le lit et commença à le rhabiller tout doucement, remettant convenablement la chemise et la reboutonnant délicatement.
John soupira et s'appuya contre la porte. "Je pense que c'est peut-être du Flunitrazepam. Il est assez simple de s'en procurer; cela expliquerait des vertiges ou une soudaine perte de conscience qui aurait provoqué une chute et donc la blessure au crâne. Cela voudrait dire que son état d'inconscience serait dû à la drogue et sans rapport avec la contusion. C'est ce qu'il y a de plus plausible. Si vous pouvez trouver un hôpital où il serait en sureté, je ne peux que le conseiller. De toute façon il devrait s'en être débarrassé d'ici demain soir."
"Que s'est-il passé, John ?" Mycroft ne le regarda pas pendant qu'il s'adressait à lui. Il s'occupait toujours des boutons.
John inspira profondément, son esprit s'était mis en mode autopilote pendant si longtemps qu'il avait presque oublié comment ils étaient rentrés à leur appartement. "Nous cherchions Sebastian Moran dans une salle de jeux. Un assassin a pris Sherlock à part et c'est à ce moment là que c'est arrivé. J'y suis allé, il m'a fait sortir sous la menace d'un flingue, je me suis tout de même débrouillé pour lui tirer dessus et nous sommes partis." John se pris le visage dans les mains, se sentant extrêmement vieux tout à coup. "Quelqu'un nous a vus, cependant. A vu Sherlock. Moran saura qu'il est revenu et Sherlock a dit que vous seriez là quand le moment viendrait, alors s'il vous plaît. Aidez-nous."
Mycroft acquiesça lentement, ferma le dernier bouton et se releva, mains dans les poches. "Je peux vous assurer, John, que le seul danger que vous courrez vient de Sherlock lui-même. Vous n'avez aucun raison de craindre Moran. Vous serez parfaitement en sureté demain et tous les jours qui suivront, tant que Sherlock restera loin. Je vous le promets et vous le jure."
"Ce n'est pas- je ne suis pas- je veux dire, il peut revenir. Seulement je-"
"Je sais." Mycroft soupira et regarda le lit avec une légère pointe de sympathie. "Cependant, je vous conseille d'y réfléchir à nouveau."
John mordit sa lèvre inférieure, le front plissé et les yeux scrutateurs. "Pourquoi ? Qu'est-ce qui est si affreux dans son retour ? Pourquoi n'arrêtez-vous pas de dire ça ?"
Il y eut une nouvelle longue minute d'hésitation. Dans son costume, dans toute sa hauteur, Mycroft semblait dans un autre monde, dans la chambre banale de quelqu'un d'aussi banal. Il sourit, détestable pour ce qu'il savait, et haussa des épaules. "Je n'ai pas la possibilité de le dire."
"Mycroft !"
"Sherlock m'a fait jurer le secret."
John ne se fatigua pas à cacher sa confusion, c'était inutile devant un Holmes. Il regarda de nouveau le lit, son patient toujours dans le même état. "De quoi parlez-vous ?"
Mycroft haussa de nouveau les épaules et se baissa pour prendre Sherlock dans ses bras, sa tête tombant contre son épaule pendant que les bras de Mycroft le soutenaient sous les genoux et les épaules. "Il sera réveillé demain soir, c'est ça ? Appelez demain. Je pense qu'il est temps pour Sherlock d'expliquer son petit jeu."
Les mots de Mycroft firent frisonner John, soudain frigorifié de la pointe de ses orteils au bout de ses doigts. "Quel jeu ?" demanda-t-il, sachant qu'il ne recevrait pas de réponses mais écœuré par ce choix de mots.
"Demain, John." Mycroft passa devant lui, la démarche maladroite alors qu'il prenait prudemment dans la nuit le chemin du retour, avec, serré contre sa poitrine, son éternel fardeau.
John recula et observa, incertain de ce qu'il pensait ou ressentait à présent. La seule chose qui lui semblait certaine était qu'il allait avoir du mal à dormir.
*REM : Rapid Eye Movement (mouvement oculaire rapide)
**GSE : Glasgow Coma Scale (échelle de Glasgow), échelle servant à mesurer de manière sommaire l'état de conscience d'une personne. La note trois indique que celle-ci n'ouvre pas les yeux et n'émet aucune réponse verbale ni motrice. D'où un pronostic de coma profond.
***NPD : Narcissistic Personality Disorder (trouble de la personnalité narcissique)
