Chapitre 11 : Agonies

-Entrez ?
Eilane hésita une seconde en entendant la voix grave de son professeur de métamorphose. Et si elle avait tort de vouloir lui parler ? Il lui parut toutefois un peu tard pour faire demi-tour et elle pénétra d'un pas mal assuré dans le bureau de Dumbledore. Celui-ci se tenait debout, caressant tranquillement l'oiseau rouge et or endormi sur son perchoir. Aucune surprise ne voila son regard lorsqu'il vit la Vélane passer le pas de la porte.
-Que puis-je pour vous, Miss Snake ?
Eilane, sans répondre, scrutait la pièce faiblement éclairée par les chandelles posées sur les étagères. Maintenant qu'elle se trouvait face à Dumbledore, elle n'était plus sure de savoir exactement pourquoi elle était venue jusque là.
-Miss Snake ? reprit Dumbledore d'une voix plus douce où perçait à présent l'inquiétude. Vous allez bien ?
Les yeux de la jeune fille s'embuèrent de larmes alors qu'elle secouait négativement la tête.
-J'ai besoin de votre aide, murmura-t-elle à voix si basse qu'elle en était presque inaudible.
-Asseyez-vous ! dit le professeur de métamorphose en désignant une chaise sur laquelle Eilane se laissa tomber, épuisée autant nerveusement que physiquement. Je vous écoute !
-Je… je ne sais même pas par où commencer Professeur !
-Si vous me disiez simplement ce qui vous tracasse tant !
-C'est… compliqué !
-Rien n'est jamais simple dans cette vie !
-Je sais, admit la Vélane dont les yeux rougis évitaient comme ils le pouvaient le regard bleu perçant du professeur de métamorphose.
-C'est à propos de Jedusor ?
Le cœur d'Eilane ratât quelques battements.
-Non… rien à voir avec lui ! répliqua-t-elle vivement, espérant de toute ses forces que Dumbledore n'avait pas remarqué son trouble. C'est… c'est autre chose !
-Mais encore ? demanda le professeur, les sourcils froncés.
Eilane soupira profondément avant de répondre comme si elle s'apprêtait à dire quelque chose de terriblement douloureux à prononcer.
-Je suis enceinte !
Un silence pesant envahit la pièce et même Dumbledore, qui gardait les yeux fixés sur Eilane dans une attitude énigmatique, semblait retenir son souffle. Au bout de quelques secondes, il s'assit sur la chaise qui trônait derrière son vieux bureau en bois massif et joignit les mains devant lui. Il semblait réfléchir, perdu dans ses pensées et Eilane se demanda un instant s'il n'avait pas oublié qu'elle se trouvait toujours là. Mais alors qu'elle s'apprêtait à l'interpeller, il reprit soudainement la parole.
-Depuis combien de temps le savez-vous ?
-Presque sept mois Monsieur, bredouilla Eilane.
-Oh… !
A son grand étonnement, la jeune fille pu lire, pendant quelques secondes, la stupeur envahir le regard de son professeur de métamorphose.
-Comment se fait-il…
-J'ai utilisé une formule pour cacher ma grossesse, le coupa la Vélane sans lui laisser le temps de finir sa phrase.
-Je vois ! Vous êtes vraiment très puissante… je connais peu de sorcières de votre âge capable de faire une telle chose !
-Merci ! répondit Eilane tout en se demandant si elle devait prendre ou non l'affirmation de Dumbledore comme un compliment.
-Est-ce que je peux espérer connaître l'identité du père de l'enfant ?
Eilane croisa le regard bleu azur de Dumbledore et sut presque instantanément qu'il tentait de pénétrer dans son esprit. Elle se remercia d'avoir appris à maîtriser aussi aisément l'occlumencie avant de rétorquer froidement.
-Non, je ne crois pas… Je doute que l'identité du père puisse vous aider à sauver mon fils !
-Votre fils ?
-Je… J'ignore pourquoi j'ai dit ça ! se reprit Eilane.
Elle n'avait pas voulu formuler ce mot, mais il avait franchi ses lèvres sans son accord et étrangement elle savait qu'il reflétait la réalité… L'enfant qu'elle portait en elle était un garçon.
-En quoi puis-je vous aider exactement ? demande le professeur Dumbledore en esquissant un léger sourire qu'il voulait rendre le plus amical possible.
-Je fais d'affreux cauchemars ces derniers temps… Pas toujours semblables, mais l'idée générale, elle par contre, reste à chaque fois la même… Ils se passent presque tous au moment de l'accouchement… Et selon les différentes versions, soit le bébé ne survit pas, soit c'est moi qui perd la vie en le mettant au monde…Chaque rêve se termine de manière identique : dans la mort et le sang ! Je ne peux plus le supporter.
Elle avait dit tout cela d'une traite, sans même prendre le temps de respirer, espérant qu'ainsi elle n'aurait pas à revoir dans sa tête les images de ses différents songes. Mais c'était sans doute trop demander et d'affreux souvenirs envahissaient déjà ses pensées.
-Je vois, murmura pour lui-même le professeur Dumbledore. Vous avez consulté notre infirmière j'imagine ?
-Non, s'écria Eilane. Personne ne doit savoir… Je n'aurai pas du venir !
Elle se leva d'un bond et partit en direction de la porte, la tête baissée.
-Pourquoi ne pas vouloir mettre les gens au courant ? L'infirmière de Poudlard pourrait certainement vous aider ! Est-ce le père qui vous a demandé de ne rien dire ?
Eilane se figea sur place à quelques centimètres seulement de la porte.
-Comme si je ne pouvais pas choisir par moi-même ce que je veux faire pour ce bébé ! cracha-t-elle froidement en se retournant face au professeur de métamorphose. Si la nouvelle de ma grossesse s'ébruite, je me ferais sûrement renvoyer… Vous croyez que j'ai envie de ça ?
-Je suppose que non… mais l'infirmière est tenue au secret professionnel, elle pourrait vous aider sans que personne n'en sache rien !
-C'est trop risqué, dit Eilane, la voix étranglée.
-Risqué par rapport à quoi, Miss Snake ?
-Peu importe, s'exclama la jeune fille. Vous acceptez de m'aider ou pas ? Je n'ai pas toute la nuit alors à vous de me dire… mais rapidement !
-Alors c'est ça ? rit Dumbledore. Vous me mettez un ultimatum ? Ce n'est pas comme ça que vous réussirez à obtenir mon soutient ! Si vous voulez que je vous aide, il va falloir jouer franc jeu avec moi !
-Ou sinon quoi ? C'est vous qui dénoncerez mon état au directeur Dippet ?
-Je ne vois pas ce que je gagnerai à le faire, Miss Snake… Et je doute qu'Armando me croit étant donné qu'il aura du mal à admirer par lui-même l'arrondi de votre ventre ! Mais je pense que si vous êtes venue ici, c'est certainement parce que vous avez besoin d'aide et que vous n'avez personne vers qui vous tourner… Et je suis prêt à vous aider, mais pas à vos conditions !
-Dans ce cas, au revoir, professeur ! répondit Eilane avec animosité en actionnant la poignée de la porte.
-Très bien, si vous préférez gérer vos angoisses seule, je ne peux pas vous en empêcher ! Mais sachez toutefois que j'aurais certainement de quoi rendre vos nuits calmes et éviter ainsi que vos pires cauchemars ne risquent de se réaliser !
Pour la seconde fois de la conversation, Eilane se retourna brusquement face à Dumbledore alors qu'elle s'apprêtait à quitter son bureau.
-Vous sauriez comment faire disparaître ces rêves alors que je n'ai trouvé aucun moyen d'y arriver ? demanda-t-elle doucement tandis qu'une once d'incrédulité perçait dans sa voix.
-C'est possible en effet ! Je suppose que ces cauchemars proviennent en quelques sortes de l'enfant lui-même… Je suis prêt à parier ma barbe que le père doit être particulièrement puissant… Je ne pense pas me tromper, d'autant que ça m'ennuierai, je tiens beaucoup à ma barbe ! Miss Snake, vous confirmez mon hypothèse je présume ?
L'estomac d'Eilane fit un bond dans son ventre et sa gorge se serra subitement… « Il sait » pensa-t-elle malgré elle. Incapable de parler, elle se contenta de hocher la tête.
-J'imagine que vos pouvoirs eux aussi se sont retrouvés troublés par votre grossesse ? Vous avez plus de puissance qu'avant ? Peut-être même possédez-vous à présent certaines facultés que vous ne vous connaissiez pas auparavant ?
Une fois encore Eilane secoua affirmativement la tête.
-Comment savez-vous tout cela Professeur ?
-Cela arrive parfois lorsque deux sorciers d'une grande puissance ont un enfant… L'enfant essaie de prendre le dessus sur sa mère avant même sa naissance, répondit Dumbledore la mine plus inquiète que jamais.
-Ce n'est pas une bonne chose, n'est-ce pas ? l' interrogea Eilane.
-Non, en effet… ni pour vous, ni pour le reste de la communauté magique ! approuva le professeur. Un descendant des Anciens n'est jamais le bienvenu, rajouta-t-il dans un murmure.
-Un quoi ?
-Rien… je ne faisais que réfléchir à haute voix !
Mais Eilane se trouvait persuadée que sa réflexion était de la plus grande importance.
-Il y a un moyen de calmer l'enfant, de le refaire devenir un bébé normal…, continua Dumbledore. Bien sur, cela bridera certains de ses pouvoirs et il est possible qu'il ne les récupère jamais, mais en contrepartie, il pourra vivre une vie paisible et ne risquera plus de vous tuer avant même sa naissance, ce qui me parait être le point le plus important !
-Je vous écoute !
-Il faudra me promettre de venir me voir une fois toutes les deux semaines pour que nous fassions un suivi de cette grossesse…
-C'est d'accord ! acquiesça Eilane.
-Dans ce cas…
Dumbledore se leva de son bureau et ouvrit la porte de l'armoire qui se trouvait derrière celui-ci, à côté du perchoir où dormait toujours l'oiseau rouge et or. Il fouilla dedans quelques secondes avant de revenir vers la Vélane, tenant dans la main un petit sachet, pas plus gros qu'un vif d'or, apparemment rempli de feuilles finement ciselées, qu'il lui tendit une fois arrivé à sa hauteur.
-Ca s'utilise comme du thé ! ajouta-t-il en voyant le regard interrogatif de la jeune fille.
-Comment se fait-il que vous ayez ce genre de choses dans votre armoire ? demanda Eilane avec pertinence.
-Disons que c'est… en guise de prévention ! lui répondit mystérieusement Dumbledore dont les yeux bleus se mirent à pétiller.

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Les semaines suivantes se déroulèrent dans le calme et la sérénité. Le traitement que Dumbledore faisait suivre à Eilane semblait fonctionner au-delà de ses espérances. Elle dormait d'un sommeil profond que plus aucun cauchemar ne venait agiter et ses pouvoirs étaient redevenus aussi normaux que possible. Mieux encore, elle ne souffrait plus des terribles douleurs abdominales qui l'assaillaient depuis plus d'un mois avant son entretien avec le professeur de métamorphose.
Elle n'avait pas parlé à Tom de cette visite ni des tisanes qu'elle faisait infuser, chaque soir, cachée dans les toilettes pour que personne ne lui pose de questions importunes. Aussi continuait-elle de prétendre à ses côtés se sentir fatiguée et malade, de peur qu'il ne découvre quelques choses ; même si en réalité, elle ne s'était pas sentie aussi calme et épanouie depuis bien longtemps.

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-Merci professeur, dit Eilane en s'emparant d'un nouveau petit sachet de plantes médicinales.
-De rien, Miss Snake… N'hésitez pas à revenir me voir si vous sentez à nouveaux des contractions !
La Vélane entrait à peine dans son huitième mois de grossesse, mais le bébé semblait déjà désirer avidement découvrir le monde qui allait s'ouvrir à lui. Elle ne pouvait pourtant se permettre d'accoucher avec presque un mois d'avance : sans l'aide de véritables guérisseurs, elle ne souhaitait pas risquer que l'enfant né trop jeune, n'ait pas les capacités vitales suffisantes pour survivre. De plus, il lui était impossible de ne pas suivre la fin des cours sans éveiller de trop grands soupçons et juin commençait seulement… Le bébé ne devait pas venir au monde avant début juillet, une fois l'école vidée de la plupart des ses élèves et de ses professeurs.
-A dans deux semaines alors ? demanda le professeur Dumbledore.
-Oui, je viendrais ! lui assura Eilane avant de sortir du bureau et de se diriger en hâte vers sa salle commune.
Il était bien plus de neuf heures, les élèves n'avaient plus le droit de se promener dans les couloirs à cette heure-ci ! Et même si elle était là sur l'accord de Dumbledore, elle doutait que les autres professeurs se montrent aussi compréhensifs, d'autant qu'elle aurait bien été incapable de leur expliquer la raison de ces sorties nocturnes !
Elle sut avant même de pénétrer dans la salle commune par le passage secret que quelque chose n'était pas normal. Il ne s'agissait là, bien sur, que d'une intuition, mais ses pressentiments s'avéraient trop souvent réels pour ne pas l'inquiéter.
Elle comprit qu'elle avait vu juste en apercevant Tom, assis sur un fauteuil, plongé dans la pénombre, seuls quelques lambeaux de flammes brûlant encore dans la grande cheminée.
-Où étais-tu ? demanda le jeune homme.
Sa voix était trop calme… Eilane le connaissait assez pour présager que la tempête ne traînerait certainement pas à éclater.
-J'avais envie de prendre l'air, mentit-elle d'un air détaché.
-Tu n'es pas sortie ! affirma Tom toujours aussi sereinement bien qu'Eilane pouvait à présent déceler une certaine fraîcheur dans ses paroles.
-Qu'est ce qui te fait dire ça ?
-Tes vêtements sont secs ! Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, la pluie tombe drue en ce moment !
Eilane réalisa alors seulement qu'elle avait en effet entendu le martèlement des gouttes sur les carreaux du bureau de Dumbledore. Mais il était trop tard pour trouver un autre alibi !
-Alors ? Tu vas me dire où tu étais ? reprit Tom froidement, sans hausser le ton.
-Ca ne te regarde pas, Tom. Je fais ce que je veux, tu n'as pas à surveiller mes moindres allées et venues ou mes moindres gestes. Je vais dormir maintenant, on reparlera de ça plus tard si…
Mais il ne lui laissa pas le temps de continuer. Avec une rapidité surprenante, il se leva subitement de son fauteuil et lui agrippa fermement le bras alors qu'elle commençait déjà à grimper les premières marches menant aux dortoirs. Surprise, la main d'Eilane se raidit un instant, laissant tomber sur le sol le petit sachet de plantes que Dumbledore venait de lui confier.
Le regard bleu turquoise de Tom s'arrêta un instant sur le sachet. Puis il releva la tête vers sa compagne dont il serrait le poignet avec tant de force à présent qu'elle devait serrer les dents pour que des larmes de douleur ne s'écoulent pas sur ses joues. Les yeux du jeune homme furent parcourus d'un nouvel éclair rouge vif et la colère émana de lui comme un poison.
-C'est donc ça que tu étais partie faire ! s'exclama-t-il. Qui t'as aidé ?
Bien qu'il se trouvait entièrement animé de fureur, sa voix, elle, paraissait toujours aussi impassible et dénuée de sentiments.
-Personne ! répondit Eilane de sa voix tremblante. J'ai cherché dans les livres comment préparer des tisanes qui me calmeraient… Et j'ai pris les herbes pendant nos cours de botanique et de potions !
-Tu mens ! Je sais que tu n'as pas pu obtenir ses plantes sans un appui extérieur… Et je sais aussi que cette mixture n'est pas seulement destinée à apaiser tes nerfs… Elles ont modifié les pouvoirs de l'enfant… Tu me crois vraiment si stupide Eily ? Cela fait des mois que tu joues à ce petit jeu… Des mois que je sais que tu me trahis !
Cette fois, les larmes ne purent s'empêcher d'envahir le beau visage de la jeune fille.
-Maintenant, continua Tom d'une voix calme et dure à la fois. Dis moi qui t'as donné ça ! Ne me force pas à m'énerver Eily !
-Arrête ça Tom… tu me fais peur !
-Vraiment ? sourit ironiquement le jeune homme. Tu n'as encore rien vu ma belle ! Alors ? C'est ta dernière chance ! Qui t'as apporté son aide ? Qui as-tu mis au courant de ton état ?
-Va au diable ! cria la Vélane en se concentrant autant qu'elle le pouvait afin d'utiliser la magie pour se dégager.
Mais ses pouvoirs ne semblaient plus lui répondre et rien ne se produisit.
-On dirait que tu as perdu ta puissance ! Ou peut-être est-ce le sort que j'ai lancé avant que tu n'arrives !
Tom éclata d'un rire froid et sans âme, un rire plus aiguë qu'à l'ordinaire qui glaça le sang de la jeune fille. Elle l'avait déjà entendu rire de la sorte… Cela ne présageait rien de bon.
-Tu ne mettras pas tes menaces à exécutions, Tom ! murmura-t-elle sans vraiment savoir s'il s'agissait là d'une affirmation ou d'une supplication.
-Tu crois ça ? rugit le jeune homme dont la voix cette fois avait perdu toute quiétude. Legilimens !
-Noooooooon ! cria la jeune fille en bloquant Tom qui essayait de pénétrer dans son esprit.
Emporté par la fureur, il la plaqua brutalement contre le mur le plus proche, maintenant son visage d'une main ferme et plongea son regard dans ses yeux de bronze.
-Legilimens !
Eilane ferma les yeux, de crainte que le contact ne se fasse malgré ses dons en occlumencie. La peur s'emparait véritablement d'elle à présent et la rendait de plus en plus vulnérable.
Elle poussa un soupir de soulagement en réalisant que Tom n'avait pas réussit à forcer ses barrières mentale. Mais son répit fut de courte durée et elle sentit une douleur l'envahir lorsque le jeune homme la bouscula férocement en avant, la faisant brutalement tomber sur le sol de pierre.
-Par pitié, gémit-elle tout en sachant que ces implorations auraient aussi peu d'effet sur Jedusor qu'une petite brise d'été sur les branches d'un saule cogneur.
Il s'installa au dessus d'elle et attrapa à nouveau ses poignets d'une main, les serrant autant qu'il le pouvait. Eilane sentait le sang s'évader de ses doigts, envahis par d'horrible fourmillements.
-Tu vas me laisser faire ! lui ordonna-t-il, fou de rage en pressant sa seconde main sur la gorge de la jeune fille, l'empêchant ainsi de bouger, de répondre et même de respirer. LEGILIMENS ! hurla-t-il envahi par la démence.
Incapable de se débattre, presque à l'agonie, Eilane ne put que constater impuissante la vigueur avec laquelle Tom venait de réussir à s'immiscer dans son esprit.
Les images de ses souvenirs défilèrent devant ses yeux : son arrivée à Poudlard, sa première rencontre avec Tom, la vision qu'elle avait eu dans le puits aux âmes, le corps de Myrtille… puis enfin, ses pensées se focalisèrent malgré elle sur le professeur de métamorphose en train de lui tendre le sachet d'herbes médicinales.
-Dumbledore ! lança Tom d'une voix dégouttée. Comment as-tu osé ?
Il avait relâché le cou de sa compagne qui reprenait difficilement son souffle. Il ne lui laissa pas le temps de répondre et elle poussa un gémissement lorsque sa main s'abattit violemment sur son visage.
-Tu n'es qu'une sale petite garce qui ne sais même pas tenir la moindre promesse !
Il continuait de la frapper de toute ses forces et Eilane sentait le sang se mélanger aux larmes sur son visage. Pour l'empêcher de bouger, il la maintenait fermement sur le sol en pesant de tout son poids sur elle. Elle ne sentait plus ses membres ni son corps. Un goût amer se répandit dans sa bouche tandis qu'un nouveau coup assené par Tom lui fendait la lèvre. Son pendentif était devenu aussi chaud que la flamme d'une bougie et lui brûlait péniblement la peau. Puis soudain, une souffrance atroce lui traversa le bas ventre, lui arrachant un hurlement plaintif.
Tom s'arrêta brusquement et s'aperçut que le pantalon de son uniforme était tâché de sang.
-Le bébé, se lamenta Eilane dans un murmure étouffé. Il arrive !
Tom se releva aussitôt. Le calme semblait être revenu en lui.
-Il ne faut pas que tu accouches ici ! Viens !
-Non, je ne peux pas accoucher, c'est trop tôt ! gémit la jeune fille.
-Ne dis pas de sottises, tu n'es qu'à un mois du terme ! Allez, vite… partons d'ici !
Voyant qu'elle était dans l'incapacité de marcher, il la souleva et l'emporta dans ses bras, en direction des toilettes du second étage.
Elle se trouvait dans un état de semi conscience. Elle avait l'impression de flotter et ne sentait pas les bras de Tom la maintenir tandis qu'il prononçait les mots pour ouvrir la Chambre des Secrets.
Elle scruta les toilettes de ses yeux troublés par les pleurs. Elle n'y était jamais retourné depuis la mort de Myrtille. Mais en cet instant, avoir commis ce meurtre était sans nul doute le cadet de ses soucis.
Le passage s'ouvrit et Tom se laissa glisser dedans, Eilane toujours dans ses bras.
Enfin, il la déposa sur le sol de dalle froide qui agrémentait la pièce principale où trônait la statue de Salazar Serpentard.
-Nous serons tranquille ici ! affirma-t-il en balayant les mèches de cheveux blonds argenté qui recouvraient le visage de la jeune fille.
-On ne devrait pas être là… Je veux aller à l'infirmerie… Il me faut un guérisseur, Tom ! supplia Eilane, terrorisée.
-Chut ! Tout va très bien se passer !
Mais Eilane savait que tout ne se passerait pas bien du tout. Les douleurs empiraient, les contractions se rapprochaient de minutes en minutes, le sang s'écoulait hors de son corps et l'angoisse l'envahissait. Elle n'avait pas pu prendre sa tisane ce soir… Les effets des plantes se dissipaient…
Une nouvelle contraction la fit hurler de douleur et elle comprit que le bébé n'allait plus tarder.
-Il faut que tu pousses Eily ! lui ordonna Tom en remontant sa robe de sorcière et en la débarrassant de son sous-vêtement.
-Non… C'est trop tôt ! sanglota à nouveau la jeune fille.
-Tu dois pousser… Si tu ne le fais pas, tu condamnes notre enfant et toi avec !
Les yeux baignés de larmes, Eilane obtempéra. La souffrance diminua peu à peu alors qu'elle poussait de toutes ses forces. Enfin, Tom s'écria d'une voix rauque qu'il voyait la tête du bébé.
-Un dernier effort !
Eilane poussa une ultime fois et Tom s'empara du nourrisson qu'il enroula dans sa cape de sorcier.
-Tom ? P… Pourquoi il ne pleure pas ?
Jedusor se tourna vers Eilane, l'enfant emmailloté dans son vêtement, son visage caché par le tissu. Quand la jeune fille, allongée sur le sol, croisa le regard sombre de son compagnon, elle comprit sans qu'il lui ait dit que ses pires craintes s'avéraient fondées.
-Est-ce qu'il est…
Elle ne put dire le mot. Le prononcer aurait signifié l'accepter et cela lui semblait impossible.
-Mort… oui. acquiesça Tom à voix basse.
-Donne-le moi… Je veux le tenir dans mes bras, implora la Vélane.
-Non… Ce ne serait pas une bonne idée… Je vais m'en occuper… Je reviendrais après !
Eilane tenta tant bien que mal de se relever, mais ses forces avaient toutes été puisées lors de l'accouchement et elle s'effondra sur le sol ensanglanté, recroquevillée, en sanglots.
Trop perdue dans son désarroi et affaiblie par l'hémorragie, elle n'entendit pas au loin, les pleurs d'un bébé qu'on arrachait injustement à sa mère pour le livrer avec férocité au monde des ténèbres.
Un peu plus d'une demi heure plus tard, Tom entra à nouveau dans la Chambre des Secrets où Eilane, toujours dans la même position fœtale, laissait s'écouler ses larmes de tristesse.
-Viens avec moi, demanda-t-il en lui tendant la main pour l'aider à se relever.
Au prix d'un immense effort, Eilane réussit à se remettre debout, mais ses pas chancelants étaient plus que maladroits et Tom entreprit de la soutenir pour qu'elle réussisse à marcher.
-Où va-t-on ? J'ai besoin d'aller à l'infirmerie, Tom ! murmurait Eilane tandis qu'ils redescendaient les escaliers du château.
-Je t'y emmènerai ensuite… Mais avant, il faut que tu m'aides pour un rituel !
-Q…quoi ? Ca ne peut pas attendre ? Je suis épuisée…Il me faut un guérisseur… et un lit… J'ai tellement envie de dormir !
Sa voix lui paraissait lointaine comme si elle l'écoutait d'au-dessus. Elle avait perdu beaucoup de sang, elle en perdait même encore, et elle se doutait que sans l'aide d'un médecin, elle ne tiendrait plus très longtemps.
-Ce ne sera pas long ! lui assura Tom. Mais ça ne peut pas attendre ! Cela concerne notre fils !
Ils passèrent les grandes portes qui menaient au jardin et se retrouvèrent à l'air libre. La pluie avait cessé à présent, le ciel s'était dégagé et laissait voir une lune presque pleine. Mais le sol restait mouillé et emprunt d'une odeur âcre de terre retournée. Ils prirent le chemin de la forêt interdite et s'enfoncèrent parmi les arbres. L'odeur s'amplifia lorsqu'ils arrivèrent dans la petite clairière où se trouvait le puits aux âmes.
-Pourquoi doit-on faire cela ? murmura Eilane.
-Ce sera un moyen de le faire revenir à la vie…un jour ! lui répondit calmement Tom.
Ils s'accroupirent ensembles sur l'herbe à côté du puits. Tom sortit de sa poche un mystérieux anneau doré qui étincela au contact des rayons lunaires.
Eilane, épuisée, ne se sentit pas le courage de lui demander d'où venait cet étrange objet.
Le jeune homme tendit ensuite les mains vers sa compagne qui les prit dans les siennes.

« Cet anneau sera le porteur de l'âme de notre enfant, Eily ! »

Eilane sursauta en entendant la voix de Tom dans sa tête. Ils avaient beau à présent utiliser parfois ce moyen de communication, elle ne s'y habituait toujours pas. Heureusement, la proximité lui évitait de devoir faire appel au pendentif dont la chaleur ne s'était pas encore évanouie.

« Comment va-t-on faire cela ? » pensa-t-elle à son tour.
« Je veux que tu mènes le rituel. Laisse faire ton instinct ! Tu as ça en toi »

La Vélane fronça les sourcils et émit une petite plainte en sentant la douleur de son visage ecchymosé.
Rassemblant les quelques forces qui lui restaient, elle chercha dans son esprit les paroles qu'elle devait prononcer. Ce fut comme si une intelligence magique s'était emparé de son corps pour lui dicter la marche à suivre.
-J'invoque les esprits du milieu qui gravitent entre la mort et la vie…, bredouilla-t-elle d'une voix plus faible que jamais, sans savoir ce que cela signifiait.
-Que ce sacrifice permette un jour la renaissance par le biais de l'Anneau, continua Tom en entaillant la paume de la main droite d'Eilane avec le couteau qu'il venait de sortir de sa poche.
Il fit ensuite de même avec sa propre main. Leurs deux sangs coulaient à flot, se mêlant sur l'anneau qui en était à présent recouvert, faisant s'évaporer les dernières forces que le corps d'Eilane s'efforçait de conserver. Puis tout à coup, le bijou absorba le liquide visqueux et se mit à briller comme s'il brûlait dans les flammes de l'enfer.
-Qu'il en soit ainsi ! murmura Eilane, sentant, malgré sa transe, la vie s'envoler tout doucement de son enveloppe charnelle, alors que le rituel touchait à son aboutissement.
-Celui qui, un jour, portera l'anneau à son doigt, fera revivre "l'enfant qui a été", finit Jedusor tout en tenant toujours fermement la main de sa compagne. Mais pour cela, son ancienne existence devra mourir avant le moment de la renaissance.
La transe se termina, ramenant Eilane à la réalité et à la souffrance. Elle réalisa alors avec frayeur que l'hémorragie, au lieu de s'arrêter après la naissance du bébé, n'avait fait que s'intensifier et allait d'un moment à l'autre lui être fatale. Les derniers soubresauts de vitalité quittèrent à leur tour son corps et, lâchant les mains de Tom, elle s'écroula inerte sur le sol de mousse avec pour ultime pensée une conviction : elle était en train de mourir...

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Mais, contrairement à ses attentes, aucune lumière ne vint l'emporter dans un monde meilleur, aucun ange ne vint l'accueillir et lui ouvrir les portes de l'au-delà. Au lieu de cela, elle ne voyait que ténèbres et froideur... Était-ce l'enfer qui l'attirait à lui ? Ou la vie, si terrible, si cruelle, qui n'en avait pas encore finit avec elle ?
Eilane reprit connaissance. Les paupières closes, elle profitait de la chaleur qui régnait autour d'elle. Combien de temps était-elle restée inconsciente ? Quelques minutes, une ou deux heures, plusieurs jours ? Elle l'ignorait ! Elle ne savait pas plus ce qu'elle devait penser de son état. Chaque centimètre carré de son corps lui faisait un mal atroce, pourtant, rien n'était aussi insupportable que la douleur infligée par ses pensées. Elle avait perdu son fils… Il était mort à cause de son imprudence, à cause de son entêtement. Si elle avait dit immédiatement à Tom qui l'avait aidée, l'enfant serait sans doute encore vivant.
Des larmes dévalèrent ses yeux fermés.
Tout cela était entièrement sa faute et elle devrait payer à tout jamais son erreur… Après tout, n'était-ce pas ce qu'elle avait vu dans le puits aux âmes ? L'enfant n'était-il pas condamné ? Elle avait été présomptueuse de vouloir aller contre le destin !
Elle entendit subitement des bruits de pas à proximité et se décida enfin à ouvrir les paupières.
Elle se trouvait à l'infirmerie de Poudlard, allongée dans un lit douillet, un rideau la cachant des autres malades et visiteurs. A côté d'elle, Albus Dumbledore lisait un livre, assis sur une chaise de bois. Eilane tenta de se tourner vers lui mais fit une grimace de douleur en sentant qu'elle se trouvait dans l'incapacité de bouger.
-L'infirmière a dit que vous deviez vous reposer ! affirma Dumbledore en levant la tête du livre qu'il tenait dans ses mains. Je sais que je n'aurais pas dû, mais j'ai vu que quelqu'un vous avait offert un ouvrage sur les rituels de défense et je n'ai pas pu résister à la tentation d'y jeter un petit coup d'œil !
Eilane esquissa à grand peine un léger sourire.
-Vous avez eu raison ! Je n'ai pas vraiment la tête à lire en ce moment de toute manière !
-Je suis désolé pour le bébé ! soupira Dumbledore en la regardant dans les yeux.
-Est-ce que quelqu'un d'autre…
-Non, personne n'est au courant, sauf moi bien évidemment… En fait, le directeur Dippet a semblé trouver l'affaire si étrange qu'il a préféré demander à l'infirmière de clore votre dossier médicale… ou du moins de ne surtout pas l'ébruiter !
-Étrange ?
-Et bien… Jedusor vous a amenée il y a trois jours à l'infirmerie en affirmant vous avoir trouvée inconsciente, allongée sur le sol de votre salle commune… Ce qui me dérange dans cette histoire, vous vous en doutez certainement, c'est qu'il n'a aucunement fait mention d'un quelconque enfant. Ce qui m'ennuie également, je dois l'avouer, c'est que le sol de votre salle commune ait été particulièrement propre malgré les litres de sang que vous aviez perdu ! Je suppose donc que les choses ne se sont pas passées exactement comme il le prétend !
Eilane sentit ses yeux brûler mais retint les larmes qui tentaient de s'en échapper.
-Peut-être pas en effet, avoua-t-elle d'une voix faible.
-Et j'imagine que les bleus et les blessures que vous avez au visage n'ont pas été causés par cet accouchement prématuré qui n'est, certes, jamais censé avoir eu lieu !
La Vélane ne répondit pas.
-Vous devriez le quitter. Il est peut-être plus dangereux que vous ne le pensez ! conseilla Dumbledore.
-J'ignore de qui vous parlez !
-Bien sur que si.
-En supposant que je connaisse l'identité de cette personne, vous croyez vraiment que je ne sais pas tout ça ?
-Dans ce cas, je crains de ne plus rien pouvoir pour vous.
-Vous pensez que j'arriverai un jour à apaiser mon chagrin ? demanda Eilane en sentant à nouveau les larmes ruisseler le long de ses joues.
-Je le crois oui…, répondit Dumbledore avec douceur. Je ne vous cacherai pas que ce sera long et difficile, mais vous êtes une sorcière courageuse… Vous y parviendrez ! J'aimerai vous poser une dernière question, avant de vous laisser dormir.
-Allez-y !
-Je sais qu'elle ne sera pas facile pour vous, mais je me dois de vous la poser ! Le corps du nouveau né, où a-t-il été enterré ?
-Je... je l'ignore…, avoua la jeune fille. Et à vrai dire, je ne veux surtout pas le savoir !
Le regard de Dumbledore s'assombrit, mais il ne rétorqua rien.
-Reposez-vous maintenant !
Et il sortit de la pièce, laissant Eilane seule avec sa peine.

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Eilane fut arrachées à ses souvenirs par l'arrêt brutal du taxi moldu qui avait traversé la quasi-totalité de Londres. Elle, Dumbledore et Hagrid en descendirent avant de payer et de remercier le conducteur qui repartit instantanément.
La place était aussi lugubre que dans sa mémoire, quand elle y avait pénétré des années auparavant. Elle se rappela, la gorge serrée, le visage de Remus Lupin en train de lui tendre le mot écrit par la main de Dumbledore.
Tout cela semblait maintenant si loin derrière elle !
Lorsque elle passa finalement la porte du 12 square Grimmaurd, derrière Hagrid et Dumbledore, elle n'aurait pu escompter un accueil plus glacial.
Bien sur elle ne s'était pas attendue à ce qu'on lui saute au cou, mais les visages fermés de Ron, Hermione et Ginny ne l'aidèrent en rien à se sentir sécurisée.
Se réintégrer dans ce groupe qu'elle avait si odieusement trahi ne serait certainement pas chose aisée !