-Ça fait quand même foutrement du bien !
Apparemment, les vertus revigorantes d'un bain d'eau fraîche et pure étaient assez universelles. Chez les Astrapuectl, cela prenait même, grâce à leur technologie pointue, les dimensions d'une piscine individuelle dans laquelle faire un plongeon après une douche chaude pour gratter toute la boue et les saletés de leur périple.
-Je crois par contre que tous mes vêtements sont fichus, ajouta le jeune homme en sortant de la piscine. Même le T-shirt que j'ai acheté à Brasília.
Ce n'était plus qu'une vieille étoffe informe et délavée, déchirée en son milieu.
-On en trouvera un autre au village, le rassura le Docteur. Ils ont tous les styles de vêtements, c'est très étonnant.
En effet, depuis leur arrivée au village, ils avaient croisé des Indiens vêtus de façon plus ou moins loufoques, avec parfois des habits ressemblant énormément à ceux des Européens ou des Asiatiques mélangés avec des pièces plus proches de ce que pouvait être une version moderne de leur habillement ancestral.
-Mon costume a plutôt bien résisté. Il a presque sa couleur d'origine, releva le Docteur.
Pendant que Russell partait à la recherche d'un rasoir et d'une brosse à cheveux, le Docteur resta seul. Il s'allongea sur le carrelage en terre cuite entourant la pièce d'eau. C'était frais. Il colla son front sur le sol, ce qui calma son crâne brûlant. Il ne voulait pas inquiéter son ami, mais après des jours à l'ignorer presque complètement, il réalisa que la douleur était toujours là, implacable. Il avait atteint à présent le niveau de développement intellectuel d'un être humain moyen âgé de dix-huit ans, avec autant de souvenirs et de savoirs en stocks dans sa mémoire, même s'ils étaient moins linéaires, et disponibles de façon plus chaotique. Il était globalement encore assez intelligent pour vivre de façon autonome dans une société humaine, mais plus pour très longtemps.
Il ressentait déjà quelques faiblesses, des doigts qu'il avait du mal à bouger, des gestes complexes qu'il ne parvenait plus à faire. Bientôt, ses nerfs lâcheraient, puis les zones du cerveau qui commandaient les tâches les plus simples comme saisir quelque chose ou marcher lui feraient défaut. Et puis son cerveau « oublierait » de donner l'ordre à ses poumons de respirer, et il finirait par mourir. Leur périple en Amazonie n'avait été qu'un sursis. La nature continuerait le chemin commencé à l'hôpital Torchwood.
Il était étonné du calme avec lequel il y pensait. Des semaines auparavant, cette idée de partir, de disparaître, le remplissait d'une terreur malade. À présent, c'est presque comme s'il l'acceptait. C'était sans doute cela, être vraiment humain. Ce n'était pas une histoire de nombre de cœurs ou de nature de neurones. C'était juste accepter de pouvoir mourir, même si on aurait préféré que ce soit plus tard, de façon moins douloureuse, en ayant eu le temps d'accomplir plus de choses. Savoir mettre ses rêves à hauteur du temps qu'il nous reste. Il aurait voulu finir de construire sa machine à voyager dans le temps, l'utiliser, emmener Rose, découvrir avec elles de nouvelles planètes de cet univers différent, avoir des enfants, des petits-enfants, des arrières-petits-enfants si l'on poussait un peu plus loin, puis partir peut-être, le plus tard possible, après avoir vu le plus d'endroits possibles, sauvé le plus de monde possible.
Mais le temps lui avait fait revoir ses espérances à la baisse.
Tout ce qu'il voulait à présent, c'était revoir Rose, et mourir dans ses bras en la sachant sauve.
L'animation qui régnait dans les rues d'Astrapuectlian dans la journée n'était rien comparée à la fièvre qui s'emparait des habitants le soir venu. Ceux-ci renouaient avec leurs origines primitives. Le Docteur et Russell ne savaient comment, mais ils se retrouvèrent bientôt au cœur du joyeux tumulte. Il semblait que c'était une sorte de fête d'accueil. En tout cas, tout le monde semblait très curieux de leur périple, de leurs origines et de leurs coutumes. Ils avaient remis leurs vêtements propres – y compris la chemise du Docteur, un peu rapiécée, mais il ne pouvait pas faire sans, avait-t-il expliqué – et les Indiens les inondaient de nourriture et de boissons. L'alcool semblant également une boisson assez universelle, ils se retrouvèrent rapidement pompettes. Aussi personne ne s'étonna quand le Docteur s'écroula du haut de son siège. Ils rirent et burent à nouveau en se donnant de larges claques dans le dos. Russell ne s'y trompa pas et se précipita près de son ami.
-Docteur ! Docteur, debout ! s'exclama-t-il en tapotant ses joues. Houhouh ! Allez, réveille-toi !
Le Docteur battit des paupières. Les visages maquillés au-dessus de lui étaient autant d'ombres fantasmagoriques.
-Hein ? Où... où suis-je ?
Russell blêmit. Le Docteur marmonna autre chose. Les fêtards comprirent enfin que quelque chose se passait mal. Des chuchotements remplacèrent les chansons et Russell vit bientôt accourir Huam, accompagné du maître spirituel de la communauté – le chaman.
-Il est malade, gémit Russell.
Il tenta maladroitement d'expliquer ce qui arrivait au Docteur. Le chaman écouta attentivement, en hochant la tête.
-Son esprit est en train de se détruire, s'exclama le jeune homme. Vous pouvez faire quelque chose ? Votre... votre œuf magique, il ne peut pas le guérir ?
-L'œuf est pour les bonnes choses, pour fortifier, répondit le chaman.
-Alors vous ne pouvez rien faire ?
-Si. Nous avons la fatuan. La fatuan est pour les mauvaises choses, pour les combattre.
-La fat... quoi ? Hé, attendez !
Le chaman fit porter le Docteur dans sa propre maison. Aussitôt, deux Indiens costauds apparurent de nulle part pour porter le malade. Russell les suivit en réclamant à grands cris des explications mais personne ne se donna la peine de lui répondre. Ils allongèrent le Docteur sur un immense lit recouvert de grandes feuilles douces. Ils lui calèrent la tête avec une couverture et lui tendirent ce que Russell appela mentalement le « calumet de la paix ».
-C'est ça, la fatuan ? demanda-t-il.
-Non, répondit Huam, apparu à ses côtés comme par magie. Ça, ce sont les herbes que le chaman utilise pour calmer la douleur.
Il ne devait pas y avoir que des plantes antalgiques dans le mélange, songea Russell, car le Docteur devint très pâle, comme s'il était déjà mort.
-C'est encore pire !
-Quand on a touché le fond on ne peut que remonter, dit posément Huam, qui fit un signe au chaman.
Le jeune homme commença à avoir vraiment peur. Il se mit à trembler de plus en plus fort, jusqu'à faire tomber les feuilles disposées sur les bords du matelas. Soudain, précédant le cri de Russell, le Docteur ouvrit les yeux d'un seul coup en ne présentant que le blanc. Ses lèvres bougeaient légèrement et tous ses muscles étaient tendus. Une transe ? Parallèlement, les incantations du chaman se faisaient de plus en plus fortes, jusqu'à ce que le dernier mot soit un cri gutural. Le silence était choquant après cette cérémonie bruyante. Une seule voix s'éleva du silence, celle de Huam, pour expliquer brièvement :
-C'est ça, la fatuan.
Le Docteur était sur une crique. Il n'arrivait pas à se souvenir où. Une mer noire venait lécher une bande de sable au-dessus de laquelle il lévitait légèrement, et pourtant, il avait lui-même la sensation d'être dans l'eau. C'était très étrange.
En face de lui, encadrée par de nombreuses lianes et algues colorées qui en masquaient presque l'entrée, se trouvait une grotte. Il les écarta du bout des doigts elle s'évincèrent d'elle-même sur son passage, comme poussées par un invisible courant.
A l'intérieur, il vit énormément de bocaux et de fioles remplies de substances et d'animaux divers chacun de ces bocaux étaient étiquetés mais il ne parvenait pas à lire les inscriptions qu'elles contenaient. Au fond de la grotte, il vit un chaudron mijoter sous un feu verdâtre. A côté de lui, un monstre, une sorcière difforme, dégoûtante, bossue, si affreuse et si sale qu'elle semblait faite de différents morceaux mal cousus, tous des couleurs les plus viles qu'il n'ai jamais vues, une créature si immonde que même lui ne se sentait pas capable de dire « vous êtes magnifique » en la voyant. La sorcière dansait autour du chaudron en chantant et en riant cruellement. A chaque tour, elle prenait un bocal et en vidait le contenu dans le récipient, qui bouillonnait avant de reprendre sa couleur initiale. Et elle jetait de plus en plus vite, des choses de plus en plus précieuses, de plus en plus essentielles, dans une frénésie sans but autre que détruire, détruire encore... Le Docteur voulut lui dire d'arrêter et se précipita vers elle.
-Arrêtez ! C'est à moi ! C'est à moi ! criait-il.
Mais avant qu'il n'ai pu la toucher, elle se retourna et prit quelque chose derrière elle de caché. Un bocal plus large que les autres.
-Ah, voici l'ingrédient final, fit-elle.
Elle ouvrit le bocal dans lequel se trouvait la tête de Rose. Le Docteur poussa un cri et fondit pour la rattraper. Sa main toucha la surface du liquide, dans lequel il vit flotter le reflet du docteur Herman, qui devint Donna, qui devint l'autre lui-même qui était resté de l'autre côté, qui devint Russell qui lui hurlait de se réveiller. Il entendit alors une voix de femme douce, qu'il ne connaissait pas, qui lui murmura :
-Quand on a touché le fond on ne peut que remonter.
Il poussa sur ses pieds et fit exploser le plafond.
-Rose !
Le Docteur se réveilla en sursaut. Les premiers rayons du soleil perçaient la fenêtre de la chambre du chaman. La foule de la veille était partie. Il ne restait plus que Russell à veiller sur lui, et ce dernier avait fini par s'endormir au pied du lit, la tête sur le matelas. Le cri du Docteur le tira du sommeil.
-Ah ben quand même, râla-t-il d'une voix ensommeillée.
Il semblait de fort mauvaise humeur d'avoir dû attendre si longtemps. Le Docteur jeta un regard de tous côtés.
-Qu'est-ce qui est arrivé ? aboya-t-il.
-Tombé dans les pommes. Z'ont pas voulu utiliser leur œuf magique, alors ils t'ont fait fumer un joint pour te soigner et te réveiller un peu, grogna Russell. Apparemment ça marche pas si mal que ça.
-Il faut qu'on retrouve Rose ! Je sais pourquoi ils sont si avancés et pourquoi ils n'ont pas peur d'être attaqués !
Il se leva tel un ressort. Cent mille pensées se précipitaient dans sa tête, et l'espace de plus en plus restreint ne facilitait pas le tri. Enfin... presque. Il se rendit compte que, pour la première fois depuis presque un an, il parvenait à penser aussi clairement qu'un Seigneur du Temps. Il n'avait pas recouvré tous ses souvenirs mais il arrivait à réfléchir aussi vite qu'auparavant. Le « joint » était tout de même sacrément efficace. Néanmoins, il y avait des choses que son cerveau ne pouvait pas inventer.
-Si seulement je pouvais voir à quoi ressemble l'œuf d'Amalya ! gémit-il.
-Je pense aussi que ça répondrait à pas mal de questions, répondit Russell, mais il faut retrouver Rose.
-Tu as raison, c'est le plus urgent. Et la pièce du puzzle qui me manque. Allons chercher Huam. Il connaît sans doute mieux que nous les endroits les plus praticables.
Il enfila sa veste et son manteau, voulut mettre son chapeau, hésita, et le mit tout de même. Rose serait sans doute un peu déçue de le voir débarquer plus débraillé que d'habitude. Tant pis.
L'Indien leur fournit de l'équipement et les accompagna de bon cœur. C'était dans sa nature, à lui et à son peuple, d'aider ceux qui en avaient besoin, d'où qu'ils viennent. Le Docteur le prévint qu'une fois qu'ils auraient retrouvé Rose, ils risquaient de ne plus revenir. Son intention secrète était de faire un peu de contre-psychologie afin d'en apprendre plus sur le mystérieux objet qui leur apportait tant de bienfaits par sa seule présence. Huam ne tomba pas seulement dans la panneau, il y sauta à pieds joints.
-Il est étrange que vous partiez sans essayer de voler l'œuf. C'est ce que font tous ceux qui viennent ici, d'habitude.
-Ah bon ? fit le Docteur, faussement étonné. Qui, par exemple ?
-Il y a beaucoup d'histoires d'aventuriers qui sont venus ici il y a quelques siècles et dont les tentatives sont entrées dans la légende. Ensuite, cela s'est un peu tari. Récemment, il y en a cependant une femme plus acharnée que tous les autres. A chaque lune, elle vient et tente d'entrer dans le village pour s'en emparer. Mais la barrière la repousse toujours.
Le Docteur fronça les sourcils.
-La barrière ?
-Oui. Quand l'œuf est tombé, le premier geste de la Déesse a été de former une barrière autour du village pour le protéger. Vous ne l'avez pas vue parce que la Déesse vous a fait confiance. La dernière fois qu'elle est venue, l'Acharnée a cependant réussi à en arracher un morceau. Certains d'entre nous ont tenté de la poursuivre. Nous savons où elle vit, mais sa grotte est aussi protégée. On dit que c'est une sorcière.
« Je commence à en avoir assez des sorcières » songea amèrement le Docteur. Il faisait des cauchemars depuis des semaines avec des endroits clos et des sorcières. Il en était dégoûté.
-Justement, nous en prenons la direction, ajouta-t-il.
Le radar indiquait qu'il ne leur restait que quelques centaines de mètres à parcourir. Le Docteur commença à avoir des vertiges. Tous les scénarios possibles qu'il s'était imaginé dans sa tête défilaient à chaque pas. Chaque nouveau scénario était un flash douloureux.
Rose morte.
Rose en train de mourir.
Rose torturée par un monstre.
Rose devenue folle qui était en fait la fameuse sorcière.
Rose morte, son cadavre en décomposition.
Rose vivante qui le rejette parce qu'il n'est plus le même qu'autrefois.
Rose avec un autre.
Non, pas ça. Elle ne pouvait pas s'abaisser à le trahir sans lui dire.
Quand ils furent à une centaine de mètres de l'endroit, Huam essaya de les détourner et, devant son échec, il les abandonna de mauvaise humeur, leur disant qu'ils étaient fous de vouloir approcher si près de l'antre de la sorcière. L'hospitalité des Astrapuectl avait des limites.
C'était une parcelle de forêt moins dense en arbres, mais plus accidentée. Ils avancèrent encore. Cinquante mètres. Trente mètres. Le cœur du Docteur battait à tout rompre.
Dix mètres.
Ils apercevaient l'entrée de la grotte. Pour la première fois depuis qu'ils étaient là, le Docteur commença à courir.
Cinq mètres.
BONG !
Il s'écroula par terre. Le bouclier invisible vibra.
-Ça va Docteur ? s'exclama Russell en l'aidant à se relever.
-Ou... oui, je crois. Il ne plaisantait pas, avec son histoire de barrière.
Ils s'écartèrent quelque peu. En observant mieux, le Docteur découvrit un cercle autour de la grotte et formé d'un minuscule fil.
-Pas de traces de la fameuse sorcière, fit Russell après quelques minutes.
-Parce que tu es trop stupide pour la repérer, rétorqua une voix dans l'ombre.
En un bond de chat, l'Acharnée fut en face d'eux, bien protégée derrière sa barrière. Le Docteur mit un certain temps à la reconnaître. Elle avait changé, s'était régénérée. Mais il la connaissait.
-Docteur, siffla-t-elle. Je ne t'attendais plus.
-Ce n'est pas possible... Toi... ici...
Il y avait énormément de raisons qui faisaient qu'il n'arrivait pas à y croire. C'était impossible ! Elle... ici... En même temps, c'était si logique... il avait été idiot de ne pas y penser... Gallifrey se trouvait à l'intersection de tous les univers possibles... Il avait fui dans l'un et elle, dans un autre...
-Qui est-ce ? demanda Russell.
-Je suis la Rani, répondit la femme. Et je suis à la recherche du Docteur depuis très, très longtemps.
