Substitute for Love 11

(Flashback...3 ans plus tôt)

"Laissez-moi! Je vous en prie...!"

Athos s'était élancé vers un groupe d'hommes qui, formant un cercle, maltraitaient la personne qui était au centre. Le mousquetaire aurait reconnu cette chevelure blonde parmi des milliers...Aussi avait-il senti son coeur cesser de battre en voyant son camarade se faire menacer par une bande de vauriens aux rictus peu amènes...

Sans plus attendre, il tordit le cou du premier assaillant et, dans un craquement lugubre, le brisa. Le deuxième fut éventré avant qu'il ne puisse réagir. Le troisième, plus rapide, s'était déjà enfui dès la mort du premier homme. Le quatrième, qui s'était aussi mis à fuir, fut rapidement rattrapé et expédié dans l'au-delà.

Sans se soucier du lâche qui fuyait, Athos retourna rapidement vers leur victime qui s'était écroulée, face contre terre.

"Aramis!"

Mais...mais que faisait Aramis vêtu d'une robe?

Athos avait glissé son bras sous sa nuque et l'avait retourné sur le dos. Automatiquement ses yeux, subitement grands ouverts, s'étaient portés vers un admirable décolleté...Quoi? Aramis est une...? Le mousquetaire resta bouche bée, mais n'eut pas le temps de se poser plus de questions: la jeune fille relevait difficilement les paupières.

Non...ce n'est pas Aramis, pensa Athos. Elle était beaucoup trop frêle pour être son camarade, même si celui-ci était lui-même très délicat; C'était les yeux qui faisaient toute la différence. Malgré qu'ils étaient du même bleu profond, les yeux étaient trop larges, trop ronds, trop remplis de cette naïveté qu'ont encore les gens qui n'avaient pas assez vécu. Mais la chevelure, définitivement, c'était la même, d'un bouclé et une couleur identique.

Dans les bras d'Athos, la fille tremblait et lui lançait des regards effrayés. L'homme la calma aussitôt.

"Je suis Athos, mousquetaire du roi. Je ne vous veux aucun mal."

Comme si cette déclaration était suffisante pour relever Athos de tout soupçon, la femme se blottit contre lui et l'entoura de ses bras tout en pleurant doucement.

"Merci, Monsieur Athos... Vous êtes très gentil..."

(end flashback)

"Je ne vous ai pas fait mal?"

Athos caressait avec précaution la tête blonde appuyée contre son torse nu. Encore une fois, la pauvre fille avait encaissé l'expression de son malheur...

"Vous ne me faites jamais mal, Monsieur Athos..." mentit-elle à moitié.

Elle s'appelait Mélissa. Elle n'avait ni passé ni avenir. Elle était malheureusement née avec cette tare caractéristique aux êtres trop simples d'esprit. Depuis qu'Athos l'avait sauvée, elle vouait au soldat à la chevelure de jais une dévotion sans bornes qui jonglait parfois avec le masochisme...

Étant mousquetaire du roi, devant donc conserver de bonnes apparences, Athos n'avait pu la garder chez lui. Il l'avait donc placée dans un bordel, payant à la tenancière une petite pension pour s'assurer qu'elle la garde en relative sécurité, sachant très bien que la jeune femme était trop naïve pour faire quoi que ce soit d'autre que de vendre son corps.

"Vous pensez à elle?" la voix flutée de Mélissa aurait pu être tout autre: accusatrice, menaçante...mais dans son monde à elle, la jalousie n'existait pas.

Athos la serra fermement contre lui. "M'en voulez-vous?" demanda-t-il tristement.

"Pourquoi vous en voudrais-je?"

Athos lui sourit doucement puis posa, avec une infinie délicatesse, ses lèvres sur son front.

Quelques heures plus tôt, il avait cru qu'Aramis était victime du chantage de Rochefort. Mais la vérité était qu'ils étaient amants. Il avait bien vu, il avait trop bien entendu: leurs rires et leurs soupirs étaient ceux de gens qui s'appréciaient, et non sur le point de s'entre-tuer...

Il serra si fort les dents que sa mâchoire le fit souffrir. Maudite traitresse! Aramis était comme toutes les autres femmes: elle se contrefichait de ses sentiments à lui, elle le narguait en couchant avec un autre, en se donnant complètement à un autre! Encore une fois, les gémissements de la mousquetaire revirent à son esprit. Il revoyait encore ses beaux seins blancs, ses épaules nues...Comme il s'en voulait d'être resté tapi dans l'ombre! Il aurait du entrer dans la chambre et la couvrir de baiser...l'enrouler de ses bras, la forcer à se pencher sur le lit avant de la dévêtir complètement...il aurait du la prendre, la faire sienne, lui dire qu'elle lui appartenait, et à lui seul!

A ce moment, Mélissa émit un petit rire en voyant une protubérance se former entre les jambes d'Athos.

Le mousquetaire soupira: son esprit était sans doute plein de rage, mais son corps, au contraire, se délectait de ce que ses sens avaient perçu. Il voulait le faire taire, lui dire qu'il ne lui servait à rien de s'exciter, qu'Aramis ne serait jamais à lui.

Il serait si simple de tout abandonner... Si Aramis en aimait un autre, alors à quoi bon se torturer? Sa vie serait tellement plus facile s'il n'y avait que Mélissa...elle ne demandait jamais rien, ne se plaignait jamais, elle était d'une douceur si réconfortante...tout d'elle était doux: sa peau, ses cheveux, sa voix. Elle avait toujours été, pour lui, l'Aramis - la femme - qu'il avait longtemps souhaitée. Alors pourquoi ne pas ignorer le fait que la vraie Aramis était aussi une femme afin de poursuivre son rêve avec la fille qui lui vouait un respect frôlant le culte adorateur? Il pourrait la marier, lui faire des enfants, vivre une vie paisible loin de tout, loin de Paris, loin des mousquetaires et surtout d'elle...

...non, il ne pourrait jamais vivre loin d'Aramis. C'était elle qu'il aimait, et non Mélissa. Cette dernière avait été, pour un long moment, une remplaçante à la non-féminité de son ami. Mais maintenant que la mousquetaire rassemblait tout ce dont il désirait, il était difficile de l'ignorer...il ne pouvait plus se contenter d'un substitut.

Athos sentit son membre se durcir à nouveau lorsqu'il repassait en boucle l'image des seins ronds, du ventre plat, des paupières nacrées qui se fermaient, de ses lèvres roses qui laissaient échapper des soupirs de pur délice, alors qu'une main à la peau pâle se glissait dans sa culotte...

"Arrrrghhh!" s'écria Athos en se relevant subitement. Jalousie, péché capital: Il mourrait de jalousie! C'était sa main à lui qui aurait du se glisser le long du corps d'Aramis. C'était sa bouche qui aurait du cueillir ses baisers et son souffle chaud!

Ce dut donc fou de peine, de rage, et d'envie qu'Athos s'était élancé vers la maison close que tenait Madame Morand, bien décidé à assouvir ses passions coûte que coûte. Dès qu'il fut entré, il avait fait appeler Mélissa et, sans même retourner la salutation de la jeune fille, il s'était engouffré avec elle dans une chambre. Les yeux remplis d'un feu noir, tout son corps bouillant de désir charnel, l'âme dévorée à la fois par la haine et la luxure, il l'avait prise sauvagement, sans retenir une once du brasier qui le consumait. "Vous êtes à moi" s'était-il écrié à plusieurs reprises; dans les cris de Mélissa se mélangeait le souvenir de ceux d'Aramis. Aramis...Aramis! Qui jouissait dans les bras d'un autre...et pas n'importe quel autre: Rochefort!

Il poussa un autre grognement rageur en se relevant. Avec frustration, il se passait les doigts dans ses longs cheveux tout en marchant de long en large de la minuscule chambre.

"Monsieur Athos?" la voix douce et claire de la jeune fille le ramena vite à la réalité.

"Pardonnez-moi, Mélissa...je suis vraiment un rustre." Il soupira, pris une profonde inspiration et se calma. Il se rassit sur le lit et la prit tendrement dans ses bras. L'odeur chaude et épicée de la vanille lui chatouilla les narines et l'apaisa tandis que, contradictoirement, son coeur se serrait de malaise.

Vanille...le parfum d'Aramis...Il en avait fait venir exprès d'Afrique pour en remettre à Mélissa, lui faisait promettre de toujours en porter pour que, dès qu'il la verrait, elle lui rappellerait Aramis davantage...

C'était très étrange, comment toute cette histoire avait débutée. Il n'avait jamais eu de fantasmes ni de sentiments envers Aramis avant de rencontrer Mélissa, trois ans plus tôt. Après l'avoir sauvée, après avoir couché avec elle quelques fois, de plus en plus il s'était imaginé que c'était son camarade qu'il poussait contre le lit avant de prendre possession de son corps. D'abord, c'avait été un jeu, une blague, mais bientôt Athos en était venu à strictement voir en Mélissa qu'une version féminine d'Aramis. Le jeu s'était transformé en fantasme: Athos rêvait qu'Aramis était une femme, une vraie...Même si, depuis des années, son esprit lui avait toujours crié ce fait, c'était également son corps qui répondait de manière étrange aux contacts de son ami. Il l'avait toujours ignoré, mettant le blâme sur le jeu, qu'en secret, il s'était monté avec la jeune prostituée...jusqu'au point dangereux où il avait voulu que tout de Mélissa soit exactement comme Aramis...

Athos caressa avec regret la cicatrice sur l'épaule de la frêle blonde. Elle frissonna de peur et sembla vouloir, inconsciemment, vouloir échapper à sa dextre.

(flashback)

« Monsieur Athos….que faites-vous, avec ce mousquet ? » la peur était palpable dans la voix de la prostituée. Pourquoi Athos l'avait entraînée dans cette ruelle sombre et infréquentée?

« N'ayez pas peur, Mélissa….je sais que ça fera très mal, mais je vous jure que vous ne mourrez pas…je m'occuperai bien de vous… »

La lèvre tremblante, les prunelles mouillés, Mélissa regardait Athos droit dans les yeux. Pourquoi Athos avait-il plaqué le canon de ce mousquet directement contre son épaule ? Il n'allait tout de même pas la blesser…N'est-ce pas ?

Le doigt vacillant sur la détente, Athos abaissa bientôt l'arme avec frustration, avant de la remettre en place...puis de la baisser de nouveau.

"Allez-vous en..."

"Monsieur Athos?"

"VITE!"

La jeune fille ne se le fit pas redemander. Tournant les talons, elle s'éloigna aussi vite qu'elle pu en courant, voulant à tout prix quitter ce noir cul-de-sac. Mais alors qu'elle approchait de la rue transversale, où brillait un lampadaire...

La blessure n'aurait pas été la même, s'il avait tiré à bout portant. "Voilà...la distance est parfaite ainsi," murmura le mousquetaire pour lui-même, tenant fermement le mousquet au bout de son bras. Un air de pure folie déformait ses beaux traits...

Une détonation, suivit d'un cri, déchirèrent la nuit.

« Aramis...» souffla-t-il en laissant tomber son arme au sol. Il couru vers la femme, se jeta à genoux à ses côtés et, effrayé, la souleva dans ses bras. Toutefois, il regarda avec joie le sang couler le long de son épaule...

«Oh mon Dieu,... N'ayez craintes, je vais vous soigner…Les routes sont truffées de spadassins…pourquoi vous êtes-vous jetée devant notre camarade ? C'est insensé, vous auriez pu y laisser votre v-… »

Il s'arrêta subitement en réalisant l'ampleur de sa folie.

« Pardonnez-moi ! » poursuivit-il en serrant Mélissa, inconsciente, contre lui, se mordant les lèvres afin de ne pas pleurer.

(end flashback)

Athos, évitant de la regarder, se recoucha et entraîna Mélissa à sa suite. "Vous me permettez de passer le reste de la nuit à vos côtés?"

Malgré son manque d'intelligence, elle avait pu voir, sur le visage de son partenaire, une immense souffrance. Qui était cette femme qui déstabilisait son protecteur à ce point?

"Mais bien sûr...Tout ce que vous voulez, Monsieur Athos..."

* * *

Athos se rendit à la caserne très tôt le lendemain matin, sachant qu'il n'était plus dans les habitudes d'Aramis d'en faire autant: ha! il savait maintenant pourquoi! La sale pute...

Par chance, la salle commune était aussi déserte; il ne voulait pas rencontrer personne et devoir expliquer pourquoi il avait l'air si contrarié avant de s'être d'abord calmé et mis sur son visage son masque de pure impassibilité. Il s'assit quelques instants, se demandant comment remédier à sa mauvaise humeur. Il en convint qu'un petit tour à la salle d'arme ferait l'affaire. Il allait se lever quand Porthos entra dans la salle. Athos soupira et leva les yeux au ciel.

"Je savais que je vous trouverais ici!" s'écria le géant en voyant son ami, ignorant volontairement le roulement d'yeux qu'Athos avait produit.

"Je partais...excusez-moi..." Il allait passer à côté du colosse, mais celui-ci l'en arrêta.

"Ta ta ta!" Porthos retint son aîné par le bras et le força à reculer. "Alors? Vous avez suivi mes conseils?"

Athos se figea. Ah oui, les conseils de Porthos!...Il se tourna vers le colosse et lui dédia un regard assassin. "En effet, j'ai suivi vos conseils, et je me suis rendu chez Aramis."

"Et puis, et puis?" questionna Porthos, très enthousiaste. "Vous lui avez parlé?"

"Non. Elle était occupée."

"Occup-...?"

"Elle a déjà un amant."

"OoooOOOooooohhhhh!" très intéressé, Porthos poussa l'interrogatoire. "Vraiment? Qui est-ce?" Le large sourire de Porthos s'évanouit. Si Athos avait pu le tuer des yeux, il serait déjà mort. "Ahem...ouais...toutes mes condoléances."

"Oh, la ferme, Porthos!" Athos poussa rageusement son camarade hors de son chemin et s'éloigna en maugréant. "Je ne sais pas ce qui me retient ici. Si le capitaine veut garder cette traitresse parmi nous..."

"HÉ!" grogna Porthos en rattrapant brusquement Athos et le forçant à lui faire face. "Ayez un peu de respect lorsque vous parlez d'Aramis!"

"Elle se fiche complètement de ce que je peux ressentir! Sous mes yeux, elle couche avec ce..." Athos s'arrêta, ne voulant pas en dévoiler d'avantage.

"Lui avez-vous parlé? Manifesté votre amour?"

"Bien sûr que non."

"Alors comment peut-elle deviner que vous avez des sentiments pour elle si vous ne vous êtes jamais déclaré? Elle ne peut pas non plus en faire fi si elle les ignore! Pire encore, après tout ça, je suis certain qu'elle croit ferme que vous la détestez! Et, entre vous et moi, Athos...qu'elle ait un amant ne vous regarde pas...attendez...vous avez dit "sous mes yeux"...Non!...Ne me dites pas que vous l'avez espionnée?"

Porthos remarqua qu'Athos avait faiblement rougi et qu'il regardait ailleurs. Il se leva donc en poussant un grand grognement, exaspéré de l'attitude de son ami. Qui eut cru qu'Athos était un parfait nigaud lorsqu'il s'agissait de faire la cour à une dame? Toutefois, en s'imaginant Athos en train d'épier Aramis, Porthos ne put que rougir à son tour, s'imaginant à quoi la belle "occupait" ses soirées...

Athos, de son côté, savait pertinemment que Porthos avait raison: Aramis ne pouvait pas être blâmée parce qu'elle en aimait un autre. Mais ce qui le terrassait, lui faisait serrer le cœur de pure tristesse était le fait, qu'encore une fois, il devait faire constat du cuisant échec de sa vie amoureuse. Ah, si seulement…!

"Ca vous apprendra, à ne pas vous déclarer plus avant!" fit Porthos, faisant écho aux pensées du sombre mousquetaire.

"Il n'empêche qu'une femme qui couche avec un homme sans être mariée…"

"Oooh, épargnez-moi ces sornettes de catéchisme, je vous en conjure! Ce n'est pas plus pire que vous et moi, et plein d'autres, lorsque nous allons au bordel! Parlant de bordel...ca fait un sacré bout de temps que vous fréquentez toujours la même fille! Ca frôle la "maitresse", ça! Le grand Athos, 'faites ce que je dis, pas ce que je fais!' Hypocrite!" En guise de punition, son poing s'abattit contre l'épaule de l'aîné. Puis, changeant complètement le sujet de la conversation, il poursuivit. "Comment s'appelle-t-elle, déjà?"

"Mélissa..." répondit Athos avec absence. Comme il avait envie de revenir en arrière, de dire à Aramis qu'il était plus que fou d'elle, que la seule chose qui l'avait empêché de se déclarer plus tôt était qu'il avait DU croire qu'elle était un homme? Il s'en voulait d'être fâché contre elle… il devait lui parler…

Ne remarquant pas les tristes expressions faciales d'Athos, Porthos poursuivit. "J'ai peine à croire que je ne l'ai jamais vue, même après tout ce temps...Elle est belle?"

Athos allait répondre lorsque le clone de Mélissa entra dans la salle. Il ne fallu que peu de temps au mousquetaire pour revoir, derrière la jeune femme, la silhouette de Rochefort penchée sur elle qui le narguait, ses doigts plantés dans la peau de ses épaules et qui glissaient plus bas, plus bas... Il le tuerait, ce salaud! D'autant plus qu'il ne voyait, en aucune manière, ce qui chez cet homme pouvait attirer Aramis! Encore plus jaloux que la veille, oubliant les résolutions qu'il venait tout juste de prendre, il foudroya Aramis du regard avant de s'éclipser sans un mot vers la salle d'armes.

Une fois de plus, Aramis avait senti son coeur fondre devant l'attitude de son ami. C'est vrai qu'elle avait été voir Rochefort, l'avant-veille, pour se venger d'Athos...mais qu'en savait-il? "Si c'est ça, être mousquetaire..." fit-elle pour elle-même, la gorge nouée par la peine. Soudainement, elle n'avait plus du tout envie de poursuivre sa vie de soldat. Qu'Athos l'ignore et l'évite, elle pouvait vivre avec. Mais qu'il la regarde ainsi, comme si elle n'était qu'une moins que rien, sentant constamment sa haine et sa hargne posées sur elle? Elle n'était pas masochiste à ce point!

En plus qu'au matin, pour écraser l'arôme de lavande qu'il semblait tant détester, elle s'était, pour ainsi dire, badigeonnée de vanille!

Elle allait quitter l'endroit à son tour quand elle sentit une main enroulée autour de son poignet.